‹ Ma conversion et ma vocationChapitre 180 sur 203 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

une rapidité qui n’a rien d’effrayant : on sait que l’on marche vers Dieu. Dans cette vie uniforme et occupée, les journées sont trop courtes, tandis que dans le monde, au milieu de continuelles dissipations, si les années sont rapides , si la vie est courte, les journées, les heures sont bien longues! Que de moyens on invente, que de péchés, hélas! pour gaspiller le temps qu’on est si désireux de conserver! Oh ! comme au noviciat on prie mieux que partout ailleurs, et combien la méditation y est plus nourrie, plus forte et plus suave ; comme la vie intellectuelle grandit; comme le monde s’éloigne; comme on s’approche de Dieu ; comme on s’unit à lui! Dans ce travail continuel de l’âme, dans cet exercice continuel de l’obéissance et de l’humilité, dans ce renoncement à tout ce qui flatte les sens , dans cette lutte constante dé la grâce avec la nature , et dans les victoires de la volonté bonne sur la volonté mauvaise , l’homme se fortifie , se spiritualise et se transforme. Cette vie est pour lui comme une lime dont l’opération incessante détache peu à peu la rouille du métal qu’elle façonne et qu’elle polit pour en faire un être nouveau. Non, dans la vie religieuse, l’âme ne se rapetisse pas, et l’on ne devient point égoïste; au contraire, le cœur aime plus qu’il n’avait jamais aimé , et l’intelligence, qui, peu à peu, grandit et se développe, découvre, dans l’océan de la vérité, des

pays inconnus, des îles ravissantes, des jardins enchanteurs.

Aux exercices de piété nous unissions la lecture quotidienne des règles des novices, chef-d’œuvre de sagesse et de piété, composé par un saint, le bienheureux Alexandre Sauli, et celle de nos admirables constitutions, fondement de notre ordre qui, grâce à l’esprit de cette sage législation, est encore dans toute sa vigueur. Oui, c’est l’esprit de ces constitutions qui, depuis plus de trois siècles, conduit tant d’hommes dans la voie de l’humilité et de la charité, et qui fait et fera longtemps encore, je l’espère, des savants, des apôtres et des martyrs. Oh ! que je me sentais heureux d’appartenir désormais à une famille religieuse dont l’activité embrasse toutes les bonnes œuvres : la prédication, l’instruction de la jeunesse, la direction des âmes, la conversion des infidèles, le soulagement des pauvres, des malades et des prisonniers. Mais que je me sentais indigne d’être parmi ces hommes qui se sacrifient en se cachant, comme le disait saint Charles, le protecteur et l’ami de notre ordre; saint Charles qui, toutes les fois qu’il demeurait dans notre maison de Saint-Barnabé, poussait l’humilité jusqu’à laver les pauvres écuelles de nos novices; saint Charles, dont le souvenir, dont l’esprit est vivant parmi nous.

Oui, le temps se passe avec rapidité, et quand le

noviciat est achevé, on est un autre homme, on s’est habitué à vivre dans l’intimité de Dieu, dans la charité avec le prochain, dans la sévérité à l’égard de soi-même ; l’âme s’est pliée à l’obéissance et au sacrifice; on aime son ordre, on aime sa règle ; la règle est devenue une habitude et un besoin.

Après ce temps d’épreuve les jeunes gens font, dans la maison du scolasticat, un second noviciat qui dure de quatre à sept ans ; on y joint l’étude à l’oraison, on y achève son éducation spirituelle, et le novice, de plus en plus façonné par la règle, est devenu un véritable religieux, un digne prêtre du Seigneur.

Je disais tout à l’heure que dans la vie religieuse on aime bien plus que dans le monde, j’ajouterai que l’on aime bien mieux.

J’ai fait l’expérience de cette vérité. Certes, j’ai toujours aimé mon pays. Quel est l’homme qui n’aime pas le pays qui l’a vu naître? Mais ce n’a été qu’au noviciat que j’ai appris à l’aimer véritablement, à l’aimer en chrétien. Oui, grâce à Dieu, l’amour de la patrie a pour moi un but plus noble et plus élevé qu’il ne l’avait autrefois. C’est sa gloire que j’aime, c’est son bonheur que je désire : or, cette gloire, ce bonheur est dans la possession de la vérité et dans sa propagation parmi les peuples qui l’ignorent.

Eh bien! oui, et j’aime à le répéter, ce fut au noviciat que le véritable amour de la patrie entra dans mon cœur. Avant cette époque je ne m’en étais guère occupé au point de vue spirituel, et j’avais fort peu prié pour la conversion de la Russie; mais dans cette vie de silence et d’oraison, je compris, un jour, que le but de ma prière, après mon propre salut, devait être désormais et pendant toute ma vie le retour de cette grande et généreuse nation à l’unité religieuse. Je le compris, et je demandai à Dieu de m’exaucer.

Seigneur ! si les circonstances ne m’ont pas permis de servir mon pays en combattant pour lui , que ma prière, au moins, que ma vie , s’il le faut , lui soit désormais consacrée , et que j’apporte , ne fût-ce qu’un grain de sable au magnifique édifice de sa restauration spirituelle !

J’étais occupé de ces pensées , lorsque je reçus de mon ami le R. P. Gagarin son excellent ouvrage : La Russie sera-t-elle catholique (1)?

Ce livre a fait assez de bruit pour que je n’aie pas besoin d’en parler. La question y est traitée avec des vues que ni la politique mi les sentiments humains n’auraient su inspirer à l’auteur. En rentrant dans la religion de nos pères , il y a quinze

(4) Traduit dernièrement en russe par le R. P. Marrtinoff; ■chez Frank, rue de Richelieu, 67.

ans, ce noble jeune homme jurait de se dévouer à Dieu et à sa patrie : il a tenu sa promesse.

Mon Dieu, mon Dieu, daignez nous exaucer! Et vous, mes frères , mes chers frères séparés, oh ! je vous en conjure, ne souriez pas de pitié et ne jetez pas un regard de dédain sur ces lignes que vous adresse mon cœur aimant et fraternel.

Je vous l’ai dit, et le redis encore : ne fermez pas les oreilles pour ne pas entendre : la vérité vaut la peine d’être examinée et étudiée; car la vérité est un trésor , mais un trésor qui se donne : la vérité est le bonheur , et vous avez besoin d’être heureux ; la vérité est Dieu , et il vous ouvre ses bras.

Pendant ces quatorze mois que je passai à Monza, les fréquentes lettres que je recevais du R. P. de Ravignan me donnaient la force d’achever l’œuvre de ma félicité.

En voici quelques-unes; puissent-elles faire du bien aux âmes qui liront ce livre! c’est là mon désir en les publiant.

Paris, 1 er décembre 1855.

« Mon bien cher et tendre ami , Dieu a parlé à votre cœur dans la retraite, suivez sa voix. Conjurez-le instamment de vous fixer à jamais dans un état de vie conforme à sa volonté sur vous. Armezvous de constance, de courage , de calme ; et vous trouverez enfin ce que vous cherchez. Mon avis, donné en dernier lieu, était fondé sur l’expérience et sur la connaissance de votre nature très-impressionnable. Dieu peut tout ce qu’il veut, et il saura bien vous tirer enfin d’incertitude. Essayez donc à Monza, et espérez.

« Mon bien cher comte, mon cœur et mon plus tendre dévoûment seront toujours avec vous. Je vous aimerai davantage , s’il est possible. Adieu , prions ensemble. »

Paris, Noël 1855.

« Mon bien cher comte , un mot du cœur seulement au milieu des occupations de la fête. J’avais gardé entre mes mains, sans le déposer à l’archevêché, à cause de votre position , l’original de votre abjuration. Je vous l’envoie en l’accompagnant de tous mes vœux et de mes plus tendres souvenirs;

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