DEUXIÈME PARTIE
Je trouvai en effet dans notre maison de Saint- Charles à Rome une nouvelle famille, une famille chérie; des pères vénérés et de jeunes frères qui m’accueillirent avec la bienveillante simplicité, avec la joie vraie et non étudiée, avec l’affection sincère et sans arrière-pensée que l’on ne trouve presque jamais que dans ces maisons religieuses, où tout est commun, où l’on vit dans ses frères, où l’intérêt de tous est celui de chacun. Et combien se trompent ceux qui pensent que ces nouveaux liens d’une parenté surnaturelle brisent ou affaiblissent ceux de la nature ; au contraire, ils les resserrent et les renforcent en donnant à l’amour terrestre un but et un motif divins.
Pendant mon noviciat j’avais déjà été initié à la dévotion du saint Cœur de Jésus; mais à Rome, au milieu de mes compagnons d’étude, tous adorateurs pieux et zélés de ce Cœur divin, je compris encore mieux le prix de cette touchante et forte dévotion. Cœur de Jésus, Cœur souffrant et percé d’épines. Cœur immolé à Gethsémani, dans le prétoire et sur le Calvaire, Cœur jamais fermé, abîme de miséricorde et d’amour, j’ai appris à vous adorer!
Je lus avec un grand intérêt la Vie de la vénérable Marguerite Alacoque, à qui Notre-Seigneur révéla les immenses avantages de ce culte d’amour envers la source de l’amour, précisément à l’époque
où le jansénisme corrompait et détruisait, en quelque sorte, la notion même de l’amour. Lorsque l’hérésie menace, lorsque la foi languit , que les mœurs se corrompent et que les peuples s’endorment au bord de l’abîme, Dieu, qui dispose toutes choses avec poids, nombre et mesure ; Dieu, pour les réveiller, puise. dans les trésors de sa grâce ; et tantôt il suscite, dans quelque village obscur, un saint caché, dont la puissante prière arrête son bras prêt à frapper; tantôt il fait paraître à la face du monde entier une lumière éclatante : un Moïse, un Grégoire VII, un Bernard ; ou bien encore il inspire, par un fait miraculeux, passager ou permanent, la pensée d’un pèlerinage ou de quelque autre dévotion, nouvelle peut-être dans sa forme, mais toujours ancienne dans son essence, un culte touchant et salutaire. Telle a été l’origine de la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus. Né au sein de mille contradictions dans un pauvre couvent du bourg de Paray-le-Monial, ce culte, comme le grain de sénevé de l’Évangile, a produit un de ces arbres magnifiques, dont les branches offrent aujourd’hui, à tous ceux qui veulent se reposer sous son ombre, un refuge à l’abri des orages.
Allez, allez donc au Cœur de Jésus, vous tous que l’erreur, l’ignorance ou les passions fatiguent; allez et il vous soulagera.
Depuis quelques années il s’agissait de rétablir notre ordre en France, où, pendant près de deux siècles, il avait rompu le pain de la parole divine et élevé une partie de la jeunesse à la religion et aux lettres. Appelés d’abord par Henri IV dans le Béarn que ravageait le calvinisme, nos Pères avaient reconquis cette province à la foi orthodoxe. Saint François de Sales, qui aimait à se nommer barnabite, avait procuré leur établissement à Montargis, d’où ils s’étaient répandus dans une grande partie du royaume. La révolution les chassa; mais un illustre prélat, dont l’amour pour le bien n’est égalé que par son admirable activité, Mgr l’évêque d’Orléans , voulant renouveler l’œuvre du saint évêque de Genève, nous a rappelés, il y a deux ans, dans son diocèse.
Il nous fallait encore un noviciat, et le désir de nos supérieurs était de l’ouvrir à Paris. Peu de jours après mon arrivée à Rome, j’eus l’insigne honneur d’être présenté à Sa Sainteté et de lui demander sa bénédiction pour cette entreprise. Dans mes voyages précédents, j’avais été plus d’une fois
admis auprès de Grégoire XVI et de Pie IX, et mon cœur catholique avait toujours tressailli aux pied du vicaire de Jésus-Christ. Mais cette fois, ce n’était plus un simple fidèle agenouillé devant le pape, c’était un religieux fier de se prosterner devant son prince spirituel , et heureux de contempler son père. C’était un fils dont les lèvres couvraient de baisers la main qui le bénissait, dont le regard cherchait le regard serein qui s’abaissait sur lui avec tendresse, et dont le cœur rempli de vénération se fondait sous la pression de l’amour. Pie IX, dont la postérité parlera avec bien plus d’éloges encore que n’en parlent ses contemporains, et dont les œuvres se développeront pendant tous les siècles; Pie IX, dont le nom est immortel, Pie IX, enfin, interprète de la vérité sur la terre, daigna me dire des choses que jamais je ne pourrai oublier. Il me parla de la Russie avec cette foi, cette espérance, cette conviction, qui s’appuient sur la parole de Jésus-Christ, et avec cette charité ardente dont ses entrailles s’émeuvent à la pensée de ses enfants égarés, pauvres orphelins volontaires. Tandis qu’il parlait mon cœur était brûlant en moi. Le pape me communiquait sa chaleur et augmentait mes désirs. Il approuva nos fondations de France, il les bénit, et nous encouragea.
Le samedi saint 1857, dans la basilique de Saint- Jean-de-Latran, mère et chef de toutes les églises,