CHAPITRE PREMIER
en quelque sorte paralysée. Pour me réveiller, je devais tomber plus bas ; il me fallait un choc terrible : il est des âmes dures comme un rocher, les coups de massue peuvent seuls les fendre. Je transcris ici quelques lignes d’un roman que j’écrivais à cette époque, et qui, heureusement, n’a jamais vu le jour : c’est le héros qui parle; mais ces lignes peignent bien l’état de mon âme, et mon orgueil, et mon ignorance, et ma sottise, et tout le mal qui était en moi. « Je maudis le destin qui , barbare « ou capricieux, sème au hasard les biens et les « maux; il m’a jeté sur un de ces milliers de mon- « des sans même savoir peut-être ce que j’étais ; « il m’a jeté, comme en descendant la pente « rapide d’une montagne, nous lançons devant « nous des débris détachés, des petits mondes, « qu’habitent aussi des êtres animés et qui «. ignorent comme moi pourquoi ils existent.... « Comment? pourquoi? Je ne sais.... Voilà où « vient aboutir et se perdre toute la science des hommes; et moi, que le sublime seul pou- « vait émouvoir, que suis-je? Un infortuné ne sa- « chant ce qu’il fait.... où il va.... Ah! quand « pourrai-je , libre de tout lien , revivre à jamais
« ou à jamais périr !
« Je n’ai jamais été mauvais par principe ; je n’ai « jamais compris la force dans le mal : former un
ÉGAREMENT
« projet criminel , le peser, le laisser mûrir et le « mettre en œuvre d’après un plan, est atroce. « Pour moi, mon crime est d’être faible, d’être « poursuivi par le destin, d’avoir déplu, dès ma « naissance, à ce tyran capricieux. Criminel, je n’ai « jamais recueilli les fruits du crime; ils étaient « pleins d’amertume, le remords les empoisonnait.
« Ah ! lorsque je pense à ce que j’étais et à ce que « je suis... Où sont-elles les illusions qui ont bercé « mon enfance?... Où êtes- vous, vertueux et hé- « roïque enthousiasme?... Un sommeil trompeur, « placé , pour ainsi dire, au milieu de mon exis- « tence, a changé tout en moi, et le réveil est afk freux. Oh! les passions, oh! les doctrines,... ce « qu’elles ont fait de moi.... avec quelle rapidité « j’ai franchi le beau de la vie!... Je suis malheu- « reux, je le sais; il faut bien que quelqu’un le « soit, tel est l’ordre affreux de la nature; l’ordre!!! « mais suis-je coupable, est-ce ma faute? Mon « âme était aimante; elle était de feu; un paradis « m’a été offert ici-bas, aurais-je pu résister? »
Ah! Seigneur! ces paroles ne prouvent-elles pas trop à quel degré d’ineptie peut descendre une intelligence privée du flambeau de la foi?