CHAPITRE PREMIER
en a-t-il pas qui taxent d’exagération la conduite de ceux qui sont en haut de l’échelle? Ils croient avoir atteint un échelon à l’abri du blâme, et ils ignorent que leur vertu passe pour folie aux yeux des homihes qui se trouvent plus bas qu’eux, aux yeux de ceux peut-être qui ont conservé un reste de foi, mais dont la morale est relâchée. Ceux-ci, à leur tour, passent pour fous aux yeux de l’incrédule qui se pique d’une certaine vertu; celui-ci est un fou pour le criminel, et ainsi, en descendant toujours, on arrive jusqu’à trouver des monstres qui nomment folie et scrupule une étincelle de pudeur et un dernier remords.
Ah! pourquoi s’arrêter, lorsqu’une fois on ajpris son essor, lorsqu’on a commencé à monter l’échelle de la perfection et qu’on s’est lancé dans la route de la folie, selon le monde, de la folie delà croix? Pourquoi s’arrêter? Mon Dieu, vous êtes le soleil vers lequel je tourne mes regards, et je sens le besoin d’être un jour entièrement absorbé par votre divine perfection ! Ah ! quand ce jour luira-t-il pour moi?
ÉGAREMENT
Ce fut après la mort de ma belle- sœur que je fis, pour la première fois de ma vie, quelques réflexions sérieuses. Je l’avais soignée pendant sa dernière maladie, et je ne l’avais quittée que peu d’heures avant sa fin. Le spectacle de son agonie douloureuse et la vue de son corps privé de vie me firent une forte impression. J’avais alors vingt-trois ans; quinze années se sont écoulées depuis celle époque, et je me rappelle encore les pensées graves qui me vinrent à l’esprit. C’était de l’étonnement mêlé de terreur, c’était une nouvelle expérience et comme une initiation au mystère de l’avenir. Cet avenir, auquel je n’avaisjamais songé, m’apparaissait soudainement brisé devant moi. L’idée de ma fin, l’idée de la fin en général, me devint claire; elle entra dans mon âme comme une conviction; je crus à la mort, mais je ne sais si je crus à l’immortalité; je sentis alors (tant il est vrai que nous sommes nés pour l’Infini!) comme un dégoût de tout ce qui est passager, comme un désenchantement. Hélas ! que n’a-t-il duré, et que n’ai-je porté alors toutes mes espérances vers vous, ô mon Dieu ! Oh ! si dans cet