CHAPITRE PREMIER
instant où s’évanouissaient mes premières illusions, j’avais eu le bonheur de vous connaître, combien lesleçons delà mort m’eussent été salutaires! Mais, comme l’Enfant prodigue, j’avais fui le toit paternel, je nourrissais mon âme des plus vils aliments, et, plus malheureux que lui, je ne sentais pas ma misère. Ce désenchantement de tout ce qui est fini, ce dégoût si peu naturel en moi, qui ne croyais qu’au fini, sans doute c’était vous qui me l’inspiriez, Seigneur. Autrement la mort, la conviction de la mort eût dû produire en moi un effet tout opposé, et, ne croyant ni au surnaturel ni à l’esprit, j’aurais dû m’attacher davantage à la matière. Eh bien ! j’en fus, au contraire, subitement dégoûté, et malgré moi ou sans le vouloir, je cherchai à élever ma pensée vers une région meilleure que cette malheureuse vie, qui me parut triste dans sa réalité. Mais, hélas ! ces bons moments furent de courte durée ; je ne savais pas, Seigneur, que c’était vous qui agissiez en moi, je ne le soupçonnais même pas. Mes bonnes pensées ne portèrent aucun fruit, et bientôt elles se dissipèrent, car je ne m’étais pas attaché à vous.
O mon Dieu ! si vous n’étiez pas le bien suprême, comment se pourrait-il que les événements qui font naître en nous des pensées sérieuses et qui nous éloignent du mal, nous rapprochent toujours de vous? Comment se ferait-il que nous ne puis-
ÉGAREMENT. 51
sions devenir vertueux et sages qu’en nous unissant à vous?
Je passe sur bien des détails, sur bien des grâces qu’il vous a plu de m’accorder, ô mon Dieu ! mais je veux rappeler à ma mémoire un fait qui m’étonnait, même au temps de ma plus forte incrédulité. Alors je l’attribuais au hasard; et pourtant une voix intérieure me disait souvent que le hasard est un mot vide de sens, qu’il y a évidemment une loi qui régit l’univers, et que, s’il y a une loi, il y a une intelligence suprême.
Voici ce fait. La douleur avait altéré la santé de ma femme ; rien ne pouvait la distraire de la pensée du fils qu’elle avait perdu , et les médecins me conseillèrent, comme dernière ressource, delà faire voyager. Nous quittâmes donc Pétersbourg en 1829, pour aller à Paris ; mais elle était toujours inconsolable. Un seul désir l’occupait : il lui fallait un autre enfant pour remplacer celui qu’elle pleurait. Elle ne pouvait s’habituer à voir désormais vide cette place autrefois si bien occupée, et elle vous exposait, ô mon Dieu ! son désir avec des larmes