CHAPITRE PREMIER
Pendant ces instants que vous nous accordez, lorsque, méditant devant votre autel, nous nous abandonnons à votre action, la vie de l’âme est tellement excitée qu’on oublie le corps, et l’existence paraît, en quelque sorte, arrêtée. Oh ! comme on sent, comme on sait qu’on a une âme ! On ne voit rien, on n’entend rien, les sens semblent cesser en quelque sorte d’agir, et ne pouvoir pas apporter jusqu’à l’âme les impressions dont ils sont affectés. Dans ces instants on est heureux, on est heureux par affection et sans réfléchir ; on est heureux par l’amour, et l’on ne sent qu’une chose, c’est qu’on vous aime ; mais ce sentiment est si fort, qu’il absorbe en lui seul toutes les forces de l’âme.
O mon Dieu ! comment peut-on nommer amour le sentiment qu’inspire la créature? Qu’il est faible, quand on le compare à celui que l’on éprouve pour vous ! Je le sais par expérience, tous les autres amours, même les plus légitimes, ne font alors que Peffet d’une ombre auprès de la réalité. Quelle force on sent, et quelle reconnaissance ! avec quel bonheur on sacrifierait, pour vous plaire, tout ce que l’on possède et tout ce que l’on aime !
II faut avoir connu cette félicité pour y croire ; et si les hommes qui ne vous prient ni ne vous aiment lisaient ce que j’écris , ils me taxeraient d’exagération ; et cela doit être, car la félicité dont je parle est telle, que moi, Seigneur, qui l’ai sentie.
ÉGAREMENT
je pois à peine y croire.... Seigneur, pardonnezmoi si je me trompe ; mais une illusion pourraitelle donner le désir du bien ? Je suis mauvais malade, je le sais, mais je désire guérir. Seigneur, une parole, et mon âme sera guérie !
En 1832 , nous étions en Italie. Vous savez, Seigneur, qu’à cette époque j’avais pour l’étude de la philosophie une vraie passion, et que ce fut pour m’en occuper sérieusement qu’à Florence, où nous passâmes l’hiver, je me liai d’amitié avec M.***, Napolitain très-instruit, et que sa conduite politique avait fait exiler de son pays, Il gagnait sa vie en écrivant dans un journal savant. Il était généralement estimé, et, au point de vue humain, il méritait de l’être ; car il supportait l’exil et la pauvreté avec un stoïcisme bien rare, et moi, qui ne jugeais qu’en homme du monde, j’avais pour lui un véritable enthousiasme. Si, à cette époque, je vous avais connu, ô mon Sauveur ! j’aurais certes jugé différemment, et j’aurais été moins prompt à donner mon admiration à un homme dont la con-