CHAPITRE PREMIER
duite n’avait pour guide que l’honneur du monde. Sa doctrine était antichrétienne ; mais cela m’était indifférent, vous le savez ; et, admirant sa force dans l’adversité, je me plaisais à dire qu’il avait une âme à la Régulus. Je ne savais pas que le christianisme exige bien plus que ne pouvait exiger l’antiquité ; que s’il était beau d’être un Régulus du temps des Romains, il est bien plus beau d’être un Régulus chrétien ; mais qu’il est désespérant de n’être qu’un Régulus païen au sein du christianisme. Certes, il m’arrivait bien parfois de me dire que l’on ne doit admirer que ce qui est vertueux et moral ; mais ces idées étaient peu claires dans mon esprit, elles y étaient comme un soupçon, comme un instinct, ou plutôt comme un souvenir bien vague de la vérité ; et néanmoins je vous dois une grande reconnaissance, Seigneur, d’avoir permis en moi cette inconséquence , puisqu’elle me forçait à rendre hommage à la vertu.
Plus de dix années se sont écoulées depuis cette époque, et j’ai appris que cet homme que j’admirais tant alors, de plus en plus accablé sous le poids de l’adversité, est enfin tombé dans une profonde mélancolie. Oh ! s’il avait été chrétien, avec quelle joie son âme si forte eût supporté des malheurs qui auraient été les échelons sur lesquels elle se serait élevée vers vous, son Rédempteur et son Dieu ! Seigneur, daignez ramener au bercail cette
ÉGAREMENT
brebis égarée. Hélas ! que peut l’incrédule contre le malheur ? Longtemps il lutte, car son orgueil et l’honneur humain le soutiennent. C’est une force factice ; mais, après quelques vains efforts, il faut bien qu’il succombe ; tandis que le chrétien, c’est au sein même de l’adversité qu’il puise la seule force qui la lui fasse supporter.
Ce fut avec un zèle extrême que je suivis pendant huit à neuf mois un cours d’histoire de la philosophie de M.***. Un jeune Polonais de mes amis buvait avec moi à celte coupe empoisonnée. Comme nous aimions à nous repaître de ces détestables erreurs età nous éloigner, de jour en jour davantage, de votre adorable lumière! Avec quelle témérité nous courions, avec quelle légèreté nous brisions les derniers liens de votre joug si doux et si léger! avec quelle folle exaltation nous criions : Liberté ! sans nous apercevoir que nous devenions de plus en plus esclaves! O mon Dieu! dans quel chaos j’étais alors ! quel vertige m’entraînait! Ce n’était pas vous que je cherchais, soleil de l’intelligence, ô suprême vérité ! Et comment aurais-je pu vous chercher? J’ignorais que la vérité existât; mon âme, entraînée par la passion de l’indépendance, errait au hasard, et, pour étouffer sa voix ou pour me justifier à mes propres yeux, je m’attachais avec force aux plus mauvaises doctrines philosophiques. O mon Dieu ! ce soin avec lequel nous