CHAPITRE PREMIER
nous? pourquoi marchons-nous? où allons-nous? étaient des questions dont nous ne nous occupions jamais. Singulière ineptie de l’orgueil ! nous prétendions découvrir la loi de l’humanité et de l’univers, et nous ne cherchions même pas à connaître celle que chacun de nous doit suivre. Tout était vague et incertain dans notre esprit. Pourquoi faire le bien? pourquoi éviter le mal? qu’est-ce qui est bien? qu’est-ce qui est mal? le mal est-il vraiment mal? le mal moral existe-t-il? A toutes ces graves questions nous aurions dû répondre d’une manière dubitative, si nous avions été conséquents; mais non, nous nous permettions de blâmer, d’accuser, de flétrir le vice et de louer la vertu. Pourquoi? Sur quels principes prétendions-nous nous appuyer? Vraiment, je l’ignore. Enfants parricides du christianisme, nous proclamions ses principes et étalions avec fierté son splendide héritage, tout en niant qu’il vînt de lui. Nous admirions bien pourtant le christianisme comme institution humaine, comme le produit du progrès humain; mais sa divinité, hélas ! c’était en haussant les épaules que nous en parlions; et la loi chrétienne, la loi morale, n’étaient, selon nous, que le résumé ou la formule de tous les progrès de l’antiquité. Verbe divin ! vous n’étiez pour nous qu’un homme, et dans votre saint Évangile vous n’aviez fait que formuler ce qu’il y avait eu de plus pur dans les religions et dans les législations anciennes.
ÉGAREMENT
Aussi disions-nous, avec le sot orgueil de l’ignorance, que le christianisme avait fait son temps. Le protestantisme qui, selon nous, avait joué à l’égard de votre sainte religion le même rôle que celle-ci avait joué vis-à-vis de l’antiquité, avait aussi fait son temps, et la philosophie moderne, cet éclectisme impur qui habite une partie de l’Europe, la philosophie moderne, dis-je, était pour notre époque, pour cette grande époque de deux, ou trois mille ans peut-être, le plus haut point du savoir humain. Nous ignorions absolument ce que l'avenir nous préparait, et pourtant nous assurions que, sur les ruines de notre civilisation qui commençait déjà à vieillir, surgirait une nouvelle loi sociale, religieuse ou philosophique qui, phénix de l’humanité en progrès, devait régir plus tard de jeunes et vigoureuses générations. Celles-ci, à leur tour, vieilliraient, en laissant à la grande famille humaine qui viendrait après elle une loi plus parfaite, et, ainsi, un jour, l’humanité aurait atteint la perfection. Où, quand et comment ces diverses transformations devaient avoir lieu, nous ne le savions pas, et le doute terminait toutes nos questions. Cet absurde système, cette folle utopie, étaient basés, on le voit, sur une analogie fautive, et quand même elle aurait été juste , comment en être certains? Nous n’avions pour l’apprécier que nos sens, notre étroite raison et la parole d’un
CHAPIÎRE PREMIER.
professeur, sujet autant que nous à l’illusion et à l’erreur.
Voilà ce qu’étaient notre philosophie, notre métaphysique, notre théodicée. Quant aux questions les (dus sublimes, l’Être, Dieu, l’Infini, nous disions, en empruntant le langage de l'humilité, qu’elles étaient trop élevées pour que l’homme osât s’en occuper. Mais que nous étions inconséquents ! nous reconnaissions une loi, et nous ne pensions pas que toute loi suppose un législateur. Je comprends que les aveugles qui s’avouent matérialistes croient au hasard ; mais reconnaître un ordre et admettre une loi sans admettre un Dieu, de quel nom flétrir cette folie? On peut bien s’imaginer que je sortis de cette école plus incrédule encore que je n’y étais entré; mon incrédulité était désormais raisonnée, et ses tristes mais inévitables conséquences pratiques se trouvaient justifiées à mes yeux. Et pourtant, Seigneur, votre bonté était telle, que les remords, quoique affaiblis, me tourmentaient encore. Oh ! qui oserait, en se scrutant avec sincérité, nier votre incessante et bienfaisante action sur son cœur?
ÉGAREMENT
En achevant le récit de cette première partie de mon existence spirituelle, je me demande comment il se fait que jamais ni mon cœur ni mon esprit n’aient été touchés, lorsque, pendant mon séjour en Italie et particulièrement à Rome, il m’arrivait d’assister à des cérémonies religieuses. Je ne puis comprendre mon indifférence à cet égard, et comment jamais il ne m’est venu, à moi qui croyais être penseur, une idée sérieuse à la vue de choses vénérées depuis tant de siècles, et par des hommes appartenant à toutes les classes de la société, à tous les degrés de l’intelligence. Il est vrai que je n’entrais jamais dans une église que par curiosité on par quelque autre motif frivole ; mais enfin j’y allais; j’y voyais de belles et pompeuses cérémonies: mes yeux s’arrêtaient parfois sur d’anciennes sculptures ou de magnifiques tableaux dont les figures semblaient s’animer à travers les fumées de l’encens; partout était l'image de votre sainte Mère entourée d’innombrables ex-voto, témoignages d’espoir, de douleur, de reconnaissance et d’amour ; les sentiments les plus profonds du cœur avaient laissé sur