‹ Ma conversion et ma vocationChapitre 46 sur 203 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

leur ; son regard inquiet et scrutateur, ses craintes, ses espérances... son air interrogatif... Je ne savais que répondre. Quelquefois je cherchais à la préparer... je parlais de résignation, mais l’idée seule de devoir se résigner l’irritait et l’abîmait en quelque sorte, car elle ne voulait pas croire à la possibilité du malheur qui était devant elle. Vous savez. Seigneur, qu’un jour où nous étions bien tristes et bien abattus, une de nos cousines, la comtesse de Caumont La Force, née Galitzin, qui avait eu le bonheur d’abjurer le schisme grec, nous apporta la médaille miraculeuse delà sainte Vierge, la médaille de l’Immaculée-Conception, nous engageant à mettre tout notre espoir dans celle que L’Église nomme la Santé des infirmes. Ma femme accepta la médaille avec reconnaissance et s’empressa de la passer au cou de notre enfant. Quelques jours après (ce fut le 29 ou le 30 avril), une dernière consultation eut lieu entre cinq docteurs, dont trois étaient les premiers chirurgiens de Paris (1). J’assistai à cette délibération O mon

Dieu ! où trouve-t-on la force de supporter des situations pareilles, lorsqu’on est privé de ce qui donne la force ? Et que vous êtes bon de nous prêter alors une force factice qui nous permette de vivre et d’attendre ainsi le moment de la grâce î

(t) MH. Samson, Roux et Marjolin.

ÉPREUVE

Après un entretien d’une heure, le nouveau chirurgien qu’on avait appelé déclara, en hésitant, qu’il n’avait qu’un moyen à proposer, l’amputation, et cela dans un très-court espace de temps (avant quinze jours, si je ne me trompe). C’était comme un arrêt de mort ; car, dans l’état de faiblesse auquel était réduit mon enfant, il n’aurait pu supporter l’opération. En effet, quelques heures plus tard, un des docteurs qui avaient assisté à la consultation, me fit dire que, pour lui, il ne conseillerait pas d’en venir à cette cruelle extrémité; qu’il n’y avait plus aucun espoir de sauver la vie de mon fils, et qu’il valait mieux le laisser mourir. O mon Dieu ! que vous avez été bon pour nous !

Après la consultation, ma femme vint dans la chambre où nous étions réunis. Nous composâmes nos visages... mais le regard d’une mère... c’est comme le cœur d’une mère. « On me cache quelque chose, » dit-elle ; et je vis sur ses traits que la possibilité, que la persuasion du malheur qui la menaçait entrait dans son âme. Oh ! ce fut probablement alors que vous lui inspirâtes l’idée de chercher le salut de son enfant dans son propre cœur

dans vous, ô mon Dieu ! — Oui, ce fut probablement alors qu’il lui vint la pensée d’un dévoûment sublime, d’une de ces actions qui honorent l’humanité, en montrant ce qu’il y a de divin dans l’âme.

Lorsque cette pauvre mère fut seule, elle s’a-

CHAP1TRR II.

dressa à vous ; elle vous ouvrit son cœur et vous pria avec foi, avec candeur et avec un ferme espoir d’être exaucée ; elle vous pria de prendre sa vie en place de celle de son fils. Cette prière, elle n’en parla à personne, mais elle la continua longtemps, pendant plusieurs mois, et elle vous disait : « Mon « Dieu, pour sauver l’humanité, vous avez accepté « la vie de votre Fils ; acceptez ma vie pour sauver

celle de mon enfant. Si quelqu’un doit expier, « que ce soit moi, et si le sacrifice de ma vie ne « suffit pas, prenez tout mon bonheur pendant le « temps qui me reste à vivre ; oui, prenez tout, « mais sauvez mon enfant ; prenez tout ce que je « possède, prenez même ce que j’ai de plus cher « au monde, l’amour de mon mari ; que je sois « pauvre, méprisée, avilie, mais que mon fils gué- « risse ! »

Ce ne fut que quelques mois après qu’elle me confia avoir fait ce vœu. Hélas! je dois avouer que, quoique louché de la force de son amour, je ne le fus nullement de la pensée du sacrifice. J’étais aveugle, je ne voyais ni ne comprenais rien, et le surnaturel pour moi n’existait pas. Hormis moi, ma femme ne parla jamais de ce vœu à personne ; du reste, elle ne savait pas qu’elle avait fait une belle action; peut être sentait-elle aussi, comme par instinct, qu’il est bon de cacher vos grâces souslagarde de l’humilité. Elle était si humble, qu’elle ignorait

ÉPREUVE

son mérite; son dévoûment lui paraissait simple et naturel. En effet, pour l’amour, il n’existe point de sacrifice, car le sacrifice est la vie de l’amour.

Cette prière, ce vœu qu’elle renouvelait tous les jours, lui donnèrent plus tard une tranquillité, une résignation dont je ne l’aurais jamais crue capable. Elle, dont l’imagination avait été si exaltée par les souffrances de son fils, et dont le désespoir était tel, à cette époque , que souvent j’en avais été effrayé, elle fut, après ce vœu, d’un calme plein d’espérance, et, sauf quelques instants de découragement, elle attendit avec résignation l’accomplissement de votre volonté. Seigneur.

Ce calme était une douce récompense, c’était déjà une grâce. Plus tard, ô mon Dieu! vos faveurs coulèrent sur elle avec plus d’abondance encore et son esprit, s’occupant de plus en plus des choses du ciel, s’identifia complètement avec la nécessité, avec le besoin du sacrifice; ce besoin, comme une douce rosée, vint calmer les horribles souffrances de la fin de sa vie et l’aider à franchir le pas qui nous sépare de l’éternité.

El après cela. Seigneur, me serait-il possible de douter de votre providence, et pourrais-je encore nier votre action sur vos créatures? Non, sans doute, et je le vois bien à présent, cette jeune femme, quoique vertueuse, n’était pas encore assez bonne pour vous ; vous la vouliez meilleure , vous

Page 1