CHAPITRE II
MS
des larmes ; elle portait, en quelque sorte, le caractère de la victime volontaire, on aurait dit une statue de la sainte résignation. « Souffrir et se taire, » telle était la devise qu’elle avait adoptée. Oui, je trouve ces paroles tracées de sa main dans tous ses écrits et dans tous ses livres; cette pensée revenait à tout moment sous sa plume. Oh ! pour la juger, il aurait fallu connaître, comme moi, son âme de cristal; c’était un diamant tombé du ciel, c’était un trésor d’amour. Et puis, quelle délicatesse de sentiment, quelle crainte naïve ! Sans cesse troublée de peines de conscience, elle se tourmentait pour des fautes que tant d’autres auraient considérées comme des vertus. Mon Dieu, il est un souvenir qui me remplit de consolation, vous le savez. Je me dis que j’ai toujours sincèrement aimé cette femme excellente; toujours je lui ai rendu justice dans mon cœur et devant le monde, et toujours j’ai eu pour elle une profonde vénération ; je me sentais si mauvais en me comparant à elle. C’était une âme d’élite ! Avec quel soin elle cachait non-seulement le bien qu’elle faisait, mais même ses bons sentiments! car elle avait l’instinct de l’humilité. Quant â son vœu, jamais elle n’en parlait, on aurait pu croire qu’elle l’avait oublié; elle ignorait le mérite de son action, et ce ne fut que plus tard, en lisant les ouvrages du comte Joseph de Maistre, qu’elle comprit ce qu’elle avait fait, qu’elle comprit la
ÉPREUVE
théorie qu’elle avait si bien mise en pratique.
Seigneur, je le dis, et je sais que c’est la vérité, si ma femme, au moment de sa mort, a eu quelque faute à expier, c’est à moi à l’expier pour elle, et je veux croire que votre justice ne l’aura pas rendue responsable de fautes dont moi seul je dois porter la peine. Le bien qu’elle a fait lui appartient, ou plutôt à vous, ô mon Dieu! quant aux imperfections, c’est moi qui en suis coupable. Punissezmoi donc, Juge suprême; faites-moi souffrir, mais qu’elle ne souffre pas.
Et pourtant, malgré mon admiration pour elle, je ne veux pas faire un roman; d’ailleurs, à quoi bon idéaliser ce qui est si beau? Parfois, elle se permettait de légers murmures, arrachés par les souffrances que son corps délicat ne pouvait endurer; mais ces murmures ne duraient qu’un instant. C’étaient des impressions passagères qui faisaient naître des actes de vertu, car elle s’humiliait profondément aussitôt qu’elle s’y était laissée aller. « Pardonnez- moi, disait- elle, je ne sais ce que je fais, » en s’appliquant à elle-même vos divines paroles : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Ou bien elle disait encore : « Mon Dieu, ce n’est pas moi qui murmure, c’est mon corps, c’est ma maladie. » A mesure qu’elle avançait vers sa fin, ses amis et moi nous remarquions le progrès qui s’opérait en elle ; toutes ses