CHAPITRE PREMIER
soi-disant philosophie, née de l’attrait du mal et de l’amour de l’indépendance. Voilà, voilà ce qui m’avait perdu, vous le savez, Seigneur ; d’une part, l’amour du plaisir, de l’autre, le vain orgueil de la raison ; et lorsque je remonte par le souvenir jusqu’aux années de ma jeunesse, je trouve en moi ces deux éléments de malheur, influant l’un sur l’autre. Ce sont deux monstres qui s’engendrent et se nourrissent mutuellement pour torturer et perdre l’âme qui s’est laissé séduire par leurs mensonges. Faible et imprudente d’abord, elle devient bientôt coupable, et cette âme, née pour la vertu, si vous ne la sauvez pas, ô mon Dieu! finit, en descendant l’échelle de la vie, par avoir besoin du mal, par aimer le mal. C’est là le fond de l’abîme dans lequel on se perd. Oh ! que devient l’homme dans ce triste état? que devient-il si vous n’avez pitié de lui? cette raison dont ilétaitsi fier, que peut-elle lui opposer? Rien. Elle est devenue son esclave ; faible barrière, avec quelle rapidité la passion la franchit ou la renverse ! Mais àpeine assouvi, le monstre, calmé un instant, se réveille, et demande à se nourrir encore de l’âme qui s’est donnée à lui; bientôt il la lui faut tout entière, et l’homme entraîné cède, cède jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucune volonté. Alors, pour colorer ses fautes à ses propres yeux, car sa conscience lui parle encore, car l’idéal du bien existe encore dans son cœur, alors il cherche à se tromper par de hon-
ÉGAREMENT
teux sophismes; tantôt il se proclame entièrement libre, tantôt il nie sa liberté, parfois c’est vous qu’il accuse de ses erreurs, ô mon Dieu !... Les idées du bien et du mal, du juste et de l’injuste disparaissent, tout se confond, il ne sait plus ce qu’il doit croire, il est insensé, il se matérialise, s’abrutit et finit par vous nier vous-même, ô mon Dieu! et voilà où j’aurais dû arriver, Seigneur! Et qu’on ne croie pas que ce tableau soit chargé. Que d’hommes nous voyons tous les jours qui ressemblent à ce triste portrait! Le monde l’ignore, peut-être l’ignorent-ils eux-mêmes, ils sont décorés du titre d’honnêtes gens, car ils sont polis et doux, et au calme dont ils paraissent jouir, on les croirait heureux. Mais descendez dans leurs âmes, c’est une sentine impure ; l’égoïsme y a engendré l’orgueil et le scepticisme. O vous tous, qui vivez dans le monde sans vous appuyer sur Dieu, jetez un coup d’œil sur votre âme, rentrez un instant en vous-mêmes, et comparez-vous avec cet idéal de la perfection que peut-être dans les années bénies de votre jeunesse vous aviez trouvé dans votre cœur; demandezvous si vraiment la vertu n’est qu’un mot vide de sens; si cette perfection, cet amour du bien, ce besoin d’un bonheur moral n’était qu’un rêve*, comparez vos doutes, vos craintes, vos angoisses, la vieillesse qui s’avance, vos illusions qui s’enfuient, vos remords, peut-être vagues et intermittents t.