CHAPITRE II
Ses lettres me touchaient, et je versais des larmes en songeant à ses souffrances, mais jamais un seul instant ma pensée ne s’arrêtait sur ce qu’elle me disait de vous, Seigneur ; je glissais là-dessus avec la criminelle légèreté de l’ignorance volontaire; sa piété n’était, selon moi, qu’une consolation illusoire ; enfin, mon Dieu, je le répète encore une fois, j’étais aveugle et sourd... Laissez-moi donc vous bénir, vous remercier et pleurer mes erreurs; laissez-moi répéter mille fois que sans religion il n’y a pas de bien possible, et que, sans le bien, il n’y a pas de bonheur; le monde alors est livré au désordre, et le génie du mal y règne.
En relisant un vieux cahier où ma femme avait décrit quelques-unes de ses sensations, bien avant la maladie de son fils, je trouve des fragments pleins de tristesse; c’était comme un pressentiment de ce qu’elle aurait à souffrir. Quelquefois, j’y vois des élans d’un amour enthousiaste pour vous, mon Dieu, et puis des paroles qui montrent combien son âme avait compris le sacrifice. Je trouve e ntre autres le morceau suivant (nous habitions alors une campagne, sur le golfe de Naples) : « Oh î . « si je pouvais exprimer tout ce que la belle na- « ture me fait éprouver, et combien de sensation s « inconnues elle a réveillées dans mon âme ! Lors- « que, par une de ces belles nuits d’Italie, qu’il « faut avoir vues pour s’en faire une idée... je
ÉPREUVE
« me trouve seule à penser... je songe àtous ceux « que j’aime ; il me semble, dans ces moments, que « ma tendresse pour eux est plus vive et qu’aucun « sacrifice ne me coûterait pour eux ; je sens que « le bonheur ne consiste que dans la pureté de « l’âme ; aucune idée qui ne soit pure, qui ne soit « noble et grande ne peut naître en moi. Cette nar « ture m’inspire des idées grandes et généreuses; « l’image du Créateur se présente à moi dans toute « sa puissance. Avec quelle force, avec quelle ré- « signation mon cœur s’élève vers lui ! Le chagrin « est avec moi, mais la consolation aussi est là en « présence de l’idée pure de Dieu. Souvent au mi- « lieu du monde je me crois... » Le fragment s’arrête là.
Oui, son âme était pure, et j’en ai une preuve dans l’amour qu’elle avait pour la vérité. 11 est facile de comprendre qu’un cœur comme le sien demandait une nourriture plus forte que celle que peut donner l’Église grecque ; aussi éprouvait-elle, toujo urs davantage, ce vide que la vérité seule eût pu remplir. Hélas ! cette vérité, elle l’a connue trop lard pour savoir à quel degré de bonheur nous pouvons atteindre ici-bas. Seigneur, on rencontre parfois èn dehors de votre Église des âmes choisies qui éprouvent ce vide affreux: nées pour une félicité qu’elles devinent, en quelque sorte, elles sentent qu’il leur manque quelque chose ; mais elles