CHAPITRE PREMIER
en se sacrifiant, et que l’égoïste, au contraire, sacrifie son bonheur à ses caprices. Votre parole, ô mon Dieu ! m’était inconnue. Hélas ! je n’avais reçu d’autre instruction religieuse que quelques notions vagues, comme celles que l’on donne d’ordinaire aux jeunes nobles en Russie. Ah! que d’hommes et mêmes de femmes je connais dans cette noblesse qui, sous les dehors chrétiens, sont indifférents ou rationalistes. Et il n’en peut être autrement : chez nous, la religion ne fait pas, comme dans les pays catholiques, comme dans les familles catholiques, partie inhérente de l’existence ; elle est à côté de la vie. On ne saurait trop le déplorer, car la nation russe, appelée, sans doute, à de hautes destinées, a un profond besoin d’enseignement religieux. C’est de cet enseignement, c’est de ce retour à la vérité que dépendent ses destinées, et le retour serait d’autant plus facile que dans les masses il existe un sentiment de foi qui aspire instinctivement à la vérité et qui serait digne de l’avoir pour objet. Mais quel enseignement peut donner un clergé qui n’a plus aucune indépendance spirituelle, et comment pourrait-il communiquer aux peuples généreux qui reconnaissent son autorité la vie qui lui manque complètement? Pour donner il faut avoir; pour avoir, il faut demander, et pour parler de Dieu, il faut parler avec Dieu. Aussi tandis que l’Église catholique, toujours jeune, toujours enseignante et
Egarement.
toujours féconde, produit sans cesse des œuvres, des orateurs, des missionnaires et des saints, l’Église gréco-russe ne peut rien produire.
Je ne veux certes pas insulter à mon pays que j’aime, — je l’ai dit, — de toutes les forces de mon âme, moins pourtaut que la vérité. Mais il faut bien l’avouer : ceux de mes compatriotes qui sont pieux et de bonne foi dans l’erreur, ignorent combien est triste leur état spirituel, combien est malheureux l’état de leur Église. Corn me des oiseaux nés en cage, dans des demeures dorées et dans de riches appartements, ils vivent sans crainte, ils se croient heureux, et ne soupçonnent même pas les trésors de félicité dont l’erreur les prive. Ils ne savent pas combien est plus heureux l’oiseau qui plane dans les airs et se chauffe aux rayons du soleil.
Élevé dans cette Église, j’ignorais, je le répète, votre sainte parole; sans doute, les dimanches on me faisait assister au saint sacrifice de la messe, et une fois par an, on me conduisait à l’autel pour y recevoir le pain qui donne la sagesse et la foi ; mais cela se faisait machinalement, par habitude, sans vie, sans amour. Ah ! on ne m’avait rien appris, et lorsque parfois votre lumière venait éclairer d’un de ses rayons mon intelligence égarée, hélas ! je fermais les yeux. O sainte lumière ! ô divine beauté! comment vous ai-je si longtemps méconnue, comment ai-je pu rester si longtemps sans amour,