CHAPITRE PREMIER
sans espérance et sans Dieu? Oui, je voulais le bonheur, je sacrifiais tout à ce désir, et pourtant je n’étais pas heureux. Une voix secrète me parlait souvent d’une félicité plus belle, de plaisirs plus doux. .. C’était vous. Seigneur, qui m’appeliez, c’était vous qui versiez dans mon âme le désenchantement au sein même du plaisir. Mais, hélas ! la voix de la vérité fatigue et irrite; la vôtre, Seigneur, m’obsédait, et lorsque, plus tard, le démon m’inspira l’idée de m’affranchir, lorsqu’il m’inspira des doutes nombreux sur la religion chrétienne, je leur tendis les bras, je les reçus avec orgueil, et je parai les plus monstrueux systèmes du nom de sagesse et de philosophie.
Ah! je me souviens avec douleur de ces jeunes années, où le doute entrait peu à peu dans mon âme ; je ne savais pas alors combien il est dangereux de jouer avec sa foi et de chercher à expliquer humainement ce qui, dans les livres saints, nous est représenté comme surnaturel. Comme j’étais fier, lorsque j’avais découvert une de ces interprétations puériles que les rationalistes offrent à leurs
ÉGAREMENT
malheureux adeptes ! A l’âge de douze ans, je fus placé dans un célèbre collège protestant près de Berne, en Suisse. L’unique mobile dont on se servit dans notre éducation était l’honneur humain, l’idée du bien, fondé sur le sentiment de l’honneur. Entouré d’hommes plus incrédules en pratique qu’ils ne l’étaient en théorie peut-être, je buvais à longs traits aux sources empoisonnées de toutes les erreurs religieuses, historiques et philosophiques, et j’avais atteint ma quinzième année, je crois, lorsqu’une poésie de Schiller me tomba sous les yeux : je m’y arrête un instant, parce qu’elle a été longtemps la base ou plutôt le prétexte de mon incrédulité. Cette pièce de vers est intitulée Résignation : il y règne une pensée horrible, la fatalité, mais peinte avec des couleurs bien propres à séduire une âme qui cherche à s’affranchir du joug de la foi. C’est un dialogue entre le maître du monde, un génie ou une puissance imaginaire, et un homme qui, après avoir tout sacrifié à l’espoir du bonheur éternel, arrive au terme de sa carrière et demande la récompense promise. « Tu n’as pas de récompense à attendre, >> lui répond le génie avec un cruel sarcasme, « j’aime tous mes enfants d’un « amour égal ; mais, pour le sage, il n’existe que «deux fleurs, espoir et jouissance; que celui qui a « cueilli une de ces fleurs n’exige point l’autre : xjouis, si tu ne peux croire ; souffre, si tu peux avoir