ET DIVISION
L est une chose que je déteste entre toutes, du plus profond de mon âme : c'est la médecine occulte, le trafic des recettes qui passent pour être des arcanes de l'inventeur. Je désire être, sur ce point, à l'abri de tout reproche. Aussi j'ouvre, dans cette seconde partie de mon traité, les tiroirs de ma pharmacie à tout venant, et je permets à. chacun d'approcher ses yeux ou son nez de la dernière petite boîte de thé et du moindre flacon d'huile.' Toute pharmacie renferme des fonds considérables; dans la mienne il n'y a presque rien qui vaille. J'en fais volontiers l'aveu et je considère ce fait, qu'on pourrait peut-être tourner en défaut, comme un grand avantage pour ma pharmacie.
Presque tous mes thés, extraits, huiles, poudres proviennent d'herbes autrefois appréciées, qui de
* Je ne me surs réservé, dans le but d'obvier aux abus, que la recette de rimile excrétive, que l'on emploie dans quelques cas particuliers pour l'usage externe, jamais pour l'usage interne.
nos jours ont encouru le méprjs commun et sont vendues à des prix dérisoires. Ce sont celles que le Seigneur, dans sa bonté, fait croître dans nos jardins, en rase campagne, autour de nos maisons, dans les lieux isolés et peu fréquentés. La plupart de ces simples ne coûtent pas un liard. Aussi bien, c'est principalement pour les indigents malades que j'écris ce livre, et pour eux que je pratique ce métier plein de sacrifices ou, si l'on préfère, que je me mêle du métier des autres, n'attendant d'autre récompense que celle du ciel. C'est pour les pauvres que je me suis livré à la recherche de toutes les bonnes plantes, qui jouissaient jadis de l'estime des hommes, et que j'ai négligé d'autres occupations. J'ai passé de longues années à sonder, à analyser, à sécher, à découper, à bouillir, à déguster. Pas une herbette, pas une poudre, dont je n'aie expérimenté et constaté moi-même l'efficacité. Je n'ai qu'un désir, c'est que les plantes, ces vieilles amies de l'homme, reçoivent de nouveau, chez quelques-uns du moins, les honneurs du passé.
J'ai réfléchi longtemps, avant de me décider à joindre à mon traité d'hydrothérapie (la cure d'eau étant suffisante par elle-même) cette pharmacie, c'est-à-dire ce recueil de moyens curatifs agissant à l'intérieur, de concert avec l'eau. C'est peut-être éveiller un doute sur la vertu thérapeutique de l'eau ; mais n'y a-t-il pas des malades qu'une peur invincible de l'eau détourne de la cure qui s'impose, surtout si cette cure doit être de longue durée? J'ai voulu faciliter à ces personnes le traitement par l'eau, c'est-à-dire le réduire, le simplifier, en rendre l'usage moins long. Voilà pourquoi je joins le traitement interne (des médicaments) au traitement
externe (de l'eau). L'action simultanée des deux sera d'autant plus efficace.
Le lecteur, en parcourant les différents articles de ce traité pharmaceutique, verra du coup que les remèdes internes ont, tout comme les moyens hydrothérapiques, le triple but de dissoudre à l'intérieur du corps les éléments morbides et de les éliminer^ puis de fortifier l'organisme. Pour cette raison je suis en droit de prétendre que les deux traitements (l'intérieur et l'extérieur), bien loin de s'exclure, opèrent conjointement l'un avec l'autre. Je mets en garde contre une illusion: qu'on ne s'imagine pas qu'il faille très rigoureusement se soumettre à la cure d'eau ; mais qu'on ne se figure pas non plus qu'il faille à tout moment faire usage d'une foule de médicaments internes. Ce serait une double erreur. La règle d'or à suivre en tout et toujours est celle-ci : User avec modération des moyens curatifs, qu'ils soient extérieurs ou intérieurs.^
C'est par principe que j'ai passé sous silence les plantes d'une efficacité douteuse, comme la guimauve, le bois de réglisse etc.... ; celles qui ont une
^ Beaucoup de malades supposent que c'est par le grand nombre de drogues, de pilules etc. qu'on recouvre la santé. J'ai connu un médecin très recommandable qui faisait fort peu de prescriptions et qui déplorait souvent la sottise des gens qui, sans avoir égard à l'autorité médicale, réclament à grands cris des médicaments. Quand il me venait des sots disait- il, qui ne cessaient de m'importuner, je leur prescrivais des pilules de mie de pain, mélangées d'un petit rien tout à fait inoffensif, qui avait l'odeur de la pharmacie. Ils avalaient cela avec empressement, et, quand je revenais, les « excellentes » pilules avaient presque toujours produit « les plus heureux résultats. >
action tant soit peu nuisible à l'estomac, comme les feuilles de séné, le houblon etc....; enfin les plantes vénéneuses . ^
Que. Dieu est bon ! C'est le cri naturel qui part de mon cœur. Non-seulement Dieu fait croître tout ce que nécessitent la conservation de la vie et l'entretien journalier du corps humain; mais encore, dans son infinie sagesse, qui dispose toutes choses avec nombre, poids et mesure, il fait germer en quantité innombrable ces petites plantes qui soulagent l'homme aux jours de la souffrance et qui guérissent le corps étendu sur le lit de douleur.
Que Dieu est bon! Reconnaissons-le et allons à la recherche des plantes que le Créateur a douées d'un véritable parfum et qui, par leur odeur aromatique, nous font de gracieuses invitations. Et, quand nous les cueillons, rendons grâces à notre Père infiniment aimable, qui est dans le ciel !
Notre pharmacie domestique devra avoir quatre compartiments principaux et plusieurs compartiments secondaires. Voici ce qu'on mettra dans les compartiments principaux : dans le premier les tein-
^ Un mot sur les douceurs et les friandises. Que j'entende parler d'hommes qui en usent puérilement, cela m'indigne. Si ce sont des enfants qui s'en délectent, je les plains, et je déplore l'imprévoyance et le manque de vigilance de leurs parents. Ce serait un crime impardonnable que d'offrir ces choses-là à des malades. Je suis opposé absolument et sans réserve à toutes les friandises, quelque nom et quelque réputation qu'elles aient, qu'elles sortent de n'importe quelle pharmacie, qu'elles soient recommandées pour les catarrhes, pour la toux, pour les maux d'estomac, ou pour tout ce qu'il est possible d'imaginer. On peut se gâter avec cela, d'une manière radicale, l'estomac et autre chose encore !
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tures, dans le second (le plus spacieux) les différentes sortes de thés, dans le troisième les poudres et dans le quatrième les huiles.
Les compartiments accessoires recevront, en bon ordre, ce qui ne tombe pas sous les quatre rubriques supérieures. L'un de ces compartiments sera occupé par les morceaux de linge (toujours bien frais et bien propres), qui doivent servir aux pansements et aux compresses; puis vient le coton, etc..
Les teintures et les huiles doivent être conservées dans des verres , les diverses sortes de thés et de poudres dans de solides cornets de papier ou mieux dans des boîtes. Si vous commandez des boîtes neuves, faites-leur donner à toutes une forme oblongue, mais de dimensions différentes, afin qu'elles se tiennent là comme une troupe de soldats bien rangés et bien astiqués. Cela charme l'œil et donne à votre pharmacie un air de distinction, qui lui sied bien. Installez le tout dans un endroit frais, mais pas humide et pas trop écarté.
Mettez sur chaque verre, flacon, boîte ou cornet le nom exact et bien lisible du contenu. Disposez ensuite par ordre alphabétique les divers remèdes dans leurs compartiments respectifs , de manière qu'au premier rang figure ce qui commence par A, comme l'Absinthe, l'Alun, et à la fin ce qui débute par les dernières lettres de l'alphabet, comme la Valériane, la Violette, etc..
Un grand ordre régnera avant tout dans la pharmacie. Tout étranger, qui n'y a jamais été, devra pouvoir trouver du premier coup d'œil tel flacon, tel thé qu'il voudra. Tenez ensuite à une grande propreté. Qu'on ne découvre sur aucune boîte, je ne dis pas une couche poudreuse, mais pas un atome
de poussière ; les flacons, même les flacons d'huile, ne doivent pas être tachés de ces appendices gras et huileux, qui ressemblent à des tresses de cheveux négligemment peignés. Rien ne déshonore une maison comme la malpropreté. Remarquez-le bien : deux choses entre toutes autorisent à porter un jugement sur une maison entière, sans que l'on risque de se tromper grandement. Si ces deux choses sont en bon état, l'on peut en déduire que tout le reste est en règle. Si, au contraire, elles ne le sont pas, l'on en conclut que tous les hôtes de la maison sont des gens mal élevés. Ces deux choses, que vous êtes impatients de connaître, les voici : la pharmacie et les commodités.
L'on assurera pour le mieux l'ordre de la pharmacie en en confiant le soin et la responsabilité à la mère de famille, ou à un fils inteUigent, ou encore à celle des filles qui est la plus amie de l'ordre et de la propreté. Celle-ci se fera de la propreté minutieuse une question d'honneur ; elle ne ménagera pas le torchon et le houssoir. S'acquitte-t-elle bien de sa tâche, ce qui est une source de bénédictions pour la maison et ses hôtes, elle pourra s'appliquer joyeusement les paroles du divin Maître : « Ce que vous ferez au moindre de mes frères, c'est à moi-même que vous l'aurez fait ! »
J'ai indiqué, dans un appendice, à la fin de cette partie de mon traité, ce qu'une petite pharmacie domestique doit à peu près contenir. Je déconseille tout ce qui est superflu, mais l'on peut occasionnellement ajouter l'un ou l'autre remède.
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur la préparation des teintures, des thés et des poudres.
1. Teintures ou extraits. — La substance ou le suc médicinal d'une plante peut en être extrait ou séparé de différentes manières ; mais la meilleure concentration de ce suc se trouve dans ce que nous appelons teintures ou extrmts. Ce sont des produits obtenus de la manière suivante :
Parmi les herbes et les baies, dont on veut obtenir l'essence, on choisit les meilleures, les plus mûres et les moins défectueuses. On les fait sécher sur une planche à l'air libre, toujours (qu'on le retienne bien) à l'ombre, jamais au soleil. Pendant la dessication l'on trouvera encore mainte partie à rejeter comme impropre. Quand les herbes ou les baies sont bien desséchées, on les réduit en parcelles, on les découpe, on les pile, pour les mettre ensuite dans une bouteille ; puis on empHt la bouteille d'eau-devie de grains (que je préfère à toutes les autres) ou, à son défaut, d'esprit-de-vin ou même d'eau-de-vie de fruits ; alors on ferme hermétiquement la bouteille et on la place, pour un certain temps, en un lieu tempéré.^ Il m'est arrivé de laisser reposer ces sortes de bouteilles, bien bouchées, pendant toute une année et au delà, et de ne décanter qu'au bout de ce temps la liqueur saturée du suc des plantes pour avoir l'extrait. Mais en cas de nécessité l'on peut déjà après quelques jours de macération user de la préparation.
Les teintures se prennent par gouttes. Dans certains cas, toujours bien déterminés, on a recours à
^ On peut aussi faire macérer dans le vin les herbes et les baies, qui doivent servir à des extraits. Je rappelle ce détail en temps et lieu. Ce vin ne servira toutefois qu'à l'usage immédiat, car on ne peut le conserver longtemps.
la cuillère à café (que j'appellerai d'ordinaire petite cuillère, et son contenu petite cuillerée) ou à la cuillère à bouche (désignée souvent par grande cuillère ou cuillère tout court). C'est cette dernière mesure qu'on a en vue toutes les fois qu'il est question, sans qualificatif, de cuillère ou de cuillerée.
2. Thés. — Quand, par un temps sec, vous rentrez des champs ou que vous sortez pour aller voir les blés, faites un petit détour et cueillez çà et là une plante médicinale. Donnez la préférence aux herbes qui poussent dans les terrains secs et sur le penchant des collines bien ensoleillées. Les plantes cueillies en pleine floraison rendent les meilleurs et les plus signalés services. Beaucoup de ces herbes et herbettes croissent dans nos vergers et nos potagers, autour de nos habitations et de nos dépendances. Pour ne pas perdre trop de temps à la cueillette des simples, montrez à votre gamin de dix ans ou à votre fillette comment il faut faire. C'est en même temps un plaisir que vous leur procurez. Vous renouvellerez cette herborisation tous les ans, tandis que vous distribuerez l'ancienne récolte.
Toute mère de famille sait préparer un thé, une tisane quelconque. Elle prend pour une tasse une pincée d'herbes sèches, autant qu'elle peut en saisir avec 3 doigts ; elle met ces feuilles ou ces fleurs dans son poêlon et y répand de l'eau bouillante (infusion); puis elle laisse bouillir pendant quelques minutes (décoction); enfin elle décante, et voilà son thé tout fait.
Le thé (ou la tisane), préparé de la sorte, a le goût le plus fin et possède parfaitement l'arôme particulier de la plante employée. Cela n'est cependant pas le thé le plus fort. Voici ma manière : je fais cuire et bouillir fortement les plantes pendant un temps
assez considérable, afin que tout élément médicinal passe bien dans l'eau J
La manière de prendre les tisanes est marquée pour chaque maladie en iDarticulier. Quelquefois c'est une tasse, d'autre fois une cuillerée (grande ou petite) suivant le cas.
3. Poudres. — La poudre est le produit qu'on obtient en broyant ou en pilant dans un mortier les racines, les feuilles, les graines ou les baies, à l'état sec, des plantes curatives.
Certains malades, qui ont de la répugnance pour la tisane, absorbent plus facilement le remède sous forme de poudre : on leur sème sur la nourriture la poudre prescrite , comme on fait du poivre et de la cannelle, ou bien on leur en mêle dans la boisson, de manière qu'ils ne s'en aperçoivent même pas.
L'on fermera, à cause de la poussière, bien hermétiquement les vases contenant les poudres.
4. Huiles. — Nous indiquerons pour chaque cas de maladie la manière de préparer les huiles à employer, en tant qu'on ne peut les acheteî* à la pharmacie.
C'est à la manière de conserver les flacons d'huile qu'on reconnaîtra l'esprit d'ordre et de propreté d'une maison.
1 Cela fait qu'en règle générale les expressions thé, tisane, w fusion, décoction, ont la même signification dans ce livre.
)es remèdes que j'emploie, dans le traitement de mes malades, sont les suivants, rangés par ordre alphabétique.