‹ Ma doctrineChapitre 16 sur 40 · DISCOURS PRONONCÉ A LILLE LE 8 JANVIER · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ A LILLE LE 8 JANVIER

Après mûre réflexion je ne donne aucun des discours que j'a prononcés entre 1904 et 1911. J’ai cependant constamment occupé la tribune entre novembre 1906 et juillet 1909. Mais toutes mes interventions de quelque importance furent consacrées à l’impôt sur le revenu. Elles ont déjà fait l’objet d’une publication. J’ai sous les yeux le livre, paru en 1910, qui les rassemble : « L’impôt sur le revenu » par J. Caillaux, édité chez Berger-Levrault. Je fus un instant tenté d’en extraire une partie. Après lecture attentive j'ai dû me convaincre de l’impossibilité de détacher des fragments du volume. Les discours sont tellement liés les uns aux autres qu’on ne peut en arracher certains sans déchirer le tissu serré qu’ils composent. .

J'en viens ainsi à un discours que j'ai prononcé à Lille, où je m'étais rendu à la demande du parti radical, en 1911. La première partie renferme un exposé de ma constante doctrine politique. La seconde se résume en un appel pressant adressé aux conservateurs. Je les conjure de se départir de leur opposition systématique à l'impôt sur le revenu.

Messieurs,

J'ai été très heureux, me rendant à l’appel d’amis qui comptent parmi les meilleurs, de venir dans la grande cité industrielle du Nord m'entretenir avec les démocrates des Flandres que leurs traditions doivent appeler et retenir dans les rangs de notre parti.

Dans votre pays, dans vos villes, se sont livrées, il y a de longs siècles, les premières batailles pour la liberté.

Vos aïeux ont de tout temps défendu avec passion la terre natale contre l’envahisseur étranger, particulièrement en 1792 à l’époque des héroïques canonniers de Lille ; bien longtemps avant, ils défendaient leurs droits et leurs franchises contre la domination féodale.

Les premiers en Europe, ils ont secoué le joug, re-

vendiqué leur place au soleil, réclamé et obtenu des seigneurs et du clergé le droit à la libre administration de leurs intérêts. Au cours des rudes batailles qu'ils ont livrées, ils ont acquis et transmis à leurs fils, avec la passion de la liberté et la foi démocratique, le sentiment de la mesure, le sens des possibilités qu’avaient éveillées et justifiées en eux les difficultés singulières et quotidiennes de l’administration locale.

Passion de la liberté, foi dans le progrès démocratique d’une part ; sentiment de la mesure, sens des possibilités d’autre part, telles sont les idées générales qui forment l’armature de nos principes.

‘On qualifie improprement notre parti, ou plutôt insuffisamment, en l’appelant le Parti radical ou bien

en disant qu'il est composé des républicains de gauche, des radicaux et des radicaux socialistes.

Si chacune de ces épithètes accolée à une fraction des nôtres exprime certaines de nos tendances dont la réunion et la variété enrichissent notre patrimoine commun, aucune d’entre elles ne traduit complètement l’ampleur du grand mouvement d'idées que nous devons suivre, maïs dont il nous faut surtout préciser l'orientation pour lui donner toute sa puissance et toute sa fécondité. A la vérité, le parti qu’on appelle aujourd’hui le Parti radical n’est autre que le grand Parti démocratique ou, pour mieux dire, l’expression de la démocratie française. C’est le même parti qui, sous des dénominations différentes, a fondé la République il y a quelque quarante ans, €t a commencé à la réaliser. C’est le même parti qui, en 1848, a jeté bas la royauté bourgeoise quand, méconnaissant ses origines, elle se fut enlisée dans la réaction ; le même qui, dix-huit ans plus tôt, délivrait la France d’un régime et d’un souverain asservis à la Congrégation. C’est le même parti qui fit la révolution française, et, quelque audacieuse que puisse paraître ma pensée, je ne craindrai pas d'affirmer, en ayant conscience d'exprimer des vérités historiques, que nous sommes les héritiers directs des bourgeois du Tiers-État, des hommes du peuple, du petit clergé et de la petite noblesse qui, pendant de longs siècles, furent le support de la royauté travaillant à remplir sa mission historique, s'appliquant à réaliser contre la haute noblesse, contre le haut clergé son grand œuvre : l’Unité de la France.

Nous continuons le mouvement des communes contre les féodaux, le mouvement du peuple de France contre les seigneurs et les gens de cour, le mouvement du Tiers-État contre la royauté dégénérée oublieuse de ses traditions, infidèle à sa mission nationale.

Nous continuons les partis de gauche qui, pendant le siècle dernier, ont lutté pour conserver et agrandir, la liberté française. |

Nous sommes le grand Parti démocratique français, également éloigné des agitations révolutionnaires el des menées de la réaction.

Ceux qui seront pénétrés de ces idées comprendront sans peine que le parti démocratique, quelles que soient les dénominations qu'il revêt en un pays où l’on aime à changer les mots, peut-être pour se donner l'illusion que l’on modifie les choses, à de grands devoirs à remplir et de grandes traditions à maintenir,

Il est dans ses traditions, il est dans sa doctrine, de faire front contre le désordre. Un des plus éminents parmi ses chefs, Waldeck-Rousseau, a écrit que :

l'énergie contre le désordre n'avait rien de commun avec un recul quelconque. » Et l’on ne sauraït trop recommander de méditer cette pensée à ceux qui, en dehors de notre parti, ne conçoivent pas que s'imposent à de certaines heures à tous les gouvernements, quelles que soient leurs origines, des actes d'autorité.

Mais, si les partis qui ont mission de de Ja politique d’un grand pays ne doivent pas hésiter à prendre clairement aux heures difficiles la responsabilité des actes de vigueur qu'impose le soin de l’ordre et de la paix sociale, ils doivent se garder de. croire à la vertu d’une politique de contrainte, ils doivent se garder de confondre des actes d’autorité auxquels il faut accidentellement recourir, avec une méthode de gouvernement.

Il est nécessaire de combattre le désordre ; mais il est mieux de le prévenir en détruisant des prétextes qui le font naître. Et Je seul moyen d’y arriver, c'est de poursuivre avec une volonté tenace et calme Îles réformes efficaces en se bien persuadant, en disant,

en répétant très haut, que des démocrates ne sauraient vouloir en aucune manière d'une société où la paix ‘serait faite du silence imposé aux uns et de l'égoïsme protégé des autres.

Au reste, si le parti radical méconnaissait ces prin-

cipes, il cesserait vite d’être le parti peuple qu'il est

et doit rester.

La démocratie qui veut progresser irait vers d’autres partis de gauche auxquels elle demanderait, écartant des thories dont elle ne peut vouloir, parce que bâties en utopie, de réaliser le programme que ‘des mains débiles auraient laissé péricliter.

La défaillance du radicalisme aurait ainsi pour effet de lui substituer dans la faveur populaire un parti dont certaines conceptions seront toujours irréalisables, et qui, pour continuer ses prédécesseurs, n’aurait ni la maturité indispensable, ni la tradition nécessaire. Et, avant que, dans l’exercice même du pouvoir, il n'ait fait son éducation, il y auraït toute une longue période, ou brutale ou vaseuse, de réaction et de stagnation, coupée de-ci et de-là par des à-coups de démagogie et par la mise en œuvre de

réformes hâtives.

C’est parce que nous avons le sentiment de ces périls que nous venons demander aux démocrates de rappeler énergiquement à leurs représentants qu'il leur faut avant tout réaliser les réformes, et qu’ils n°v parviendront que s’ils ne se laïssent pas envelopper par la politique de clientèle.

Un des dangers de l’heure, c’est, en effet, qu’on entend reprendre les vieilles antiennes conservatrices sur l’union de tous les Français.

Je n'’ignore pas que ceux qui sont en possession

du privilège se plaisent volontiers à l’harmonie du

statu quo universellement accepté. Ceux-là et ceux qui Se laissent prendre au piège se complaisent à A £ » .

rêver de fondre, d’absorber tous les citoyens de

France en un seul et immense parti, comme si des partis distincts se heurtant doctrine à doctrine, programme à programme, n'étaient pas dans une démocratie la condition même de la vie et du mouvement |

Si cette politique prédominait, si l’on arrivait à décomposer les partis de façon à ne faire de toute la France qu’une immense clientèle gouvernementale, il arriverait fatalement que, dans la confusion énorme qui serait ainsi déterminée, la force toujours organisée des grands intérêts serait seule efficace, et qu’elle aurait assez de puissance pour faire échec aux réformes démocratiques jusqu’au jour où surviendraient de violents soubresauts.

Nous ne voulons pas vivre ainsi.

Nous entendons que le parti démocratique poursuive sa marche ininterrompue dans la voie des réformes. Et si nous admettons que l’activité réformatrice ne puisse pas revêtir continuellement et toujours une forme aussi intensive que durant ces dix dernières années où l’on a réalisé la loi des associations, la Séparation des Églises et de l’État, la loi d’Assistance, la réforme des successions, des boissons, des sucres, la loi des retraites, si la force même des choses peut amener quelque ralentissement, à aucun prix il ne faut s’arrêter. Quand une démocratie s’immobilise, elle est près de reculer.

L’orateur expose quelques-unes des réformes qui retenaient alors l'attention. Il parle surtout de l’impôt sur le revenu dont il s’atiache à établir la nécessité. Il conclut ainsi :

Et je ne puis m'empêcher de songer avec quelque mélancolie que la partie qui a paru la plus audacieuse du projet que j'ai présenté et que la Chambre a voté : l'institution de l’impôt complémentaire, se reliait à des travaux préparatoires entrepris en Angleterre et dont j’invoquais l'existence. Mais les conservateurs, dont je rencontrais l’opposition, juraient leurs grands

dieux que jamais nos sages voisins dont on sait l'esprit pratique et l'esprit de mesure n’accepteraient une taxe de cet ordre.

J'entends encore les raïlleries qu'ils distribuaient avec la superbe désinvolture qui leur est habituelle.

Et voici que depuis plus d’un an fonctionne sans. difficulté de l’autre côté de la Manche cet impraticable impôt complémentaire qui — je recueillars l’autre jour ce renseignement — produit des sommes bien supérieures à celles qu’en attendait le chancelier

de l’Échiquier.

Ii y a plus : les conservateurs anglais qui ont résisté à «certaines taxes particulièrement audacieuses auprès desquelles pâlissent les initiatives que nous avons prises en France, ont accepté, sans récriminer, sans discuter, l’impôt complémentaire, la « super-tax » comme ils l’appellent,

Nous n’en demandons pas tant aux conservateurs français ; nous leur demandons seulement de ne pas prolonger, outre mesure, une tactique qui n’est pas très noble, et qui consiste à endormir la question.

Je n'ignore certes pas que l'instinct de conservation, qui à toutes les époques oppose une résistance si grande à l’histoire, s’épouvante particulièrement quand on propose de modifier le régime des impôts, et que s'élèvent alors de toutes parts les lamentations des sages qui taxent d’imprudents ou de chimériques ceux qui risquent de troubler l’économie des budgets, et surtout d’agir sur la distribution des richesses.

Mais je sais aussi qu’on ne peut se soustraire aux réalisations qu’imposent aux mêmes époques, presque dans les mêmes conditions, à tous les peuples parvenus à un égal degré de civilisation, quelques-unes de ces lois supérieures qui gouvernent le monde, et dont la raison échappe souvent aux contemporains, et je puis prédire aux conservateurs de mon pays qu’à retarder, suivant une tactique qu'ils ont fréquemment

employée et qui leur a rarement réussi, l’échéance d’une réforme inévitable, ils courent le risque d’en aggraver les effets à leur détriment.

Alors que, s’ils savaient faire à temps les concessions essentielles, ils trouveraient, chez ceux qui soutiennent la réforme, la volonté d’apporter dàns son application les tempéraments utiles, le désir de tenir

compte des traditions, des habitudes, même des pré-

jugés, l’intention d’écarter, autant que le permet Ja logique du système, tout ce qui peut alarmer même à tort les intérêts respectables.

Ce que nous voulons, mais ce que nous voulons fortement, c’est une réforme de justice, et contre cela les conservateurs ont tort de lutter, car rien ne leur épargnera les douleurs nécessaires du progrès.

Quelques mois avant que n’éclatât la révolution de 1789, circulait une brochure qui eut un immense retentissement et dont l’auteur, qu'on dit être Siéyès, écrivait : « au lieu de céder doucement à l’action du temps... la noblesse se raidit contre les réformes... »

Combien il serait désirable pour la paix de ce pays que les classes favorisées par la fortune perdissent

l'habitude de « se raidir contre les réformes », et.

apprissent « à céder doucement » |!

Et combien, d’autre part, il serait nécessaire que <eux qui imaginent que sont possibles des révolutions sociales (alors que je défie qu’on rencontre dans l’histoire du monde autre chose que des révolutions politiques et des évolutions sociales) comprissent que, s’ils ont le droit et le devoir de combattre pour les idées auxquelles ils sont attachés, ils ne peuvent en poursuivre le triomphe que dans Te respect de l’ordre el de la loi !

J'irai jusqu’au bout de ma pensée en dt que si j’admets avec un grand historien de l'Italie contemporaine que « l’ordre, même dans l’Etat le mieux

organisé, ne soit qu'une fiction de justice et de sa-.

gesse », je considère que cette fiction nécessaire ne peut s’accommoder de certaines agitations dans les services publics, dont, au cours de ces dernières années, nous avons eu le trop fréquent spectacle. Etrange illusion de la part de ceux qui fomentent ces troubles ou qui s’y laissent aller quand ils croient qu'ils préparent ainsi des progrès, alors qu'ils déterminent des réactions |

Messieurs, faisons notre politique, la politique du grand Parti démocratique français que j'ai essayé de décrire, une politique vraiment nationale, également éloignée de la réaction et de la révolution, une politique qui tende à développer toutes les forces du pays pour que la République devienne meilleure et la France plus grande. »

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