DISCOURS DU 18 DÉCEMBRE 1911 AGADIR
Voici le grand discours de politique extérieure: où, dédaignant les stupidités « ragotées » dans les couloirs des assemblées, dans les salles de rédaction, me bornant à rappeler, en un hoquet de mépris, la bave vomie vingt-cinq ans plus tôt sur Jules Ferry, je déploie le dossier de l’affaire marocaine. Je montre comment, pour maintenir les droits de la France, pour sauvegarder ses intérêts, pour préserver la paix du monde, il n'était pas d'autre solution que celle à laquelle mon gouvernement a abouti.
Je laisse entendre que la convention du 4 novembre 1911 appelle, sans rien sacrifier de nos alliances ou de nos amitiés, des accords à la fois plus étendus et plus étroits entre la France et les puissances qui s'opposent ou qu'on oppose à notre pays.
M. Josepx CaizLaAux, Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur. — Messieurs, il m'appartient, après M. le Ministre des Affaires Étrangères,- après M. le Ministre des Colonies, de défendre à mon tour le traité du 4 novembre, soumis à vos délibérations, et
LE Tag Po ho VE rca A A ER AO A Sa AE Br ANA CORRE QUE et : ; 1 L''ue/ ù 1" M Y }
van \ L y ] \
Na #4 + LA - r A
de répondre au nom du Gouvernement aux diverses objections qui lui ont été présentées au cours d’une discussion où, de part et d'autre, tant de talent a été dépensé. (Très bien ! très bien !) Je le ferai, soyez-en convaincus, avec la réserve, avec la mesure qui conviennent, mais aussi avec l’ardeur d’une conviction qui est mienne et que partagent tous mes collègues du cabinet.
Messieurs, le Gouvernement n’a eu d’autre dessein et ne revendique d'autre mérite que d’avoir, à l'heure marquée par les événements, poursuivi et peut-être achevé, en ouvrant définitivement le Maroc à la France, l’œuvre bientôt séculaire, puisqu'elle date de 1830, de la constitution d’un grand empire français dans l'Afrique du Nord. (Très bien! très bien !)
Profondément conscient de la continuité de notre politique extérieure qui est et doit rester supérieure aux luttes des partis, qui survit même aux changements de régime, il s’est proposé, Conduit, je le répète, par les événements, de sceller un anneau de plus dans la chaîne des réalisations antérieures. (Applaudissements.)
Jules Ferry, dont je ne puis pas me défendre d'é-
voquer le souvenir, qui surgit toutes les fois que l’on tourne une page de notre histoire coloniale, Jules Ferry, qui fut si passionnément et si injustement attaqué il y a un peu plus de trente ans alors qu’il apportait la Tunisie à la France, proclamait au cours de séances dont il est aujourd’hui un peu douloureux de relire les débats :
« La question tunisienne est aussi vieille que la question algérienne. Elle en est contemporaine. Un bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d’autres qu’à une puissance faible, amie ou soumise, la possession d’un territoire qui est, dans toute l’acceptation du terme, la clé de notre maison ? »
Ce que le grand homme d’État disait de la Tunisie, est également vrai du Maroc.
Comme la question algérienne avait posé la question tunisienne, elle devait poser la question marocaine. Entre l’Algérie et le Maroc, de même qu'entre
l'Algérie et la Tunisie, pas de limites naturelles ; les
pays barbaresques forment un tout ; les montagnes,
les vallées se continuent, se prolongent des deux.
côtés de la frontière, la race est pareille, l’organisa- …
tion religieuse et familiale est identique, les communications sont incessantes. (Très bien ! très bien !)
Le ministre des Affaires étrangères de 1904 déclarat:
« Le Maroc placé sous notre influence, c’est notre empire du nord de l’Afrique fortifié ; ; soumis à une influence étrangère, c’est pour le même empire la menace et la paralysie. »
C’est dans le sens si clairement exprimé par ces paroles que s’est orientée l’action de la France, lorsque la République commença à jeter les premiers regards sur le Maroc.
Messieurs, les accords qui s’échelonnent de 1909 à 1904, qui ont été acceptés avec faveur, permettez- |
moi de vous le dire, par l’opinion publique et par les Chambres et qu’il est trop aisé de critiquer aujourd’hui à la lueur des événements survenus et quand ont disparu les difficultés de l’heure, ont eu pour objet et pour résultat de faire au Maroc la place libre à la France, de lui permettre d'y organiser son action.
Soucieux de réaliser dans la paix l’œuvre marocaine que la nature même des choses lui dictait, le
Gouvernement de la République s'était, en effet, as-
suré l’adhésion des puissances méditerranéennes que
Lé . , . e . « :
a géographie, l’histoire, le commerce avaient le plus
associées à la vie du Maroc.
Dès 1900, les cabinets de Paris et de Rome avaient |
mis en harmonie leurs vues d’avenir dans la Méditerranée.
En 1904, un traité franco-anglais enregistrait l’acquiescement de Ja Grande-Bretagne aux projets marocains de la France.
La même année, enfin, un accord franco-espagnol, prévu et déterminé dans les grandes lignes par l’accord franco-anglais, conciliait avec notre politique
les aspirations historiques de l’Espagne.
Ainsi nous étions en route, en bonne route pour poursuivre une politique nationale. Nous allions profiter d’une liberté achetée — je prie mes collègues de retenir le terme que j’emploie à dessein — quand
survinrent les événements de 1905.
M. Cuarres Benoisr. — Je demande la parole.
M. ce PRÉSIDENT pu Consetz, MINISTRE DE L'INTÉ- RIEUR. — Dans son discours du 5 de ce mois, le: chancelier de l’empire d’Allemagne a articulé une fois de plus, en termes d’ailleurs fort mesurés, le grief germanique : l’oubli par la France des droits de l’Allemagne.
Je ne veux pas me livrer ici à une controverse, d’abord parce qu’elle serait inutile et ensuite parce que je ne veux pas m'exposer, de près ou de loin, à raviver le moindre dissentiment.
Je constaterai seulement — et c’est une constatation de fait —— que l'intervention de l’Allemagne a momentanément écarté la France de cette action nationale qu’elle avait engagée au Maroc, pour la conduire à tenter une réalisation internationale des réformes marocaines.
Ce régime international institué par l’acte d’Algésiras, où il est juste de reconnaître qu'aucun de nos droits politiques n’était sacrifié et que notre intérêt spécial se trouvait nettement proclamé, cet acte d’Algésiras, dis-je, était-il Susceptible d’une application pratique ?
Quoi qu'on en ait pu penser en France et surtout au dehors, je déclare que je ne le crois pas, que je ne l’ai jamais cru, et je puis bien constater que les événements sont là pour confirmer mon opinion.
Pourquoi l'acte d’Algésiras ne pouvait-il aboutir à la réalisation internationale des réformes marocaines ? Parce qu'il était vicié dans son essence par une contradiction : il reconnaissait, encore une fois, l'intérêt spécial de la France au maintien de l’ordre, mais il ne lui donnait pas les moyens de défendre et d'assurer cet ordre. En deux mots, il lui imposait à la fois le devoir d’agir et l’impossibilité d'agir. (Applaudissements à gauche.)
Il était également inadéquat aux exigences administratives, économiques, financières de la situation locale. Deux exemples : le soin d’élaborer ce qu'on appelait les règlements, et ce que nous appellerions ici la loi, était confié au corps diplomatique siégeant à Tanger. Quelle que soit la compétence, que je ne mets pas un instant en doute, des membres du corps diplomatique à Tanger, je ne pense pas qu'elle fût universelle à ce point de leur permettre de décider sur des questions d'impôts, sur des questions de travaux publics, sur des questions d’adjudication et. sur des questions d’expropriation. J'imagine en outre que les rivalités politiques n'étaient pas complètement exclues de leurs préoccupations et c'est. sans doute à cet ensemble de considérations qu'il faut attribuer ce fait que tel règlement, l’un des plus essentiels, par exemple le règlement sur les exportations, issu des délibérations que je viens de dire, soit complètement inapplicable. (Très bien ! très bien !) Tel était le premier obstacle que l’acte d’Algésiras opposait à la réalisation internationale des réformes. Je le résume en disant que, pour réaliser les réformes. nécessaires,il fallait édicter des règlements qui devaient être élaborés par un corps diplomatique hors
d'état et dépourvu d’ailleurs de la liberté nécessaire pour les mener à bien.
Plus graves encore étaient les conséquences de la situation faite au maghzen au point de vue financier. Pour payer ses dettes, la majeure partie des recettes de douane, la seule ressource tangible de l’empire chérifien, était absorbée. Il ne lui restait qu'une somme tout à fait insuffisante pour assurer l’ordre et pour pourvoir aux besoins d’une administration même rudimentaire. Et comme personne n'était aux côtés du sultan pour prévenir les abus, pour arrêter les prodigalités qu'expliquent en quelque mesure les mœurs et les traditions, le recours périodique à l'emprunt était inéluctable, Chaque fecours à l’emprunt entraînait une nouvelle emprise sur de nouvelles recettes. Tant et si bien que, depuis quelque temps déjà, et en particulier à l’heure où je parle, une grande partie, la plus grande partie des ressources se trouvant engagée, le problème serait insoluble si l’on n'’instituait à côté du sultan un pouvoir fort, ayant mission d'organiser une administration et des finances. (Applaudissements.)
Il y a donc — je prie la Chambre de retenir ces considérations, sur lesquelles j'insiste volontairement au début de mon exposé — ïl y a donc actuellement impossibilité de vivre pour le maghzen et ce n’est pas une des moindres raisons qui commandaient impérieusement à la France de négocier pour sortir d’une situation intenable.
Entre temps, avant que nous soyons parvenus à l’état financier que J’indique, l’acte d’Algésiras, laissant subsister, par suite de ses contradictions internes, l'anarchie marocaine, la France dut prendre des initiatives qui n'étaient certes pas, ainsi que cela a été reconnu par M. de Bülow à la tribune du Reïchstag, en contradiction avec l’acte d’Algésiras, maïs qui étaient, sans aucun doute, extérieures à cet acte.
Faut-il rappeler la démonstration navale de Tanger, 4 d l’occupation d’Oudjda, celle de Casablanca, celle dela Ve
Chaoufïa, enfin l’expédition de Fez, nds nécessaire «
à la demande même du sultan, par le fait, qu affirme
formellement notre consul, M. Gaillard, à savoir que # « le triomphe de l'insurrection, certain sans M
vention française, eût forcément entraîné un mas-
fi
sacre ». (Très bien ! très bien !) Ù " Bien avant cette expédition, dès 1907, il était vi: vi sible que les droits accordés à la France par le régime
international n'étaient pas à la hauteur des devoirs que lui imposait la force des situations. Fatalement, inévitablement, la République était ramenée de l’action collective à l’action individuelle ; il lui fallait envisager le retour au programme national que tout le monde approuvait en 1904, dont les circonstances seules l’avaient écartée ; il Hi fallait rechercher les moyens de reprendre sa liberté, de concilier le droit
Aa
créé à Algésiras avec les nécessités de fait, avec la
volonté qu’elle avait, et qu’elle devait avoir, de re-t
prendre la seule politique pratique, la seule politique Ke
étroitement conforme à ses intérêts, et, je crois, la seule politique digne du grand pays qu'est la France. (Applaudissements. )
Une première tentative fut faite en ce sens en 1909
de,
et l’accord qui intervint à cette date entre la Fran: |
et l'Allemagne, accord qui appelle, qui annonce celui” de 1911, est un retour heureux, mais incomplet à là politique nationale de 1904. Quelle est, en effet, la
substance de cet accord ? Il consistait à obtenir pour.
la France, en dehors de la formule collective d’Algésiras et sans égard pour cette formule, la liberté poli-
tique au Maroc, liberté qui n’était concédée que par
l'Allemagne seule, et, en échange, à laisser à cette.
puissance, et à cette puissance cet certains avan- à
tages économiques. tn Accord heureux, Je le répète, parce qu'il inaugu- |
rait une ère de tractations directes entre la France
et la seule puissance qui avait fait opposition à son action au Maroc, accord incomplet parce que, conçu en termes vagues, il ne précisait aucune des conséquences de la liberté politique, qui paraissait être concédée à la France, parce qu'il nous laissait bien l'influence politique, mais qu’il ne nous donnait pas l’action politique ; accord incomplet aussi, parce
cu
qu’en nous engageant à favoriser l’association des
“Allemands à nos nationaux dans les affaires dont aous pourrions obtenir l’entreprise, nous constituions une sorte d’hypothèque économique au Maroc, dont
il était visible qu'un jour ou l’autre il faudrait nous libérer. He
De cet accord devaient nécessairement naître des difficultés. Quand on voulut le mettre en œuvre, il y à un an à peu près, ces difficultés se produisirent: Je disais qu’elles devaient nécessairement naître, d’abord en raison de ce que l’accord très sommaire ne contenait que des formules vagues, ensuite parce que la distinction qu'on avait voulu créer entre les intérêts politiques et les intérêts économiques, était sin-
gulièremént malaisée à mettre en œuvre.
On ne peut guère aujourd’hui établir ou penser à établir une cloison étanche entre les intérêts politiques et les intérêts économiques ; les uns et les autres se pénètrent (Très bien ! très bien!) et lorsqu'on en est arrivé — passez-moi l’expression — au faire et au prendre, lorsque, sur de grandes questions qui ont été soulevées : question de l’organisation des ports, des phares, question surtout de l’organisation des chemins de fer au Maroc, on est entré en négociations, on s’est aperçu que les interprétations étaient tout à fait divergentes : d’un côté, on prétendait à une part considérable dans les fournitures ; mais comment l’attribuer, sans méconnaître les règles d'égalité économique posées par l’acte d’Algésiras et sans mé-
contenter les autres puissances au premier rang desquelles figuraient des puissances amies ou alliées ? : En outre, dans les questions d'exploitation, qui se posaient forcément, à propos d'exploitation d’un grand réseau de chemins de fer, on était amené à se demander si la question était politique ou économique.
D'un côté, on soutenait que la question était poli tique ; de l’autre côté, on tenait pour une autre mat trine, et on prétendait que l’exploitation des chemins de fer devait revenir à chacune des puissances dans Ja proportion des capitaux qu’elles auraient investis dans ces entreprises.
Telles furent quelques-unes seulement des divergences de vues qui se manifestèrent lorsque les négociations entamées prirent Corps.
Par la force des choses, ces négociations étaient vouées à l’insuccès, Poursuivies durant les mois de mars et d'avril derniers, elles furent ralenties en mai par suite des événements et il était visible, lors de la retraite du précédent cabinet, qu’on ne pourrait abouir sur le terrain de l'accord de 1909, tant étaient éloignés les points de vue de l’un et de l’autre gouvernement.
Telle était la situation quand j'ai pris la responsabilité du pouvoir. Et quand le Gouvernement, alors aux affaires depuis quelques jours, dut prendre parti sur l'initiative allemande, que faire ?
Avant de répondre à la question, je demande à mes collègues la permission de résumer à grands traits la situation dans laquelle nous nous trouvions au Maroc. |
Nous tenions, en dehors de la Chaouïa, Rabat, Meknès, Fez ; mais nous avions pris vis-à-vis de l’Europe l’engagement d’évacuer ces villes. Et cependant le pouvions-nous sans courir le risque d’une nouvelle expédition quelques semaines plus tard et
sans compromettre notre prestige aux yeux des Marocains et même de nos sujets algériens ?
Par ailleurs, comme je l’ai indiqué, les ressources du maghzen étaient épuisées, toutes les recettes étaient engagées ou sur le point de l'être, enfin laccord de 1909 ne pouvait être pratiquement mis en œuvre. Je ju-
geais en particulier impossible pour la France d’accep-
ter au Maroc une administration des chemins de fer qui ne fût pas tout entière marocaine ou française.
| Que faire ? Demander la réunion d’une conférence? Savions-nous ce qui en sortirait ? Ne s’exposait-on pas à voir les représentants des puissances se rallier À une de ces solutions moyennes auxquelles, en pareil
cas, on se trouve nécessairement enClin et qui pouvait nous ménager de nouvelles déceptions ?
En outre, pour la conférence, l’assentiment des puissances était nécessaire ; et le discours de sir Ed-
…. ward Grey vous a appris que certaines adhésions de-
vaient nous être refusées ou être subordonnées à des conditions telles que nous ne pouvions en aucun cas les accepter.
Une seule issue nous restait : la ‘négociation directe.
Et pourquoi nous y serions:nous refusés alors que le pourq Y q
précédent d’une telle négociation avait été créé en 1909 sous le ministère dont le chef actuel du gouver-
nement faisait partie ?
De cette négociation quel devait être le but ? Assurer définitivement notre autorité politique au Maroc, et pour cela obtenir en des termes précis, indiscutables, la reconnaissance de nos droits. Quand nous disions à l’Allemagne : « Vous avez à trois reprises reconnu notre intérêt particulier au maintien de l’ordre ; nous sommes donc autorisés par cette reconnaissance à prendre, à la demande du sultan, les mesures nécessaires pour ce maintien », l'Allemagne nous répondait invariablement : « Retournez dans tous les sens les accords que vous invoquez, vous
ne trouverez pas inscrit à votre profit le droit d’occuper militairement le Maroc. »
Il y avait donc équivoque. Il fallait couper cette équivoque à sa racine. Il fallait d’une façon totale et définitive lever l’hypothèque politique de l’acie d’Algésiras, il fallait lever aussi l’hypothèque économique consentie par l’accord de 1909, d’abord parce qu'elle paraissait difficilement exécutable au regard des autres puissances, et ensuite parce qu'elle entrai nait, d’après l’interprétation allemande — que je n juge pas, à laquelle nous nous sommes opposés — des conséquences que nous ne pouvions pas acceptet. Mais pour nous dégager, pour nous libérer, il nr avait qu'un moyen, c'était, pour reprendre l’expres- | sion de M. le comte de Mun, de payer, de payer comme nous l’avions fait en 1904 à l’endroit de l’Angleterre, de l'Italie et de l’Espagne.
J'entends bien ce qu’on a soutenu et ce qu’on sou- | tient encore : « Vous avez acheté, nous dit-on, à | l'Allemagne, un Maroc qui ne lui appartenait pas. » ! Appartenait-il davantage aux autres puissances dont | nous avons payé le désintéressement en 1904 ? (Très bien ! très bien ! à gauche.)
M. Pauz Escuprer. — Mais à ces puissances nous n'avons fait aucune cession de territoires français ! (Très bien ! très bien ! au centre.)
M. ze PRÉSIDENT pu Consetr. — Voulez-vous bien, messieurs, ne pas m'interrompre ? j'allais en arriver à ce point. Veuïllez me permettre, dans un discours
complexe, de disposer mes arguments comme je l’entends.
M. Jaurès. — Vous avez parlé aussi de l'Italie, pour 1904 ?
M. ze PRÉSIDENT pu Conserz. — J'ai, dès le début
de mon exposé, parlé de l'accord de 1900. J’ai dit qu’en 1900 les cabinets de Paris et de Rome avaient mis d’accord leurs vues d’avenir dans la Méditerranée.
Je reprends.
On nous objecte ce que je viens d’entendre : « Il ne fallait pas céder de territoires. »
Messieurs, je dirai tout à l’heure combien est douloureux le sacrifice que nous consentons. Mais quant à l’objection de principe, laissez-moi vous dire qu'ii y a dans l’histoire de toutes les grandes puissances coloniales, dans l’histoire de la France et dans l’histoire de l'Angleterre, des précédents nombreux de cas où, contre des droits, on a cédé des territoires.
Permettez-moi de rappeler, en prenant l'exemple anglais, qu'il y a quelques années, contre les droits plus ou moins bien fondés de l’Allemagne sur l'Ouganda, l'Angleterre a cédé une île qui n’occupe pas sans doute une superficie considérable, mais à laquelle s’attachaient des souvenirs de la plus haute antiquité, particulièrement précieux pour la Grande-
"Bretagne, l’île d’'Héligoland.
En 1904, contre le partage de nos droits à Terre- Neuve, qui n'étaient pas, comme on l’a dit inexactement, permettez-moi de l’indiquer, des droits territoriaux, mais des droits d'usage sur une côte, le French Shore, l’Angleterre nous a cédé une bande de territoire.
M. ze Comte pe LaAnJuiNars. — Deux rochers !
M. Le PRÉSIDENT pu ConsEtr. — ... qui lui appartenait en pleine propriété, qui était au nord de la
Nigeria et qui nous a été singulièrement utile parce
qu'elle a permis depuis ce moment d’établir nos communications entre Zinder et le lac Tchad sans passer comme auparavant par le désert. Elle nous a cédé également les îles de Loos, qui évidemment ne comportaient pas un périmètre considérable, mais qui étaient extrêmement importantes pour notre port de Konakri. ie
En 1894, la France a fait la même opération pour une partie du Congo. Elle a renoncé à la partie qui
est sise entre le quatrième parallèle et la rivière M’ bo.
mou pour obtenir de la Belgique son désintéresse-
ment sur le Bahr-el-Gazal. La Belgique avait, en
effet, élevé certaines prétentions sur le Bahr-el-Gazal, et, pour répondre à une conception diplomatique qui … a aujourd’hui disparu, la France entendait que la.
Belgique renonçât à ces vues d’avenir. Afin d'obtenir
d’elle cette renonciation, alors que les traités refusaient formellement à la Belgique toutes les terres au-dessus du quatrième parallèle, la France a concédé, par un traité de 1894, toute l’étendue de terrain située entre le quatrième parallèle et la rivière M'homou.
J'ai eu la curiosité de rechercher quelle était la
superficie de ce territoire qui sur les cartes est fort vaste : ce territoire a exactement la superficie du territoire que nous cédons aujourd'hui : 250.000 kilo-
mètres carrés ont été ainsi concédés ; pourquoi ? pour avoir PPS la liberté dans le Bahr-el- Gazal.
Je ne prétends — vous entendrez tout à l’heure É |
langage que je tiendrai — je ne prétends dire qu'une chose, c’est qu'il y a en pareille matière des précédents ; et je reprends maintenant ma discussion.
La négociation entre la France et l’Allemagne devait s’engager nécessairement, puisqu'on parlait
compensation, sur des cessions territoriales par la.
très bonne raison que nous n'avions plus de droits à concéder.
Mais, nous a-t-on dit, pourquoi s’est-elle engagée sur le Congo ? et je ne sais quelles allégations ont pris corps, quelles accusations ont été formulées. Je
réponds tout net : ce n’est pas nous qui les premiers avons parlé du Congo. M. le Ministre des Affaires
étrangères vous l’a déclaré de la façon la plus for-
melle et la plus claire, on en a parlé le 10 juillet dans
les conditions que vous savez maintenant. Au sur-
plus, la même question a été posée en dehors d'ici à M. de Kiderlen-Wæchter dans la commission du Reichstag. Savez-vous ce qu'il à répondu ?
Je n'ai pas voulu me contenter de ce qui se lit dans tous les journaux.
J'ai traduit, ou du moins j'ai fait traduire le compte rendu officiel de cette séance, publié par la Gazette de l'Allemagne du Nord ; et je lis ceci :
« Comme on demandait à M. de Kiderlen : « Pourquoi et comment avez-vous été amené à parler du Congo ? », il répondit : « En 1905, après le voyage de l’empereur à Tanger, M. Delcassé avait fait une tentative de négociations directes, mais faute de propositions positives, cette tentative n’a pas abouti. Puis c’est M. Rouvier, aussi bien par la voie officieuse que par la voie officielle, qui a exprimé le désir d’arriver à une entente. C’est alors que pour la première fois le nom du Congo a été prononcé. Il s'agissait de savoir si ce n'était pas au Congo que nous pouvions être dédommagés. »
Donc, dès 1905, le Congo, d’après M. de Kiderlen, est indiqué comme le terrain sur lequel pût se trouver une entente ; depuis, chacun a pu remarquer combien l’Allemagne était attentive à tout ce qui se passait au Congo ; il n’est donc pas surprenant qu’en 1911, elle ait à nouveau pensé à faire une proposition en ce sens.
Je m'excuse auprès de la Chambre de m'être autant attardé dans la première partie de mes explications... (Applaudissements.)
M. Jaurès. — De quoi a-t-on parlé à Kissingen ? (Bruit. — Mouvements divers.)
Je demande, puisqu'on ne nous l’a pas encore dit, de quoi il a été question à Kissingen. e
M. ze PRÉSIDENT pu Conseiz. — De questions économiques.
Je m'excuse auprès de la Chambre de m'être autant
attardé dans la première partie de mes explications, mais j'ai voulu établir que le Gouvernement, appelé. au début de juillet à prendre position, ne pouvait pas se dérober à une négociation qui était depuis long-
temps fatale et RU longtemps désirable. La seule
question qui se pose alors est celle de savoir d’abord | ce que nous coûtent les résultats acquis, ensuite si ces résultats ont été définis avec une clarté telle que.
l'avenir soit définitivement libéré des équivoques du passé. ® En deux mots, pour reprendre encore une fois les paroles de M. de Mun, avons-nous payé trop cher, ayons-nous reçu assez ?
Il est très loin de mon esprit de nier que nous consentions des sacrifices qui sont douloureux. Je
ne suis pas davantage porté à déprécier les territoires
que nous cédons. M. le Ministre des Colonies, dont vous avez applaudi le beau discours et dont vous avez
j'en suis sûr, encore plus admiré la belle attitude
toute de franchise et de courage (Applaudissements sur un grand nombre de bancs) vous a dit exactement la situation de notre colonie du Congo. Je n’ai rien à ajouter à ce fidèle exposé. Je voudrais simplement nous justifier, vous justifier, justifier le régime d’un reproche.
Quand on relève que la France n'avait pas quant à présent mis en valeur cette partie de son domaine
colonial, quand on constate qu’elle l’avait démembré — je ne parle que de ce qui est cédé — au profit de quatre compagnies concessionnaires alimentées, pour la plupart, par des capitaux étrangers, quand on relève que le nombre des Français dans cette région, colons ou commerçants, n'excède peut-être pas 40,
contre 150 fonctionnaires ou officiers, quand on dit que cetle partie de nos territoires n’a pas été suffisamment mise en valeur, ce qui est l'évidence même, je me permets de répondre que la République, répa-
rant les fautes des régimes antérieurs, a constitué un domaine colonial d’une telle amplitude qu’elle n’a pu en quelques années, particulièrement sur les terres cédées qui ne nous appartiennent définitivement que depuis 1895, les mettre partout également en valeur. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Quoi qu’il en soit, messieurs, s’il est cruel d’aban-
donner des terres où l’héroïsme pacifique de de Brazza
et de ses émules a fait flotter notre drapeau, il est consolant de penser que nos grands explorateurs, en jalonnant l’intérieur de cette terre d'Afrique, nous auront permis d’en acquérir la magnifique façade.
M. MassaBuau. — Ce n’est pas nous qui avons la
‘ façade. (Mouvements divers.)
M. ze Présinentr pu Consern. — Grâce à eux, par eux, l’œuvre de la France, qui est d’assurer la constitution d’un grand empire africain, dont les fondements seront les territoires que baignent la Médiferranée et le nord de l’Atlantique, est définitivement assise. Je ne répéterai pas ce qu'ont dit M. le Ministre des Colonies et plusieurs de mes collègues. Je me permettrait simplement d'ajouter que tous ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement. soit que leur activité se soit répandue dans lAfrique du Nord, soit qu'ils aient cherché, sous d’autres climats, à jalonner, la terre d’Afrique du drapeau tricolore auront également bien mérité de la République et de la patrie. (Vifs applaudissements à gauche, au centre et sur divers bancs.)
J’en arrive à la seconde question qui a été posée, à la question essentielle, selon moi : obtenons-nous assez au Maroc ?
« Non! nous n’obtenons — nous dit-on — qu’un Maroc entravé (Sourires), un Maroc mutilé. La France n’acquiert qu’une ombre de pouvoir, un fantôme de protectorat. » L'Allemagne nous aurait repris d’une main ce que, de l’autre, elle nous donnait ;
nous aurions fait un marché de dupes en troquant des réalités contre des apparences. |
Voilà l’objection : je crois la mettre suffisamment en lumière, et ne lui rien enlever de sa force, au contraire. Voyons ! Examinons !
Deux ordres d’idées : le point de vue politique, le point de vue économique. À ce double point de vue, je vais vous montrer, sans nier aucune des concessions que nous faisons, que nous obtenons plus que nous n'avons obtenu dans d’autres circonstances, plus que ne possèdent encore d’autres grands pays pour des colonies où l’on juge que leur domination est solidement assise.
Prenons donc, d’abord, le point de vue politique. À ce point de vue, je demande ce qui fait défaut. Avant le traité, avions-nous le droit d'occuper militairement, de réorganiser administrativement, de représenter le sultan ! Il est indiscutable que non. Lisez le traité du Bardo. Un orateur, l’autre jour, à la tribune, disait qu'il ne fallait pas comparer le traité du Bardo au traité franco-allemand. J’ai eu la curiosité de le relire hier soir et de faire précisément cette comparaison. Voulez-vous me permettre de demander à notre collègue de la faire également ? Il verra que nous obtenions moins par le traité du Bardo que nous n’obtenons par le traité franco-allemand.
M. Georces Berry. — Nous ne donnions pas une colonie comme le Congo.
M. ze Président pu ConseiLz. — Voulez-vous me
permettre de vous dire, d’autre part, que je me suis préoccupé depuis longtemps de savoir si de l'acte d’Algésiras pouvaient subsister des dispositions, — en dehors de la question de la banque d’État dont je parlerai tout à l’heure, — qui fussent de nature à gêner notre action.
Le 22 septembre, au cours des négociations franco-
allemandes, je posai la question dans les termes les
plus formels à un homme dont l'autorité ne sera récusée par personne, à M. Renault, le professeur de droit international. Voici la consultation que j'ai reçue de lui. Elle est intitulée : « Points sur lesquels M. le Président du Conseil a appelé l’attention de M. Louis Renault dans une conversation du 22 septembre 1911. »
La question précise que je posais était celle-ci :
« Les dispositions du projet relatif au Maroc sontelles assez explicites pour qu'il ne subsiste pas de
textes de l’acte d’Algésiras de nature à gêner notre action ? »
M. Renault me donnait une consultation dans laquelle il réclamait trois modifications au projet d’accord qui, à ce moment-là, cheminait entre Paris et Berlin. Il demandait que dans l’article 1", dans l’énumération des réformes administratives, financières, etc., auxquelles la France aurait le droit de procéder, on introduisit le mot « judiciaires ». Le mot a été introduit dans le texte.
Il demandait que la rédaction de l’article 9, qui prévoit le cas de changement de juridiction, fût rendue plus précise, et il insistait sur un point qui me fait revenir aux développements de tout à l’heure ; il montrait avec force que la seule chose qui pouvait être tout à fait gênante, qui était particulièrement gênante, sous le régime d’Algésiras, était la rédaction des règlements, c’est-à-dire, en somme, des lois, par le corps diplomatique ; il a insisté sur leur abrogation ; par surcroît de précaution, non seulement cette abrogation a été inscrite dans le traité, mais elle est encore stipulée de la façon la plus formelle dans la lettre interprétative.
Je reviens maintenant à ce que je disais tout à l'heure quand je parlais du traité du Bardo, et je me propose d’entrer dans quelques précisions : le traité du Bardo nous concédait-il ou emportait-il la suppres-
sion du régime des capitulations et du régime des protégés ?
Savez-vous combien de temps il a fallu pour y. parvenir ? Exactement quinze années.
Ce n’est qu’en 1896 que ce régime a disparu vis-àvis de l'Italie, qui conserve encore des privilèges, notamment en ce qui concerne la pêche et le cabotage entre ports tunisiens. C’est, en effet, vous voyez, messieurs, la loi des tractations et des contrats ; lorsqu’on se trouve en présence de puissances qui ont des droits et des revendications à faire valoir sur un territoire que l’on veut occuper, il faut bien qu'on traite ; on ne peut faire table rase de ce qui existe.
À l'heure actuelle, il y a encore en Tunisie des protégés italiens, tous ceux qui étaient inscrits avant 1896, et ce n’est qu’en 1896 qu'a disparu la poste italienne à Tunis.
Voulez-vous un autre terme de comparaison ? Prenons l’exemple de l’Angleterre, dans un pays où son pouvoir est solidement assis, et où nous devons envier, pour bien des raisons, qu’elle soit seule, en Égypte.
En Égypte, la situation de l'Angleterre, au point de: vue politique, est-elle meilleure que celle qui nous sera reconnue au Maroc par l’accord franco-allemand ? Mais l'Angleterre a encore, à l’heure actuelle, les capitulations ; elle a les tribunaux mixtes ; elle a le régime des protégés, le régime des naturalisations ; il lui est impossible d'établir des impôts sur les colonies européennes sans le consentement de tous les ministres de ces colonies européennes.
Au point de vue politique, j’ai donc le droit de dire ce que m'ont dit nos ambassadeurs : l’accord franco-allemand est l’équivalent du traité du Bardo avec quinze ans de gagnés ; il est supérieur au régime que, aujourd’hui encore, l'Angleterre supporte em Égypte. (Interruptions sur divers bancs.)
On peut faire des signes de dénégation, mais je défie qu’à tout ce que je viens de dire, qui repose sur les textes, parce que j'ai l'habitude, quand je discute des affaires, de remonter aux textes mêmes, je défie, dis-je, qu’on apporte une contradiction raisonnée,
J'arrive au point de vue économique.
Je ne conteste nullement que la situation de la France, au point de vue économique, comporte des restrictions à son action.
Quelles sont ces restrictions ? Nous allons les voir.
Je me permettrai de dire que quelques-unes sont des restrictions de détail.
Je ne puis pas retenir la restriction qu’on à voulu voir dans certain article sur les mines ou celle qu’on a voulu voir dans un autre article relatif aux chemins de fer industriels.
Quoi! En France, il y a, comme impôts sur les mines une redevance fixe et une redevance proportionnelle ; dans toutes nos colonies, il y à, au plus, la redevance fixe et la redevance proportionnelle et, nulle part, il n’y a un droit d'exportation sur le minerai. Voilà la situation, je défie qu’on la discute. Prenez telle colonie que vous voudrez, il y a au plus l’une et l’autre de ces deux taxes, souvent il n’y en a qu'une, souvent elle est infime, nulle part il n’y a de droit d’exportation et, parce que nous inscrivons dans un acte international ce que nous faisons partout.
M. Prerre Leroy-BEAULIEU. — Alors, pourquoi l’inscrire ? ; M. ze PrésinenrT pu Conseiz. — Quand on discute
un traité de commerce, on inscrit certains droits qui sont le résultat de tractations ; quand on demande des garanties pour qu'une grande industrie puisse librement se créer et se développer, quel inconvé-
nient voyez-vous à ce que l’on s’engage à observer et à faire ce que l’on fait dans toutes les parties de
son domaine ? (Applaudissements à gauche et sur divers bancs.)
On a prétendu — et ce serait la seule objection sérieuse, mais je m'élève contre elle de toutes mes forces — que nous figions certaines taxes parce que
nous avions établi une référence à des articles 35 et 47, si j'ai bonne mémoire, d’un protocole minier. Je demande qu’on lise la phrase de l'accord. Il y est dit que la redevance fixe et la redevance proportionnelle seront assises conformément aux dispositions des articles 35 et 47.
Or, les articles 35 et 47 contiennent à la fois des dispositions relatives à l'assiette et la quotité qui n’est pas, d’ailleurs, définitive, puisque, dans le protocole, il est disposé que cette quotité pourra être. revisée ; et, lorsque je dis que les taxes seront assises conformément à des articles qui règlent à la fois l’assiette et la quotité, qu'est-ce à dire, sinon que l’assiette sera basée sur le texte de ces articles, mais qu'il! n’est rien disposé en ce qui concerne la quotité ?
Je suis d’autant plus sûr de ce que j'indique à ce point de vue que la question a été soulevée ; il a été bien disposé que nous ne stipulions qu’en ce
qui concerne l'assiette, qui, encore une fois — je recueille un signe d’assentiment de M. le ministre des finances — a, en langage fiscal, un sens précis,
nettement déterminé, exclusif de tous autres.
J’en arrive à la très petite question des chemins de fer. Quoi! on demande que la puissance qui sera la puissance protectrice, qui aura la liberté d’organiser le réseau de chemins de fer, ne cède pas à des pensées étroites, qu'elle n’agence pas son réseau de chemins de fer de façon à desservir plus particulièrement les parties du territoire où se trouvent ses nationaux et qu'elle n’en néglige pas d’autres où il peut y avoir un développement de richesses considérable.
On demande qu’en pareil cas la puissance protec-
trice donne la garantie que, d’une part, elle tiendra compte de l’ensemble des besoins du pays sans distinction de nationalité, et d'autre part qu'elle permettra aux exploitations qui pourront se former de faire ce que nous permettons à nos usines françaises de faire, de se raccorder suivant les règles d’un cahier des charges qui prévoit des LR TD El qui fixe des tarifs, à telle ligne ferrée voisine. Que trouve-t-on là d’excessif ? |
On a fait remarquer, en parlant de cet article, qu'il contenait le mot « puisse », que nous avions une faculté ? c’est pour que nous puissions accorder ou refuser l’autorisation.
Refuser dans quel cas ? par exemple dans le cas où une concession d’une ligne nous serait demandée pour faire concurrence à une autre ligne du réseau général qui serait établie. Nous ne sommes donc engagés qu'à une chose : c’est à examiner honnêtement, suivant les règles de la législation française, les questions d’embranchements particuliers qui nous sont demandés.
Alors qu’en France aucun réseau de chemins de fer, pas plus le réseau d’État que les autres, ne refuse une concession d’embranchement à un particulier, à un industriel quelle que soit sa nationalité, pourquoi donc cette faculté serait-elle dangereuse quand elle est étendue à un pays neuf où on a besoin plus qu'ailleurs de moyens de communication ? (Applaudissements.)
Dans tout cela je ne puis pas apercevoir de restrictions à notre action économique.
J'en viens aux restrictions réelles, qu'il faut dire nettement, et qu'il faut voir loyalement. Elles sont au nombre de trois. Il y a d’abord l’existence de la banque d’État ; il y a en second lieu le principe : de l'égalité économique, c’est-à-dire le principe de l'adjudication en matière de travaux publics, et il y a,
en troisième lieu, le principe de la porte ouverte.
La banque d’État, messieurs : vous auriez fait toutes les tractations que vous auriez voulu, vous ne pouviez pas supprimer la banque d’État par la très bonne raison qu'il y a contrat passé avec des tiers pour une période limitée, il est vrai, pour une période de quarante ans, qui expire en 1936, mais qu'il y a contrat. Par conséquent, nous n'’aurions pas mis dans le traité qu'il n’est rien changé aux droits et actions de la banque d’État, que cela allait de soi.
Mais où peut-on voir un danger dans l'existence de la banque d’État ? Les capitaux étrangers y ont une part, c’est entendu. Mais est-ce là un danger ?
Oui, dit notre collègue M. Denys Cochin, qui voit la banque d’État s’immisçant dans l’administration parce que, dans l’acte d’Algésiras, il est dit qu'elle sera le trésorier-payeur du maghzen.
Je crains que mon collègue n'ait été un peu trompé par des similitudes de termes. Qu'est-ce que signifient ces mots ? Ils signifient simplement que la banque d’État, comme le fait la banque d’Indo-Chine en Indo-Chine, comme le fait, dans une large mesure, la Banque de France en France, recueillera les recettes et paiera les dépenses, mais non pas qu’elle aura le droit de s'ingérer d’une façon quelconque dans l’administration.
M. Dexys-CocmiN. — Je demande la parole.
M. ze PRÉSIDENT pu Conseiz. — Elle paye les dépenses comme un trésorier les paie ; elle recueille les recettes comme un trésorier les recueille ; elle a le maniement de la trésorerie comme, dans tous les grands pays civilisés, l’ont certaines grandes banques.
Au surplus, qu'est donc la banque d’État du Maroc ? La majorité y est-elle exclusive de l'influence française ? C’est tout le contraire, vous le savez, monsieur Cochin, vous savez que dans le conseil
d'administration composé de quatorze membres, il y a trois membres désignés par les banques françaises, deux membres représentant les porteurs de l’emprunt de 1904, un troisième représentant la part souscrite par les établissements français ; il y a le représentant du maghzen, ce qui fait quatre, il y a le représentant de l'Angleterre et celui de la Russie. Et enfin, vous le savez fort bien, il a été passé des accords en 1906 avec trois autres puissances, que je ne désignerai pas, par lesquels elles s'engagent à prêter leur assistance à l’action française dans la banque d’État du Maroc.
Donc neuf voix sur quatorze, cela me paraît constituer une majorité. \
Et dans l’avenir ? Je ne veux pas, pour bien des raisons que vous comprendrez, insister sur ce point. Mais, permettez-moi de vous demander de relire certain article des statuts et de l’acte d’Algésiras qui indique que les groupes financiers auront la facilité de racheter à d’autres groupes financiers leurs actions en procédant ainsi à des tractations qui sont continuelles dans le monde des affaires.
Il est vrai que, le cas échéant, la nomination de l'administrateur qui cessera d’appartenir au groupe de banques qui détenait précédemment les actions, n’appartiendra pas au groupe qui les aura achetées, mais 1l appartiendra à l’assemblée des actionnaires où nous avons d’ores et déjà la majorité.
De telle façon que vous pouvez entrevoir qu’une banque placée sous la loi française, présidée par un Français, qui est le président de la plus grande compagnie de chemins de fer français, vice-présidée par le président d’un de nos établissements de crédit, comprenant un certain nombre d’administrateurs français, ayant comme personnel, à Tanger, un directeur français, un sous-directeur espagnol, ayant. dans ses bureaux, la plus grande partie de son per-
sonnel français, ne peut être, pour l’action française |
au Maroc, une gêne. J’allais dire, et je pourrais Île prouver, que dans le passé, aux heures où la situation de la France n'était pas assise comme elle le sera aujourd’hui, elle a été, pour le bien général du Maroc, un appui très notable. (Applaudissements.)
J'en arrive à la seconde question : l’obligation de.
recourir à l’adjudication.
Oui ! nous sommes obligés de recourir à l’adjudication pour les grands travaux publics ; c’est évident. D'abord, permettez-moi de vous faire observer qu'il nous était impossible et qu'il était impossible aux négociateurs de l'heure actuelle de se libérer de tout ce qui était inscrit dans l’acte d’Algésiras, que
vous n’aviez pas à ce point de vue une seule puissance
en face de vous, que vous aviez toute l’Europe. Laissez-moi vous faire observer, d’autre part, que l’obligation de recourir à l’adjudication, en faït, est pratiquée partout dans nos colonies. On a cherché dans certaines colonies, en Tunisie par exemple, à écarter le recours à l’adjudication et à procéder par traité de gré à gré. On a été forcé d’y renoncer par suite d’inconvénients sur lesquels je n’insiste pas. Dans d’autres colonies, on a essayé d'introduire une clause de protection en stipulant que le matériel devra être français, que les entrepreneurs devraient
être français. M. le Ministre des Colonies ne me dé-
mentira pas si je dis que cette clause ne protège pas beaucoup. En réalité, du moment où vous voulez que l'administration soit gérée d’une façon complètement loyale, vous êtes obligé de recourir à l’adjudication. (Très bien ! très bien !) |
Que reste-t-il donc des entraves prétendues à notre protectorat ? Une grosse concession : la porte ouverte. :
Il n’est pas douteux que c’est chose sérieuse de
s'engager à instituer la porte ouverte et à exclure tout
tarif différentiel. Mais ce régime n’existe-tl que pour
SC EE EE Gr RP
le Maroc ? Quel est donc le régime du Congo? Il
est le même, que dis-je ? Il est plus rigoureux.
L'acte de Berlin dispose que, dans le bassin conventionnel du Congo, indéfiniment on ne pourra pas établir de droits de douane supérieurs à 10 p. 100 frappant également les produits de toute origine. Au Maroc, les droits sont actuellement de 12,50 p. 100, ce qui ne fait pas une grosse différence ; mais on n'est pas lié pour la quotité, on est lié seulement sur la question de principe.
Le Congo est-il la seule de nos colonies soumise à ce régime ? Une partie de nos colonies de la côte occidentale d'Afrique sont dans le même cas : notamment la Côte d’Ivoire, le Dahomey, parce que lorsque nous avons fait certains arrangements de délimitation avec l'Angleterre, la Grande-Bretagne veillant comme toujours — et elle a bien raison — à ses intérêts, nous a imposé, pendant un laps de temps limité, pendant trente années, le système de la porte ouverte. Et au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, comme au Congo, le régime de la porte ouverte fonctionne. Est-ce que cela empêche ces colonies de prospérer ? Nullement ! Que dis-je, la Côte d'Ivoire et le Dahomey sont parmi les plus prospères de nos établissements en Afrique.
À ce point de vue, M. Long a apporté une précision fort intéressante et que je lui demande la permission de compléter.
M. Long, dans son discours si substantiel et si nourri (Applaudissements), vous disait : « Au Maroc, actuellement, la France a 45 p. 100 — je crois que c’est le chiffre exact — du commerce total. »
Savez-vous bien que ce tantième de 45 p. 100, c’est exactement le chiffre moyen du commerce français dans l’ensemble de nos colonies ?
Ainsi hier, quand nous étions sous la régime de la porte ouverte, nous arrivions à ce tantième de
45 p. 100, et demain quel progrès ne ferons-nous | pas ? ‘34
même des choses, la prépondérance économique. Si.
aujourd'hui, nous avons une proportion de 45 p. 100
dans le commerce du Maroc, nous la maïntiendrons à coup sûr, quand à notre force économique se sera ajoutée notre action politique. (Applaudissements.)
Me permettrez-vous d’aller jusqu’au bout de ma pensée ? Je vous dirai en ce cas que le régime de la porte ouverte — qui est la seule Concession véritable que vous fassiez — est un régime auquel, maïntenant,
on ne pourra plus échapper dans tous les pays nou-.
veaux qui s’ouvriront. [Il faut bien, en effet, vous persuader qu’on devra renoncer aux méthodes d’exclusivisme qui ligotaient jadis à leur métropole les colonies d'autrefois, et les fermaient à la concurrence
étrangère. (Applaudissements à gauche et à l'extrême
uhe. )
Les exigences de la vie moderne, qui iront en s’ac-
cusant de jour en jour, ne se prêtent plus à des solutions aussi simplistes.
M. JaurÈs. — C’est très vrai.
M. Le Présent pu Consein. — Voulez-vous me permettre, d'autre part, de vous faire remarquer que,
quand on met en œuvre... — et ce n’est pas le libéral
en matière économique que je suis qui parle — quand on met en œuvre un pays neuf, il faut ne pas le charger de frais excessifs, dans son intérêt même et dans l'intérêt du pays protecteur qui doit chercher à accroître son pouvoir de consommation. (Applaudissements sur divers bancs.)
Messieurs, tel est le traité marocain. Je le résume en disant que si l’ordre désormais est troublé au.
Maroc, nous le rétablirons sans devoir de compte à personne ; si les administrations chérifiennes ne suf-
M. Long remarquait, en effet, en toute raison que la maîtrise politique entraîne toujours, par la force,
eve l e SE F8
rt eo 25 RER
> « Sa ©
et Lo EE
fisent pas à leur tâche, nous pourrons les réformer par nos propres moyens ; si le Maroc est appelé à conclure des accords internationaux, c’est nous qui les négocierons ; si des travaux publics sont, comme l’exige l'intérêt du commerce, entrepris dans l’empire chérifien, c’est le sultan, protégé par nous, qui en restera le maître, soit qu'il les exploite en régie, soit qu'il concède cette exploitation.
Était-il possible de mieux garantir les droits corrélatifs' à nos devoirs ? Était-il possible de mieux tenir compte de l’expérience pour préparer le régime nou- veau ? Je ne le pense pas. Je ne pense pas non plus que ce régime puisse être menacé parce que le tarif douanier ne sera pas différentiel, parce que la banque d’État continuera à compter dans son conseil des. administrateurs étrangers, parce que les raïls ou les wagons de chemins de fer exploités par nous seront achetés à l’adjudication et qu’il pourra advemir qu'ils ne soient pas de fabrication française.
Est-ce à dire, messieurs, — et j’en arrive à une. autre partie de mon exposé, — que l’accord que nous vous soumettons écarte toutes les difficultés de l’avenir ?
Je n’avancerai rien de tel.
D'abord, nous avons à traiter avec l'Espagne et, si la négociation ne doit pas rencontrer, j’en suis convaincu, de difficultés sérieuses, elle n’en sera pas moins délicate. |
Sur ce sujet, j’ai peu de choses à ajouter à ce que je disais il y a quelques jours à cette tribune, quand je répondais à la fois au grand orateur socialiste et au grand orateur catholique.
Nous avons le plus vif désir de conciliation : nous avons le profond souci des droits et de la dignité de l'Espagne, mais ce double sentiment n’exclut pas la précision et la fermeté de notre point de vue. (Ap-
plaudissements sur un grand nombre de bancs.)
ÉÆ
as =
CE
Nous croyons équitable de demander en toute amitié une légitime compensation au bénéfice que les efforts de notre diplomatie et les sacrifices que nous
avons consentis permettent à d’autres de réaliser. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Nous croyons nécessaire de demander encore cer-.
taines garanties et certaines facilités de nature à pleinement sauvegarder nos responsabilités et à préserver nos intérêts. (Vifs applaudissements.)
Aurons-nous à redouter plus tard d’autres difficultés ? Messieurs, peut-être me permettrez-vous de me joindre à certains des orateurs qui m'ont précédé, pour féliciter nos négociateurs à Paris et à Berlin d’avoir obtenu, non sans quelque peine, le recours à l'arbitrage du tribunal de La’ Haye toutes les fois que surgirait un dissentiment. (Très bien ! très bien D
Ils ont ainsi introduit dans l’accord une précieuse garantie de paix, spéciale, sans doute, à l’instrument diplomatique en cause, mais qui n’en constitue pas moins un précédent d’une singulière portée.
(Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche :
et sur divers bancs.)
Je m'empresse toutefois de constater que cette dis- :
position si utile ne suffirait pas à elle seule à prévenir toutes les difficultés qui pourraient surgir. L’essentiel, ce qui importe plus que tout, par-dessus tout,
c'est la méthode suivant laquelle nous appliquerons
l'accord ; beaucoup de prudence, beaucoup de mesure seront nécessaires dans notre action au regard des étrangers fixés au Maroc...
M. JAuURES. — Très bien !
M. ze Présent pu ConsEir. — .. et il n’en faudra pas moins vis-à-vis de la population indigène. (Très bien ! très bien !)
De ces populations qui sont déjà en contact avec nous, nous nous ferons des auxiliaires, des collaborateurs si nous savons les adapter à notre civilisation,
si nous leur apportons la paix, l’ordre, la justice : avec le maintien respecté de leurs coutumes et de leurs traditions. (Vifs applaudissements.)
Nous serions aux prises, Laissez-moi vous le dire, avec de singulières difficultés si, par des imprudences, par de la précipitation, même par des initiatives qui pourraient se justifier mais qui ne seraient pas suffisamment müries, nous les inquiétions, nous les conduisions à des appréhensions légitimes. (Très bien !/ très bien !)
Fort heureusement, messieurs, il s’est formé dans notre Afrique française, en Algérie, en Tunisie, et, plus récemment, dans la Chaouia, un admirable corps d'officiers et de fonctionnaires qui a appris, qui connaît aujourd'hui le maniement des tribus indigènes et qui entend qu’au service de la France il est, par le fait même, au service de la civilisation universelle et du progrès dans le monde. (Vifs applaudissements.)
Ces officiers, ces administrateurs, qui administrent plus qu'ils ne combattent... (Applaudissements), continuent leurs aînés qui, avec une égale vaillance, avec une moindre expérience, ont assis la domination de la France en Algérie d’abord, plus tard en Tunisie. (Nouveaux applaudissements.) Ils seront les bons ouvriers de la même tâche au Maroc, et tous ceux des leurs qui y ont pénétré frémissaient — permettez-moi de vous le dire — à cette pensée que pouvait nous échapper une terre dont ils connaissaient la fécondité, dont ils savent que, aussi fertile et plus peuplée que ne le sont l’Algérie et la Tunisie, elle est à la fois riche en choses et riche en hommes. (Très bien ! très bien!)
Messieurs, en votant l'accord, vous participerez à la continuité de l’action française dans l'Afrique du Nord. J'entends que le traité qui vous est soumis est discuté, contesté ici. Si vous regardez par delà les
frontières, vous verrez que nos alliés, nos amis, ceux
qui sont en relations moins étroites, mais pourtant
amicales avec nous, nous félicitent d’un accord dont j'ai pu dire et dont je répète qu’il est à l’avantage des deux parties, mais dont certains événements pa-
raissent prouver qu'il n’est pas précisément au désa- …
vantage de la France. (Très bien ! irès bien !)
Messieurs, songez encore, s’il vous restait quelquesunes de ces incertitudes qui inclinent vers l’absten-
tion — Ja pire des attitudes, permettez-moi de
vous le dire, dans une question où chacun doit.
prendre ses responsabilités (Vifs applaudissements) — songez que la grande œuvre de politique africaine
que les Gouvernements français ont obstinément poursuivie, avec cette continuité que j'évoquais tout
à l’heure, depuis 1830, s’est souvent heurtée dans nos assemblées, où un souci jaloux et légitime des intérêts du pays pousse parfois à l’excès de la critique, à des hostilités dont l’avenir a toujours fait justice ;
songez aux reproches véhéments, aux accusations de
toute nature qu'ont rencontrés dans tous les temps
les traités, à commencer par le traité du Bardo, et les actes par on s’est cependant formée la France
africaine. Qu'importe, au surplus ? L'histoire d’un grand pays ne se fait pas sans beaucoup de ces heurts et de ces résistances, et, comme je le lisais quelque jour, c’est seulement de loin que la politique, ainsi que la nature, acquiert l’harmonie des larges horizons. (Très bien] très bien !)
Pensez enfin que l'accord marocain clôt, entre
deux grands peuples capables de s’estimer, qui doivent être désireux de s’accorder pour le plus grand profit de la civilisation dans le monde (Vifs applau-
dissements à l’exirême gauche et sur divers bancs à gauche), clôt, dis-je, une discussion qui s’est pro
longée depuis des années. La France, par cela même, a reconquis une liberté d’esprit et une liberté d’ac-
RE RE PO de ne a Je Fs ge >
DA
EEE | e