DISCOURS DE MAMER: (FÉVRIER
A Mamers, en février 1914, je situe, plus nettement que jamais, ma politique. J’en indique, j'en établis la continuité. — C’est la seule réponse que j'oppose à l’odieuse campagne de calomnies qui sévit à ce moment même.
Je renouvelle enfin mes précédentes exhortations. Je supplie la bourgeoisie française de comprendre à quel point est indispensable pour le bien du pays, pour le doter de « finances libres et fortes », l’institulion d'une fiscalité nouvelle.
Mes chers amis,
Comment vous dire ma reconnaissance pour l’accueil que m'ont, une fois de plus, ménagé mes compatriotes ? Comment vous exprimer la joie mêlée d'émotion que j’éprouve à me trouver au milieu de vous tous, entouré d’amis dont la fidélité ne s’est jamais démentie depuis le jour déjà lointain où je me suis, pour la première fois, présenté aux libres suffrages des républicains de l’arrondissement de Mamers ? « Le présent, a dit Renan, est plein du passé. » Jamais mieux qu'aujourd'hui je n'ai senti cette
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vérité. Au Mctact de ceux qui m “entourent si nombreux, je revis nos luttes communes et, tandis que ces souvenirs remontent à ma mémoire, j'éprouve, en même temps que la solidité des liens qui nous attachent au sol natal, la douceur de me retrouver moi-même dans la continuité de ma vie politique. Aujourd’hui comme hier, comme demain, pas une de mes déclarations, pas une de mes paroles ne jettera une note discordante dans cette harmonie des hommes et des choses qui a toujours entouré ma vie publique. Aujourd’hui comme hier, comme demain,
| j'aurai la légitime fierté de dire à mes électeurs que,
tel ils m'ont élu, tel ils me retrouvent. Ma politique de 1914 est la suite logique de celle que je pratiquais dès ma première législature aux côtés de Waldeck- Rousseau, dans les rangs du grand parti républicain réformateur dont je ne cesserai de me réclamer. Ma
tenue politique me vaut, sans doute, de retrouver
toujours les mêmes adversaires qui ne me ménagent ni les attaques passionnées, ni l’outrage, mais elle me
vaut aussi de retrouver les mêmes amis qui ne m'ont
jamais marchandé ni leur affection, ni leur dévouement.
De l’acharnement de nos adversaires est-il besoïin de vous dire quelque chose ? Qui de vous ne sait la violence avec laquelle j'ai été attaqué, dès mon entrée dans la vie politique ? Qui de vous ne se souvient du débordement d’injures que me valaient en 1902 ma présence dans le ministère Waldeck-Rousseau, la réforme des boissons que j'avais réalisée, la réforme des sucres que j'avais assurée, la réforme des successions que j'avais fait aboutir ! Aujourd’hui continuent et se multiplient calomnies et invectives. D’autres les ont connues avant moi et ils ont su en supporter les atteintes ; certains d’entre eux ont été d’autant moins ménagés par les colères de réaction que leurs
origines les rendaient plus odieux au parti de la
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contre-révolution. « Dans tous les pays, dans tous les âges, s’écriait Mirabeau, les aristocraies ont implacablement poursuivi les amis du peuple. Et si, je ne sais par quelle combinaison secrète de la fortune, ül s’en est trouvé quelqu'un dans leur sein, c’est celuilà surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. » Messieurs, c’est avec une entière sérénité, avec la même sérénité dédaigneuse que devaient avoir ceux dont parlait le grand tribun, que j’accueillerai des procédés de polémiques contre lesquels j'aurais d’aïlleurs d'autant plus mauvaise grâce à m'’élever trop vivement qu'ils m'ont valu et me valent tous les jours tant et de si touchantes manifestations de sympathie. Quoi que nos adversaires disent et fassent, je continuerai sans défaillance la route claire et droite où nous nous sommes engagés de concert voici plus de quinze ans. Contre les menées antirépublicaines et cléricales, contre la paresse et l’égoïsme réactionnaires, je mènerai le bon combat que nous avons entrepris. Avec vous, avec tous les républicains de gauche, mes efforts tendront inlassables à acheminer le pays dans la voie des réformes sages et mesurées qui allégeront les charges de la démocratie et lui assureront plus de justice et plus de bien-être.
Mais je ne suis pas venu ici exposer les grandes lignes d’une politique républicaine que j'ai déjà plusieurs fois définie. Député de l'arrondissement de Mamers, je suis venu assurer mes électeurs de ma constante fidélité. Ministre des Finances, je voudrais examiner avec eux l’œuvre financière que j'ai à cœur | de faire aboutir.
La silualion financière.
Messieurs, je n’apprendrai rien à personne en indi-
quant que, lorsque j'ai repris pour la quatrième fois la direction des finances publiques, je me suis trouvé en présence d’une situation singulièrement difficile. Mais, si chacun se rend compte vaguement de cet état de choses, j’ai le sentiment que le pays n’en a pas mesuré, n’en mesure pas encore aujourd’hui toute la gravité. Parce que durant de longues années les budgets ont été relativement faciles, parce que nos finances ont supporté, sans qu’on s’en aperçüt trop, le poids de lois nouvelles souvent fort utiles mais également onéreuses, on s’est fait à cette idée que l’État disposait de ressources qui lui permettaient de faire face un peu à toutes les éventualités. On ne sait pas combien les hommes qui ont administré les finances publiques pendant ces vingt dernières années ont eu de difficultés, de quelle résistance ils ont dû faire preuve pour comprimer le flot montant des dépenses, pour le faire rentrer dans le cadre des plus values de recettes. Si je ne craignaïs d’aller au delà de ma pensée, je dirais que les résultats heureux auxquels ils ont abouti ont peut-être eu un inconvénient : celui d’accréditer dans le grand public, et même dans les milieux qui devraient être plus avertis, l’idée que les difficultés n’existaient pas, alors qu'elles étaient résolues, non sans peine, au fur et à mesure qu'elles se présentaient. S’attachant aux apparences qu'il est simple d’apercevoir plus qu'aux réalités qu'il est pénible d’approfondir, beaucoup, même parmi les hommes de gouvernement, n’ont pas vu que nos finances s’adaptaient laborieusement aux nécessités du développement économique et des améliorations sociales qui, dans une démocratie, doivent occuper la première place ; ils ont cru ou cédé à la tentation de croire que le budget de la France pouvait résister à toutes les charges. Et, quand les impérieuses nécessités de la défense nationale ont commandé un effort dont j'ai été un des premiers
à reconnaître l'urgence, ceux- là n’ont pers être + suffisamment aperçu qu'il fallait tout à la fois me-
surer la dépense, contrôler scrupuleusement E Sn
des deniers publics et surtout instituer au préalable, ou en même temps qu'on fixait les charges, les insiruments financiers nécessaires pour abriter le ue get contre le désarroi.
De ce qu'on n’a pas fait cela il résulte que le gouvernement actuel s’est trouvé en présence d’un véri-.
table désarroi financier — je reprends intentionnellement le terme — : près de 800 millions de déficit budgétaire, une masse énorme de dépenses extraordinaires. De ces dépenses on me reprochait récemment
d’avoir majoré le montant en le fixant à 1.800 mil-
lions comme si des dissimulations d'engagements exprimaient des économies, comme si le premier devoir qui m'incombait n'était pas de procéder à un inventaire scrupuleux des besoins créés avant mon retour aux affaires. J'ai dit qu’à ces charges il faudrait faire face par des emprunts et l’on me reproche encore d’échelonner ces emprunts au lieu de les réaliser en une seule fois. La critique est plaisante : réunir immédiatement les fonds nécessaires pour couvrir des dé-
penses qui doivent se répartir sur un certain nombre
d'exercices c’est tout simplement imposer au contri-
buable des intérêts inutiles, lui infliger le paiement
de quelques dizaines de millions.
Une fois les charges extraordinaires liquidées, et.
liquidées suivant une méthode que je pourrais justifier par de nombreux précédents si je n'étais en mesure de défier qui que ce soit de soutenir qu'elle
n’est pas celle qui s’impose à l’esprit d’un financier
tant soit peu averti, une partie seulement du problème — la plus facile — se trouve résolue. La véritable, la grave difficulté est de faire en sorte que
les dépenses permanentes et normales auxquelles on
a si formidablement ajouté soient couvertes par le
seul produit des ressources annuelles du Trésor. Si un. pays ne peut vivre sans une armée et sans une marine fortes, il ne peut pas davantage prospérer et se développer s’il n’a des budgets en équilibre, surtout quand ïil en est à ce point que sa dette dépasse le chiffre redoutable de 30 milliards. Deux moyens seulement à mon sens de se dégager de cette situation : une politique d'économie et de contrôle — ; l'institution des instruments financiers dont, je le regrettais tout à l’heure, la réalisation n’a été liée que par des promesses fragiles à l’engagement des dépenses auxquelles ïl fallait faire face.
Économie et contrôle. — Le parti des dépenses.
À cette politique qu'objecte-t-on ? Le parti réactionnaire qui, lors de chaque consultation électorale, déplore les périls que courent les finances publiques par suite d’accroissement de dépenses auxquelles il a souvent poussé plus que personne et qui allègue, puérilement d’ailleurs, que l’on devrait résoudre toutes les difficultés et épargner au contribuable toutes les charges nouvelles par la pratique des économies, le parti réactionnaire, dis-je, s’est révolté contre les 50 millions de réductions que mes collègues et moi avons pratiqués dans des services trop complaisamment dotés. Demain, quand, à l’occasion du pro: chain budget, je procéderai à une révision que je vous promets fort attentive et des plus sévères de tous les chapitres des dépenses, je me heurterai sans doute à la même opposition. Ce qui n’empêchera pas
que, dans l'intervalle, nous aurons vu le parti de l’immobilité et du recul proclamer en toute circonstance sa volonté d’économie, oubliant qu'il n'est avare des deniers publics que quand il s’agit de doter les institutions de démocratie.
Pauvres objections qui ne m'arrêteront pas dans l’œuvre que j'ai entreprise, qui ne paralyseront pas 14 à coup sûr la volonté de contrôle et d'économie que manifestera le pays aux élections prochaines. Dans cette position, condamnée à l’avance, les troupes ad ‘verses ne tiendront pas longtemps. Elles le sentent … d’ailleurs si bien que leur principal effort porte sur d’autres points. Elles opposent une résistance obs- … tinée aux réformes démocratiques. Impôt sur le capital, impôt sur le revenu, impôt sur le capital et le A revenu conjugués, aucune de ces formules ne leur agrée. Mais que suggère-t-on? par quoi PEODORE" | t-on de les remplacer ?
Les deux politiques fiscales en présence. ‘
Les critiques abondent. On est plus réservé quand il s’agit de présenter et de défendre un programme de réalisations qui puisse être mis en face de l'exposé … que j'ai fait à la Chambre, des solutions que j'ai. avancées et dont personne ne peut dire qu'elles … n'aient pas tout au moins le mérite d’être nettes et | claires. Cependant un certain nombre de syndicats … représentant de puissants intérêts. particuliers ont clairement indiqué qu ils se ralliaient à une poli tique financière esquissée par le précédent gouvernement dans le budget déposé par lui et qui consiste à majorer les contributions indirectes, les impôts sur le vin, le cidre et la bière — sans doute aussi sur! le sucre et l'alcool, puisqu'on ne peut exclusivement taxer les produits de certaines régions — et à accroître le taux des contributions directes actuelles. Je m'empresse de reconnaître qu'il y a là une politique financière. Sa principale caractéristique est le recours à l'impôt indirect dont je ne M 0 | pas les avantages, que je ne prétends pas éliminer
des recettes de l’État où il a sa place normale, mais je déclare que le champ de son action ne peut être étendu tant que l’impôt direct n’est pas également réparti entre les citoyens, tant qu’on n'a pas demandé aux plus favorisés de la fortune leur juste part contributive.
Encore moins peut-il être question d’aggraver les impôts directs existants dont vous éprouvez Îles criantes inégalités, dont vous savez qu'ils sont rudes pour les petits contribuables, particulièrement lourds pour les communes rurales, qu'ils ne subsistent que par la vertu de leur immobilité.
La justice fiscale.
Ce programme est tellement fragile, il se heurte à tant et de si pressantes objections, que les cheïs des partis adverses n’osent le développer franchement et ouvertement et qu'aux formules précises que je propose au nom du Gouvernement on oppose surtout des plaintes, des récriminations : on parle de vexations, d'’inquisitions ; on affecte de croire
que le secret des fortunes sera violé, que sais-je en-
core ? Ai-je besoin de dire que, dans tous les projets
que j'ai déposés, dans tous ceux que je soutiendrai,
n'entre aucune pensée d'agression contre une catégorie quelconque de citoyens ? Ce que je veux, mais ce que je veux fortement, c’est procurer au Trésor les sommes indispensables en faisant œuvre de justice, en agençant les taxes de telle façon que celui qui est en bas de l'échelle ne soit pas augmenté, que les modestes fortunes soient modérément taxées, que soit demandé aux seules classes riches un supplément d’efforts appréciable mais toujours mesuré. Sans doute, je ne dissimule pas que, pour parvenir à ces fins, de nouvelles méthodes de fiscalité sont
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nécessaires : ce sont celles qu’emploie la libre Angleterre, celles que vient d’instituer la République des États-Unis, celles que presque tous les grands
pays civilisés ont successivement adoptées. Certes, 1l
convient de faire état du tempérament de notre race, de tenir compte, comme je l’ai dit plus d’une fois, des traditions, des habitudes, en quelque mesure des préjugés, mais il ne faut pas non plus se laisser effrayer par des fantômes ; il ne faut pas surtout perdre de vue que, pour réaliser plus de justice dans l’impôt, il est nécessaire de recourir à d'autres méthodes que celles qui ont jusqu'ici été mises en œuvre dans notre pays.
L'évolution nécessaire.
Messieurs, je me résume et je termine en adressant un pressant appel non seulement à vous, mes chers Amis, qui, en 1910, approuviez l’œuvre que j'avais accomplie à la Chambre en défendant devant elle l’impôt sur le revenu, mais à tous ceux que n’aveugle pas le parti pris, à tous ceux qui, appartenant à la bourgeoisie libérale, avancée ou modérée, ne peuvent pas logiquement refuser leur concours à qui leur montre la nécessité, pour notre grande et belle Patrie. pour sa sécurité, pour sa grandeur, pour son développement économique, de ce que j'ai appelé les finances libres et fortes. Sans doute, les sacrifices pécuniaires sont parfois les plus pénibles, mais il faut savoir les consentir et les consentir à temps. J'ai souvent rappelé combien avait été imprudente, à la veille de 1789, la résistance des ordres privilégiés aux réformes inéluctables. J'ai souvent rappelé quelques phrases d’une brochure attribuée à Sieyès et qui, publiée en 1788, montrait la noblesse se raidissant contre l’action du temps et l'influence des lumières.
‘Je ne puis pas croire qu'il pèse dans ce pays une sorte de fatalité mauvaise sur les classes qui parviennent successivement à la richesse, c’est-à-dire à la puissance économique et souvent à la puissance sociale ; je ne puis pas, je ne veux pas croire qu'elles ne songent qu'à couler des privilèges nouveaux dans le moule des privilèges anciens et à résister obstinément pour les sauvegarder sans apercevoir, à la lumière des leçons de l’histoire, que les résistances égoïstes et aveugles sont aussi les plus imprudentes. Je voudrais qu’elles entendissent la nécessité de réaliser au plus tôt des réformes fiscales qui sont inévitables et dont l’ajournement pèse sur l’activité de ce pays. Je voudrais les persuader que la refonte de nos impôts directs est une condition préalable de notre développement économique que j'aurais l’ambition, une fois l’œuvre de fiscalité terminée, d’assurer par une rénovation de nos méthodes administratives et financières dans le domaine de l'outillage national. Je voudrais surtout que chacun comprit qu’on ne peut s épargner les douleurs nécessaires du progrès.