‹ Ma doctrineChapitre 20 sur 40 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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LETTRES A LORD NORTHCLIFF, DIRECTEUR DU TIMES, ET À MAURICE BARRÈS, DÉPUTÉ.

La guerre a éclaté.

Je me tais.

Je ne veux, comme j'aurai l'occasion de le dire

plus tard, gêner en quoi que ce soit les gouverne-

ments auxquels incombent leS plus périlleux des de-

| VOITS.

Je me borne à quelques rares allocutions patriotiques prononcées à Mamers pour réconforter, rasséréner les braves gens que je représente à la Chambre.

Mais mon effacement même émeut.

On me prête de mystérieux projets. On m'’attribue des menées ténébreuses.

Le grand journal anglais The Times affirme, au commencement de janvier 1917, qu'au cours d'un voyage que j'ai fait en Italie, j'ai cherché à machiner une paix séparée, que je me suis abouché à cet effet avec le Vatican et avec les pacifistes de la péninsule.

Je riposte par une lettre ouverte adressée à Lord Northcliff, qui reste sans réponse.

Mais, ce n’est là que première escarmouche.

Quelques mois plus tard, en novembre 1917, M. Maurice Barrès m'’attaque violemment dans le journal l’Echo de Paris. I me reproche de participer à une conspiration occulte contre la patrie. Je serais le « maître du bal ».…

Ma réplique résume mes conceptions de politique

Fr

générale avant et pendant la guerre.

A Lord Noritchcliff, directeur du Times, Londres.

Monsieur,

Une fois de plus le Times a ouvert ses colonnes à des imputations calomnieuses dirigées contre mot et relatives à un séjour que j'ai fait à Rome. Votre journal a, il est vrai, publié la protestation indignée que je lui ai adressée par télégramme, envoyé de Naples aussitôt que j'ai connu l'accusation. Mais, dans le numéro du 4 janvier que j'ai trouvé ces jours seulement à mon retour à Paris, vous déclarez que vous n’avez pas à « justifier vos assertions », comme je vous avais mis au défi de le faire, que vous êtes sûr de vos renseignements vérifiés à l’avance, que cela suffit, que vous n'avez pas besoin d'apporter même une ombre de preuve.

En vérité, c’est commode !

Vous m'obligez, Monsieur, à une réplique un peu longue, car j'entends élargir le débat, envisager un système nouveau de gouvernement que vous et quelques autres prétendez mettre en œuvre.

Déblayons d’abord le terrain. Dans l’article contre lequel je m’élève vous m'’accusez d’avoir apporté à Rome des propositions de paix germanique voulues

par la finance internationale. C’est bien cela, n'estil pas vrai, Monsieur ? Je réponds. Depuis que, en 1911, j'ai tenu tête à l'Allemagne et que j'ai réussi à la fois à maintenir la paix et à donner, au plus grand avantage de mon pays, le Maroc à la France, je n’ai eu de relations d’aucune sorte avec les diriseants de l’empire germanique. Ni à Rome, ni ailleurs, je n’ai apporté, présenté ou suggéré des propositions de paix germanique ou autres. Je n'ai cessé au contraire de dire tous ces temps, dans des conversations privées que je suis libre de tenir à mon gré, qu'un grand effort de guerre, immédiat et vigoureux, était indispensable. Quant à la finance internationale dont je serais l’agent, j'ignore si elle existe encore, mais ce que je sais bien, c’est que je n'ai nuls rapports avec elle.

Tout cela est net et clair, j'imagine.

Quoi encore ? Je me serais efforcé d'approcher du Vatican, je me serais rencontré avec deux cardinaux au moins. Où ? quand ? comment ? quels sont les noms de ces prélats? Vous seriez bien embarrassé pour répondre.

Mais je m'élève au-dessus de ces misères, au-dessus de tous ces ridicules racontars ; je clos le débat qui m'est personnel en déclarant que j'accepte aujourd'hui, comme hier, comme demain, de soumettre ma vie tout entière, tous mes actes, j'allais dire toutes mes pensées, à l'examen d’un tribunal impartial. On peut tout chercher, tout fouiller, tout scruter... Et c'est ce qui me rend très fort pour

m'élever, fussé-je seul, contre un régime que vous

et quelques autres prétendez organiser, dont je vais, me plaçant au-dessus des contingences, hors de toutes attaques contre tous gouvernements, démonter le mécanisme et dont je m'efforcerai de prouver, en restant dans le domaine de l’idée pure, qu’il est une formule de dictature.

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Il y a plus d’un siècle, au moment où l’une de nos grandes assemblées décrétait le comité de salut . public, un conventionnel, non des moindres, Cria . au milieu des applaudissements de ses collègues, que la plus redoutable des dictatures, celle dont il fallait: avant tout se préserver, c'était la dictature de la calomnie.

La dictature de la calomnie ! De minces oligarchies prétendent aujourd’hui la reconstituer. Ceux qui les composent ont essayé d'agir sur le suffrage universel. Constamment battus, ayant perdu toute chance de triompher dans les comices électoraux ils ont imaginé un système nouveau pour dominer. Ils ne descendent plus guère dans l’arène électorale, ils laissent au peuple la liberté de désigner qui lui convient, mais ils rendent cette liberté illusoire en décriant dans les grands journaux d’information dont ils se sont rendus maîtres ceux que dans sa souveraineté la démocratie a élus. Tel parti, tels hommes politiques ont triomphé aux élections, leur. programme a rencontré l’assentiment populaire, mais ce programme trouble certains intérêts, menace. certains projets. Vite la calomnie ! Les hommes ou l'homme attaqués protestent. Qu'importe ? Ils ne disposent pas des mêmes moyens d'action que leurs adversaires ; ils n’ont pour se défendre que quelques journaux d'opinion qui ne peuvent être, faute de ressources financières, des organes à grand tirage. La calomnie fait son chemin. Ceux qui en ont été l’objet relèvent-ils la tête ? Vite une nouvelle calomnie ! Elle est inventée de toutes pièces. Qu'importe ? Elle aussi fera son chemin. Dictature de la calomnie ! conduisant au système de gouvernement le plus dangereux peut-être de tous, à un système où l'autorité appartient à qui n’a pas la responsabilité, où un syndicat qui s’est emparé de quelques grands journaux gouverne par l'intermédiaire d'hommes!

choisis selon les intérêts, selon les appétits, selon les fantaisies, selon les conceptions particulières de quelques oligarques. Certain jour, dans un cadre plus étendu que celui nécessairèment limité d’une lettre que je ne saurais trop allonger, je développerai les périls que comporte pour l'avenir des démocraties, pour la vigueur et pour la santé des peuples, même pour la civilisation en Occident, l’extension du régime instauré sous votre égide et sous l'égide de quelques autres, peu nombreux, car je m'empresse de déclarer que je ne fais pas à la majorité de la grande presse l’injure de l’associer à ces desseins.

Il me suffira aujourd'hui de constater que votre confiance dans la force de l'instrument que vous avez forgé est si grande, que votre appétit de domination est devenu tel que vous en venez à donner dans un journal de Paris (Figaro du 7 janvier 1917) des indications à la France sur les hommes qu'elle peut appeler au gouvernements, sur ceux qu'elle doit en exclure. Je ne rechercherai pas quelle qualité vous avez pour parler au nom de l’Angleterre comme vous prétendez le faire. Je laisse aux hommes d’État de la grande nation britannique, dont je sais le langage qu ils ont tenu à diverses reprises et tout récemment encore sur votre compte, le soin de décider sur ce point. Mais dites-moi ? à quel titre vous départezvous, pour parler à la France de son gouvernement, de la réserve qu’en pareille matière doit observer tout étranger, même appartenant à une nation amie et alliée ? Avez-vous donc oublié ce qu’il y a dans votre passé ? Avez-vous oublié ce que vous écriviez il y a moins de vingt ans quand vous vous appeliez M. Harmsworth ? Avez-vous oublié que l’on peut lire dans votre journal Le Daily Mail du 9 novembre 1899 :

« Les Français ont réussi à convaincre entièrement

John Bull qu'ils sont ses ennemis invétérés. L’Angle-

terre a longtemps hésité entre la France et l’Alle-

magne. Mais elle a toujours respecté le caractère allemand, alors qu'elle est graduellement arrivée à ressentir du mépris pour la France. Rien de semblable à une entente’ cordiale ne peut subsister entre l’Angleterre et sa plus proche voisine. En voilà assez de la France qui n’a ni courage, ni sens politique ? » Avez-vous oublié combien de citations semblables on pourrait cueillir ? Avez-vous oublié encore que, rapprochant votre langage de l’époque de celui tout opposé que vous avez tenu ensuite, un diplomate belge a écrit : « Ce sont ces journalistes-là,

éditeurs de feuilles à bon marché et de lecture |

courante qui faussent, à plaisir, l'esprit de tout un peuple... Il y a un dange évident à envenimer aussi ouvertement l’opinion publique que le fait la presse irresponsable dont il s’agit. »

On peut écrire, aujourd’hui que la grande guerre est survenue, à la lueur des événements, que les mêmes hommes font osciller la balance du destin, rendent parfois incertaine la victoire totale, définitive qui devrait être acquise pour tant de raisons, prolongent en tout cas les conflits. Car, le plus grave inconvénient, dans les circonstances, tragiques où nous sommes, de la dictature de la calomnie, c’est que, écartant du pouvoir certains hommes par caprice, par intérêt, par passion, alors que choïsis par la démocratie, en communion d'idées avec le peuple, ils seraient à même de susciter les énergies, menaçant ceux-là même qu’elle a désignés pour qu'ils ne lui portent pas ombrage ou qu'ils secondent ses desseins, inquiétant leur action quotidienne, elle engendre les gouvernements de faiblesse.

Je vous demande, Monsieur, à vous qui m'avez si. vivement attaqué et pour cette raison même, de pratiquer le « fair play » qu'affectionne la loyauté de votre grande nation. Jadis vous avez calomnié la France. Vous avez reconnu votre erreur, vous vous

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êtes efforcé de la réparer, vous avez loué mon admirable patrie qui, à toutes les époques de son histoire — je l'indique en passant — s’est montrée grande comme elle l’est aujourd’hui. Sans que me vienne un instant à l’esprit une comparaison qui serait ridicule, je puis bien dire qu'actuellement vous calomniez un homme, alors qu’on n’a pas le droit de distraire du bloc des alliés une parcelle de force quelque minime qu’elle puisse être. Vous reconnaitrez votre erreur, j'en ai la confiance. Vous publierez cette lettre, j'en suis assuré. Elle paraîtra dans tous les cas.

Agréez, Monsieur, les assurances de mes très distingués sentiments.

J. CarLLAUx.

Ancien Président du Conseil des Ministres.

Député de la Sarthe

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