LETTRE OUVERTE A MONSIEUR BARRÉS
12 septembre 1917.
Ainsi, Monsieur, vous m'intentez un vaste procès de tendance. Vous le plaidez avec le grand talent que chacun vous connaît et aussi avec la passion que vous apportez dans vos écrits politiques. Et me wvoici contraint, sous peine de laisser peser sur moi la plus grave des accusations formulée par un collègue et par “un écrivain de votre qualité, de vous répondre, de briser le silence d’où je ne suis guère sorti depuis la guerre. Me voici contraint par vous, par vos amis, par leurs attaques de plus en plus pressantes, de plus en plus violentes, de plus en plus injustes, de m'’expliquer complètement. J'espère que des développements auxquels je serai conduit et qui pourront heurter la mentalité des lecteurs de l’Écho de Paris, il ne résultera aucun dommage pour l'union nécessaire entre tous les citoyens. Vous vous souviendrez en tout cas, Monsieur, que, le cas échéant, c’est vous et les vôtres qui en supporteriez la responsabilité.
1911 ! Vous avez raison de remonter à cette date, vous avez raison d'évoquer le traité du 4 novembre. Mais savez-vous bien l’histoire de la période dont.
vous parlez ? Savez-vous quelle était la situation de la France lors du coup d’Agadir ? Savez-vous quelle était la portée véritable de l’accord signé entre la France et l'Allemagne en février 1909 et par lequel nos rivaux d'alors, nos ennemis d'aujourd'hui, avaient eu l’habileté de se faire concéder une hypothèque économique, d’autant plus dangereuse qu’elle était imprécise, sur l’Empire marocain ? Savez-vous que cette hypothèque il fallait l’octroyer, — ce à quoi je n’aurais consenti en aucun cas parce que je sais que livrer économiquement un pays à une puissance comme l'Allemagne c’est le livrer politiquement — ou le racheter comme je l’ai fait en abandonnant des territoires que les obscures tractations de la Ngoko- Sangha avaient déjà engagés à nos rivaux.
Sans doute, pour trancher le différend, une autre solution, la plus grave de toutes, pouvait être envisagée et je l'ai regardée en face. Mais savez-vous si la France était, à l’époque, assurée de trouver les concours sur lesquels les traités lui donnaient le droit de compter ? Savez-vous si elle ne courait pas le risque d'engager la formidable partie seule ou presque seule ? Et, si vous savez ou si vous entrevoyez tout cela, si vous vous reportez ensuite au Livre Jaune La Guerre Européenne, si vous y relisez telles dépêches qui indiquent l’immense désillusion allemande, la colère des pangermanistes quand eut été signé le traité, vous en viendrez à porter un jugement plus équitable sur un acte dont je me permets de dire qu'ayant évité la guerre à mon pays, lui ayant assuré la possession du Maroc moyennant des concessions insignifiantes, il a été hautement bienfaisant pour la France.
Et puis, si vous le voulez bien, nous balaierons toutes les basses histoires de pourparlers mystérieux, d’intrigues louches, de colliers de perles... que saisje encore ? Je vous en prie, Monsieur, que votre
talent s'élève au-dessus de ces ragots imaginés ou propagés par des gens de bureau dont j’ai froissé la vaniteuse médiocrité en négligeant de leur confier les destinées de la France ou par des polémistes tels que M. Gaston Routier qui, en une brochure parue en 1912 et que j'ai sous les yeux, m'accuse des pires forfaits tandis qu'il décerne à mes successeurs au pouvoir des certificats de patriotisme.
Vous observerez probablement, il est vrai, que le traité de 1911 n’est pas simplement une solution de fortune, qu'il est l’expression d’une politique. Sans : nul doute et je revendique hautement l'honneur d’avoir à l’époque adapté mon action aux enseignements que m'’avaient légués mes grands prédécesseurs : Jules Ferry et Waldeck-Rousseau notamment. Politique d'alliance avec l'Allemagne direz-vous ? Non pas. Politique exclusive de toute entente générale, formelle, avec la puissance d’Outre-Rhin tant que n'aurait pas été réglée conformément à nos traditions et à nos principes la question d’Alsace-Lorraine, mais politique n’écartant pas de propos délibéré les conversations, les accords sur des sujets déterminés et limités, politique de conciliation européenne, politique visant au rapprochement des grandes puissances, au règne du droit d’où devait sortir quelque jour la grande réparation.
Tout en poursuivant cette politique de paix, j’entendais bien que les forces de réaction et de barbarie qui dominent dans le centre de l’Europe, que les nationalismes épars, à la fois rivaux et complices, pouvaient déchaîner la catastrophe et c’est parce que j'avais ce sentiment que, pendant les quelques mois que je dirigeai le Gouvernement, je fus constamment attentif à notre matériel de guerre et que je préparai la commande d’un canon lourd dont la mise en construction fut différée, suspendue dès ma chute du pouvoir.
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Et ici se heurtent nos deux doctrines. Je tiens que la fortification et un puissant outillage militaire conditionnent le succès des guerres modernes. Et quand j'ai vu un Gouvernement proposer une loi qui, augmentant la durée du temps passé sous les drapeaux, ne donnait pas un homme de plus à la défense nationale, quand j'ai aperçu que l’activité des bureaux de la Guerre, des entreprises de travaux publics qui, en temps de paix, n’ont qu'une capacité limitée de production, allait être orientée vers la frivole besogne de constructions de casernes que, par la force même des choses, on allait négliger la fortification et l’artillerie lourde, je n’ai pas pu m'empêcher de crier le péril, en même temps que je demandais avec instance qu'on organisât financièrement ce pays, qu'on le dotât d’un système fiscal moderne qui, à mon sens, était, dans l’ordre financier, le pendant de l’artillerie lourde de même qu'il était le prélude indispensable de systèmes économiques et sociaux qui devaient
charpenter la France.
Cette politique, vous reconnaissez, Monsieur Barrès, qu'elle triompha de façon éclatante aux élections de 1914 et vous entendez qu'elle se serait développé: à l’intérieur comme à l'extérieur si elle n'avait été bousculée par les événements.
La grande guerre éclate ! Et, du jour où le drame est survenu, je suis prêt, comme tous les Français, à me sacrifier à mon pays. Vraiment, je frémis d’indignation quand je songe qu'il est de mes concitoyens qui paraissent croire que, moi Français, Français de vieille race — vous me le rappelez souvent non sans quelque ironie, Monsieur — je n’ai pas eu dès le premier moment de la guerre toutes mes pensées absorbées, toute ma volonté orientée, tout mon
être tendu vers le salut de la France. De quelle boue est donc parfois pétrie l’argile humaine pour que, dans le cerveau de certains hommes, de pareilles idées puissent germer ou pénétrer.
Et mes actes, mes actes ne sont-ils pas en conformité avec mes paroles ? Ai-je protesté lorsque, l'union sacrée proclamée, l’esprit subtil des légistes a imaginé que les volontés de la nation, si clairement affirmées aux élections de 1914, pouvaient être revisées, corrigées, lorsque, hors de toute crise parlementaire, en l’absence des Chambres congédiées par un acte d’une légalité douteuse, fut formé le 27 août 1914 un gouvernement nouveau à l’ombre du pouvoir personnel ? Et, quand, pour soutenir cette politique, nous vimes, mes amis et moi, organiser, à l’aide d'une presse inspirée ou censurée, ce que je devais appeler plus tard la dictature de la calomnie, n’avons-nous pas tout subi ? Celui que vous mettez en cause et qui fut abreuvé d’outrages aux débuts de la guerre alors qu'il était aux armées ou en mission ne se bornat-il pas à répondre, en mars 1915, par une lettre à ses électeurs, avec toute la mesure possible aux attaques folles dont il était l’objet ?
On entendait l’écarter du Gouvernement. Soit ! Il ne pensait qu'à servir, à servir en silence, à servir en aidant par ses votes qui ne leur ont jamais fait défaut ceux qui étaient installés au pouvoir, à servir de telle façon que, dans la pénombre où on voulait le reléguer. il ne pût être un obstacle au développement d’une politique de guerre qui lui inspirait sans doute de graves appréhensions mais dont il espérait que les faiblesses seraient emportées, balayées par le grand vent du large qui soufflait sur la terre de France. H s'effaça à tel point que, quoique vous en puissiez penser, Monsieur Barrès, il ne conseilla aucun ministre, pas plus celui de l'Intérieur avec lequel il lui arriva d’être en désaccord que ceux qui se succé-
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dèrent aux Affaires Étrangères, il est à peine besoin de le dire. Je ne fus même pas consulté sur les grandes opérations financières, sur les problèmes de fiscalité qui se posèrent, bien qu'il y ait des gens qui prétendent — l’avez-vous entendu dire, Monsieur Barrès ? — que j'aie quelque compétence en Îa matière. |
Cependant, à la lueur des événements, on aperce-
vait que peut-être les Gouvernements de guerre ne
parvenaient pas, malgré le patriotisme ardent, la volonté de bien des hommes qui les composaient, à diriger au mieux notre admirable pays qui, à aucune époque de son histoire, ne s’est montré plus grand, plus héroïque que pendant ces trois dernières années. Et chacun de penser tout bas quand il ne le disait tout haut qu’on ne savait pas organiser la guerre avec assez de vigueur, qu’on ne savait pas davantage préparer la paix. Pourquoi ? Parce que seules valent ici-bas les politiques claires, nettes, hardies, parce qu'il fallait faire un choix entre la politique de dictature, la politique des droites et la politique démocratique, la politique des gauches. J'ai dit, il y a quelques jours, en ayant le sentiment d’énoncer une vérité historique, que dans le passé notre pays n'avait connu les
éclatants succès que quand ceux qui le dirigeaient
avaient fait confiance aux forces démocratiques et les avaient entraînées au nom de leur persistant idéal. Politique de gauche ! On peut contester mon affirmation, on peut préconiser les brutales directions de dictature. Politique de droite ! Je la juge déplorable dans notre pays, à cette heure, mais que dire d’une politique de compromis qui aboutit nécessairement à des solutions incertaines, traînantes, contradictoires. C’est cependant à cette politique qu'ont été conduits les gouvernements parce que, pour protéger le pouvoir personnel qui s’était affirmé le 27 août 1914, ils ont laissé affaiblir le Parlement
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par une campagne dirigée contre nos institutions, parce qu'aux mêmes fins, ils ont permis qu'on dissociât les partis à l’aide de la calomnie, parce qu'ainsi ils n'ont pu s'appuyer que sur la presse qui les domine et les entraîne tantôt dans une voie, tantôt dans une autre.
Mais de graves difficultés apparaissent à l'horizon. Pourra-t-on garder le pouvoir ? Ne sera-t-on pas forcé de l’abandonner ? Toute une masse d'intérêts agglutinés proteste contre cette éventualité Comment faire ? Comment retenir la puissance sur le point d'échapper ? Un moyen ! toujours le mêrne. Et contre
un homme qui répète qu’il a eu depuis le début de
la guerre l’unique souci de servir on s’acharne à nouveau. On l’accuse des pires forfaits ; on l’accuse d’avoir, pendant la guerre, poursuivi je ne sais quelles conceptions folles de politique extérieure. Il n’a été qu’un témoin attristé et peut-être trop clairvoyant des erreurs commises. Ce n'est pas sa faute si parmi ceux qui en France pensent à des directions de guerre plus énergiques, il en est qui tournent les yeux de son
côté. Ce n’est pas davantage sa faute si du grand
parti dont il est un des chefs montent à tout instant des voix réclamant son intervention pour des solu-
tions de vigueur et aussi pour des solutions de bon.
sens.
Et ici, encore une fois je vous prie, Monsieur, de
donner un coup de pied dans la fourmilière des ridicules potins, des bas racontars. J'aurais été vu — combien de fois ! — en Suisse ! Je n’y ai pas mis les pieds depuis sept ans! J'aurais participé à des conciliabules défaitistes en Italie ! Pas un mot de vrai et je défie qu'on le prouve ! J'aurais causé avec l'Allemagne ! Allégations infâmes ! Jamais, entendezmoi bien, je n’ai même envisagé une conversation
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directe ou indirecte avec nos ennemis dont l’idée seule me fait horreur. Il est des gouvernements qui le savent. J'aurais, dit-on, commis des imprudences auxquelles sont sujets les hommes d’action parfois téméraires pour les nécessités du bien public. Je crois m'être suffisamment observé pour avoir durant cette guerre évité toute imprudence, même écarté les pièges qui ont pu m'être tendus.
Mais j'entends, « la table est pleine », comme disait Macheth et le spectre de Banco est 1à qui vous inquiète. Pour l’exorciser, pour garder quelque temps encore les places qu’on occupe, on s’applique, suivant l’éternelle méthode, à altérer le lumineux esprit de la France, sa fermeté lucide. On cherche à faire descendre sur les esprits inquiets les ténèbres de Ia calomnie, si bien que la paix humaine, la paix des peuples, la paix victorieuse, quand elle viendra comme je l’espère de toutes mes forces, ne jaillira de ce chaos qu’en traînant avec elle d’obscurs lambeaux de sottise et de haine, si bien que vous courez le risque plus immédiat et plus grave encore de diviser, de décourager un pays où, comme le disait il y a près de vingt ans Waldeck-Rousseau, grandit tous les jours la puissance de l’outrage et de la calomnie, un pays où l’on n’est, hélas ! que trop enclin à expliquer les erreurs commises, les fautes de paresse ou d’impéritie par la trahison. Mesurez, Monsieur, l’étendue du mal que vous causez. Mesurez les conséquences que peut avoir sur le moral de l’avant, sur le moral de l'arrière le soupçon que vous semez à pleines mains ! Apercevez les ravages que feront dans l'esprit des simples qui ne sont pas habitués aux jeux de la politique les accusations que vous répandez.
Vous osez parler d’antipatriotisme. Je vous dis, moi, que je ne sais rien de plus criminel, de plus antipatriotique, que les campagnes que vos amis et vous poursuivez. Certains des vôtres m'’accusent en
brandissant de vils racontars. Je n’en ai cure. Fort de ma conscience je suis prêt à la riposte et, s’il le fallait, à l'attaque. Mais je me tourne vers vous, Monsieur Barrès, et je vous supplie, à l’heure où de graves préoccupations assaillent tous les Français, de ne pas troubler l’union impérieusement nécessaire. Je vous supplie de comprendre que ce n'est plus le moment de détourner l'opinion des graves problèmes que posent les événements de Russie et d'Italie et qu'ils encourraient la plus effroyablé des responsabilités les académiciens, les directeurs de journaux, les écrivains, les maîtres du barreau, tous ceux qui gouvernent en fait derrière un voile diaphane, tous ceux qui ont pouvoir sur l’opinion si, en répandant la folle erreur, en aveuglant ceux qui les écoutent, ils donnaient un caractère de réalité tragique à la parole de Shakespeare dans le Roï Lear : « Les aveugles sont conduits par les fous. »
Agréez, Monsieur le Député, les assurances de mes plus distingués sentiments.