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DISCOURS DU 22 DÉCEMBRE

L'heure de la grande épreuve a sonné.

Investi du gouvernement, M. Clemenceau demande contre mot la levée de l’immunité parlementaire.

Il m'accuse du plus grave des forfaits.

Le 22 décembre 1917 je monte à la tribune. Réclamant moi-même des juges, je dénonce l’ignominie et la puérilité de la machination ourdie contre moi.

Je suis acclamé par les représentants du pays.

Quelques jours plus tard, on me jetle en prison. On m'y maintient plus de deux ans. J’ai décrit le drame et les tortures dont on m’a accablé dans mon livre Mes Prisons.

M. Josepx CarzLAux. — Messieurs, la procédure parlementaire me permet enfin de venir pousser à cette tribune un long cri d’indignation, |

Que mes collègues se rassurent |! Je me suis fait à moi-même le serment de ne pas me départir de mon calme. Je me suis également juré de ne m'’engager sur le terrain de la politique que dans les limites où m'y obligeront les nécessités de ma défense,

Sans doute y serai-je contraint pour répondre aux

accusations dont je suis l’objet. Mais j'apporterai à

dans cetle partie de mon exposé toute la mesure, toute la réserve possibles. J'entends faire tous efforts pour que, malgré tout, il ne tombe pas de ma bouche, du haut de cette tribune, des paroles qui pourraient déterminer ou aggraver les divisions entre les citoyens. Peut-être le fait que je m’imposerai une dis-

cipline, qui en ce jour est particulièrement lourde à.

porter, incline-t-il déjà quelques-uns de mes adversaires que la passion égare à réfléchir.

Quoi ! il y aurait de mes collègues qui pourraient croire que j'aurais, pour satisfaire à je ne sais quelle basse ambition, singulièrement mal comprise d’ailleurs, commis un forfait à l’égard de mon pays.

Oh ! j'entends bien, on ne m'accuse pas d’avoir voulu livrer la France pour de l’argent. On ne parle pas des trente deniers de Judas. Heureusement on m'’épargne cette suprême douleur. Maïs on me reproche de m'être livré à de louches combinaisons, d’avoir organisé de mystérieuses intrigues pour modifier les directions politiques de la France et pour la détacher de ses alliés.

De toutes mes forces, de toute mon âme, de tout.

mon être, je proteste. Jamaïs, à aucun moment, je n’ai essayé directement ou indirectement d'approcher nos ennemis.

S'il est advenu — et cela est, en effet, arrivé —

que des tentatives aient été faites dans ce but auprès

de moi, je les ai repoussées du pied, dès que 160

les ai aperçues.

Jamais je n'ai songé à séparer la France de ses alliés ; je lé crie de toutes mes forces. Jamais je ne me suis livré à des acheminements souterrains pour

troubler la politique extérieure de mon pays. J'ai

presque honte de le dire. J'aurai tout à l’heure l’oc-

casion de rappeler que j'ai donné, moi, tout mon.

concours à tous les gouvernements sans exception,

que le seul reproche qui puisse m'être adressé et que je n'accepte que pour partie — je dirai dans quelle mesure je l’accepte — mais que beaucoup de mes amis ont parfois formulé, c'est celui d’avoir fait preuve d’une excessive réserve. (Mouvements divers.)

Un membre à gauche. — C’est vrai !

M. Josepx CarzzAux. — Mais j’ai hâte d’en venir aux accusations qu’on porte contre moi et dont je suis certain de faire justice devant vous, mes collègues. EÉcoutez-moi !

J’entre alors dans l'examen des accusations portées

contre mot. On me reproche d’avoir été en relations

— rien qu'en relations, comme tant d’autres — avec Bolo, d’avoir rencontré Duval, d’avoir, au cours d’un voyage en ltalie, fréquenté de soi-disant suspects, de m être rendu au Vatican (!!!).

Je n’ai pas de peine à remettre au point ces sornettes dont, pour ne pas fatiguer le lecteur que mon livre Mes Prisons informera amplement, je ne reproduirai pas ici le fastidieux exposé pas plus que la facile réfutation.

Une fois liquidé le fatras d’inepties, je monte au grand débat. En même temps que je m'’élève contre la monstruosité qu’on médite, contre le procès de pensée que, sous le masque du patriotisme, on prépare, je. situe la vraie bataille, la bataille entre deux poli-

tiques. Je commence par définir mes conceptions, par.

décrire mes attitudes.

Ma politique d’avant-guerre ! Je l’ai définie, je l’ai résumée, il y a quelques jours, dans une lettre ouverte à M. Maurice Barrès où j’ai revendiqué hautement l’honneur d’avoir, en 1911, adapté mon action aux enseignements que m'’avaient légués mes grands prédécesseurs, Jules Ferry notamment. Politique d’alliance avec l’Allemagne ? Non ! non! politique exclusive de tout accord général, formel avec la puissance d’Outre-Rhin, tant que n’aurait pas été réglée,

conformément à nos principes, à nos traditions, Ja question de l’Alsace-Lorraine ; mais politique n’écartant pas, de propos délibéré, les ententes sur des sujets déterminés et limités, politique de conciliation européenne. (Très bien ! très bien ! sur les bancs du pari socialiste.) Politique visant au rapprochement des grandes puissances, politique du droit d’où devait sortir quelque jour, la réparation que nous attendions depuis 1870-1871, politique de paix. (Applaudissements sur les bancs du park socialiste et des gauches.)

Politique difficile dans un pays où, — cela est sa gloire — 1il y a de telles susceptibilités nationales que toute entente avec une puissance qui à vaincu. jadis suscite des frémissements d’impatience, quelque limitée que soit l’entente intervenue ou à intervenir, quelque honorables que puissent être les accords signés ; politique difficile, je le répète, bien qu'étayée sur une longue tradition républicaine, qui remonte à Gambetta, politique qui rencontrera toujours des contradicteurs au premier rang desquels figura M. Clemenceau ; politique qui fut bousculée par les événements de 1914. « Dans les choses extérieures, a dit Jaurès, il arrive que des minorités ou sournoises où violentes déterminent les catastrophes, si les peuples ne veillent pas. » (Vifs applaudissements sur les bancs du parli socialiste.)

La grande guerre éclate et, dès lors, il ne peut plus être question de systèmes, de conceptions philosophiques ou idéales. La patrie est en danger, quel est le devoir ?

J'ai, à ce moment-là, éprouvé une fois de plus dans ma vie que ce qu'il y a souvent de plus difficile, ce n’est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. (Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste.)

Pour les hommes politiques, situés comme moi,

ayant passé longtemps au Gouvernement, en étant écartés, encore jeunes, pleins d'activité, quel est le rôle, quelle est la méthode, quelle est la voie qui est ouverte devant eux ? Il n’y en a que deux.

L'une consiste à surveiller les actes des gouvernements, à les suivre, à les discuter. Mais les discuter par la plume ou à la tribune conduit forcément à la critique souvent impitoyable, et cela même présente des inconvénients que je dirai.

Il est une autre attitude qui se résume en un entier concours prêté aux hommes chargés, pendant la guerre, des responsabilités effrayantes du pouvoir. En ce cas, on ne se réserve que le droit de conseil dans les entretiens et dans les commissions. C’est cette seconde attitude, qu'après avoir longuement réfléchi, j'ai adoptée.

J'entends qu’elle peut présenter des inconvénients, j entends que quand je vais développer ma pensée on me dira : « Pourquoi ne l’avez-vous pas présentée plus tôt ? » Mais je réponds qu’en temps de guerre, quand on n'est pas traîiné par la gorge et amené comme je le suis en ce moment à la tribune, la plus belle attitude, la plus noble est de servir le gouvernement de son pays, de ne pas sans doute abdiquer son droit de contrôle, mais d’avoir toujours en vue que, pour le bien de la patrie, l’essentiel est qu'il y ait union complète entre le Gouvernement et le Parlement et que les hommes politiques ayant une certaine situation ne viennent que quand ils sont impérieusement contraints pousser à la tribune des cris d’alarme ou même formuler des critiques.

Voilà quelle a été ma mentalité. On peut me critiquer. Nous discuterons dans quelques instants ; en ce moment j'expose, parlant, puisque l’on m'y contraint je le répète, en toute liberté, en toute franchise, mettant ma pensée à nu. | Adoptant la première attitude que j’ai résumée,

d’autres hommes ont suivi pas à pas les gouverne-

ments, ont critiqué, selon leur conscience bien en-

tendu, selon les dispositions de leur esprit, un jour,

les expéditions en Macédoine, un autre jour d’autres entreprises et presque quotidiennement, harce-

Jant, contrecarrant, tout au moins discutant les direc-.

tions gouvernementales.

Attitude dangereuse, très dangereuse à mon sens, pour le bien du pays, déterminant de singulières responsabilités.

En temps de guerre, il faut que le pilote qui est à la barre soit laissé aussi tranquille que possible, étant bien entendu qu'il ne cherchera pas lui-même à susciter les difficultés et les obstacles, et qu'il n’appellera pas l’orage. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste.)

Cette méthode d’action comporte un autre inconvénient. Lorsque les événements sont contraires, lorsque les fautes se produisent, est-ce que les Gouvernements ne sont pas fondés à dire, dans quelque mesure, qu'ils ont été paralysés dans leur action par l’incessante critique qui a influé sur leurs décisions, qui les a troublés, parce qu’elle n’était pas toujours faite avec suffisamment de discernement et de mesure. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et sur divers bancs à gauche.)

J'ai donc adopté la seconde attitude que j'ai défnie, et le seul reproche, qu’on puisse me faire et que

j'accepte, c’est de m'y être trop étroitement claustré. Oui, j'aurais pu parler sur des questions /économiques, financières par exemple, sur bien d'autres sujets. Écoutez-moi cependant ! Si j'avais, à certains moments, exposé ce que je pense sur certaines opé-

rations financières, croyez-vous que cela eût été bon

pour mon pays ?

Un membre à gauche. — Oui !

M. Josepn Caizzaux. — Non ; je ne le crois pas.

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DISCOURS OU ÉCRITS PENDANT LA GUERRE lil

Je crois que si, par exemple, j'avais montré que des

directions, fausses à mon sens — elles ont été rectifiées, depuis, un peu par une incessante sollicitation de ma part — avaient été adoptées au début de la guerre dans la matière des impôts on avait recours vous le savez uniquement à l’emprunt, sans augmenter la taxation, ce qui était à la fois dangereux pour les finances de ce pays et immoral. (Applaudissements

sur les bancs du parti socialiste.) Croyez-vous, dis-je,

que Si J avais indiqué tout cela à la tribune, c’eüût été salutaire ? Croyez-vous, que, si je m'étais élevé contre les conditions dans lesquelles ont été émis

certains emprunts, encore tout récemment, il y a quel-

ques mois ; Croyez-vous que, si j'avais montré comment le taux de l'intérêt s’en trouvait faussé, j'aurais vraiment rempli mon devoir.

J'entends qu'il est difficile de choisir entre les deux formules, qu'il est difficile de s’en tenir strictement à l'attitude que j'ai eue.

J'ai dû me limiter à prononcer, à Mamers, des discours dont déjà on essaye de tirer parti contre

moi, discours qui n’avaient qu’un seul but : maintenir le moral de mes populations, leur montrer tou-

jours que ceux d’entre eux qui sont dans les tranchées combattent à la fois pour la France et pour la Révolution, évoquer dans ces régions de l’Ouest la glorieuse synonymie dont je retrancherai aujourd’hui tout ce qu’elle a d’excessif pour mes collègues de la droite, mais que j'ai le droit de revendiquer, qui fut établie jadis entre les mots de républicain et de patriote. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Mais, servir dans le rang comme je me suis appliqué à le faire depuis plus de trois ans, implique-t-il l’abandon de l’indépendance d’esprit ? Parce qu’on attend des événements, qui, dans les grandes tourmentes comme celles qui sont déchaïînées sur Je

2h Be MA DOCTRINE

monde, sont les maîtres des hommes et des choses, les évolutions de la pensée collective, est-il défendu de regarder, d’observer, de conseiller, d’agir autour de soi, sur ses amis politiques ?

Est-il défendu de penser et de dire ce que, pour ma part, je n’ai cessé de penser et de dire depuis le commencement de la guerre, ce que j’ai dit publiquement, il y a quelques semaines, au congrès radical, à savoir que ce qui m'inquiétait le plus pour l'éclatant succès de nos armes, c’est que je n'avais jamais vu dans son histoire la France connaître les grands succès, les belles chevauchées héroïques, l’ennemi jeté hors de son sol, que, lorsque ceux qui conduisaient. le pays, rois, césars, grands ministres ou assemblées, avaient entraîné les masses populaires au nom de leur persistant idéal.

J’apercevais hélas ! que, à l’abri d’une formul qui pouvait valoir pour une guerre courte, dont l'effet s’épuisait en une guerre plus longue, on conStituait des gouvernements qui, détachés des majorités de gauche, s’appuyant sur une soi-disant opinion publique, éloignés d’un Parlement dont les fenêtres, par la nécessité des choses, étaient fermées, puisqu'il n’y avait plus d'élections partielles, devaient fatalement tomber sous la domination des forces rétro-. grades, toujours vivantes, toujours en éveil, portant dans leurs bagages routine et somnolence. (Très bien ! très bien! sur les bancs du parti socialiste.)

Et, si on ne peut faire prévaloir cette grande direction politique de la guerre, est-il interdit de réclamer, du moins, une meilleure organisation de la guerre proscrivant le gaspillage des hommes et des ressources, impliquant le contrôle, le travail, la responsabilité à tous les degrés.

Est-il interdit enfin de se pencher sur le problème de la paix, de dire qu’il ne suffit pas de mieux diriger la guerre, qu'il faut, en même temps, préparer

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la paix, la paix durable s’entend, la paix des peuples, la paix humaine ? Je ne puis et ne veux en connaître d’autre. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et à gauche.)

J'entends que M. le président du conseil, il y à quelque temps, répondant à l’interpellation de mon honorable collègue M. Forgeot, était d'un avis opposé : il prétend qu’on ne doit pas causer en combattant. Est-il permis d’être d’un sentiment différent, les choses étant préalablement mises au point ? Estil permis de croire que la grande force des démocraties alliées vient de ce qu’elles doivent être et de ce qu’elles sont les servantes de l’idée, de l’idée qui gouverne, qui pénètre et qui, je l’espère bien, illuminera quelque jour la conscience du monde ?

Est-il permis de penser avec le président Wilson, qu'il est singulièrement dangereux de laisser nos ennemis s'emparer hypocritement de la formule « Pas d’annexion, pas d’indemnité pénale, le droit pour les peuples à disposer d'eux-mêmes ! » (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste.) qu'il faut, au contraire, que ces grandes paroles qui impliquent, bien entendu, la disparition des annexions de violence, soient inscrites pour les alliés sur le labarum qu'ils déploieraient en champ clos et qu’elles soient substituées à des buts de guerre incertains et variables. (Vifs applaudissements sur les bancs du parit socialiste et divers bancs à gauche.)

M. Prerre Renaunez. — Et que M. Lloyd George vient d’abandonner hier à la tribune de la Chambre des communes. (Mouvements divers.)

M. Emmanuez Brousse. — Il ne s’agit pas de cela pour le moment.

M. Josepx CaïLLAUx. — A-t-on le droit de songer

à tout cela, et de dire que dans la guerre comme dans la paix, il faut avoir le sens de l’occasion (Très bien ! très bien { sur les bancs du parti socialiste), savoir

profiter des succès, marier à la solution militaire la solution diplomatique qui peut être plus opérante. (Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs.)

Dans tous les cas, nombreux sont ceux qui pen-. sent que notre patrie doit continuer, qu'on ne peut enfermer son destin dans l’espace de quelques années, quelque divine que soit la tragédie que nous vivons: Nous sommes tous ici les dépositaires de la vie de la France et nous avons le devoir de la conserver. Il nous faut envisager largement son avenir, songer à maintenir, à reconstituer une race à l’abri de toutes es vassalités, quelles qu’elles soient, songer aussi à son économie, qui a été lourdement éprouvée par la guerre, qui commande des ménagements, des soins particuliers. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste.)

Est-ce que, quand on s'attache à ces pensées, quand elles vous traversent l’esprit, quand on se demande quel est le mieux pour le pays, quand on se penche avec angoisse sur ce que j appellerai les vicissitudes cinématographiques de la guerre, quand on scrute. l'horizon, à l’affût des solutions les meilleures, on doit être qualifié de défaitiste ? Le mot est ignoble ! (Vifs applaudissements sur les bancs du parti socialiste et à gauche.) |

Il n’y a pas un Français, j'en suis sûr — je ne parle pas pour moi, cela va de soi — qui souhaite,’ qui ait jatnais souhaité la défaite de son pays, qui y ait jamais songé ! De même qu’il n’y a pas un Français — et je parle ici pour moi —, qui ait jamais songé à rompre les pactes d’alliance en temps de guerre, qui ait jamais songé notamment à séparer son pays d’une nation telle que l’Angleterre, à laquelle l’admiration de tous les démocrates qui ont été élevés dans la culture de la grande tradition anglaise va spontanément. (Applaudissements sur les mêmes. bancs.)

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Défaitiste |! terme forgé par ceux qui s’efforcent de créer et d’exploiter le scandale, (Très bien ! très bien ! sur divers bancs du parti socialiste.) par ceux qui ont peut-être de lourdes responsabilités !... (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. ADRIEN PRESSEMANE. — Il y aura des charrettes

pour eux ! (Mouvements divers.)

M. Jean LoncuerT. — La France les jugera ! (Bruit.) M. Josepx CAILLAUX. — ... par ceux qui ont déterminé contre moi les incidents de Vichy, par ceux qui ont créé l’état d'esprit de Rome, par ceux qui préten-

. dent ériger leur conception particulière, leur for-

mule de patriotisme que je ne discute pas — je ne me reconnais le droit de discuter ni de contester Île patriotisme d’aucun de mes collègues, d’aucun Français — en une sorte de religion d’État.

Est-ce un nouveau chapeau de Gessler devant lequel il faudra s’incliner ? Je sais des gens qui préféreront tout, se faire traiter de suspects, faire dire qu'ils pensent mal, qui préféreront les tribunaux, les charrettes, ce que vous voudrez, plutôt que d’incliner la pleine indépendance de leur pensée personnelle devant une

religion d’État ainsi reconstituée. (Vifs applaudis-

sements sur les bancs du parti socialiste et sur divers bancs à gauche.)

M. Annré Lesey. — Non ! moi, je n’applaudis pas cela |! Personne n’a songé à faire cette religion d'Etat. (Exclamations sur divers bancs du partit socialiste. — Mouvements divers.)

M. Josepx CaizLaux. — Alors nous sommes d’accord.

M. PrerRRE RENAUDEL. — C’est au nom de cette

religion d’État qu’on a assassiné Jaurès ! (Exclamalions.)

M. Josepx Carzraux. — Messieurs, tout ce que j’ai prétendu établir — j'en reviens aux faits — c’est que,

le roman de Rome étant inexistant, ne reposant que

sur des pièces fausses, sur des témoignages qui s'é croulent tous les jours et qui s’écrouleront de plus en plus, si l’on me poursuit, après avoir pendant dix mois laissé sommeiller le dossier auquel on a fait faire quelques voyages, si l’on me poursuif, dis-je, c’est sans doute pour un délit d'opinion, c’est proba- sn blement parce que je pense mal | À

Et alors, monsieur le président du conseil, vous permettrez à votre ancien collaborateur de vous dire : « Comment ! les souvenirs du passé n’ont-ils pas afflué à votre esprit ! Comment ! vous auriez donc tout oublié, vous n’auriez donc rien appris |

Vous vous souvenez des séances tragiques, je les rappelle car c’est de l’histoire, où vous fûtes accusé, il y a quelque vingt-cinq ans, de trahison. Vous vous souvenez des discours de passion, des interjections de violence de Déroulède qui accueillaient vos paroles. L’injustice d’alors, voulez-vous la faire revivre aujourd'’hui ? (Applaudissements sur les bancs du parti. socialiste et sur plusieurs bancs à gauche.)

Vous êtes un esprit trop éminent pour ne pas avoir compris que si, à ce moment, lors de ce drame parlementaire auquel, jeune homme, j’assistais du haut d’une de ces tribunes, vous vous écroulâtes, ce n’était pas pour une misérable question Cornelius Herz ow autre. (Très bien! très bien ! à gauche)

Vous avez dit vous-même, dans un fort beau discours, dans le discours de Salerne, où vous avez peutêtre jeté l’une des plus belles pages que vous ayez écrites, que vous étiez harcelé par une meute acharnée ; vous avez dit la passion qu’apportaient dans cette chasse les maîtres d’équipage, les valets et les chiens, qui sonnaient l’hallali trop tôt. Vous avez eu raison, puisque vous: êtes ici aujourd'hui. ses

Vous ne pouvez pas l'avoir oublié. (Applaudisse. ments sur les bancs du parti socialiste.)

Vous ne pouvez pas ne pas avoir compris qu'à ce

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moment, quand on vous en voulait terriblement dans

cette Chambre, le grand orage qui éclatait était déterminé moins par les débats qui se déroulaient que par la grande question d'Egypte, surtout parce qu’on vous reprochait d’avoir, avec le concours de la droite, jeté bas du pouvoir les grands républicains, après avoir essayé de les atteindre : affaires financières dans la conquête de la Tunisie, affaires financières dans la conquête du Tonkin, n'est-il pas vrai ?

Monsieur le président du conseil, vous m'avez fait l’honneur de m’admettre dans votre collaboration. Laissez-moi vous demander si vous voulez aujourd’hui refaire la même politique et les mêmes opérations avec le concours des mêmes hommes ? (Très bien !

‘très bien ! sur divers bancs.)

Voyez ! il y a de vos ennemis qui disent que vous n'avez qu'un but, qu’une passion : tout saccager, tout démolir ! J’ai été trop longtemps votre collaborateur pour m'associer à un jugement aussi étroit. Mais d’auires disent que vous êtes parfois en proie à une telle passion de meurtre moral, qu’il vous arrivera quelque jour de tourner — tel Oreste — vos fureurs contre vous-même. Je souhaite qu'il n’en soit pas ainsi.

Mais voyons | recommencerez-vous toujours, toujours, toujours les mêmes opérations ? Et je n’évoquerai rien qui m'abaisse et qui vous diminue, monsieur le président du conseil, en vous demandant si je suis

le seul qui ait connu des aventuriers ? J'ai les mains

nettes, moi. On peut chercher ma fortune, on peut tout regarder. (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et à gauche.)

M. Artaur GrousSIER. — Il y en a d’autres qui sont honnêtes, ici |!

M. Josepx CaïzLAux. — Je ne dis pas le contraire:

Cependant, dans votre passé, monsieur le président du conseil, après Cornélius Herz, il y a une cam-

pagne admirable de générosité et de courage : la cam-

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pagne de l'affaire Dreyfus. Aujourd’hui vous l’effacez. Vous reconstituez contre moi une nouvelle af- : faire Dreyfus. (Exclamations au centre et à droite. —. Applaudissements sur les bancs du parti socialiste el sur divers bancs à gauche.)

M. Mavéras. — Avec les mêmes procédés !

M. Marrus Mourer. — Et les mêmes hommes !

. M. Mavyéras. — Le même état-major.

M. Marius Mouter. — Nous sommes venus à la vie politique dans cette affaire et nous en conserverons le souvenir.

M. Josepx CarzzAux. — Monsieur le président du conseil, vous êtes tout-puissant. Faites-moi descendre de la scène politique: Ameutez, fomentez, attisez contre moi | |

I est aisé de dire à un pays, qui charrie derrière lui un si grand passé de gloire, que les difficultés qui surviennent sont non le fait des événements, non le fait des fautes de paresse ou d'impéritie, qu'elles doivent être attribuées à des forfaits contre la patrie. Ah ! politique aisée ! Mais rappelez-vous que les plus lourdes responsabilités pèsent sur les épaules de ceux qui, mettant à profit les courants de démagogie, font le mal.

Rappelez-vous une grande parole de Waldeck- Rousseau, prononcée lors de la discussion de la loi de dessaisissement. Comme on lui parlait de l’opinion . publique : « Oh! l’opinion publique, dit-il, oui; elle est changeante ; elle a des retours soudains et imprévus; mais ce qu'elle pardonne le moins, ce sont les fautes qu’elle à commises parce que ceux qui la dirigent les lui ont laissé commettre. » (Applaudissements sur les bancs du parti socialiste et sur divers bancs à gauche.) « Il y a quel que chose encore, disait-il ailleurs, que la démocratie ne pardonne pas, ce n’est pas de se tromper, c’est de la tromper. »

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