DISCOURS PRONONCÉ A BEAUVAIS, LE 16 JUIN
Je suis rappelé au Gouvernement par M. Painlevé.
Pour la cinquième fois, je me trouve investi de la mission accablante de gérer les finances publiques.
Parlant pour le grand public, j'explique à Beauvais quelle est la situation vraie, quels sacrifices la nation doit s'imposer pour faire front.
Je me sens très fier, citoyens, d’être accueilli avec une telle confiance à Beauvais dont le nom seul évoque en la mémoire de si fortes leçons, de si.
grandes pages du passé.
N'est-ce pas en cette ville qu’eut lieu, parmi les A
ténèbres du moyen âge, l’un des premiers serments solennels qui resplendirent à l’aube de la formation nationale ? Dès le xrr° siècle, votre cité a sa charte. « Tous les hommes domiciliés dans l’enceinte du . mur de ville et dans les faubourgs, de quelque seigneur que relève le terrain, jureront la commune ? ». N'est-ce pas encore dans le Beauvaisis que les vilains, épuisés par les pillages des hommes d'armes, se soulevèrent dès le xiv° siècle pour faire entendre aux
» châteaux le premier frémissement des chaumières ? - Souvenirs qui assaillent dès qu’on prend pied sur » votre sol et font surgir, cédant à un irrésistible appel, “ les origines, la tradition, l’histoire de notre démocratie |
Le sable des siècles a beau s’accumuler, rien ne peut, en effet, effacer, rien ne doit faire oublier + ces lointaines explosions où se révéla l’âme de la | nation.
» L'élan des communes de France évoque les antiques constitutions que, un siècle avant la conquête … romaine, nos ancêtres les Gaulois se donnèrent. I - annonce, il prépare les assemblées populaires qui, … fixées au temps des premiers Valois, sous la direction … d’Étienne Marcel, exprimèrent ce qu’un écrivain con- … temporain appelle « la première tentative de gouver- … nement parlementaire ». |
… La tradition des communes reparaît au xvi° siècle "avec le parti des « Politiques » qui vient à bout du … … fanatisme ordurier de la Ligue et dont la « Satyre … Menippée » a, sous la forme d’un pamphlet de génie, » exalté le sens national.
… La même tradition revit, amplifiée, dans le large mouvement de l'Encyclopédie qui traverse de son » souffle le siècle où va jaillir la Révolution Française. … Esquisse infiniment sommaire qui, dessinant quelques-unes des cimes de la tradition démocratique, me conduit à enchässer pour l’illustrer ensuite la parole »… de Michelet : « Adressons-nous sans cesse aux siècles - antérieurs, épelons, interprétons ces prophéties du … passé. Peut-être y distinguerons-nous un rayon ma- … tinal de l'avenir. »
Imprégné de la formule du grand voyant, cher- ” chant dans les chapitres du fait populaire nos titres, nos parchemins politiques, nous ne pouvons pas ne » pas découvrir une vérité que je mettrai une fois de … plus en lumière. Le grand parti démocratique, sa-
chant concilier ses aspirations légitimes avec les intérêts supérieurs du pays, englobant toutes les fractions nuancées que l’on sait, continue seul la tradition nationale la plus lointaine, la plus essentielle. Il compose le sel même de la terre française pour reprendre la phrase biblique. Il est l’expression la plus sûre de la patrie alors que le prétendu patriotisme qui s’affuble aujourd’hui du nom de nationalisme n’a jamais été, au travers des âges, sous des formes et des dénominations diverses, qu’une perfide entreprise de division et de dissociation nationales.
Et, si, conscients du passé dont nous sommes issus, du présent dont nous portons les responsabilités, écoutant la sollicitation de Michelet, nous approfondissons, qu’apercevons-nous sur le vaste rayon d'histoire où je viens de jeter un regard ? Des cimes, ai-je dit. Les cimes de la tradition démocratique. Mais immédiatement dans tout esprit réfléchi se pose une question : pourquoi tant d’alternatives de sommets et de brusques déclivités ? Comment n’a-t-il point été possible au peuple de se maintenir sur les hauteurs conquises ? Pourquoi la démocratie, devenue maîtresse du pouvoir, n’a-t-elle pu, en le gardant, développer tous les progrès, tout l’avenir qu’elle portait en elle ?
Problème brûlant d’actualité, non point spéculation vaine. Voyons ! Examinons ! 4
La raison de tant de chutes après tant de conquêtes n'est-elle pas que la Nation, toute pétrie d’idéalisme, prête aux plus généreuses audaces, se laisse aisément gagner aux impatiences de réalisations trop hâtives qui facilitent le jeu des adversaires aux aguets ? N'est-elle pas que la variété, la souplesse même de l'intelligence française, la magnifique angoisse de réformes qui dévore les âmes conduisent à rechercher et à précipiter les améliorations dont on ne voit pas toujours qu'il ne faut les faire aboutir
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qu’à l'heure où elles.ont recueilli l'adhésion de ce » que j’appellerai « l’opinion silencieuse ».
à J'ai quelque peu étudié l’histoire de notre pays, interrogé jusqu'aux balbutiements de notre race et je
ne crois pas me tromper en avançant que, aussi bien chez nos lointains ancêtres que chez les gens des » communes, aussi bien chez les Jacques que chez les
- révolutionnaires de la Montagne, voire de 1848, le culte de l’absolu a nui à la solidité des réalisations.
Des impatiences trop vives ont alarmé les timides,
stimulé -les hésitations de l'adversaire et jeté vers
celui-ci la masse nationale qu’un esprit de mesure, justement associé à l’amplitude dans les idées, aurait » peu à peu conquise ou retenue.
à Quelles furent dans le passé les conséquences de …. ces erreurs ? Le parti démocratique a, maintes fois, ° perdu ce qui est esentiel : la consolidation du pou- … voir. J’ai dit : « essentiel ». Je m'explique. Le devoir … d'un grand parti qui a le sentiment, mieux la certi- tude, de représenter les aspirations les plus nobles de …. la nation, c’est avant tout, pour sa propre destinée, pe: pour l'avenir de progrès qu’il annonce, de garder les + leviers de commande.
4 Leçon générale qui vaut pour tous les temps mais qui revêt un caractère plus impérieux à de certaines …. époques, aux époques où les fautes commises par des
… adversaires ayant longtemps détenu le pouvoir in- … fligent au parti démocratique le devoir de refaire ce … qui a été détruit avant de songer à de nouveaux pas d: €n avant.
Vous entendez, tous, ce que je veux dire. Vous en:
tendez que, à l’heure où les fautes les plus navrantes, se répétant, se prolongeant, s’accumulant, ont plongé La France dans une situation douloureuse, la gauche, reprenant le pouvoir, doit apparaître au Pays comme le grand, comme le seul parti national qui panse les * Le plaies causées par la jactance et la démagogie natio-
nalistes, qui rassure les intérêts d’en bas sans paralyser les activités d’en haut, comme un parti maître de lui-même et de ses passions, si légitimes et généreuses qu'elles soient, comme un parti qui comprend que sa tâche n’est pas de mois ou même d'années, qui regarde de haut et de loin, qui veut la pérennité du gouvernement démocratique pour, à la fois, rendre impossible le retour des aventures internatio-
nales et orienter la Nation, sagement et délibérément
tout ensemble, dans la voie de la justice sociale.
Je ne développerai pas plus longuement. Mon Président du Conseil, mon ami très cher dont il m'est personne qui ne sache la haute intelligence, la noblesse de cœur, la grande âme, vous dirait sans nul
doute, lui auquel il revient de parler politique géné-
rale, que son Gouvernement s’appliquera à toutes les
réformes qui, mises au point, n’entraîneront pas de.
charges nouvelles pour l’ensemble des citoyens. Que ce soit dans le domaine du travail, du syndicalisme, justement et fièrement associé aux grands travaux de la République par ses Conseils économiques et ses Comités de main-d'œuvre, que ce soit dans l’ordre de la justice où le Code militaire, les règlements pénitentiaires ont besoin d’être remaniés jusqu’à l’abolition des prescriptions qui heurtent notre conscience, que ce soit, enfin, dans la matière de l’enseignement où les lois de laïcité doivent éêtre.confirmées, élargies, les voies sont amplement ouvertes.
Il ne m'appartient pas de m'étendre davantage. Ce
qui m'appartient c’est de relier les enseignements que j'ai déduits de l’histoire à la lourde tâche à la-
quelle, retiré de mon exil, j’ai dû me consacrer.
Lourde tâche, ai-je dit. Nul ne le contestera, j’ima-
gine. Il ne s’agit de rien moins que de rétablir une situation financière rendue périlleuse par l’immensité et la multiplicité déconcertantes des erreurs perpétrées durant un long espace de temps. el
Oh ! je le proclamerai une fois de plus : je ne yeux pas dramatiser. Quelque compliquées que soient les choses, je me sens assuré qu'il est encore temps — jout juste temps — de redresser le navire qui incline. Mais ce dont je suis également certain, c’est que jamais n’ont été si nécessaires les qualités dont
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