‹ Ma double vie; mémoires de Sarah BernhardtChapitre 9 sur 11 · V. - itiufs qu'on essayait, tout cela me · texte numérisé non relu

V. - itiufs qu'on essayait, tout cela me

me coupait la respiration.

Je lis - i L'ter la voiture et je fermai mes pau-

f • ' hange et indéfinissable sensation

Je rou iix, le cerveau un peu apaisé, et je vis

New-Yo; ! le long du fleuve, mettant sa parure

de nuit a • ^^lante sous sa robe aux mille feux que

lefirmarii -.a tunique d'étoiles.

Jerent '< ' ■runciliée avec ce grand peuple.

Je m'r; <io corps,mais reposée d'esprit.

Je fis df :<ux qui me laissèrent en

humeur I . < ;ir j'adore rêver. Et les

pénibles is pour moi sont ceux qv

cèdent à rêves. Mon grand désespoir t&t

do ne pou. .... . .. isir.

Que de fuis j'iii fait l'impossible pour continuer la journée heureuse dans le sommeil! Que de fois j'ai fait

appela la vision d'êtres chéris en m'endormant. Mais toujours l'esprit dévie et me transporte ailleurs. Je préfère cela cent fois, même le songe fût-il cruel, à la négation absolue de la pensée.

Endormi, mon corps ressent une jouissance infinie. Mais le sommeil de ma pensée est une torture. Cette négation de la vie révolte mes formes vitales. Je veux bien mourir une bonne fois, mais je me refuse à ces petites morts que donnent les nuits sans rêves.

Quand je m'éveillai, ma femme de chambre me dit que Jarrett m'attendait pour aller au Théâtre, afin de terminer l'évaluation de mes costumes. Je fis dire à Jarrett que j'avais assez vu l'escouade des douaniers et que je le priai de tout terminer sans moi avec Mme Guérard.

Pendant deux jours encore, la terrapine, la vache assise et la bande noire prirent des notes pour la taxe, des croquis pour les journaux, et des modèles pour les clientes.

Je m'impatientais, car il fallait répéter.

Enfin j'appris, le jeudi matin, que le travail était terminé et que je n'aurais mes malles qu'après avoir . versé vingt-huit mille francs à la douane.

Je fus prise d'un tel fou rire, qu'il gagna le pauvre Abbey, terrifié, et même Jarrett qui découvrit ses cruelles incisives.

« Mon cher Abbey, m'écriai-je, arrangez-vous ! Moi, je dois débuter lundi 8 novembre. C'est aujourd'hui jeudi. Je serai au Théâtre lundi pour m'habiller. Faites-moi avoir mes malles, car la douane n'est pas comprise dans mon contrat. Néanmoins je paierai la moitié de ce que vous donnerez. »

Les vingt-huit mille francs furent déposés entre les mains d'un attorney,qui intenta en mon nom un procès au Board of Gustoms.

Mes malles me furent remises contre ce dépôt, et les répétitions commencèrent au Booth's Théâtre.

Le lundi 8 novembre, à huit heures et demie, la toile se leva pour la première représentation d' Adrienne Lecouvreur. La salle était bondée. Toutes les places, vendues aux enchères et revendues, avaient été payées des prix exorbitants.

J'étais attendue avec impatience, avec curiosité, mais sans sympathie.

Il n'y avait pas de jeunes filles dans la salle, le spectacle étant trop immoral. (Pauvre Adrienne Lecouvreur!)

Le public fut très poli pour les artistes de ma compagnie, mais un peu impatient de voir l'étrange personne qu'on leur avait annoncée.

Dans la pièce, le rideau tombe après le premier acte sans qu'Adrienne ait paru. Un spectateur dépité demanda à voir M. Henry Abbey. « Je veux mon argent, puisque la Bernhardt n'est pas de tous les actes! » Abbey refusa de rendre l'argent à ce bizarre individu. Et le rideau se levant pour le deuxième acte, il courut prendre possession de son fauteuil.

Mon entrée fut saluée par plusieurs salves d'applaudissements qui, je crois, avaient été payés par Abbey et Jarre tt.

Je commençai ; et la doueeur de ma voix dans la fable des Deux Pigeons opéra le miracle. La salle entière, cette fois, éclata en bravos.

Le courant sympathique venait de s'établir entre le public et moi. Au lieu du squelette hystérique qu'on'

lui avait annoncé et décrit, il avait devant lui un être très frêle, à la voix douce.

Le quatrième acte fut acclamé. La révolte d'Adrienne contre la princesse de Bouillon souleva la salle.

Et enfin le cinquième acte, dans lequel la malheureuse artiste agonise, empoisonnée par sa rivale, donna lieu à une manifestation pleine d'émotion. Après le troisième acte, il paraît que les jeunes gens furent envoyés par les dames pour réquisitionner tout ce qu'il y avait de musiciens libres. Et quelles ne furent pas ma surprise et ma joie en arrivant à l'hôtel : une admirable sérénade me fut donnée pendant mon souper.

La foule s'était amassée sous les fenêtres d'Albemarle Hôtel. Et je dus sortir plusieurs fois sur le balcon pour saluer et remercier le public, qu'on m'avait annoncé comme froid en général, et comme très prévenu contre moi en particulier.

Aussi je remerciai du fond do mon cœur tous mes détracteurs et calomniateurs qui me donnaient la> joie de combattre avec la certitude de vaincre. La victoire était plus belle que je n'avais osé l'espérer.

Je donnai à New-York vingt-sept représentations.

Les spectacles furent : Advienne Lecouç>reur, Froufrou, Hernani, La Dame aux Camélias, Phèdre, Le Sphinx, L'Étrangère. La moyenne des recettes fut de vingt mille trois cent quarante-deux francs par représentation, matinées comprises.

La dernière représentation fut donnée le samedi 4 décembre en matinée, car ma compagnie partait le soir même pour Boston. Et je m'étais réservé cette soirée pour rendre visite à Edison, à Menlo Parle, où m'attendait la plus féerique réception.

Oh! cette matinée du samedi 4 décembre, je ne puis

l'oublier. Quand j'arrivai au Théâtre pour m'habiller, il était midi, car la matinée commençait à une heure et demie. Ma voiture s'arrêta, ne pouvant plus avancer, car la rue était encombrée de dames assises, qui sur des chaises empruntées aux magasins voisins, qui sur des pliants apportés par elles-mêmes. On jouait La Dame aux Camélias. Je dus descendre de voiture et faire une vingtaine de mètres à pied pour arriver à l'entrée des artistes. Je mis vingt-cinq minutes pour parvenir à cette porte. On me serrait les mains, on me suppliait de revenir. Une dame retira sa broche et l'accrocha à mon manteau : une modeste broche en améthystes entourées de perles fines, mais sûrement, pour cette femme, cette broche était une petite valeur.

A chaque pas j'étais retenue. Une dame eut l'idée de sortir son calepin et me pria d'écrire mon nom. Ce fut comme une traînée de poudre. De très jeunes gens, qui se trouvaient avec leur famille, me firent écrire mon nom sur leur manchette. Je n'en pouvais plus. On me chargeait les bras de petits bouquets, de gerbes. Je sentis derrière moi que quelqu'un tirait un peu fort ma plume de chapeau. Je me retournai vivement. Une femme, ayant à la main une paire de ciseaux, avait essayé de me couper une mèche de cheveux, mais elle coupa ma plume.

Jarrett faisait en vain de grands signes et de bruyants appels, je ne pouvais avancer. On fit chercher des détectives qui vinrent me délivrer, et cela sans courtoisie, ni pour mes admiratrices, ni pour moi. C'étaient de véritables brutes; et il était temps que j'arrivasse, car j'allais me fâcher.

Je jouai La Dame aux Camélias. Je comptai dix-sept rappels après le troisième acte et vingt-neuf rappels

après le cinquième. La pièce, grâce aux applaudissements et rappels, avait duré une heure de plus. J'étais morte de fatigue.

J'allais monter dans ma voiture pour rentrer à l'hôtel, quand Jarrett vint me prévenir qu'il y avait plus de cinq mille personnes dehors. Je tombai sur une chaise, lasse et découragée. « Ah! j'attendrai là que la foule soit écoulée. Je n'en peux plus... je n'en peux plus. »

Cependant, Henry Abbey eut une inspiration de génie. « Tenez, dit-il à ma sœur, mettez le chapeau de Madame — il me désignait — son boa, et prenez mon bras. Ah ! prenez aussi ces bouquets, et donnez... que je porte le reste. Et maintenant, montons dans la voiture de votre sœur et saluons. » Tout cela, il le dit en anglais ; et Jarrett le translata à ma sœur, qui se prêta de bonne grâce à cette petite comédie. Pendant ce temps, Jarrett et moi montions en voiture dans le coupé d'Abbcy qui stationnait sur le devant du théâtre, où personne ne m'attendait. Et, bien heureusement que nous pûmes agir ainsi, car ma sœur ne rentra à Albemarle Hôtel qu'une heure après moi, très fatiguée, mais très amusée. Notre ressemblance, mon chapeau, mon boa et la nuit tombante avaient été les complices de la petite comédie offerte à mon enthousiaste public.

Nous devions partir à neuf heures pour Menlo Parle. H fallait nous habiller en voyageuses, car, le lendemain dimanche nous filions sur Boston; et nos malles partaient le soir même, avec ma compagnie qui me précédait de quelques heures dans cette ville.

Notre repas fut, comme toujours, bien mauvais, car à cette époque la nourriture en Amérique était l'horreur des horreurs. A dix heures, nous montions dans le train.

Un joli train spécial, tout enguirlandé de fleurs, orné de drapeaux, qu'on avait eu l'obligeante amabilité de préparer pour moi. Mais nous fîmes quand même un voyage pénible, car il fallait s'arrêter à tout propos, pour un train qui passait, une locomotive qui louvoyait, ou pour attendre l'aiguillage.

Il était deux heures du matin quand le train stoppa définitivement à la station de Menlo Park, résidence de Thomas Edison. La nuit était noire, profonde. La neige tombait silencieuse et lourde. Une voiture attendait ; et la seule lanterne de cette voiture éclairait la station ; car, par ordre, les lumières électriques avaient éteint leurs feux.

Je m'orientai, soutenue par Jarrett et aidée de quelques amis qui nous accompagnaient depuis New- York.

Le froid intense glaçait la neige qui tombait ; et nous marchions sur de véritables glaçons, hérissés, tranchants et friables.

Derrière le léger cabriolet était une plus lourde voiture, attelée d'un cheval et sans lanterne. Cette voiture pouvait contenir cinq ou six personnes entassées; nous étions dix. Jarrett, Abbey, ma sœur et moi prîmes place dans la première voiture ; et les autres personnes s'entassèrent dans la seconde.

Nous avions l'air de conspirateurs : la nuit noire, les deux voitures mystérieuses, le silence imposé par le froid glacial, l'emmitouflement de nos membres sous nos fourrures, les regards inquiets jetés çà et là, tout cela donnait une tournure d'opérette à cette visite chez le grand Edison.

Les voitures roulèren t, enfonçant dans la neige, cahotant terriblement; et les cahots nous faisaient craindre à tout instant un accident tragi-comique.

Depuis combien de temps roulions-nous ? Je nepuis le dire. Bercée par le mouvement de la voiture, enfouie dans la chaleur de mes fourrures, je somnolais doucement, lorsqu'un formidable :«Hip! hip! hurrah!))nous fit sursauter, mes compagnons, le cocher, les chevaux, et moi; et avec la rapidité de la pensée, la campagne s'illumina tout à coup. Partout : sous les arbres, sur les arbres, dans les buissons, le long des allées, des lumières jaillissaient fulgurantes, triomphantes.

La voiture fit encore quelques tours de roue et nous fûmes devant la maison de l'illustre Thomas Edison.

Un groupe de personnes nous attendait sous la vérandah. Quatre hommes, deux dames et une jeune fille.

Le cœur me battait : Lequel de ces hommes était Edison? Je n'avais pas vu sa photographie, et j'admirais profondément ce génial cerveau.

Je sautai de voiture. L'éblouissante lumière électrique nous donnait l'illusion du plein jour. Je pris le bouquet que me présentait Mme Edison et, tout en la remerciant, j'essayai de découvrir lequel do ces hommes était le grand homme. Tous quatre s'étaient avancés vers moi, mais l'un d'eux rougit légèrement, et son œil bleu exprima un si angoissant ennui que je devinai Edison.

Je devins confuse et gênée moi-même, car je sentais bien que je dérangeais cet homme. Il ne voyait dans ma visite que la banale curiosité d'une étrangère ivre de réclame. Il entrevoyait déjà les interviews du lendemain, les stupidités qu'on lui ferait dire. Il souffrait à l'avance des questions ignorantes que j'allais lui poser, des explications que la politesse le forcerait à me donner ; et pendant une minute Thomas Edison me prit en aversion.

Son merveilleux œil bleu, plus lumineux que ses lampes incandescentes, me permettâxt de lire toutes ses pensées. Alors, je compris qu'il fallait le conquérir; et mon esprit combatif fit appel à toutes mes forces séductrices pour vaincre ce délicieux et timide savant.

Je fis tant et si bien qu'une demi-heure après, nous étions les meilleurs amis du monde. Je le suivais rapidement, grimpant des escaliers étroits et droits comme des échelles, traversant des ponts suspendus au-dessus de véritables fournaises ; il m'expliquait tout.

Je comprenais tout; et je l'admirais de plus en plus, car il était simple et charmant, ce roi de la lumière.

Pendant que nous étions penchés tous deux sur le léger pont tremblant sur l'abîme effroyable dans lequel tournaient, viraient, criaient d'immenses roues enserrées dans de larges lanières, il donnait d'une voix claire des commandements divers, et la lumière éclatait de toutes parts, tantôt en jets crépitants et verdâtres, tantôt en éclairs rapides, parfois en traînées serpentines, tels des ruisseaux de feu.

Je regardais cet homme de taille moyenne, à la tête un peu forte, au profil plein de noblesse, et je pensais à Napoléon I". Il y a certainement dans ces deux hommes une grande ressemblance physique, et je suis certaine qu'il est une case de leur cerveau qu'on trouverait identique. Bien certainement, je ne compare pas leurs génies : l'un fut « destructeur », l'autre « créateur ». Mais, tout en exécrant les batailles, j'adore les victoires; et, malgré ses erreurs, j'ai élevé dans mon cœur un autel à ce dieu de la mort, à ce dieu de la gloire, à Napoléon !

Donc, je regardais Edison, l'esprit rêveur, rapprochant son image de celle du grand mort.

Le bruit étourdissant des machines, l'aveuglante rapidité des changements de lumière, tout cela me tournait la tête; et, oubliant où j'étais, je m'appuyais sur le léger rempart qui me séparait de l'abîme avec une telle inconscience du danger, qu'avant même que je fusse revenue de ma surprise, Edison m'avait entraînée dans la pièce voisine et installée dans un fauteuil, sans que j'en eusse le moindre souvenir. Il me raconta peu après que j'avais été prise de vertige.

Après nous avoir fait les honneurs de «es découvertes téléphoniques et de son étonnant phonographe, Edison m'offrit le bras pour me conduire dans la salle à manger, où je trouvai sa famille assemblée.

J'étais très fatiguée et je fis honneur au souper préparé avec tant de bonne grâce.

Je quittai Menlo Park à quatre heures du matin. Cette fois, la campagne, les routes et la station étaient éclairées à giorno par les mille feux de l'aimable savant. Bizarre suggestion de la nuit : j'avais cru faire un long chemin et il m'avait semblé voyager sur des routes impraticables ; le chemin était court et les routes charmantes, quoique envahies par la neige. L'imagination avait joué un grand rôle dans le trajet qui nous avait conduit à la maison d'Edison; mais la réalité en jouait un bien plus grand dans le même trajet qui nous ramenait à la station.

J'étais transportée d'admiration pour les inventions de cet homme. Je restai charmée par sa grâce timide, pleine de courtoisie, et par son profond amour pour Shakespeare.

Le lendemain, ou plutôt le jour même, car il était quatre heures du matin, je partais pour Boston. M. Abbey, mon imprésario, m'avait fait aménager un car délicieux, qui n'était pourtant pas encore le merveilleux Pulman, car je ne devais le prendre qu'après Philadelphie pour continuer ma tournée. Néanmoins, en entrant dans le compartiment qui m'était réservé, i 'éprouvai un grand plaisir : un véritable lit de cuivre, large et doux, tenait le milieu de la petite pièce, un fauteuil, une jolie toilette, une corbeille enrubannée pour mon chien, et des fleurs partout, mais des fleurs sans parfum cruel.

Tout près de Kioi, dans le compartiment touchant le mien, mon personnel particulier était fort bien installé.

Je me couchai contente, et m'éveillai à Boston. Une grande foule nous attendait à la gare : des reporters, beaucoup de curieux et de curieuses, public plus intéressé qu'amical, sans malveillance etsans enthousiasme.

J'avais tellement occupé ropinion à New- York

MEMOIRES DE SARAH lîERNHARDT 499

depuis un mois ; on m'avait tellement critiquée et glorifiée ; tant de calomnies stupides, sales, bêtes et odieuses avaient couru sur mon compte ! Les uns blâmaient, les autres admiraient le dédain avec lequel j'avais répondu à ces turpitudes. Puis, on n'ignorait pas que le succès final avait été pour moi et que j'avais triomphé do tout, envers et contre tous.

Boston n'ignorait pas non plus que des clergymen étaient montés en chaire pour déclarer que j'étais envoyée par le vieux monde pour corrompre le nouveau, que mon art m'était insufflé par l'enfer, etc., etc.

On savait tout cela, et le public voulait voir par luimême.

Boston appartient surtout aux femmes. La légende dit que c'est un pied de femme qui, le premier, a foulé le sol de Boston. Les femmes y sont en majorité : elles sont puritaines avec intelligence, et indépendantes avec grâce.

Je traversai la haie formée par cet étrange, courtois et froid public.

Au moment où j'allais monter on voiture, une dame s'approcha de moi : « Soyez la bienvenue à Boston, Madame! Soyez la bienvenue. Madame! » Et elle me tendit une petite main douce et menue — les Américaines ont des mains et des pieds charmants, en général. D'autres personnes s'approchèrent et me sourirent. Je dus distribuer des shake-hands nombreux.

Je pris de suite cette ville en tendresse. Cependant, j'eus un instant de véritable fureur en voyant sauter sur le marchepied de la voiture qui m'emportait, un reporter plus pressé, plus audacieux encore que les autres. Cela dépassait vraiment la permission. Je repoussai méchamment ce vilain homme, mais Jarrott, qui

avait prévu le coup, le retint par son collet, sans quoi il serait tombé rudement sur le pavé. Et c'était tout ce qu'il méritait.

Et voici ce que cet étrange personnage me débita : « A quelle heure allez-vous demain sur la baleine ? »

Je le regardai, ahurie. Il parlait parfaitement le français. « C'est un fou, dis-je tout bas à Jarrett. — Non, Madame, je ne suis pas fou, mais je voudrais savoir à quelle heure, demain matin, vous irez sur la baleine. Peut-être vaudrait-il mieux y aller ce soir même, car on craint qu'elle ne meure cette nuit, et ce serait vraiment dommage si vous ne pouviez lui rendre visite pondant qu'elle respire encore. »

Il parlait. Et, tout en parlant, il s'était à moitié assis près de Jarrett qui le tenait toujours par le collet, craignant qu'il ne tombât hors de la voiture.

« Mais, Monsieur, m'écriai-je. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de baleine? — Ah! Madame, c'est admirable ! Elle est énorme ! Elle est dans le bassin ! Des hommes sont employés jour et nuit à casser la glace autour d'elle ! »

Puis, tout à coup, dressé sur le marchepied de la voiture, il se cramponna au cocher : « Arrêtez! arrêtez donc! Hé! hé! Henri! venez ici! Tenez, Madame, le voilà ! »

La voiture s'était arrêtée. Et, sans plus de façons, il sauta à bas et poussa dans mon landau un petit homme, carré de partout, les yeux cachés sous un épais bonnet de fourrure, un énorme diamant à sa cravate, le plus étrange type d'ancien Yankee. Il ne disait pas un mot de français, mais il s'installa, très à son aise, près de Jarrett, tandis que le reporter restait toujours moitié assis, moitié suspendu,

Nous étions partis trois de la gare, nous arrivâmes cinq à l'hôtel Vendôme.

Il y avait beaucoup de monde qui attendait mon arrivée, et j'avais vraiment honte de mon nouveau compagnon. Il parlait fort, riait, toussait, crachait, s'adressait à tout le monde, faisait des invitations. Tout le monde paraissait ravi.

Une toute jeune fille sauta au cou de son père : « Oh ! oui, papa, je vous en prie, allons-y. — Mais, répondit-il, il faudrait demander à Madame. » Et il s'approcha de moi avec une courtoisie pleine d'élégance. « Vous plaît-il, Madame, que nous soyons des vôtres demain pour aller voir la baleine? — Mais, Monsieur, lui répondis-je, heureuse de parler enfin avec un homme bien élevé, je ne sais pas de quoi il s'agit. Voilà un quart d'heure que ce reporter et ce bizarre homme parlent de baleine et déclarent avec autorité que je dois lui rendre visite, et je ne sais rien. Ces deux messieurs ont pris ma voiture d'assaut, s'y sont installés sans ma permission, et, vous le voyez, font en mon nom des invitations à des personnes que je ne connais pas, pour aller avec moi, dans un endroit que j'ignore, rendre visite aune baleine qu'on doit me présenter et qui m'attend avec impatience pour mourir en paix. »

L'aimable gentleman fit signe à sa fille de nous suivre et je montai avec eux, Jarrett et Mme Guérard, dans le lift qui nous arrêta devant mon appartement.

11 était orné de tableaux précieux, de bibelots magnifiques et de délicieuses statues. J'étais môme assez inquiète, car il y avait dans les objets d'art deux ou trois bibelots très beaux, très rares, et d'un prix exorbitant. Je craignais que l'un d'eux ne fût volé et je fis part de ma crainte au propriétaire de l'hôtel, qui me répondit :

« Monsieur***, à qui appartiennent ces bibelots, veut que vous les ayez sous les yeux tout le temps de votre séjour ici, Mademoiselle, et quand je lui ai exprimé la crainte dont vous me faites part, vous aussi, il m'a répondu que ça lui était égal ! » Quant aux tableaux, ils appartenaient à deux riches propriétaires de Boston. Il y avait un Millet superbe, que j'eusse bien voulu posséder.

Après avoir remercié, admiré ces merveilles, je demandai l'explication de l'histoire de la baleine; et M. Max Gordon, le père de la fillette, me translata les paroles du petit homme au bonnet fourré. Il était possesseur de plusieurs bateaux péchant la morue à son profit. Un de ces bateaux avait capturé une énorme baleine portant deux harpons dans ses flancs. La malheureuse bête, épuisée, se débattait à plusieurs milles de la côte et fut facilement prise et amenée triomphalement au propriétaire des bateaux, Henri Smith.

Par quel tour d'esprit, par quel acheminement cérébral cet homme arriva-t-il à considérer sabaleine et mon nom comme une source de fortune? Je ne sais. Mais toujours est-il qu'il insista si drôlement, si autoritairement, si violemment, que nous fûmes cinquante personnes, le lendemain, à sept heures du matin, nous rendant sous une pluie glaciale au bassin du quai. M. Gordon avait fait atteler son mail-coach de quatre chevaux de toute beauté. Il conduisait lui-même.

Sa fillette, Jarrett, ma sœur, Mme Guérard, et une autre dame âgée dont je ne me rappelle pas le nom, prirent place avec nous. Sept autres voitures suivaient. C'était très, très amusant.

Nous fûmes reçus à notre arrivée au quai par le comique Henri, poilu cette fois de la tête aux pieds, les

mains prises dans de grandes moufles en laine. Seuls ses yeux et son gros diamant brillaient sous les fourrures.

Je descendis le quai, très intéressée. Il y avait quelques curieux et des reporters. Hélas! trois fois hélas !

Alors la patte velue d'Henri me prit la main et m'entraîna rapidement.

Je faillis quinze fois me casser le cou jusqu'à l'escalier; il me poussa, me fit dégringoler les dix marches du bassin, et je me trouvai sur le dos de la baleine qui, diton, respirait encore... — vraiment, je n'ose l'affirmer. Mais le clapotis de l'eau qui venait briser son remous contre la pauvre bête la faisait légèrement osciller. Puis, elle était recouverte de verglas. Deux fois je m'étalai sur son épine dorsale. J'en ris maintenant, mais j'étais furieuse.

Cependant, on insistait autour de moi pour que j'arrachasse une baleine du fanon de la pauvre capturée, une de ces petites baleines qui servent pour les corsets de femmes. Gela m'inquiétait. Je craignais de la faire souffrir. Et je la trouvai si malheureuse, cette pauvre grosse bête sur laquelle trois personnes : Henri, la petite Gordon et moi, patinions depuis dix minutes! Enfin je me décidai, j'arrachai une petite baleine et je remontai, mon triste trophée à la main, entourée, pressée, énervée.

J'étais fâchée contre cet HenriSmith. Je ne voulais pas remonter en mail. Je voulais cacher ma méchante humeur dans un des profonds et sombres landaus qui suivaient ; mais la ravissante miss Gordon me demanda si gentiment pourquoi... que je sentis ma colère fondre au sourire de cette enfant. « Voulez-vous conduire? me

dit son père. — Oh ! oui, avec plaisir ! » Mais Jarrett se mit à descendre aussi vite que le lui permettaient son âge et sa corpulence. « Si vous conduisez, je préfère descendre. » Et il monta dans une autre voiture.

Je me mis hardiment à la place de M. Gordon pour conduire; et nous n'avions pas fait cent mètres, que je fis entrer les chevaux chez un pharmacien du quai et monter la voiture sur le trottoir. Sans la rapide énergie de M. Gordon, nous étions tous tués.

Rentrée à l'hôtel, je me mis au lit jusqu'à l'heure de la représentation.

Et, le soir, nous jouions Hernani devant une salle comble. Les places avaient été mises aux enchères et avaient atteint des chiffres considérables.

Nous avons donné quinze représentations à Boston, avec une moyenne de dix-neuf mille francs par représentation.

C'est avec regret que je quittai cette ville. J'y avais passé deux semaines pleines de charme, l'esprit toujours en éveil avec les Bostoniennes. Elles sont puritaines de la pointe des cheveux à la pointe des pieds, mais elles le sont sans amertume et avec indulgence. Ce qui m'a le plus frappé chez elles, c'est l'harmonie du geste et la sourdine de leur voix.

Elevée dans les traditions les plus sévères, les plus âpres, la race bostonienne me semble la plus affinée et la plus mystérieuse de toutes les races américaines. Les femmes étant en majorité à Boston, il y en a beaucoup qui restent filles. Aussi toutes les forces vitales qu'elles ne peuvent dépenser dans l'amour ou la maternité, elles les emploient à assouplir et fortifier la beauté de leur corps par des exercices de sport où la grâce ne perd pas ses droits. Toutes les réserves de

l eur cœur se dépensent enintellectualité : elles adorent lamusique, elles adorent le théâtre, la littérature, la peinture, la poésie. Elles savent tout, comprennent tout, restent chastes et réservées, ne rient jamais très fort, ne parlent jamais très haut. Elles sont aussi éloignées de la race latine que le pôle nord l'est du pôle sud; mais elles sont intéressantes, délicieuses et captivantes.

C'est donc avec le cœur un peu gros que je quittai Boston pour me rendre à New-Haven.

Quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant à l'hôtel à New-Haven, d'y trouver Henri Smith, l'homme à la baleine. « Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je en me jetant dans un fauteuil. Que me veut-encore cet homme? » Je ne tardai pas à le savoir. Un tapage infernal de cuivres, tambours, trompettes (et casseroles, je crois), m'attira à la fenêtre ; et je vis une immense voiture entourée d'une escouade de nègres en minstrels et, sur cette voiture, une affiche abominable, coloriée, monstrueuse, me représentant debout sur la baleine qui se défendait, et lui déchirant le fanon. Des hommes suivaient, portant des sandwiches sur lesquelles était écrit :

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