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Un jour, on m'annonça Alexandre Dumas fils. Il venait me donner la bonne nouvelle qu'il avait terminé sa pièce pour la Comédie-Française, L'Étrangère, et que mon rôle, la duchesse de Septmonts, était très bien venu. « Vous pouvez, me dit-il, vous tailler là un beau succès ! » Je lui exprimai toute ma joie reconnaissante.
Un mois après cette visite, nous fûmes convoqués à la Comédie pour la lecture de L'Étrangère.
La pièce eut un grand succès de lecture, et moi j'étais ravie de mon rôl?, Catherine de Septmonts. Je trouvais, du reste, très bien aussi le rôle de Croizctte : Mistress Clarkson.
Got nous remit à tous nos rôles copiés, et, pensant qu'il faisait erreur, je passai à Croizettelerôledel'Étrangère qu'il venait de me remettre, lui disant : « Tiens, Got se trompe, voilà ton rôle. » Elle me répondit un peu sèchement : « Mais non, il ne se trompe pas, c'est moi qui joue la duchesse de Septmonts. » Je fus prise d'un fou rire inextinguible qui stupéfia tous les assistants.
Et quand Perrin agacé me demanda pourquoi je
riais oinsi, j'exclamai : « C'csb votre tête, celle de Dumas, de Got, de Croizettc et de vous tous qui étiez dans le sournois complot et n'étiez pas sans crainte de l'issue de votre petite lâcheté. Eh bien, remettez-vous : j'étais ravie do jouer la duchesse de Septmonts, mais cela m'amuse dix fois plus de jouer l'Étrangère! Et cette fois, ma petite Sophie, je te mettrai dans ma poche, et je n'y mettrai aucun ménagement, car tu viens de jouer une petite comédie indigne de notre amitié! »
Les répétitions furent nerveuses de part et d'autre. Perrin,qui était unCroizcttiste enragé, se lamentait sur le manque de souplesse du talent de Croizettc, si bien qu'un jour, celle-ci, hors d'elle, lui décocha : « Eh bien. Monsieur, il fallait hisser le rôle à Sarah, elle aurait eu la voix que vous désirez pour les scènes d'amour; moi, je ne peux pas faire mieux. On m'énerve trop, j'en ai assez! » Et elle s'enfuit en sanglotant dans le petit guignol, où elle eut une véritable crise de nerfs.
Je la suivis et la consolai de mon mieux. Et, au milieu de ses larmes nerveuses, elle murmurait en m'embrassant : « C'est vrai... c'est eux qui m'ont poussée à te faire cette cochonnerie, et maintenant, ils m'embêtent... «Croizettc parlait gras, très gras... et parfois elle avait la plaisanterie gauloise. Ce jour-là, nous nous réconciUâmes tout à fait.
Une semaine avant la première représentation, je Teçus une lettre anonyme, me prévenant que Pcrrin mettait toute sa diplomatie en jeu auprès de Dumas, pour faire changer le titre de la pièce. Il désirait, cela va de soi, que la pièce eût pour titre : La Duchesse de Septmonts.
Je bondis vers le théâtre pour trouver de suite Perrin. Je rencontrai à la porte Coquelin, qui jouait le duc
de Septmonts, dans lequel il fut merveilleux. Je lui montrai la lettre. Il haussa les épaules : « C'est une infamie ! Comment peux-tu croire une lettre anonyme ? C'est indigne de toi ! »
Nous causions en bas de l'escalier, quand l'administrateur arriva. « Tiens, montre-lui ta lettre, à Perrin. » Et il me la prit des mains pour la lui montrer. Ce dernier rougit légèrement : « Je connais cette écriture, dit-il, c'est quelqu'un de la Maison qui a écrit cette lettre... »Je la lui repris vivement, lui disant : « Alors, c'est quelqu'un de renseigné, et ce qu'il écrit est peutêtre vrai, dites-le moi? Je suis en droit de le savoir. — J'ai le mépris des lettres anonymes! » Et il monta sans plus répondre, après avoir légèrement salué.
« Ah! si c'est vrai... s'écria Coquelin, elle est raide! Veux-tu que j'aille chez Dumas, je le saurai tout de suite? — Non, merci! Mais tu me donnes une idée... J'y vais. » Et, après lui avoir serré la main, je me fis conduire chez Dumas fds.
Il allait sortir. « Eh bien?... Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? Vous avez des yeux de flammes ! » Je rentrai avec lui dans le salon et lui posai nettement ma question. Il avait gardé son chapeau; il le retira pour se donner une contenance, mais, avant qu'il ait pu dire un mot, j'entrai dans une colère folle. De ces colères qui ne me prenaieat plus que rarement, mais qui re^emblaient à des accès de folie.
Et, en effet, tout ce que j'avais de rancœur contre cet homme, contre Perrin, contre tout le monde du Théâtre qui aurait dû m'aimer, me soutenir, et qui me trahissait à tout propos; tout ce que j'avais amoncelé de colères sourdes pendant les répétitions, de cris de révolte contre l'injustice perpétuelle de ccs'''deux
hommes : Perrin et Dumas; je lâchai tout dans une avalanche de phrases cinglantes, furieuses et sincères. Je lui remémorai ses promesses des premiers jours, sa visite à mon hôtel de l'avenue de Villiers, la façon lâche et sournoise dont il m'avait sacrifiée sur la demande de Perrin et sur les instances des amis de Sophie... Je parlai... je parlai... sans lui permettre de placer un mot.
Quand, épuisée, je dus m'arrêter, je murmurai haletante de fatigue : « Quoi?... Quoi?... Qu'avez- vous à répondre?... — Ma chère enfant, fit-il d'une voix très émue, si j'avais fait mon examen de conscience, j'aurais dû me dire tout ce que vous venez de dire si éloquemment! Maintenant, je dois avouer pour me disculper un peu, que je croyais que votre Théâtre vous était absolument indifférent; que vous préfériez de beaucoup votre sculpture, votre peinture et votre cour. Nous avons rarement causé ensemble, et on m'a laissé croire tout ce que je croyais. Votre furieux chagrin m'intéresse beaucoup. La pièce gardera son titre primitif : L'Étrangère, je vous en donne ma parole! Et maintenant, embrassez-moi bien fort pour me prouver que vous ne m'en voulez pas. »
Je l'embrassai. Et à partir de ce jour nous fûmes bons amis.
Je racontai le soir toute cette histoire à Groizette, et je vis qu'elle ne savait rien de la vilaine machination. J'en fus bien contente.
La pièce eut un énorme succès. Goquelin, Febvre et moi remportâmes les gros succès de la soirée.
Je venais de commencer, dans mon atelier du boulevard de Glichy, un grand groupe qui m'avait été ins-
pire par l'histoire lamentable d'une pauvre vieille femme que je voyais souvent à la tombée de la nuit dans la baie des Trépassés.
Je m'étais approchée d'elle un jour, désirant lui parler, mais je fus si effrayée par son regard de folle que je m'éloignai aussitôt; et le gardien me conta ceci : Mère de cinq fils, tous marins, deux avaient été tués par les Allemands en 1870, et trois dormaient sous les flots. Elle avait élevé le petit garçon de son dernier fils, le tenant toujours loin de la mer, dans une petite vallée, et lui apprenant à haïr l'eau. Elle n'avait jamais quitté le petit, mais l'enfant devenait si triste, si triste, qu'il tomba malade et déclara qu'il allait mourir parce qu'il n'avait pas vu la mer. « Eh bien, guéris-toi, dit l'aïeule attendrie, et nous irons ensemble la voir. » Deux jours après, l'enfant était sur pied; et lagrand'mère quitta la vallée, accompagnée du petit garçon, pour aller voir la mer, tombeau de ses trois fils.
C'était un jour de novembre. Le ciel bas s'aplatissait sur l'Océan, bornant l'horizon. L'enfant bondit de joie. Il sauta, gambadant, riant, criant de joie en voyant toute cette eau mouvante.
La grand'mère, assise sur le sable, cachait ses yeux pleins de larmes sous ses deux mains tremblantes; puis, soudain frappée par le silence, elle se redressa éperdue : là, devant elle, une barque à la dérive, et, dans la barque, son gars, son petit gars de huit ans qui riait comme un fou, pagayant de son mieux avec l'unique rame qu'il pouvait à peine tenir; et il criait : « J'vas voir quoi qu'y a derrière le gris et je reviens! »
Il ne revint pas. Et, le lendemain, on trouva la pauvre causant tout bas aux vagues qui venaient baigner ses pieds. Depuis, elle allait chaque jour jeter
le pain qu'on lui donnait, disant aux flots : « Il faut porter ça au p'tit... »
Ce poignant récit m'était resté en mémoire. Je voyais encore la femme, grande, avec sa cape brune surmontée d'un lourd capuchon.
Je travaillai avec acharnement à ce groupe. Il me semblait maintenant que j'étais née pour être sculpteur, et je commençais à prendre mon théâtre en mauvaise part. Je n'y allais que par devoir, et je me sauvais le plus vite possible.
J'avais fait plusieurs esquisses. Aucune ne me satisfaisait.
Au moment où, découragée, j'allais jeter à terre ma dernière esquisse, le peintre Georges Clairin, qui venait d'entrer, s'y opposa de toutes ses forces. Et mon brave ami Mathieu-Meusnier, qui était plein de talent, s'opposa ainsi que lui à la destruction de ma maquette.
Excitée par leurs encouragements, je décidai de pousser mon œuvre et d'en faire un grand groupe. Je demandai à Meusnier s'il connaissait une vieille femme très grande, très osseuse ; il m'en envoya deux qui ne me convenaient pas. Alors je m'adressai à tous mes amis peintres et sculpteurs, et pendant huit jours la Cour des miracles défila devant moi.
J'arrêtai mon choix sur une femme de ménage qui devait avoir une soixantaine d'années. Elle était géante et taillée à coups de serpe. J'éprouvai, en la voyant entrer, un léger sentiment de crainte. L'idée de rester seule des heures entières avec ce gendarme féminin me laissait une inquiétude. Cependant, quand je l'entendis parler, je fus calmée : une petite voix timide et des gestes effarouchés de fillette sauvage contrastaient avec la structure de la pauvre femme.
MÉMOIRES DE SARAII CEnNllAUDT 3G3
Quand je lui montrai l'esquisse, elle resta hébétée : « Faudra que je montre mon cou et mon épaule? J'pourrai jamais... » Je lui affirmai qu'il n'y avait jamais personne quand je travaillais. Et je lui demandai à voir son cou tout de suite.
Oh! ce cou! Je frappai les mains de joie en le découvrant. Il était long, délabré, terrible. Le sterno-cléidomastoïdicn ressortait en bataille, la pomme d'Adam menaçant de percer la peau. C'était admirable. J'approchai d'elle et découvris doucement son épaule. Oh! quelle joie! quelle ivresse ! L'os de l'épaule était visible sous l'épiderme, et sa clavicule surplombait un creux large et profond. Cette femme était le rêve !
Émue, je m'écriai : « Que c'est beau! que c'est écrit! C'est admirable! » Et la géante rougissait. Je lui demandai à voir ses pieds, nus. Elle retira ses gros bas et laissa voir un pied malpropre, mais sans caractère, a Non, lui dis-je, merci. Madame, les pieds sont trop petits, je ne prendrai que la tête et l'épaule. »
Après avoir fait le prix avec elle, je la retins pour trois mois ! A l'idée qu'elle allait gagner tant d'argent pendant trois mois, la pauvre femme se prit à pleurer et me fit si grande pitié, que je lui assurai tout son hiver, afin qu'elle n'eût pas à se chercher de l'ouvrage cet hiver-là, puisqu'elle m'avait déjà raconté qu'elle passait six mois au pays, dans la Sologne, chez ses petitsenfants.
Ma « grand'mère » trouvée, il me fallait un enfant, Je vis alors défiler toute la bande de petits Italiens modèles de profession. Il y avait des enfants admirables, de véritables petits Jupins. En une seconde, la mère déshabillait le bambin, qui prenait toutes les poses favorables au développement de ses muscles et de son
torse. Je choisis un beau petit gars de sept ans qui me paraissait bien neuf.
J'avais fait venir les manœuvres, qui avaient, d'après mon esquisse, monté la carcasse nécessaire à soutenir le poids de mon groupe : d'énormes tiges de fer retenues par des crampons scellés dans le plâtre, puis, partout, d'autres de bois, de fer, auxquelles on suspend des papillons, c'est-à-dire deux petits bouts de bois de trois à quatre centimètres tenus en croix par un petit fil de fer qui s'accroche à toutes les tiges. La carcasse d'un grand groupe ressemble à un immense piège dressé pour attraper des milliers de rats et souris.
J'attaquai cet énorme travail avec le courage d'un ignorant. Rien ne me rebutait. Je travaillais souvent jusqu'à minuit, quelquefois jusqu'à quatre heures du matin. Et comme l'humble bec de gaz était insuffisant pour éclairer, je m'étais fait faire une couronne, ou plutôt un cercle d'argent dont chaque fleuron était un bougeoir dans lequel on mettait une bougie, ceux de derrière ayant quatre centimètres de plus haut que les autres, et, ainsi casquée, je travaillais sans désemparer.
Je n'avais pas une pendule, pas une montre avec moi, je voulais ignorer l'heure, sauf quand je jouais; alors, une femme de chambre venait me chercher. Que de fois je n'ai ni déjeuné, ni dîné, ayant oublié. J'étais alors prévenue par un évanouissement de faiblesse, et vite je me faisais chercher des gâteaux.
J'avais presque terminé mon groupe, mais je n'avais pas fait les pieds ni les mains de ma pauvre grand'mère. Elle tenait son petit gars mort sur ses genoux, mais
ses bras n'avaient pas de mains, et les jambes n'avaient pas de pieds. Je cherchais en vain les mains et les pieds rêvés : grands, osseux.
Un jour que mon camarade Martel vint me voir à l'atelier pour connaître ce groupe dont on parlait tant, j'eus un trait de génie. Martel était grand, grand et maigre à rendre la Mort jalouse. Je le regardais tourner autour de mon œuvre. Il regardait en connaisseur. Moi, je le regardais aussi. Et soudain, je lui dis : « Mon petit Martel, je vous en prie... je vous en supplie... posez-moi les mains et les pieds de ma « grand'mère? » Il se mit à rire, et avec une bonne grâce parfaite, il ôta ses souliers, ses chaussettes, et prit la place de ma géante un peu vexée. Il revint dix jours de suite, me donnant trois heures par jour.
Grâce à lui, je pus terminer mon groupe. Je le fis mouler et l'envoyai au Salon (1876), où il obtint un véritable succès.
Ai- je besoin de dire que je fus accusée d'avoir fait faire ce groupe par un autre. J'envoyai une assignation à un critique qui n'était autre que Jules Claretie, et qui avait déclaré que cette œuvre, très intéressante du reste, ne pouvait être de la signataire. Jules Claretie s'excusa très courtoisement et les choses en restèrent là.
Le jury, après s'être renseigné, me décerna une mention honorable, et je fus folle de joie.
Je fus très critiquée, mais très louée. Presque toutes les critiques portaient sur le cou de ma vieille Bretonne. Je l'avais travaillé avec tant d'amour, ce cou !
Voici un article de René Delorme :
L'œuvre de Mlle Sarah Bernhardt mérite d'être étudiée en détail. La tête de la grand'mère, très recherchée
dans les rides très accentuées, exprime bien la douleur, l'immense douleur, près de laquelle toutes les autres ne sont rien. Je reprocherai seulement à l'artiste d'avoir donné trop de relief au réseau de nerfs qui tranchent sur le cou décharné de l'aïeule. Il y a de l'inexpérience à procéder ainsi. Elle est contente d'avoir bien étudié l'anatomie, et elle n'est pas fâchée do le montrer. C'est, etc..
Certes, il avait raison, ce Monsieur. J 'avais étudié mon anatomie avec fureur et d'une bien amusante façon : j'avais pris des leçons avec lo docteur Parrot, si bon pour moi. Je me promenais sans cesse avec un mémento do planches anatomiques; puis, rentrée chez moi, je me mettais devant la glace, et je me disais subitement : « Qu'est-ce que c'est que ça? » en posant mon doigt sur l'endroit indiqué. Je devais me répondre tout de suite, sans hésiter... Et quand j'hésitais, je me condamnais à apprendre par cœur la musculature de la tête ou du bras, et je no m'endormais qu'après l'exécution do ce pensum volontaire.
Un mois après l'Exposition, il y avait lecture à la Comédie-Française pour la pièce de Parodi : Rome vaincue. Je refusai le rôle de la jeune vestale Opimia, qui m'était distribué, et réclamai énergiquement celui de la septuagénaire Posthumia, vieille Romaine aveugle, figure superbe et très noble.
Il y eut sans doute corrélation d'idées en mon esprit entre ma vieille Bretonne pleurant son fieu et l'auguste patricienne réclamant la grâce de sa petite-fdlo.
Perrin, d'abord interloqué, céda cependant à mon désir. Mais son goût pour l'ordre, son amour pour la symétrie, le rendirent anxieux ù propos dcMounet-Sully,
qui devait jouer aussi dans la pièce. Il avait l'habitude de voir Mounet-Sully et moi, dans les deux victimes, les deux héros, les deux amants ; comment faire pour que nous soyons cette fois encore les deux... quelque chose?... « Eurêka! » Il y avait dans la pièce un vieux fou nommé Vestaepor, lequel était inutile à l'action, mais avait été inspiré à Parodi pour la tranquillité de Perrin. « Eurêka! s'écria l'administrateur de la Comédie : Mounet-Sully jouera le vieux fou Vestaepor. » L'équilibre était rétabli. Le dieu des bourgeois était content.
La pièce, assez médiocre en réalité, obtint un très gros succès de première (27 septembre 1876). Et j'obtins, moi, un succès personnel immense, au quatrième acte. La foule décidément venait à moi, en dépit de tout et de tous.
La représentation d'IIernani acheva de me livrer le public.
J'avais déjà répété avec Victor Hugo, et ce fut une joie pour moi dé me retrouver presque chaque jour avec le grand poète. Je n'avais jamais cessé de le voir; mais je ne pouvais jamais causer avec lui, chez lui. Il y avait toujours des hommes à cravates rouges gesticulant, ou des femmes éplorées déclamant. Il était bon, il écoutait les yeux mi-clos; je crois qu'il dormait. Puis, éveillé par le silence, il disait une parole consolante, mais se récusait très habilement; car Victor Hugo n'aurait pas pu promettre, aimant à tenir ses promesses.
Ce n'est pas comme moi : je promets tout avec la ferme intention d'exécuter ma promesse et, deux heures après, j'ai tout oublié. Si une personne de mon entourage ravive mon souvenir, je m'arrache les cheveux et, pour rabibocher mon oubli, j'invente des histoires, j'achète des cadeaux; enfin, je complique ma vie d'inutiles soucis. Et c'est comme ça depuis... toujours. Et cela restera comme ça jusqu'à la fin.
SABAH BERNHAnDT EN 1870 (POItTIUIT DK LOlIISr. AHBKMa).
MÉMOIRES DE 8ARAH BERNIIARDT 369
Comme je me plaignais un jour à Victor Hugo de ne pouvoir jamais causer avec lui, il m'invita à déjeuner, me disant qu'après le déjeuner nous pourrions bavarder tous les deux, seuls. Je m'en fus ravie à ce déjeuner auquel assistaient : Paul Meurice, le poète Léon Gladel, le communard Dupuis, une dame russe dont je ne sais plus le nom, Gustave Doré, etc.. En face de lui était Mme Drouet, l'amie des mauvais jours.
Oh! l'horrible déjeuner! que c'était mauvais, mon Dieu! Et que c'était mal servi! Puis j'avais les pieds glacés par le vent-coulis des trois portes sans bourrelets qui sifflait sous la table une lamentable complainte.
Près de moi était M. X..., socialiste allemand, qui est aujourd'hui un homme très arrivé. Cet homme avait des mains si sales... il mangeait si malproprement, que le cœur me soulevait. Je l'ai retrouvé à Berlin; il est maintenant très propre, très correct et, je crois, très impérialiste.
Le malaise de ce voisinage, le froid aux pieds, l'ennui mortel firent de moi une loque incapable de lutter. Je perdis connaissance.
Quand je repris mes sens, je me trouvais étendue sur un canapé, une main dans celle de Mme Drouet, et en face de moi, prenant des croquis : Gustave Doré. » Oh! ne bougez pas, s'écria-t-il, vous étiez si jolie! « Cette phrase lancée si mal à propos me charma quand même, et je me prêtai au désir du grand dessinateur qui était de mes amis.
Je quittai la maison de Victor Hugo sans prendre congé de lui, un peu honteuse. Le lendemain, il vint chez moi. Je lui racontai je ne sais quelle histoire justifiant mon malaise, et je ne le revis plus qu'aux répétitions d'Hernani.
La première d'Hernani eut lieu le 21 novembre 1877. Ce fut un triomphe pour l'auteur et tous les interprètes.
Hernani avait déjà été joué dix ans auparavant, mais Delaunay jouant Hernani était tout le contraire du rôle. Il n'était pas épique, pas romantique, pas poétique. Il n'avait pas le style de ces grandes épopées. Il était charmant, gracieux, avec le sourire perpétuel, moyen de taille, aux gestes étriqués : idéal dans Musset, parfait dans Emile Augier, charmant dans Molière, exécrable pour Victor Hugo. Dressant, qui jouait Charles- Quint, était au-dessous de tout. Sa diction aimable et molle, son œil rieur et sa paupière frisée par la blague lui retiraient toute grandeur. Ses deux énormes pieds, généralement dissimulés à moitié par le pantalon, prenaient une importance folle. Moi, je ne voyais qu'eux. Ils étaient grands, grands, plats et légèrement en dedans, ils étaient affreux, cauchemardants. Ah! l'admirable couplet aux mânes de Charlemagne, quel galimatias! Le public toussait, se remuait; c'était bien pénible.
Dans notre représentation en 1877, c'était Mounct- SuUy, dans toute sa beauté, dans toute la splendeur de son talent, qui jouait Hernani. Et c'était Worms, l'admirable artiste, qui jouait Charles- Quint. Avec quelle ampleur ! quelle virtuosité du vers ! quelle diction impeccable!
Cette représentation du 21 novembre 1877 fut un triomphe. Le public me fit une jolie part dans le succès général. Je jouais doua Sol, et Victor Hugo m'envoya cette lettre :
Madame, Vous avez été grande et charmante; vous m'avez ému, moi le vieux combattant, et à un certain moment,
MÉMOIRES DK SAllAII BERNIIARDT 371
pendant que le public attendri et enchanté par vous applaudissait, j'ai pleuré. Cette larme que vous avez fait couler est à vous et je me mets à vos pieds.
Victor Hugo.
Il y était joint un petit carton contenant un bracelet-chaînon, auquel pendait une goutte en diamants. Ce bracelet, je l'ai perdu chez le plus riche des nababs : Alfred Sassoon. Il a voulu le remplacer, mais je l'ai refusé. Il ne pouvait me rendre la larme de Victor Hugo.
Mon succès à la Comédie était affirmé, et le public me traitait en enfant chéri. Mes camarades en conçurent quelque jalousie. Ferrin me chercha noise à tout propos. 11 avait de l'amitié pour moi, mais il ne pouvait admettre qu'on n'eût pas besoin do lui; et, comme il refusait régulièrement ce que je lui demandais, je n'avais plus recours à lui. J'envoyais un mot au Ministère et j'obtenais gain de cause.
Toujours assoiffée de nouveau, je voulus faire de la peinture. Je savais quelque peu dessiner et j'étais très coloriste. Je fis d'abord deux ou trois petits tableaux, puis j'entrepris le portrait de ma chère Guérard.
Alfred Stevcns le trouva vigoureusement peint, et Georges Clairin m'encouragea à continuer la peinture. C'est alors que je me lançai courageusement, ou follement; et j'entrepris un tableau de près de deux mètres : La Jeune fille et la Mort.
Alors, ce fut un toile contre moi. « Pourquoi faire autre chose que mon théâtre, puisque c'était ma carrière? Quel besoin avais- je de faire parler de moi quand même ? »
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Perrin vint me trouver, un jour que j'étais très malade. Il me fit de la morale : «Vous vous tuez, ma chère enfant, pourquoi faire de la sculpture ? de la peinture ?... Est-ce pour prouver que vous pouvez en faire?... — Mais non! mais non! m'écriai-je; mais c'est pour me créer la nécessité de rester ici. — Je ne comprends pas... » fit Perrin très attentionné.
« Voilà : j'ai une envie folle de voyager, de voir autre chose, de respirer un autre air, de voir des ciels moins bas que le nôtre, des arbres plus grands, autre chose enfin! Et je me crée des tâches pour me retenir à la chaîne; sans quoi, je sens que mon désir de savoir et de voir l'emportera, et je ferai des bêtises ! »
Cette conversation devait tourner contre moi quelques années après, dans le procès que me fit la Gomôdie.
L'Exposition do 1878 acheva d'exaspérer Perrin et quelques artistes du Théâtre-Français contre moi. On me reprochait tout : ma peinture, ma sculpture, ma santé. Et enfin j'eus avec Perrin une terrible scène, qui fut la dernière, car à partir de ce moment-là nous ne nous parlâmes plus. A peine un salut froid de part et d'autre.
Cette crise éclata à propos de ma promenade en ballon. J'adorais et j'adore encore les ballons. J'allais chaque jour dans le ballon captif de M. Gilîard. Cette assiduité avait frappé le savant et, un jour, il se fit présenter par un ami commun. « Ah ! Monsieur Giffard, que je voudrais monter en ballon libre! — Eh bien. Mademoiselle, vous y monterez, me dit l'aimable homme. — Quand? — Le jour qu'il vous plaira. »
J'aurais voulu tout de suite, mais il me fit remarquer qu'il lui fallait équiper un ballon, et .qu'il prenait là
une grosse responsabilité. Le rendez-vous fut pris pour le mardi prochain, juste huit jours après. Je le priai de n'en rien dire, car, si les journaux s'emparaient de cette nouvelle, ma famille terrifiée ne me laisserait pas monter.
M. Tissandier, qui devait quelque temps après, le pauvre, s'écraser dans une chute aérienne, me promit de m'accompagner, mais un empêchement me priva de son aimable présence. Et ce fut le jeune Godard qui, huit jours après, montait avec moi dans le Doua Sol, joli ballon orange préparé spécialement pour mon voyage.
Le prince Napoléon, qui était avec moi quand Giffard me fut présenté, avait insisté pour être du voyage ; mais il était lourd, un peu maladroit, et je ne prenais pas plaisir à sa conversation, malgré son merveilleux esprit, car il était méchant et tapait volontiers sur l'empereur Napoléon III que j'aimais beaucoup.
Nous partîmes seuls : Georges Clairin, Godard et moi. Le bruit s'en était quand même répandu, mais trop tard pour que la presse s'en emparât.
J'étais dans les airs depuis cinq minutes quand un de mes amis,le comte de Montesquieu, croisa Perrin sur le pont des Saints-Pères : « Tenez, dit-il, regardez dans le ciel... Voilà votre étoile qui file! » Perrin leva la tête, et montrant le ballon qui s'élevait : « Qui est là-dedans ? — Sarah Bernhardt! » Il paraît que Perrin devint pourpre et, serrant les dents, il murmura : « Encore un de ses tours ! Mais celui-là, elle le paiera ! » Et il s'éloigna vivement, sans môme saluer mon jeune ami, qui resta stupéfait de cette colère sans raison. Et s'il avait soupçonné ma joie infinie de voyager ainsi dansl'air, Perrin eût souffert davantage.
Ah ! notre départ ! Il était cinq heures trente minutes. Je serrai la main à quelques amis. Ma famille, tenue dans la plus complète ignorance, n'était pas là. Et j'eus un petit serrement de cœur quand, après le cri de : «Lâchez tout! » je me vis en une seconde à cinquante mètres de terre. J'entendais encore quelques cris : « Attention! Revenez! Ne nous la tuez pa^! » Et puis, rien... rien... La terre au-dessous, le ciel au-dessus... Puis, tout à coup, je suis dans les nuages. J'ai laissé Paris brumeux : je respire sous un ciel bleu, je vois un soleil radieux. Autour de nous des montagnes opaques de nuages aux crêtes irisées.
Notre nacelle plonge dans une vapeur laiteuse, toute tiède de soleil. G 'est admirable ! c'est stupéfiant ! Pas un bruit, pas un souffle. Mais le ballon ne faisait presque aucun mouvement. Ce n'est que vers six heu'cs que les courants arrière se firent sentir, et nous prenions notre vol vers l'est.
Nous étions à 1,600 mètres d'altitude. Le spectacle devenait féerique. De gros nuages moutonnés de blanc nous servaient do tapis. De grandes draperies orange frangées de violet descendaient du soleil pour s'aller perdre dans les nuages de notre tapis.
A six heures quarante minutes, nous étions à 2,300 mètres d'altitude, et le froid et la faim commençaient à se faire sentir.
Le dîner fut copieux, en foie gras, en pain frais, en oranges. Le bouchon de Champagne sautant dans le nuages eut un joli petit bruit estompé. Nous levâmes nos verres en l'honneur de M. Giffard.
Nous avions beaucoup bavardé ; la nuit avait recouvert ses épaules de son lourd manteau brun. Il faisait très froid. L'aérostat était alors à 2,600 mètres, et le
sang me bourdonnait follement aux oreilles. Le sang me coulait du nez. Je me sentais très mal à mon aise et somnolais sans pouvoir réagir.
Georges Clairin s'inquiéta, et lo jeune Godard s'écria très fort, pour me réveiller sans doute : « Allons, allons, il faut descendre ! Jetons le guide-rope ! »
Ce cri me réveilla, en effet. Je voulais savoir ce que c'était que le guide-rope. Je me levai un peu étourdie; et, pour secouer ma torpeur, Godard me mit lo guide-rope aux mains. C'était une forte corde déroulant 120 mètres, à laquelle étaient fixés, do distance en distance, des petits crampons de fer. Clairin et moi déroulâmes la corde en riant, pendant que Godard, penché sur la nacelle, regardait avec une longue-vue.
« Halte !cria-t-il tout à coup... Diable! Voilà bien des arbres! » En effet, nous étions au-dessus des bois de Ferrières.Mais, devant nous, une petite plaine sollicitait notre descente. « Il n'y a pas à hésiter! s'écria Godard. Si nous manquons la plaine, nous descendrons en pleine nuit dans les bois de Ferrières. Et dame! c'est dangereux. » Puis, se tournant vers moi : « Voulez-vous, me dit-il, ouvrir la soupape? » Ainsi fut fait. Et le gaz s'échappa de sa prison en sifflant d'un air moqueur. La soupape refermée sur l'ordre de l'aéronaute, nous descendîmes rapidement.
Tout à coup le silence de la nuit fut déchiré par un appel de trompe. Je tressaillis. C'était Louis Godard qui, de sa poche, véritable magasin, avait sorti une trompe dans laquelle il soufflait avec violence.
Un coup de sifflet strident répondit à notre appel et nous vîmes, à cinq cents mètres au-dessous do nous, un homme galonné qui s'époumonnait à nous appeler. Comme nous étions tout près d'une petite gare,
nous devinâmes aisément que cet homme en était le chef.
« Où sommes-nous? s'écria Louis Godard dans sa trompe. — A... en-en-en-ille! » répondit le chef. Impossible de comprendre. «Où sommes-nous? tonitrua Georges Clairin de sa voix la plus formidable. — A... en... en... en... ille! » hurla le chef dans sa main en cornet. « Où sommes-nous? m'ccriai-je de ma voix la plus cristalline. — A... en... en... en... ille! » répondit le chef... et son équipe. Impossible de rien savoir.
Il fallut lester le ballon. Nous descendîmes d'abord un peu trop vite et, le vent nous chassant vers le bois, nous dûmes remonter vers le ciel. Cependant, après dix minutes de route, la soupape de nouveau ouverte nous fit redescendre. L'aérostat se trouvait alors à droite de la gare et très éloigné de son aimable chef. « A l'ancre! » s'écria d'un ton de commandement le jeune Godard. Et, aidé par Georges Clairin, il lança dans l'espace une nouvelle corde au bout de laquelle se trouvait attachée une ancre formidable. La corde mesurait 80 mètres de long.
Au-dessous de nous, un troupeau d'enfants de tous âges courait après le ballon depuis notre halte à la gare. Quand nous fûmes à trois cents mètres de terre, Godard cria dans sa trompe : « Où sommes-nous? — A Verchère ! » Aucun de nous ne connaissait Verchère. « Bah ! nous verrons bien. Descendons toujours. Allons, vous autres, cria l'aéronaute, prenez la corde qui traîne! Et surtout ne tirez pas trop fort ! » Cinq hommes vigoureux empoignèrent la corde. Nous étions à 130 mètres de terre et le spectacle devenait curieux. La nu t commençait à estomper toutes choses. Je levai la tête pour voir le ciel, mais je restai bouche bée, notre bal-
Ion à moitié dégonflé laissait pendre en fripe toute, sa base. C'était fort laid.
Nous atterrissions doucement, sans le petit traînage que j'espérais, sans le petit drame que j'avais rêvé. Une pluie torrentielle accueillit notre descente.
Un jeune propriétaire d'un château voisin accourut comme les paysans, pour voir. Il m'ofl'rit son parapluie. « Oh! Monsieur, je suis si mince que je ne peux me mouiller, je passe entre les gouttes. » Le mot fut répété et fit fortune.
« A quelle heure le train? s'informa Glairin. — Oh! V0U3 avez le temps, répondit d'une voix gommée et lourde un nouveau venu : Vous ne pouvez prendre que le train de dix heures, la gare étant à une heure d'ici; et comme il n'y a pas de voiture, avec le temps, il faudra deux heures de marche à Madame. »
Je restai confondue et cherchai du regard le jeune propriétaire, et son parapluie pour me servir de canne, ni Glairin ni Godard n'en avaient emporté. Mais, comme je l'accusais dans mon for intérieur, il sauta lestement d'une voiture que je n'avais pas entendu venir. « Voilà, me dit-il, une voiture pour vous et ces messieurs, et une autre pour le cadavre de l'aérostat. — Ma foi, vous nous sauvez ! dit Glairin en lui serrant la main, car il paraît que les chemins sont défoncés. — Oh! s'écria le jeune homme, il eût été impossible à des pieds de Parisienne de faire seulement la moitié de la route. » Puis, il nous salua, nous souhaitant bon voyage.
Un peu plus d'une heure après, nous arrivions à la gare d'Émerainville. Le chef de gare, apprenant qui nous étions, nous reçut fort aimablement. Il s'excusa de n'avoir pas su se faire entendre quand nous l'avions
interpellé, une heure auparavant, du haut de notre véhicule flottant.
Il nous fit servir un petit repas frugal : un fromage, du pain et du cidre. Je détestais le fromage et n'avais jamais voulu en manger, ne trouvant pas cela poétique ; mais je mourais de faim. « Goûtez, goûtez», me disait Georges Clairin. Je goûtai du bout des dents, et je trouvai cela excellent.
Nous rentrâmes très tard, très tard dans la nuit ; et je trouvai tout mon monde dans un état extrême d'inquiétude. Mes amis, venus pour savoir des nouvelles, étaient restés. Il y avait foule chez moi. J'en fus un peu agacée, étant morte de fatigue. Je renvoyai tout ce monde un peu nerveusement et montai à ma chambre.
En me déshabillant, ma femme de chambre m'apprit que l'on était venu plusieurs fois de la Comédie-Française : «Oh! mon Dieu! m'écriai-je, inquiète. Le spectacle avait-il été changé? — Non, je no crois pas, répondit la jeune femme. Mais il paraît que M. Perrin est furieux, et qu'ils sont tous en rage contre vous. Du reste, voilà le mot qu'on a laissé. » J'ouvris la lettre. J'étais convoquée à me rendre à l'Administration le lendemain à deux heures.
Arrivée chez Perrin, à l'heure indiquée, je fus reçue avec une politesse exagérée, pleine de sévérité.
Puis commença la série des récriminations sur mes boutades, mes caprices, mes excentricités; et il termina son discours en me disant que j'avais mille francs d'amende pour avoir voyagé sans l'autorisation de l'Administration.
Je poufTaide rire : « Le cas " ballon ", lui dis-jo, n'est pas prévu; et je jure bien que je ne paierai pas mon
MÉMOIRES DE SARAIl BERNHARDT 379
amende. Je fais ce qu'il me plaît en dehors du Théâtre, et cela ne vous regarde pas, mon cher Monsieur Perrin, tant que je ne porte pas atteinte au service! Et puis... vous m'assommez!... Je vous donne ma démission. Soyez heureux ! »
Je le laissai penaud et inquiet.
Le lendemain, j'envoyai ma démission par écrit à M. Perrin; et, quelques heures après, je fus mandée par M. Turquet, ministre des Beaux-Arts. Je refusai de m'y rendre; on m'expédia un ami commun, qui me déclara que M. Perrin avait dépassé ses droits, que l'amende était levée, et que je devais reprendre ma démission. Ainsi fut fait.
Mais la situation était tendue. Ma célébrité était devenue énervante pour mes ennemis, un peu bruyante, je l'avoue, pour mes amis. Mais moi, à cette époque, tout ce tapage m'amusait follement. Je ne faisais rien pour attirer l'attention. Mes goûts un peu fantastiques, ma maigreur, ma pâleur, ma façon toute personnelle de m'habiller, mon mépris de la Mode, mon j'm'enfichisme de toutes choses, faisaient de moi un être à part.
Je ne m'en rendais pas compte. Je ne lisais et ne lis jamais les journaux. J'ignorais donc tout ce qui se disait de méchant et de bienveillant sur moi. Entourée d'une cour d'adorateurs et d'adoratrices, je vivais dans mon rêve ensoleillé.
Toutes les royautés, les célébrités qui furent les hôtes de la France en 1878 pendant l'Exposition, me rendirent visite. Ce défilé m'amusait beaucoup. La Comédie était la première étape théâtrale de tous ces illustres visiteurs. Et Crbizctte et moi jouions presque chaque soir.
Je tombai assez gravement malade en jouant Amphy-
trion, et je fus envoyée dans le Midi. J'y restai deux mois. J'habitais Menton, mais j'avais fait mon quartier général au Cap Martin. Je m'étais fait dresser une tente à l'endroit que l'impératrice Eugénie choisit plus tard pour se faire bâtir une magnifique villa.
Je ne voulais voir personne et pensais que, vivant tout le jour sous la tente, si loin de la ville, pas un visiteur ne se hasarderait. Erreur! Un jour, pendant que je déjeunais avec mon petit garçon, j'entendis s'arrêter subitement les grelots de deux chevaux conduisant une voiture.
La route surplombait notre tente, qui était à moitié cachée sous les arbustes. Tout à coup, une voix que je connaissais sans la reconnaître s'écria d'un ton emphatique de héraut d'armes : « Est-ce ici que loge Madame Sarah Bernhardt, sociétaire de la Comédie- Française ? » Nous ne bougeâmes pas. L'appel fut fait à nouveau. Même silence. Mais nous perçûmes le bruit de branches cassées, d'arbustes écartés; et à deux mètres de la tente, la voix, qui s'était faite narquoise, recommença...
Nous étions découverts. Je sortis alors, un peu énervée. En face de moi, un homme vêtu d'un grand manteau en tussor, une lorgaette en bandoulière, un chapeau melon gris, une figure rouge, joyeuse, avec un3 barbiche en fer à cheval. Je regardai d'un air fâché ce personnage ni distingué ni commun, l'air... parvenu.
Il souleva son melon : « Madame Sarah Bernhardt est ici?... — Qu'est-ce que vous me voulez. Monsieur? — Voici ma carte, Madame...» Et je lus : « Gambard, Nice, villa des Palmiers.» Je le regardai, étonnée. Lui le fut plus encore en voyant que son nom ne me disait rien.
MEMOIRES DE SAHAII BEllNHARDT 381
Il avait un accent étranger. « Eh bien, voilà, Madame, je viens vous demander de me vendre votre groupe Après la tempête. » Je me mis à rire. « Ma foi, Monsieur, je suis en pourparlers avec la maison Susse : on m'offre six mille francs; si vous m'en donnez dix, je vous le laisse. — Parfait ! dit-il. Voilà dix mille francs ! Avez- vous de quoi écrire? — Non, Monsieur. — Ah! reprit-il, pardon. » Et il sortit un petit étui dans lequel il avait plume et encre. Je lui fis le reçu, et lui donnai un papier qui lui permit d'aller chercher le groupe à Paris, dans mon atelier. Il prit congé; et j'entendis les grelots s'agiter et s'éloigner.
Depuis, je fus invitée souvent chez cet original qui était un des petits rois nègres de Nice.
Jo rentrai peu do temps après à Paris. On préparait le « bénéfice » do Bressant qui prenait sa retraite. Il fut convenu que Mounet-Sully et moi devions jouer un acte d'Othello, de Jean Aicard.
La salle était admirable, et le public bien disposé, comme il l'est toujours en ces occasions. Après la chanson du Saule, je m'étais étendue dans le lit de Dcsdémone, quand tout à coup j'entendis le public rire doucement d'abord, puis inextinguiblement : Othello venait d'entrer, dans la nuit, en chemise ou peu s'en faut, une lanterne à la main, et se dirigeait vers une porte perdue sous une draperie.
Le pubhc, masse impersonnelle, se livre sans réserve à ces manifestations un peu grossières, alors que chaque membre de cette masse, pris à part, aurait honte de sa pensée mise en lumière.
Le ridicule jeté sur cet acte par la pantomime exagérée de l'acteur empêcha la pièce d'entrer en répétitions, et ce ne fut que vingt longues années après que
MÉMOlilES DE SAUAIl BERNIIARDT 303
Othello fut joué dans son entier au Théâtre-Français. Moi, je n'y étais déjà plus.
Après avoir joué Bérénice dans Miiliridate avec succès, je repris mon rôle de la reine de Ruy Blas. La pièce obtint un succès aussi durable qu'à l'Odéon; et le public se montra peut-être encore plus favorable à mon égard. C'était Mounet-Sully qui jouait Ruy Blas. Il y fut admirable et cent fois supérieur à Lafontaine, qui le jount à l'Odéon. Frédéric Febvre, très bien costumé, avait composé son rôle d'une façon intéressante, mais il resta inférieur à Gelïroy, qui avait été le plus distingué et le plus effroyable Don Salluste que l'on pût rêver.
Mes rapports avec Porrin étaient de plus en plus froids. Il était heureux, pour la Maison, de mon grand succès; il était joyeux des magnifiques recettes de Ruy Blas; mais il aurait voulu que ce fût une autre que moi qui bénéficiât de tous les bravos. Mon indépendance, mon horreur de la soumission, même fictive, l'agaçaient prodigieusement.
Un jour, mon domestique vint me dire qu'un vieil Anglais demandait à me voir avec une telle insistance qu'il avait cru, malgré la consigne, devoir venir m'avertir.« Renvoyez cet homme et laissez-moi travailler. » Je venais de commencer un tableau qui me passionnait : Une fillette tenant, le jour des Rameaux, des palmes dans ses bras. Le petit modèle italien qui posait était une ravissante fillette de huit ans. Tout à coup, elle me dit : « Y s'dispute, l'Anglais... »
En effet, j'entendais dans l'antichambre un bruit de voix de plus en plus querellantes. Je sortis, ma palette à la main, résolue à chasser l'intrus; mais, au me-
"ment juste où j'ouvrais la porte de mon atelier, un homme de haute stature s'avança si près de moi que je dus reculer; et il pénétra ainsi dans mon hall. Il avait les yeux clairs et durs, des cheveux d'argent, une barbe soignée; il s'excusa très correctement, admira ma peinture, ma sculpture, mon hall, tant et si bien que je ne savais pas encore quel était son nom.
Quand, au bout de dix minutes, je le priai de s'asseoir pour me dire le but de sa visite, il commença d'une voix posée, avec un fort accent : « Je suis M. Jarrett, imprésario. Je puis vous faire faire une fortune. Voulez-vous venir en Amérique ? — Jamais de ma vie ! m'écriai-je vivement. Jamais! jamais! — Oh! bien. Ne vous fâchez pas. Voici mon adresse, ne la perdez pas. » Puis, au moment où il prenait congé : « Ah! dit-il, vous allez à Londres avec la Comédie-Française, voulez-vous gagner beaucoup " de l'argent " à Londres ? — Oui, comment? — En jouant dans les salons. Je vous ferai faire une toute petite forturtte. — Oh! ça, je veux bien, si toutefois je vais à Londres, car je ne suis pas décidée. — Alors, voulez-vous me signer un tout petit contrat, auquel nous allons ajouter une clause conventionnelle? » Et je signai un contrat avec cet homme qui m'inspira de suite une pleine confiance, laquelle ne fut jamais trompée.
Le comité et M. Perrin avaient fait un traité avec John Hollingshcad, directeur du Gaiety Théâtre à Londres. Personne n'avait été consulté et je trouvais cela un peu sans façon. Aussi, quand on nous fit part du contrat accepté par le comité et l'administrateur, je ne dis mot.
Perrin, un peu inquiet, me prit à part : « Qu'est-ce que vous ruminez? — Je runiine ceci : C'est que je
SAHAU UKHMIA15UT DAiNS Lti llOLli DE « DONA SOL ».
ne veux pas aller à Londres dans une situation inférieure à qui que ce soit. Je veux, pour tout le temps de notre contrat, être Sociétaire à part entière. » Cette prétention excita très fortement le comité. Et Perrin me dit, le lendemain, que ma proposition était rejetée. « Eh bien, je n'irai pas à Londres, voilà tout! Rien dans mon engagement ne me force à ce déplacement. »
Le comité s'assembla de nouveau, et Got s'écria : « Eh bien, qu'elle ne vienne pas ! Elle nous embête ! »
Il fut donc décidé que je n'irai pas à Londres. Mais HolUngshead et Mayer, son associé, ne le comprenaient pas ainsi; et ils déclarèrent que le contrat serait annulé si Groizette, Coquelin, Mounct-Sully ou moi ne venions pas.
Les éditeurs, qui avaient acheté pour deux cent mille francs de places à l'avance, se refusaient à regarder l'affaire bonne sans nos noms.
C'est Mayer qui vint me trouver dans un profond désespoir et qui me mit au courant. « Nous allons, dit-il, rompre notre contrat avec la Comédie si vous ne venez pas, car l'affaire ne semble plus possible. »
Effrayée des conséquences de ma méchante humeur, je courus chez Perrin, et je lui dis qu'après la consultation que je venais d'avoir avec Mayer, je comprenais le tort et l'injure mvolontaires que j'avais faits à la Comédie et à mes camarades, et je lui déclarai que j'étais prête à partir dans n'importe quelles conditions.
Le comité était en séance. Perrin me pria d'attendre et il revint peu de temps après. Croizette et moi étions nommées Sociétaires à part entière, non seulement pour Londres, mais pour toujours. Chacun avait fait son devoir.
Perrin, très ému, me tendit les deux mains, et m'attirant à lui : « Oh! la bonne et l'indomptable petite créature! » Nous nous embrassâmes, et la paix fut de nouveau conclue.
Mais elle ne pouvait durer longtemps, car, cinq jours après cette réconciliation, vers neuf heures du soir, on m'annonça M. Emile Perrin. J'avais du monde à dîner. J'allai néanmoins le recevoir dans le hall; me tendant un papier : « Lisez cela », me dit-il. Et je lus dans un journal anglais, The Times, ce paragraphe que je traduis :
Comédies de salon deMlle Sarah Bernhardt, sous la direction de Sir... Benedict.
Le répertoire de Mlle Sarah Bernhardt se compose de comédies, proverbes, saynettes et monologues écrits spécialement pour elle et un ou deux artistes également de la Comédie -Française. Ces comédies se jouent sans décors ou accessoires et s'adaptent, à Londres comme à Paris, aux matinées et soirées de la haute société. Pour tous les détails et conditions, prière de s'adresser à M. Jarrett (secrétaire de Mlle Sarah Bernhardt), au Théâtre de Sa Majesté
En lisant les dernières lignes, je compris que Jarrett, apprenant que décidément je venais à Londres, avait commencé son petit travail de réclame.
Je m'en expliquai avec Perrin en toute franchise. « Pourquoi voulez-vous, lui dis- je, que je n'utilise pas mes soirées à gagner de l'argent, puisque la chose m'est offerte? — Ce n'est pas moi, c'est le comité. — Ah ! elle est forte! » m'écriai-je. Et appelant mon secrétaire : « Donnez-moi la lettre de Delaunay que je vous ai donnée à garder hier. — La voici », fit-il en la sortant
MÉMOIRKS Di: SAPiAII BERNHARDT 387
d'une de ses innombrables poches. Et Perrin put lire :
Vous plaît-il de venir jouer La Nuit d'Octobre chez Lady Dudley le jeudi 5 juin? On nous donnera cinq mille francs pour nous deux. Arnitiés. — Delatînay,
« Laissez-moi pette lettre? me dit l'administrateur contrarié. — Non, je ne yeux pas. Mais vous pouvez dire à Delannay que je vous ai dit son oiïre. »
Pendant trois ou quatre jours, il ne fut question à. Paris, dans les journaux, dans les discussions, que de l'annonce scandaleuse du Times. Les Français, alors très peu anglicanisés, ignoraient les us et coutumes de l'Angleterre.
Enfin le tapage m'énervait à un point tel, que je priai Perrin de le faire cesser; et le lendemain, parut dans Le National du 29 mai :
Beaucoup de bruit pour rien. — Dansune conversation tout arnicale, il est demeuré convenu qu'en dehors des répétitions et des représentations de la Comédie -Française, chaque artiste était libre d'employer son temps à sa guise. Il n'y a donc absolument rien de vrai dans la prétendue querelle que la Comédie -Française ferait à Mlle Sarah Bernhardt. Cette artiste n'a fait qu'user d'un droit strict que personne ne songe à lui nier et dont tous ses camarades ont l'intention de profiter également. L'administrateur de la Comédie -Française a simplement demandé à MM. et Mmes les Sociétaires de ne pas donner de représentations en corps
Cet article, émanait de la Comédie, et les membres dm comitC' avaient profité de cela pour se faire une petite récl^n^e annonçant qu'eupc ausslétaient disposés à jouer
'm MA DOUBLE VIE
dans les salons ; car la note fut envoyée à Mayer avec prière de la faire paraître dans les journaux anglais, Je tiens ce détail de Mayer lui-même.
Toutes querelles terminées, nous commençâmes nos préparatifs pour le départ.
Je n'avais jamais fait la moindre traversée en mer quand fut décidé le voyage à Londres par les artistes de la Comédie-Française. L'ignorance voulue des Français pour tout ce qui est étranger était beaucoup plus sensible à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Donc, je me fis faire un manteau très chaud. On m'avait affirmé que la traversée était glaciale, même en plein été, et je l'avais cru.
On m'apportait de tous côtés des bonbons contre le mal de mer; des opiacés contre le mal de tête ; du papier de soie pour me mettre dans le dos; des petits cataplasmes compressifs pour me mettre sur le diaphragme ; et des semelles goudronnées pour mettre dans mes souliers, car il ne fallait pas, surtout, prendre froid aux pieds.
Oh! que cela était drôle et amusant! Et je prenais tout. J'écoutais toutes les recommandations. Je croyais à tout.
Mais ce qui fut le plus inénarrable, ce fut l'apport sur le bateau, cinq minutes avant le départ, d'une énorme caisse très légère. Elle était tenue à la main par un grand jeune homme, devenu aujourd'hui un homme remarquable, ayant toutes les croix, tous .'es honneurs, une fortune colossale et une outrecuidante vanité. Il était à ce moment-là un timide inventeur : jeune, triste et pauvre, le nez toujours dans des livres traitant de questions abstraites, il ignorait tout de la vie.
MEMOIllES DK SARAII BERNIIAUDT :{89
Il avait pour moi une grande admiration, mêlée d'un peu de crainte. Ma petite cour l'avait surnommé « la Quenelle ». Il était long, flottant, sans couleur, et ressemblait à une quenelle de vol-au-vent.
Il s'approcha de moi, le visage encore plus terne que de coutume, le bateau remuant un peu. Mon départ le terrifiait, et le vent le faisait osciller de droite et de gauche. Il me fit un signe mystérieux.
Je le suivis, accompagnée par « mon petit'damo » et laissant derrière moi mes amis en veine d'ironie. Il ouvrit la caisse, en sortit une énorme ceinture de sauvetage inventée par lui. Je restai ahurie; car, quoique je fusse novice pour les voyages, l'idée ne m'était pas venue du danger de faire naufrage en une heure de traversée.
Sans se déconcerter, « la Quenelle » déroula sa ceinture de sauvetage et la revêtit pour m'en apprendre le maniement. Rien de plus fou que cet homme en chapeau haut de forme, en jaquette, avec sa grave et triste figure, endossant cet appareil.
Il y avait tout autour une douzaine de vessies grosses comme des œufs. Dans onze de ces œufs gonflés par l'air, il y avait un morceau de sucre; dans le douzième, une toute petite vessie contenant dix gouttes d'eau-de-vie. Par le milieu de la ceinture, une petite pelote sur laquelle étaient piquées quelques épingles.
« Vous comprenez... me dit-il, vous tombez à l'eau, paff!... vous restez comme ça », et il s'asseyait dans le vide, se haussant, se baissant pour suivre le mouvement des vagues, ses deux mains en avant s'appuyant sur l'eau imaginaire; et il tirait son cou comme une tortue pour tenir la tête hors de l'eau.
39^0 MA DOUBLli VIE
« Vous voyeJ;, vous êtes dans l'eau depuis deux heUres, îi faut réparer vos forces. Alors, vous prenez une épingle et vous piquez un oéuf. Ainsi, fit-il, vous prenez votre morceau de sucre, %t)us le tnan^c2, cela vaut un quart de viande. » Et, jetant la petite vessie crevée par-dessus bord, il plongea dans la caisse, en sortit uii autre œuf et le rattacha à la ceinture. ïl avait tout prévu.
J'étais pétrifiée. Quelques âtïiis s'étaient rapprochés, espérant bien quelque folle équipée de « la Quenelle «; mais ils n'avaient pas prévu celle-là.
M. Mayér, l'un de nos imprésarios, craignant un scandale par trop comique, éloigna la foule. Je ne savais si je devais me fâcher ou rire ; mais la boutade railleuse et injuste d'un de mes amis éveilla ma pitié pour cette pauvre Quenelle. J'eus la vision des heures passées à chercher, à combiner, enfin à fabriquer cette ridicule machiiie. J'eus de l'âtteïidrissemeht 'pour l'amour iAquiet qui avait présidé à l'éclosion de cet ettgin de sauvetage ; et je tendis la main à ma pauvre Quenelle, en lui disant : « Filez Vîte^ l'e batfeaU va partir! » ïï baisà cette main amie et s'enfuit.
J'appelai mon intendant : « Je vous en prie, Claude, aussitôt que nous aurons pei^du la terre de vue, jetez la caisse et son contenu à la nier. »
Le départ du bateau fut accompagné par les hurt^ahî les Au revoir! Bon succès! Bonne chance! les bras levés, les mouchoirs flottants, les baisers envoyés au hasard, datts lé tâs.
Mais ce qui fut vraiment beau, et un spectacle inoubliable, ce fut notre débarquement à Folkestone. 11 y avait là des milliers de pérsonh^^ el <^ Ht là premi'ère
fois que j'entendis crier : Vwe Sarah Bernhardt! Je tournai la tête et me trouvai en face d'un jeune homme pâle — la tête rêvée d'Hamlet — qui me remit un gardénia. Je devais l'admirer plus tard sous le costume d'Hamlet joué par Forbes Robertson.
Nous passions au milieu d'une haie de fleurs tendues, de mains pressées ; et je vis tout de suite que j'étais plus favorisée que les autres.
Cela me gênait un peu et me charmait quand même. Une camarade qui se trouvait près de moi, et qui ne m'aimait pas, me dit méchamment : « Bientôt on te fera un tapis de fleurs... — Le voilà! » s'écria un jeune homme en jetant devant moi une brassée de lis. Je m'arrêtai confuse, n'osant marcher sur ces blanches fleurs, mais la foule, pressée derrière moi, me forçait d'avancer. Il fallut bien écraser les pauvres lis.
« Un Hip! Hip! Hurrah! pour Sarah Bernhardt! » s'écria le fougueux jeune homme. Sa tête dépassait toutes les autres têtes ; ses yeux étaient lumineux ; ses cheveux, longs; il avait l'air d'un étudiant allemand. C'était cependant un poète anglais, un des plus grands de ce siècle; poète plein de génie, mais hélas! tourm'cnté depuis et vaincu par la folie : c'était Oscar Wilde.
La foule répondit à son appel, et nous montâmes dans le train, poursuivis par les« Hip ! hip ! hip ! Hurrah ! pour Sarah Bernhardt ! Hip ! hip ! hip ! Hurrah ! pour les comédiens français ! »
Quand le train s'arrêta vers neuf heures à Gharing Cross, nous avions plus d'une heure de retard.
Une tristesse s'empara de moi. Le temps était couvert. Et puis, je croyais que nous allions encore être acclamés à notre arrivée à Londres. Je m'étais préparée à de nouveaux : « Hip ! hip !... » Il y avait là du monde,
beaucoup de monde, mais personne ne semblait nous connaître. J'avais vu un beau tapis en arrivant en gare. Je croyais que c'était pour nous. Oh ! je ne doutais plus de rien, notre accueil à Folkestone m'avait grisée.
Le tapis venait de servir à Leurs Altesses le prince et la princesse de Galles partis pour Paris !
Cette nouvelle me contraria, me vexa même personnellement. On m'avait raconté que tout Londres frémissait dans ses moelles à l'idée do recevoir la Comédie-Française : et je trouvai Londres très indifférent.
La foule était nombreuse, très compacte, mais froide. « Pourquoi, dis- je à Mayer, le prince et la princesse de Galles partent-ils aujourd'hui? — Mais, parce qu'ils avaient décidé leur départ pour Paris. — Oh ! alors, ils ne seront pas là pour la première? — Non. Le prince a pris une loge pour la saison et l'a payée dix mille francs, mais elle sera occupée par le duc de Connaught. »
J'étais désespérée. Je ne sais pas pourquoi; mais j'étais désespérée. Je trouvais que tout cela allait mal.
Un valet de pied me conduisit à ma voiture.
Je traversai Londres le cœur serré. Je trouvais que tout était noir. Et quand j'arrivai devant la maison, 77, Chester Square, je ne voulus pas descendre. Mais la porte grande ouverte me montra le vestibule lumineux, dans lequel se dressaient toutes les fleurs de la terre, en corbeilles, en bouquets, en gerbes. Je descendis et pénétrai dans la maison que j'allais habiter pendant six semaines.
Toutes ces branches me tendaient leurs fleurs.
« Vous avez les cartes de tous ces bouquets? demandai-je à mon domestique. — Oui, me répondit-il, je les ai mises sur un plateau, car toutes ces fleurs sont arri-
MÉMOIRES DR SARAII RERNIIARDT 393
\ées hier de Paris, envoyées par les amis de Madame. Il n'y a que ce bouquet qui est d'ici. » Et il me remit un bouquet énorme. Je pris la carte. Il y avait écrit : « Welcome ! — Henri Irving. »
Je fis le tour de la maison. Je la trouvai triste. Je voulus aller au jardin, l'humidité me pénétra. Je rentrai claquant des dents et m'endormis le cœur angoissé comme à la veille d'un malheur.
Le lendemain fut consacré à recevoir les journalistes. Je voulais les recevoir tous ensemble, mais M. Jarrett s'y opposa.
Cet homme était un véritable génie de la réclame. Je ne m'en doutais pas alors. Il m'avait fait de très belles propositions pour l'Amérique ; et malgré mes refus, il s'était imposé à moi par son intelligence, son esprit comique, et mon besoin d'être pilotée dans ce pays nouveau. « Non, me dit-il, si vous les recevez tous ensemble, ils seront tous furieux, et vous aurez de mauvais articles. Il faut les recevoir chacun l'un après l'autre. «Il en vint trente-sept ce jour-là; et Jarrett ne me fit grâce d'aucun.
Il restait avec moi et sauvait la situation chaque fois que je disais une bêtise. Je parlais très mal l'anglais, quelques-uns très mal le français, et Jarrett translatait mes réponses. Je me souviens parfaitement que tous me dirent d'abord : « Eh bien, Mademoiselle, que pensezvous de Londres? »
J'étais arrivée le soir à neuf heures, et le premier auquel je parlai me fit cette question à dix heures du matin. J'avais entr'ouvert mon rideau en me levant, et je ne connaissais de Londres que Ghester Square, c'està-dire un petit carré de verdure sombre au miHeu duquel se dressait une statue noire et dont l'horizon était borné
par une église laide. Je ne pouvais répondre à cette question.
Maïs Jarrett avait prévu le coup; et j'appris le lendemain que j'étais enthousiaste de la beauté de Londres, que je connaissais déjà un tas de monuments, etc., etc..
Vers cinq heures, la charmante Hortense Dâmain qui était très aimée de la société anglaise, vint me prévenir que la duchesse de*** et lady de R*** viendraient me rendre visite à cinq heures et demie. « Oh! reste avec moi, lui dis-je, tu sais comme je suis sauvage. Je sens que je serai stupid'e. »
A l'heure dite, on m'annonça les visiteuses. Ce fut mon premier contact avec l'aristocratie anglaise; et j'en ai conservé un souvenir plein de charme. Lady de R*** était une beauté parfaite, et la duchesse, d'une grâce, d'une distinction et d'une bienveillance qui me laissèrent très émue de sa visite.
Lord Dudley vint quelques instants après. Je le connaissais beaucoup! Il m'avait été présenté par le maréchal Ganrobert, un de mes plus chers amis. 11 me demanda si je voulais monter à cheval le lendemain matin. Il avait un très joli ch-eval de dame à ma disposition. Je le remerciai; mais je voulus d'abord me rendre au Rott?en row on voiture.
A sept heures, Hortense Damain vint me chercher pour aller dîner chez la baronne M. de***. Elle habitait une jolie maison à Princess Gâte.
Il y avait une vingtaino de personnes,, entre autres le peintre Millet. On m'avait dit qu'on mangeait très mal -en Angleterre : je trouvai le diner parfait. On m'avait dit que les Anglais 'étaient froids et gourmés : je trouvai
iMÉMOIlîKS DE SARÀH BIRNHAKDT 395
des êtres charmants, pleins d'humour. Tout le monde parlait très bien le français. J'étais honteuse de mon ignorance de la langue anglaise.
Après le dîner, il y avait musique et récitation. Je fus très touchée de la bonne grâce et du tact de mes hôtes, qui ne me demandaient pas de dire des vers.
Je pris grand intérêt à examiner la société que j'avais sous les yeux. Elle ne ressemblait en rien à une réunion française. Les jeunes fdles s'amusent pour leur propre compte et s'amusent très sincèrement. Elles ne sont pas là pour trouver un mari.
Ce qui me surprit un peu, c'est le décolleté de dames très ravagées par le temps. Je m'en expliquai avec Hortense Damain : « C'est affreux! lui dis-je. — Oui, mais c'est chic! » Elle était charmante, mon amie Dâmain, mais elle ne connaissait que le « Chic ». Elle m'avait envoyé les Commandements du « Chic », quelques jours avant mon départ de Paris :
Chester square, habiteras.
A Rotten row, lu monteras.
Le ^Parlement, visiteras.
Garden -parties, fréquenteras.
Chaque visite, tu rendras.
A chaque lettre, répondras.
Photographies, tu signeras.
Damain Hortense, écouteras.
Et tous ses conseils, tu suivras.
J'avais ri de ces commandements; mais je me rendis vite compte que, sous leur forme badine, elle les tenait pour sérieux. Hélas! la pauvre amie tombait mal : je détestais rendre des visites, écrire, signer des photographies et suivre les conseils qu'on me donne.
J'adore qu'on vienne chez moi, je déteste aller chez
396 MA DOIIHLE VIE
les autres. J'adore recevoir des lettres, les lire, les commenter, je déteste en écrire. Je déteste les promenades fréquentées, j'adore les routes désertes, les endroits solitaires. J'adore donner des conseils, je déteste en recevoir; et je ne me rends jamais du premier coup à un conseil sage qu'on me donne. Il me faut un effort de volonté pour reconnaître la justesse d'un conseil, et un effort intellectuel pour en être reconnaissante; je suis d'abord vexée.
Aussi, je ne tins aucun compte des conseils d'Hortense Damain ni de ceux de Jarrett; et j'eus très grand tort, car je fis beaucoup de mécontents. Dans un autre pays, je me serais fait des ennemis.
A cette première visite à Londres, que de lettres d'invitation auxquelles je n'ai pas répondu! Que de femmes charmantes auxquelles je n'ai pas rendu leur visite ! Que de fois, après avoir accepté un dîner, je n'y suis pas allée sans avertir. C'est odieux.
Et cependant, j'accepte toujours avec plaisir, me promettant d'être exacte; mais, l'heure venue, une fatigue me prend, un besoin de rêver, de me soustraire à une obligation; puis, quand je veux me décider — quand même, — l'heure est passée, c'est trop tard pour prévenir, trop tard pour y aller, et je reste mécontente de moi, des autres, de tout.
XXVfl
L'hospitalité est une qualité faite de saveur primitive et de grandeur antique.
Le peuple anglais est', à mon avis, le peuple le plus hospitalier du globe. Et il l'est simplement, largement. Quand il a ouvert sa porte, l'Anglais ne la referme jamais. Il excuse vos défauts et accepte vos travers. Et c'est grâce à cette largeur d'idées que je suis restée depuis vingt-cinq ans l'artiste aimée et choyée.
Je fus ravie de ma première soirée à Londres.
Je rentrai à la maison très gaie et très anglomanisée. Je trouvai des amis, des Parisiens qui venaient de débarquer et qui étaient furieux. Mon enthousiasme les exaspéra, et nous restâmes à discuter jusqu'à deux heures du matin.
Le lendemain, je me rendis au Rotten row. Il faisait un temps radieux.
Tout Hyde Park semblait semé d'énormes bouquets, tant par ses massifs merveilleusement composés par ses jardiniers, que par les touffes d'ombrelles bleues, roses,
rouges, blanches, jaunes, qui abritaient des chapeaux clairs couverts de fleurs, sous lesquels brillaient les jolies figures des babies et des femmes.
Sur la route des cavaliers, c'était le vertigineux galop des élégants pur-sang emportant des centaines d'amazones fines, souples et hardies. Puis des cavaliers et des enfants montant sur les larges poneys irlandais. D'autres enfants galopant sur des poneys écossais aux crinières longues et touffues. Et cheveux d'enfants, crinières de chevaux, se soulevaient sous le vent de la course.
La route des voitures, tenant le milieu entre les cavaliers et les piétons, était sillonnée de dog-carts, de calèches, de mail-coachs, de huit-ressorts, et de très élégants cabs; valets poudrés, chevaux fleuris, sportmen conducteurs, ladies conduisant crânenaent d'admirables trotteurs.
Toute cette élégance, tout ce parfum de luxe, toute cette joie de vivre dressèrent devant mes yeux le souvenir évocatcur de notre Bois de Boulogne, si élégant, si vivant quelques années auparavant, quand Napoléon III le traversait en daumont, nonchalant et souriant. Ah! qu'il était joli, notre Bois de Boulogne! Les officiers paracolaicnt dans l'avenue des Acacias, sous les regards des belles mondaines! La joie de vivre éclatait partout alors : l'amour de l'amour enveloppait la vie d'un charme infini!
Je fermai les yeux et mon cœur s'angoissa sous l'étreinte do l'affreux souvenir de 1870. Il était mort, le doux empereur au sourire si fin : vaincu p^r. les armes, trahi par la fortune, terrassé par la douleur.
La vie intense avait repris son cours en France. Mais la via d'élégance, de charme, d^ luxe, était epqqfp e^-
veloppée de crêpe. Il y avait à peine huit ans que la guerre avait fauché nos soldats, ruiné nos espérances et humilié notre gloire.
Trois présidents s'étaient déjà succédé. Le vilain petit Thiers, à Tâme bourgeoise et perverse, qui avait usé ses dents à grignoter tous les régimes : la royauté de Louis-Philippe, l'empire de Napoléon III et le pouvoir exécutif de la RépubHque Française, n'avait guère pensé à redresser notre cher Paris courbé sous tant de ruines. Il avait été remplacé par Mac-Mahon, bon, brave et nul. Et Grévy avait succédé au maréchal. Mais Grévy était avare et trouvait toute dépense inutile pour lui, pour les autres et pour le pays.
Et Paris restait triste, gardant vivaces les lèpres que la Commune lui avait communiquées par le baiser de ses brasiers.
Et notre charmant Bois de Boulogne portait encore les traces des blessures que la Défense Nationale lui avait infligées. Et l'avenue dos Acacias restait solitaire.
Je rouvris mes yeux pleins de larmes et, au travers de leur brouillard, j'entrevis à nouveau la triomphante vitalité qui m'entourait.
Je voulus rentrer de suite, car je jouais le soir pour la première fois et je me sentais en malaise et en désespérance.
Quelques personnes m'attendaient à Ghester Square. Je ne voulus voir personne. Je pris une tasse de thé et me rendis au Gaiety Théâtre où nous allions pour la première fois affronter le public anglais.
Je savais déjà que j'étais élue favorite, et cela me glaçait de terreur, car je suis ce qu'on appelle une « traqueuse », j'ai le trac, le trac fou...
Quand je débutai, j'avais de la timidité, mais pas de trac; je devenais parfois rouge comme un coquelicot quand mon regard croisait celui d'un spectateur; j'étais honteuse de parler si haut devant tant de gens silencieux. Cela venait de mon éducation monacale; mais je n'avais aucun sentiment de peur.
La première fois que j'eus la sensation réelle du trac, ce fut au mois de janvier 1869, à la septième, peut-être la huitième représentation du Passant. Le succès de ce petit chef-d'œuvre avait été colossal; et mon interprétation de Zanetto avait charmé le public, et surtout les étudiants.
Quand je fis mon entrée ce jour-là, je fus soudainement acclamée. Je me tournai vers la loge impériale, croyant que l'empereur venait d'entrer dans la sal'c. Mais non, la loge était vide; et je dus me convaincrj que tous les bravos étaient pour moi. Je fus prise d'un tremblement nerveux, et une folle envie de pleurer me picotait les yeux.
J'eus un succès fou ce soir-là. Agar et moi fûmes rappelées cinq fois. Et à la sortie, les étudiants, rangés de chaque côté, me décernèrent trois bans.
Rentrée à la maison, je me jetai dans les bras de ma grand'mère aveugle, qui vivait chez moi : « Qu'est-ce que vous avez, ma petite? — Grand'mère, je suis perdue, ils veulent faire de moi une " Étoile " et je n'ai pas encore assez de talent pour cela. Et vous verrez, on va me jeter à bas et m'assommer sous les biavos. »
Ma grand'mère me prit la tête et elle fixa le néant de ses grands yeux clairs sur mon visage. « Vous m'avez dit, ma petite, que vous seriez la Première dans votre carrière et, quand la chance se présente, vous avez peur? Vous me semblez un bien mauvais soldat! »
MÉMOIRES Dhi SAUAII BKHNIIARDT 401
Je refoulai mes larmes et me promis de soutenir courageusement le succès qui venait chercher noise à ma tranquillité, à mon insouciance, à mon « j'm'onfichisme ». Mais, à partir de cette époque, la peur s'empara do moi, le trac me martyrisa.
Ce fut dans ces dispositions que je me préparai pour le second acte de Phèdre^ dans lequel je devais paraître pour la première fois devant le public anglais. Trois fois je me mis du rouge sur les joues, du noir aux yeux; trois fois je m'enlevai tout, d'un coup d'épongé. Je me trouvais laide. Je me trouvais plus maigre. Je me trouvais moins grande.
Je fermai les yeux pour écouter ma voix. Mon diapason à moi, c'est « le bal », que je prononce en bas en ouvrant l'a ; « le bâûaâl », ou que je fi'e en haut en fermant Va et en suivant Yl : « le balU ». — Ah! bien oui! je ne trouvai « le bal » ni en haut, ni en bas. J'avais la voix enrouée dans les notes graves, voilée dans les notes de soprano; je pleurai de rage.
On vint me prévenir que le second acte de Plildre allait commencer. Je devins folle. Je n'avais pas mon voile. Je n'avais pas mes bagues. Ma ceinture de camées n'était pas attachée. Je mu murai :
Le voici. Vers mon cœup tout mon sang se retire. J'oublie, en le voyant
Mais le mot « J'oublie » me frappa au cerveau : Si j 'allais oublier ce que j 'ai à dire !
C'est vrai... Qu'est-ce que je dis?... Je ne sais plus... je no sais plus... Qu'est-ce que je dis après « en le voyant » ? Personne ne me répondit. Je les terrifiais
tous par mon état nerveux. J'entendis Got marmonner: « Elle devient folle! » Mlle Thénard, qui jouait Œnone, ma vieille nourrice, me dit : « Calme-toi, tous les Anglais sont partis pour Paris, il n'y a que des Belges dans la salle! »
Cette réplique follement comique fit virer mon esprit inquiet : « Tu es stupide ! lui dis- je. Tu sais bien comme j'ai eu peur à Bruxelles. — Oh ! bien inutilement, répondit-elle froidement : il n'y avait que des Anglais ce jour-là.»
Il fallait entrer en scène. Je n'eus pas le temps de lui répondre; mais elle avait changé le cours de mes idées.
J'avais le trac, mais pas celui qui paralyse : celui qui affole. C'est déjà pas mal, mais c'est préférable. On fait trop, mais on fait quelque chose.
La salle entière avait applaudi mon entrée en scène pendant quelques instants ; et, courbée sous mon salut, je me disais intérieurement : « Oui, oui... vous allez voir... je vais vous donner mon sang... ma vie... mon âme. » Et quand j'entamai ma scène, comme je ne me possédais pas, je la pris un peu trop haut. Impossible de redescendre, une fois lancée. J'étais partie. Rien ne pouvait plus m'arrêter.
Je souffrais, je pleurais, j'implorais, je criais; et tout cela était vrai; ma souffrance était horrible, mes larmes coulaient brûlantes et acres. J'implorais Hippolyte pour l'amour qui me tuait, et mes bras tendus vers Mounet-Sully étaient les bras de Phèdre tordus par le cruel désir de l'étreinte. Le dieu était venu.
Et, quand le rideau tomba, Mounet-Sully me releva inanimée et me transporta dans ma loge.
La public, ignorant ce qui se passait, voulut que
MEMOIRES DE SARAII BëRNHARDT 403
je revienne saluer. Moi aussi, je voulais revenir remercier le public de son attention, de sa bienveillance, de son émotion. Je revins.
Voici ce que dit John Murray dans Le Gaulois du 5 juin 1879:
Aussi, lorsque rappelée à grands cris, Mlle Bernhardt a reparu, épuisée par ses efYorts et se soutenant sur Mounet-SuUy, lui a-t-on fait une ovation que je crois unique dans les annales du Théâtre en Angleterre.
Le lendemain, le Daily Telegraph terminait sa merveilleuse critique par ces lignes :
Clearly Mlle Sarah Bernhardt exerted every nerve and fibre and lier passion grew with the excitement of the spectators, for when, after a recall that could not be resisted the curtain drew up, M. Mounet-Sully was seen supportingthe exhausted figure ot the actress, \\\\o had won her triumph only after tremendous,physical exertion and triumph it was however short and sudden.
Le Standard fmissait son article par ces mots :
The sybdued passion, repressed for a time until at length it burst its bonds, and the despairing, heart broken woman is revealed to Hippolyte, was schown with so vivid reality that a scène of enthousiasm such as is rarely witnessed in a théâtre folio wed the fall of the curtain. Mlle Sarah Bernhardt in the few minutes the was upon the stage (and coming on it must be remembered to plunge into the middle ot a stirring tragedy) yet contrived to make an impression which will not soon be effaced trom those who were présent.
404 MA DOUlîLK VIE
Le Morning Post disait : , i ~
Very brief are the words spoken before Phèdre rushes into the room to commence trembhngly and nervously, with struggles which rend and tear and convulsé the system, the secret of her shameful love. As her passion mastered what remainded of modesty or reserve in her nature, the womansprangforwardand recoiled again with the movements of a panther, striving, as it seemed to tear trom her bosom the heart which stifled her with its unholy longings, until in the end, when terrified at the horror her breathings hâve provoked in Hippolyte, she strove to pull his sword from its sheath and plunge it in her own breast she fell back in complète and absolute colapse. This exhibition marvellous in beauty of pose, in fébrile force, in intensity, and in purity of delivery, is the more remarkable as the passion had to be reached, so to speak, at a bound, no performance ot the flrst act having roused the actress to the requisite beat. It proves Mlle Sarah Bernhardt worthy of her réputation, and shows what may be expected from her by the public which has eagerly expected her coming.
Cette première soirée à Londres fut définitive pour mon avenir.
Mon violent désir de conquérir le public anglais avait surmené mes forces. J'avais tout donné la première soirée. Je ne m'étais pas assez ménagée et, la nuit, je fus prise de tels vomissements de sang qu'on courut à l'ambassade chercher un médecin.
Le docteur Vintras, médecin en chef de l'hôpital français à Londres, me trouva étendue dans mon lit, exsangue et semblant morte. Il fut effrayé et demanda qu'on fît venir ma famille. Je fis signe de la main que c'était inutile. On m'apporta un crayon et j'écrivis, ne pouvant parler : « Télégraphiez docteur Parrot »... Vintras resta près de moi une partie de la nuit, glissant toutes les cinq minutes de la glace pilée entre mes lèvres. Enfin, vers cinq heures du matin, les vomissements de sang s'arrêtèrent et je m'endormis, grâce à la potion du docteur Vintras.
On devait jouer le soir L'Étrangère au Gaiety Théâtre. Le rôle n'étant pas très fatigant, je voulus jouer quand même, mais le docteur Parrot s'y opposa
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formellement. Il était arrivé par le bateau de quatre heures. Il me soignait depuis longtemps. Cependant, je me sentais bien mieux. La fièvre avait disparu. Je voulus me lever, Parrot s'y opposa.
On annonça le docteur Vintras et M. Mayer, l'imprésario de la Comédie-Française. M. Hollingshead, le directeur du Gaiety Théâtre, était en voiture, attendant pour savoir si je jouais, oui ou non, L'Étrangère, ainsi que l'affiche l'annonçait.
Je priai le docteur Parrot d'aller rejoindre le docteur Vintras dans le salon, et donnai l'ordre d'introduire M. Mayer dans ma chambre. Je lui dis très vite : « Je me sens mieux. Je suis très faible, mais je jouerai. Chut ! pas un mot ici, prévenez Hollingshead et attendez-moi dans le fumoir; mais ne dites rien à personne. » Je me jetai à bas du lit. Je m'habillai en un clin d'œil, aidée de ma femme de chambre, qui avait deviné mon projet et qui s'en amusait follement.
Enveloppée dans mon manteau, une dentelle sur la tête, je m'en fus rejoindre Mayer dans le fumoir et montai avec lui dans son hansom-cab. « Viens me rejoindre dans une heure », chuchotai-je à ma camériste. Mayer, stupéfait, me dit : « Où allons-nous? — Au théâtre ! vite, vite ! »
La voiture se mit en marche, et j'expliquai que si j'étais restée à la maison, jamais Parrot ni Vintras ne m'auraient laissée jouer. « Maintenant, ajoutai-je, le sort en est jeté, nous verrons bien ce qui arrivera. »
Au théâtre, je me cachai dans le cabinet directorial pour évitcrla fureurdu docteurParrot. que j'adorais. Je sentais bien à quel po'nt j'avais tort vis-à-vis de lu' qui s'était si généreusement dérangé à mon premier appel; mais^ je n'aurais jamai^^ pu lui faire comprendre que je
me sentais réellement mieux, et qu'en risquant ma vie, je ne risquais que mon bien à moi.
Une demi-heure après, ma femme de chambre vint me rejoindre avec une lettre de Parrot, pleine de reproches tendres, de conseils furibonds, et finissant par une ordonnance en cas de récidive. Il s'embarquait une heura après, ne voulant pas venir me serrer la main. Mais j'étais bien sûre qu'on se raccommoderait au retour.
Je me préparai pour jouer L' Étrangère. Trois fois je perdis connaissance en m'habillant; mais je voulais jouer quand même.
L'opium qu'on m'avait fait prendre dans la potion me laissait la tête un peu lourde. J'entrai en scène, inconsciente et charmée par l'accueil qui me fut fait. Je marchais dans un rêve. Je distinguais mal tout ce qui m'entourait. Je ne voyais la salle qu'au travers un brouillard lumineux. Mes pieds glissaient sans effort sur le tapis, et le son de ma voix me semblait lointain, très lointain. J'étais dans le vague délicieux que vous donne le chloroforme, la morphine, l'opium ou le hachisch.
Le premier acte se passa très bien. Mais au troisième, au moment où je racontais à la duchesse de Septmonts (Croizette) tous les malheurs que moi, Mistress Clarkson, j'avais eus dans ma vie, au moment où je commençai mon interminable récit, je ne me souvins plus de rien. Croizette me soufflait la phrase, mais je voyais remuer ses lèvres et je n'entendais rien. Alors, je lui dis tranquillement : « Si je vous ai fait venir ici, Madame, c'est que je voulais vous instruire des raisons qui m'ont fait agir... j'ai réfléchi, je ne vous les dirai pas aujourd'hui. »
Sophie Croizettc me regarda, terrifiée, se leva, et quitta la scène, les lèvres tremblantes, ne me quittant pas des yeux. « Qu'est-ce que vous avez, lui dit-on en la voyant tomber presque sans souffle dans un fauteuil ? — - Sarah est devenue folle! Je vous dis qu'elle est devenue folle ! Elle a coupé toute sa scène avec moi. — Comment? — Elle a coupé deux cents lignes! — Mais pourquoi? — Je ne sais pas. Elle a l'air très calme. »
Toute cette conversation, qui me fut racontée après, prit moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Coquelin, averti, fit son entrée en scène pour terminer l'acte.
Le rideau tombé, je restai confondue et désespérée de ce qui me fut conté.
Je ne m'étais aperçue de rien et il me semblait avoir joué tout mon rôle comme d'habitude. J'étais réellement sous l'empire de l'opium. Il me restait très peu de choses à dire au cinquième acte, et je m'en tirai parfaitement.
Le lendemain, les comptes rendus et les critiques furent trèi élogieux pour notre compagnie, mais la pièce fut discutée. Je craignis un instant que ma suppression involontaire de la grande scène du « trois » fût pour quelque chose dans cette sévérité de la presse; mais non, tous les critiques avaient lu et relu la pièce, ils en discutaient le fond et ne faisaient pas mention de mon oubli. Seul, Le Figaro, qui était alors en très méchante humeur contre moi, s'exprima en ces termes :
Figaro du 3 juin. — L'Étrangère n'est pas du goût anglais, mais Mlle Croizette est vivement applaudie, ainsi que Coquelin et Febvre; mais Mlle Sarah Bernhardt, toujours nerveuse, a perdu la mémoire,..
SAHAH BERNHAnDT DANS SON ATELIER DE PEINTRE (1878-79).
Il savait très bien, le brave Johnson, que j'étais très malade ; il était venu chez moi, il avait vu le docteur Parrot, il savait que j'avais joué malgré la Faculté, et pour sauver la recette de la Comédie. Mais le public anglais m'avait témoigné une telle sympathie, que la Comédie s'en était un peu émue, et Le Figaro^ étant l'organe du Théâtre-Français, avait prié Johnson de modérer ses éloges à mon égard ; ainsi fit-il tout le temps de notre séjour à Londres.
Si j'ai tenu à raconter ce menu fait de mon oubli qui n'a en lui-même aucune importance, c'est pour prouver à quel point les auteurs ont tort de se préoccuper d'expliquer les personnages. Il est certain qu'Alexandre Dumas a tenu à démontrer le pourquoi des agissements bizarres de Mistress Clarkson. Il a créé un personnage intéressant, vibrant, dans l'action, et tout de suite révélé au public au premier acte, dans les quelques lignes que Mistress Clarkson dit à Mme de Septmonts : « Je serais très heureuse. Madame, si vous vouliez bien me rendre visite. Nous parlerions d'un de no3 amis, M. Gérard, que j'aime peut-être autant que vous l'aimez, bien qu'il ne m'aime peut-être pas autant qu'il vous aime. »
Cela suffisait pour intéresser le public à ces deux femmes. C'était l'éternelle lutte du bien et du mal. Le combat entre le Vice et la Vertu. Mais cela semblait un peu bourgeois à Dumas, un peu vieux jeu, et il a voulu rajeunir le vieux thème, en essayant d'orchestrer l'orgue rt h banjo, et il a obtenu une cacophonie épouvantable. Il a fai': une pièce folle qui eût pu être belle, car l'originaUté de son style, la loyau'é de ses idées et la brutalité de sont humeur suffisaient à rajeunir de vieilles idées, lesquelles sont du reste la base
éternelle de toutes les tragédies, comédies, romans, tableaux, poèmes et pamphlets : L'amour, entre le Vice et la Vertu.
Personne, des spectateurs qui ont assisté à la représentation do L'Étrangère, et il y avait autant de Français que d'Anglais, personne ne s'est dit : « Tiens, il manque quelque chose... Je n'ai pas bien compris ce personnage... »
J'ai interrogé un Français très érudit : « Vous n'avez pa^) vu qu'il y avait un trou au troisième acte? — Non. — Dans ma grande scène avec Croizette? — Non. — Eh bien, lisez ce que j'ai passé. »Et, après avoir lu : « Tant mieux ! s'est écrié mon ami, c'est assommant, cette histoire, et bien inutile. J'ai très bisn compris le caractère sans cette amphigourique et romanesque his'oire. »
Et quand je me suis excusée plus tard près de Dumas fils de cette coupure de son texte : « Ah! ma, chère enfant, m'a-t-il répondu : quand j'écris une pièce, je la trouve bien; quand je la vois jouer, je la trouve stupide; et quand on me la raconte, je la trouve parfaite, parce qu'on en oublie la moitié. »
Les représentations de la Comédie-Française attiraient toujours la foule au Gaiety Théâtre, et je restais la favorite. Je le dis ici avec orgueil, mais sans vanité.
J'étais très heureuse et très reconnaissante de mon succès, mais mes camarades m'en gardaient rancune. Et la guerre commença, sourde et traîtresse.
M. Jarrett, mon conseiller et mon agent, m'avait assuré que je vendrais quelques-unes de mes œuvres, soit en sculpture, soit en peinture. J'apportai donc
avec moi six sculptures et dix tableaux et j'en fis une exposition dans Piccadilly.
J'envoyai des invitations, une centaine à peu près. Son Altesse Royale le prince de Galles me fit prévenir qu'il viendrait avec la princesse. Toute la haute aristocratie anglaise, toutes les célébrités de Londres vinrent à cette ouverture. J'avais lancé cent invitations, il vint douze cents personnes. J'étais ravie, je m'amusais follement.
M. Gladstone me fit le grand honneur de causer avec moi plus de dix minutes. Cet homme au cerveau génial parlait de tout avec une grâce particulière. Il me demanda mon impression sur les attaques que quelques pasteurs lançaient contre la Comédie-Française et contre la profession damnable d'artiste dramatique.
Je répondis que je regardais notre art aussi profitable à la morale que le sermon d'un prédicateur catholiqu ^ ou protestant.
« Mais, expliquez-moi, Mademoiselle, quelle est la leçon morale qu'on peut tirer de PJiMre? — Oh! Monsieur Glad tone, vous me surprenez un peu. Phèdre étan une t agôdie antique, les mœurs et la moralité sont d'une optique différente de la nôtre et de la moralité de notre société actuelle. Cependant j'y trouve le châtiment de la vieille nourrice Œnone, qui commet le crime atroce d'accuser un innocent. L'amour de Phèdre e-t excusé par la fatalité qui pèse sur sa famille et s'aba'. impitoyable sur elle. Aujourd'hui, cette fatalité s'appellerait atavisme, car Phèdre est fille de Minos et de Pasiphaé. Quant à Thésée, son verdict sans appel, acte arbitraire et monstrueux, est puni par la mort de ce fi's tant chéri, le seul et dernier espoir de sa vie. On ne doit jamais créer de l'irréparable! — Ah! me dit
gravement le grand homme, vous êtes contre la peine de mort? — Oui, Monsieur Gladstone. — Vous avez raison. Mademoiselle. »
Frédéric Leigton vint nous rejoindre, et il me fit, avec une grande bienveillance, des compliments pour mon tableau représentant une jeune fille portant des palmes. Ce tableau fut acheté par le prince Léopold.
Ma petite exposition eut un grand succès, et je ne me doutais guère alors qu'elle serait la cause de tant de potins, de tant de lâches attaques, et qu'elle causerait définitivement ma rupture avec la Comédie-Française. Je n'avais aucune prétention comme peintre et comme sculpteur. J'exposais mes œuvres pour les vendre, car j'avais envie de deux petits lions. Je n'avais pas assez d'argent pour les acheter. Je vendais mes tableaux ce qu'ils valaient, c'est-à-dire à des prix très modestes.
Une dame anglaise, Lady H..., m'acheta mon groupe Après la tempête. Ce groupe est la réduction du grand groupe que j'avais exposé deux ans avant, au Salon de Paris, et pour lequel j'avais eu une récompense. Je voulais le vendre quatre mille francs, mais Lady H... m'en envoya dix mille, avec un mot si délicieux que je me permets de le reproduire.
... Faites-moi la grâce, Madame, d'accepter ces quatre cents livres pour votre admirable groupe Après la tempête, et faites-moi l'honneur de venir déjeuner avec moi. Après le déjeuner, vous choisirez vous-même la place où il se trouvera être le mieux éclairé...
Ethel h... ■
C'était un mardi. Je jouais Zaïre le soir; mais le mer-
crcdi, le jeudi et le vendredi, je ne jouais pas. J'avais de quoi acheter mes lions. Sans rien dire au Théâtre, je filai pour Liverpool. Je savais qu'il y avait là une grande ménagerie : Cross' Zoo, et que j'y trouverais des lions.
Le voyage fut très amusant. Quoique voyageant incognito, je fus reconnue surtout le parcours de la route et je fus gâtée, choyée. Trois de mes amis m'accompagnaient. C'était une escapade pleine de fantaisie; je savais que je ne pouvais manquer mon service à la Comédie, puisque je ne jouais que le samedi et que nous étions le mercredi.
Partis le matin à dix heures et demie, nous arrivâmes à Liverpool à doux heures et demie et nous allâmes de suite chez Cross.
' Impossible de trouver l'entrée de la maison. Nous demandâmes au boutiquier qui fait le coin; il nous indiqua une petite porle que nous avions déjà ouverte et refermée deux fois, ne pouvant admettre que ce fût là. Moi, j'entrevoyais une grande porte grillée et laissant voir une large cour, et nous étions devant une toute petite porte s'ouvrant sur une toute petite pièce nue, où se tenait un petit homme.
« MonsieurCross? — C'est moi. — Je voudrais acheter des lions. » Il se mit à rire. « Alors, c'est vrai. Mademoiselle, vous aimez tant que cela les bêtes? Je suis allé la semaine dernière à Londres voir jouer la Comédie- Française, et je vous ai vue dans Hernani. — Ce n'est pas cela qui vous a appris que j'aimais les bêtes? lui répondis-je. — Non. C'est un marchand de chiens de Saint-Andrews street qui m'a dit que vous lui aviez acheté deux chiens et que, sans un gentleman qui était avec vous, vous en auriez acheté cinq. >
II racontait tout cela en très mauvais français, mais avec beaucoup d'humour.
« Eh bien, Monsieur Cross, aujourd'hui, je veux deux lions. — Je vais vous montrer ce que j'ai. » Et nous allâmes dans la cour où se trouvaient les fauves.
Oh! les magnifiques bêtes! Deux lions d'Afrique £uperbes, au poil brillant, la queue puissante et fouettant l'air. Ils venaient d'arriver. Ils étaient encore en pleine santé, en plein courage de révolte. Ils ignoraient la résignation, qui est le stigmate dominant des êtres civilisés.
« Oh! Monsieur Cross, ceux-là sont trop grands. Je veux des lionceaux. — Je n'en ai pas, Mademoiselle. — Alors, monlrez-moi toutes vos bêtes ! » Je vis les tigres, les léopards, les chacals, les guépards, les pumas, et m'arrêtai devant les éléphants. J'adore les éléphants! Mais j'aurais voulu un éléphant nain. C'est un rêve que je caresse toujours. Peut-être se réalisera-t-il un jour.
Cross n'en avait pas. Alors, j'achetai un guépard. Il était tout jeune, tout drôle, il ressemblait à une gargouille d'un château moyen âge. Je fis l'acquisition d'un chien-loup tout blanc, le poil dru, les yeux en feu, les dents en fer de lance. Il était effrayant à voir.
M. Cross me fit cadeau de six caméléons de petite race, ressemblant à des lézard=, et d'un admirable caméléon, animal préhistorique, fabuleux, un véritable bibelot chinois passant du vert tendre au bronze noir, svelte et allongé comme une feuille de lis et soudainement gonflé et trapu comme un crapaud. Ses yeux, en lorgnettes comme ceux des homards, ne dépendaient pas lun de l'autre. Il jetait l'œil droit en avant et l'œil gauche en arrière.
Je 'us vite ravie, enthousiasmée, de ce cadeau. J'ap-
pelai mon caméléon « Gross-ci, Cross-ça », pour honorer et remercier Cross.
Nous revînmes à Londres avec lo guépard en cage, le chien-loup en chaîne, mes six petits caméléons en boîte, et « Cross-ci, Cross-ça » sur mon épaule, retenu par une chaîne d'or que nous venions d'acheter chez un bijoutier. ; -.^
Je n'avais pas trouvé de lions, mais j'éta's tout de même contente.
Mon personnel lo fut moins. Il y avait déjà trois chiens dans la maison : Minuccio, venu avec moi de Paris, et Bull et Fly, achetés à Londres; plus Bizibouzou, mon perroquet, et mon singe Darwin.
L'intrus!on de ces nouveaux hôtes fit pousser des cris à Mme Guérard. Mon maître d'hôtel hésita à s'approcher du chien-loup. Mais j'avais beau dire que le guépard n'était pas dangereux, personne ne voulut ouvrir sa cage transportée dans lo jardin. Je demandai un marteau et des pinces pour faire sauter la porte clouée qui retenait ce pauvre guépard prisonnier. Ce que voyant, me? domestiques se décidèrent à ouvrir. Mme Guérard et les femmes de service regardaient, des fenêtres. La porte sauta et le guépard, fou de joie, bondit comme un tigre hors de sa cage, ivre de liberté, boxant les arbres, et allant droit sur les chiens, qui se mirent à hurler de terreur; pourtant,ils étaient quatre. Le perroquet, excité, poussa des cris stridents, et le singe, secouant sa cage, crissa à fendre l'âme.
Ce concert dans le silenc'eux square fit un effet prodigieux : toutes les fenêtres s'ouvrirent et, au-dessus du mur de mon jardin, plus de vingt têtes apparurent curieuses, tremblantes, furieuses.
416 MA DOUBLK VIE
Le fou rire s'était emparé de moi, de mon amie Louise Abbema, du peintre Nittis venu pour me rendre visite, de Gustave Doré qui m'attendait depuis deux heures. Georges Deschamps, un musicien amateur de beaucoup de talent, essaya de noter cette harmonie holTmannesque, pendant que mon ami Georges Clairin, le dos secoué par le rire, croquait cette inoubliable scène. Le lendemain, dans Londres, il ne fut bruit que du sabbat qui avait eu lieu au 77 de Chester Square, et cela prit une telle proportion que notre doyen, M. Got, vint me prier de ne point faire un tel scandale qui rejaillissait sur la Comédie-Française.
Je l'écoutai sans rien dire et, lui prenant la main : «Viens, je vais te montrer le scandale. » Je l'entraînai dans le jardin, suivi de mes visiteurs et amis. «Lâchez le guépard! » m'écriai-jc debout sur les marches, semblable à un capitaine de vaisseau criant : « Prenez des ris! » Et le guépard lâché, la scène folle de la veille se renouvela.
« Tu vois. Monsieur le doyen ! Voilà mon sabbat. — Tu es folle! me dit-il en m'embrassant. Mais c'est crânement drôle. » Et il riait aux larmes en voyant les têtes apparaître au-dessus du mur.
Cependant, les hostilités continuèrent par les petits potins transportés de bouche en bouche, de milieu en milieu, tant dans la presse française que dans la presse anglaise.
Malgré ma belle humeur et mon mépris des racontars, je devenais agacée. L'injustice m'a toujours profondément révoltée. Et l'injustice s'en donnait à cœur joie. Je ne pouvais rien faire qui ne fût contrôlé de suite, blâmé.
Un jour que je me plaignais à Madeleine Brohan, que j'aimais infiniment, l'adorable artiste me prit la tête et, me regardant dans les yeux : « Ma pauvre chérie, tu ne peux rien y faire ; tu es originale sans le vouloir, tu as une effroyable crinière rebelle et frisée par la nature, ta sveltesse est exagérée, tu possèdes dans ton gosier une harpe naturelle : tout cela fait de toi un être à part, ce qui est un crime de lèse-banalité. Voilà pour ton physique. Tu ne peux cacher ta pensée, tu ne peux courber l'échiné, tu n'acceptes aucune compromission, tu ne te soumets à aucune hypocrisie : ce qui est un crime de lèse-société. Voilà pour ton moral. Gomment veux-tu, dans ces conditions, ne pas éveiller la jalousie, froisser les susceptibilités, exciter les rancunes? Si tu te désespères de ces attaques, tu es perdue, car tu seras sans forces pour lutter. En ce cas, je te conseille de brosser tes cheveux, de les enduire d'huile, enfin de les rendre aussi plats que ceux du Corse, et encore, non : car lui. Napoléon, les avait si plats que c'en était original! Tiens, plats comme ceux de Prudhon, tu ne risqueras rien (Prudhon est un artiste du Théâtre- Français). Je te conseille, continua-t-elle, d'engraisser un peu et de te faire quelques trous dans la voix. Alors, tu ne gêneras personne. Mais si tu veux rester toi, ma chérie, prépare-toi à monter sur un petit piédestal construit de calomnies, de potins, d'injustices, d'adulations, de flatteries, de mensonges et de vérités. Seulement, quand tu seras dessus, tiens-toi bien, et cimentele par ton talent, ton travail et ta bonté. Alors tous les méchants qui, sans le vouloir, ont apporté les premiers matériaux de l'édifice, enverront des coups de pied dedans, pour le démolir. Mais, si tu le veux, ils seront impuissants, et c'est ce que je te souhaite, ma
446 MA DOUhLK VLK
chère Sarâh^ cw tli as la soif ambitieuse de la Gloire. Moi, je hc cOnlprënds rien à cela, je n'airne qiie l'ombre et le repos. >)
Je la regardai aVec envie. Elle était si belle avec ses yeux mouillés, sa figure aux lignes |)ures et reposées, son sourire las. Je me demandai, anxieuse, si le bonheur n'était pas dans ce calme, dans ce dédain de toutes choses.
Je l'interrogeai doucement pour savoir : elle me dit qiie le Théâtre l'ennuyait, qu'elle y avait eu tant de déboires. Son mariage? Elle en frissonnait encore de déplaisir. Sa maternité ne lui donnait que des chagrins. L'amoUr l'avait laissée le cœur broyé, le corps désemparé. Ses beaux yeux menaçaient d'éteindre leur lumière. Ses jambes étaient enflées et ne la portaient qii'à regret. Elle me dit tout cela^ de ce même ton calme, un peu lassé.
Ce qui m'çivâit chai^mé tout à l'heure me glaçait maintenant, car sa haine du mouvement venait de l'impuissance de ses yeux, de ses jambes; et son amour de l'ombre n'était que l'apaisement nécessaire aux blessures de sa vie déjà vêcUc.
L'dttiOUr de vivre me reprit plus violent que jamais. Je remerciai ma belle amie et profitai de ses conseils; car, à partir de ce jour, je m'armai pour la lutte, aimant mieux mOurir en pleiri coihbat que m'éteindre dans les regrets d'une vie mànquée. Je ne voulus plus pleUrer des turpitudes débitées contre. moi. Je ne voulus plus souffrir des injustices. Je pris le parti de me défendre.
L'occasion ne se fit pas attendre.
Où \onaiit L'Étrangère pour la seconde fois (lé 21 juin 1879) en matinée. !
La veille, j'avais fait prévenir Ma^er qiie j'étais très souffrante et que, jouant Hernani le soir, je le priai de changer le spectacle du matin si c'était possible. Mais la recette était de plus de quatre cents livres, et la Comédie ne voulut rien entendre. « Eh bien, répondit Got à Mayer, on remplacera Sarah Bernhardt si elle ne peut pas jouer; il y a dans la pièce : Groizette, Madeleine Brohan, Coquelin, Febvre et moi, et, que diable ! nous valons bien à nous tous Mlle Bernhardt ! »
On chargea Coquelin de demander à Lloyd de me remplacer, car elle avait déjà joué le rôle à la Comédie quand j'étais malade. Mais Llyod eut peur et refusa. On offrit de changer le spectacle, et ce fut Tartufe qui remplaça L' Étrangère.
Mais le public, presque en entier, redemanda son argent, et la recette, qui devait être de cinq cents livres, ne ftit que de quatre-vingt-quatre livres.
Ce fut la levée des rancunes, des jalousies. Toute la Comédie (surtout les hommes, moins un, M. Worms) marcha contre moi, lancée eii avant.
Francisque Sarcey, transformé en tambour-major, cadençait son pas, sa terrible plume à la main.
Les inventiohâ les plus folles, les calomnies les plus stupides^ les mensonges les plus odieux, prirent leur vol comme une nuée de canards saUvàges s'abattant soudainetticht dans toutes les rédactions ennemies. On y racontait qu'on pouvait me voir habillée en homme pour un shilling ; que je fumais de gros cigares, appuyée au balcon do ma maison; que, dans les soirées mondaines où je jouais des saynètes, je prenais ma femme de chambre pour me donner là réplique ; que je faisais des armes dans mbn jardin habillée en pierrot blanc ; que je prenais des leçons de boxe, et que
j'avais cassé deux dents à mon malheureux professeur!
Quelques amis me conseillèrent de ne pas faire attention à toutes ces turpitudes, me disant que le public ne pouvait les croire, mais ils se trompaient : le public adorj croire le mal. Gela l'amuse plus que le bien, et j'eus la preuve que le public anglais commençait à croire ce que disaient les journaux français.
Je reçus une lettre d'un tailleur, me demandant de porter, quand je me montrerai en homme, un habit fait parlui,etquenon seulement il ne me le ferait paspayer, mais encore qu'il me donnerait cent livres si je voulais le porter. Cet homme était un grossier personnage, mais il était sincère.
Je reçus plusieurs boites de cigares, et les professeurs de boxe et d'escrime m'offrirent leurs services pour rien.
Tout cela m'irrita à tel point que je résolus d'en finir. Ce fut un article d'Albert Wollî dans Le Figaro qui me décida à rompre les chiens. Voici la réponse que j'envoyai à la suite de l'article du Fiiaro paru le 27 juin 1879 :
Albert Wolff, Figaro, Paris.
Et vous aussi, mon cher Monsieur Wolff, vous croyez de semblables insanités? Qui donc a pu vous renseigner si mal? Oui, vous êtes mon ami, car, malgré toutes les infamies qu'on a pu vous dire, il vous reste encore un peu de bienveillance. Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur que je ne me suis jamais vêtue en homme, ici, à Londres! Je n'ai même pas emporté mon costume de sculpteur. Je donne le démenti le plus formel à cette imposture. Je n'ai été qu'une seule fois à la petite Exposition que j'ai faite, une seule fois, et c'était le jour où je n'avais fait que quelques invitations privées, pour l'ouverture. Personne n'a donc payé
un shilling pour me voir. Je joue dans le monde, c'est vrai. Mais vous n'ignorez pas que je suis une des sociétaires les moins payées de la Comédie-Française. J'ai donc bien le droit de combler un peu la différence.
J'expose dix tableaux et huit sculptures. C'est encore vrai. Mais puisque je les ai apportés pour les vendre, il faut bien que je les montre.
Quant au respect dû à la Maison de iVIolière, cher Monsieur Wolff, je prétends le garder plus que qui que ce soit ; car je suis, moi, incapable d'inventer de pareilles calomnies pour tuer un de ses porte -drapeau.
Maintenant, si les sottises qu'on débite sur moi lassent les Parisiens, et qu'ils soient décidés à me faire mauvais accueil à mon retour, je ne veux exposer personne à commettre une lâcheté. Et je donne ma démission à la Comédie-Française.
Si le public de Londres est lassé de tout ce bruit et veut retourner sa bienveillance en malveillance, je prie la Comédie de me laisser quitter l'Angleterre, pour lui épargner le chagrin de voir une sociétaire sifflée et huée.
Je vous envoie cette lettre par dépêche; le cas que je fais de l'opinion publique me donne le droit de faire cette foHe; et je vous prie, cher Monsieur Wolff, d'accorder à ma lettre le même honneur que vous avez fait aux calomnies de mes ennemis.
Je vous serre amicalement la main.
Sabah Bernhardt.
Cette dépêche fit couler beaucoup d'encre. On mo donnait généralement raison, tout en me traitant en enfant gâtée.
La Comédie se montra plus aimable. Perrin m'écrivit une lettre affectueuse, me priant de renoncer à mon projet de quitter la Comédie. Les femmes so montrèrent 1res amicales; Croizette vint me voir, et me tenant dans ses bras : « Tu ne feras pas cela, dis, ma folle chérie? Tu ne vas pas envoyer ta démission se-
rieusement? D'abord, on ne l'acceptera pas, je t'en réponds! »
Mounet-Sully me parla d'art, de probité... tout son discours était empreint de protestantisme : dans sa famille, il y a plusieurs pasteurs protestants, et il en avait souvenance sans le vouloir.
Delaunay, surnommé « le petit père la Franchise », vint solennellement me faire part de la mauvaise impression de ma dépêche. Il me dii que la Comédie- Française était un ministère, qu'il y avait le ministre, le sec étaire, les sous-chefs et les employés, et que chacun devait se conformer au règlement, et faire l'apport de son talent ou de son travail, et patati... e':. patata...
Je vis Coquelln le soir au Théâtre. 11 vint à moi, les mains tendues : « Tu sais que je ne te complimente pas sur ton coup de tête; heureusement que nous te ferons changer d'avis. Quand on a le bonheur et l'honneur d'être à la Comédie-Française, on doit y rester jusqu'à la fm de sa carrière. »
Frédéric Febvre me fit observer que je devais rester à la Comédie parce qu'elle faisait des économies pour moi, ce dont j'étais incapable* moi-même. « Crois-moi, me dit-il, quand on est à la Comédie, il faut y rester, c'est le pain assuré pour plus tard. »
Enfin Got, notre doyen, vint à moi : « Tu ^-ais comment cela s'appelle ce que tu fais en donnant ta démission? — Non. — Déserter! — Tu te trompes, je ne déserte pas : je change de caserne! » lui répondis-je.
Et il en vint d'autres. Et tous me donnaient des conseils à travers leur personnalité : Monnet, en illuminé, en croyant ; Delaunay, avec une âme d? bureaucrate ; Coquelin, en politicien blâmant l'idée d'autrui
MÉMOIfîHS DK SAlUH BtP.NHARDT 123
pour la préconiser plus tard à son profit; Febvre, en ami de la respectabilité ; Got, en vieux grognard égoïste, ne connaissant que la consigne et l'avancement par voie hiérarchique.
Wo; ms me dit à travers sa mélancolie : « Vaudrontils mieux ailleurs? » Ce Worms était l'àme la plus rêveuse, le caractère le plus net de notre illustre compagnie. Je l'aimais infiniment.
Nous allions retourner à Paris, et je ne voulus penser à rien pendant quelque temps. J'étais hésitante, je remis à plus tard de prendre une décision absolue. Le bruit fait autour de moi, le bien dit en ma faveur, le mal éci it contre moi, tout cela avait créé dans le monde artistique une atmosphère de bataille.
Nous allions rentrer à Paris. Quelques amis s'inquiétaient de la réception qui me serait faite. Le public se figure, douce erreur, que le bruit fait autour des artistes célèbres est provoqué par ces derniers avec connaissance de cause; et, dans son énervement de revoir sans cesse le même nom revenir à propos de tout, il déclare l'artiste attaqué ou choyé amateur forcené de la réclame.
Hélas! trois fois hélas! On est victime de la réclame. Ceux-là qui goûtent les joies et les tristesses de la célébrité quand ils ont passé quarante ans savent se défendre : ils connaissent les tournant-court, les fondrières cachées sous les fleurs, et ils savent brider ce monstre de la réclame, pieuvre aux innombrables tentacules, jetant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ses bras visqueux, ramassant par sj ; mille petites pompes aspirantes tout ce qui traite de potins, de calomnies de louanges, pour les cracht^r au public
dans son vomissement de fiel noir. Mais ceux-là que la célébrité accroche quand ils ont vingt ans, ceux-là ne savent rien.
Je me souviens que la première fois qu'un reporter est venu chez moi, je me dressai en crête de coq rouge et droite de joie. J'avais dix-sept ans : jfavais joué dans le monde un petit Richelieu avec un succès énorme. Ce Mons'eur vint me trouver chez ma mère, et me demanda ceci... cela... et puis encore ceci... Je répondais, je parlais... j'étais affolée d'orgueil, d'émotion. Il prenait des notes. Je regardais maman. Il me semblait que je grandissais. J'avais besoin d'embrasser maman pour me donner une contenî;nce. Je mettais ma figure dans son cou pour cacher ma joie. Enfin, ce Monsieur f e leva, me tendit la main et se retira. Je sautai dans la chambre et je me mis à tourner en rond en disant : « Trois petits pâtés, ma chemise brûle », quand tout à coup, la porte s'ouvre et le Monsieur dit à maman : «Ah! Madame, j'oubliais : Voici la petite quittance de labonnement, c'est pour rien, so'ze francs par an. »
Maman ne comprit pas tout de suite. Je restai, moi, la bouche ouverte, ne pouvant digérer mes « petits pâtés ». Maman paya les seize francs; et, me prenant en pitié, car je pleurais, elle me caressa doucement les cheveux.
Depuis, j'ai été livrée au monstre pieds et poings liés, et j'ai été et suis encore accusée d'adorer la réclame.
Et quand on pense que mon premier titre à la réclame a été mon extraordinaire maigreur et ma fragile santé. J'avais à peine débuté, que les épigrammes, les calembours, les jeux de mots, les caricatures, s'en donnèrent à cœur joie. Était-ce vraiment pour faire de
SARAH BEHNHARDT EN 1879 (portrait de JULES bastie.n-lepage).
la réclame que j'étais si mince, si menue, si faible? Que je passai six mois dans mon lit, écrasée par la maladie? Mon nom devint célèbre avant que je le fusse réellement. .
Un jour de première représentation à l'Odéon, on jouait Mademoiselle Aïssé. Flaubert, intim3 ami de Louis Bouilhet, auteur de la pièco, me présenta un attaché de l'ambassade d'Angleterre. " Oh! je vous connaissais depuis longtemps. Mademoiselle! Vous êtes le petit bâton surmonté d'une éponge/ — 11 venait en effet de paraître une caricature de moi, qui avait fait la joie des badauds.
A cette époque, j'étais encore une enfan'; et je ne souffrais de rien, ne me souciais de rien. D'abord, j'étais condamnée par tous les médecins. Tout m'était donc égal; mais tous les médecins s'étaient trompés et je devais, vingt ans plus tard, me battre contre le monstre.
La icntréu do la Cumédio dans ses loyers devint un événement, mais un événement sournois. Notre départ de Paris avai été tapageur, gai, et public ; notre retour Cut clandestin pour beaucoup : attristé pour les incompris, rageur pour les ratés.
Je n'étais pas à la maison depuis une heure, que notre administrateur Perrin me fut annoncé. Il commença doucement les reproches contre I3 peu de soin que je prônais de ma santé. 11 me dit que je faisais Irop de tapage autour de moi. « Mais, m'écriai- je, est-ce ma faute si je suis trop mince ! si j'ai trop de cheveux ! s'ils sont trop frisés! et si je ne pense pas comme les autres? Admettez que pendant un mois je prenne de l'arsenic à me faire gonfler comme un tonneau, que je me rase la tête comme un Arabe, et que je réponde oui à tout ce que vous dites : On dira que c'est pour faire de la réclame. — Mais, me répondit Perrin, mai-, ma chère enfant, il y a des gens ni gras, ni maigr s, ni rasés, ni chevelus, et qui répondent oui et non. »
Je restai pétrifiée par la justesse de ce raisonnement,
MÉMOIRES DE SARAH fiERNHARDT 427
et je compris le « parce que » de tous ces « pourquoi » que je me posais depuis des années. Je n'étais pas de la moyenne; j'avais du « trop » et du « trop peu ». Et je sentais qu'il n'y avait rien à faire à cela. Je l'avouai à Perrin en lui disant qu'il avait raison.
Il profita de cette sage disposition pour me sermonner et, enfin, pour me donner le conseil de ne point paraître à la Cérémonie du retour, à la Comédie- Française. Il craignait une cabale contre moi. L s esprits étaient montés, à tort ou à raison ; un peu des deux, disait-il avec cet air fin et courtois qu'il gardât presque toujours.
Je l'écoutai sans l'interrompre, ce qui le gêna un peu, car Perrin était un ergoteur, pas un orateur.
Quand il eut fini : « Vous m'avez dit trop de choses qui m'excitent, cher Monsieur Perrin, j'adore la bataille. Je paraîtrai à la Cérémonie. Tenez, j'étais prévenue déjà : voilà trois lettres anonymes. Usez celle-là; elle est la plus jolie. » Il déplia le papier parfumé d'ambre et lut :
]\Ion pauvre squelette, tu feras bien de ne pas faire voir ton horrible nez juif à la Cérémonie après -demain. Je crains pour lui qu'il ne serve de cible à toutes les poinmes qu'on fait cuire en ce moment dans ta bo^ne ville de Paris à ton intention. Fais dire dans les échos que tu as craché le sang, et reste dans ton lit à réfléclur sur les conséquences de la réclame à outrance.
Un Aboîsiné.
Perrin repoussa la lettre avec dégoût. « En voici deux autres, lui dis-je, mais elles sont trop grossières, je vous en fais grâce. .l'irai à la Cérémouie. — Bien! dit Perrin. On répète demain. Viendrez-vous? — Je viendrai. »
Le lendemain, à la répétition, les artistes hommes et femmes ne tenaient guère à venir saluer avec moi. Je dois dire qu'ils y mirent tous, quand même, de la bonne grâce.
Mais je déclarai que je voulais entrer seule, contre la règle ordinaire, car je devais seule supporter la mauvaise humeur et la cabale.
La salle était archi-comble.
Au lever du rideau, la Cérémonie commença au milieu des bravos. Le public était heureux de revoir ses artistes aimés. Ils s'avançaient deux par deux, un à droite, l'autre à gauche, tenant la palme ou la couronne destinée à orner le buste de Molière.
Mon tour venu, je m'avançai seule. Je me sentais pâle et pleine de volonté conquérante. Je m'avançai lentement vers la rampe et, au lieu de saluer comme mes camarades, je restai droite, regardant de mes deux yeux dans tous les yeux convergeant vers moi. On m'avait annoncé la bataille : je ne voulais pas la provoquer, mais je ne voulais pas la fuir.
J'attendis une seconde, je sentais la salle frémissante, énervée; puis tout à coup, soulevée par une impression de tendresse généreuse, elle éclata dans une fanfare de bravos et de cris. Et le public, si aimé et si aimant, se grisait de sa joie. Ce fut certainement un des plus beaux triomphes de ma carrière.
Quelques artistes furent très contents, les femmes surtout, car il est une chose à remarquer dans notre art :" les hommes jalousent les femmes beaucoup plus que les femmes ne se jalousent entre elles. J'ai rencontré beaucoup d'ennemis parmi les hommes comédiens, et très peu parmi les femmes comédiennes.
Je pense que l'Art dramatique est un art essentielle-
ment féminin. En effet, farder sa figure, dissimuler ses vrais sentiments, chercher à plaire, vouloir attirer les regards, sont les travers qu'on reproche souvent aux femmes et pour lesquels on montre une grande indulgence. Ces mêmes défauts deviennent odieux chez un homme.
Et cependant, le comédien doit se rendre le plus attrayant possible, fût-ce avec le secours des fards, des barbes postiches, des petits toupets. S'il est républicain, il doit soutenir avec chaleur et conviction des théories royalistes, et s'il est conservateur, des théories anarchistes, si tel est le bon plaisir de l'auteur.
Au Théâtre-Français, ce pauvre Maubant était un radical des plus avancés, mais sa stature et la beauté de son masque, le condamnaient à jouer les rois, les empereurs, les tyrans ; et tout le temps que duraient les répétitions, on entendait Gharlemagne ou César jurer contre les tyrans, maudire les conquérants et réclamer pour eux les plus durs châtiments. Je prenais grand plaisir à cette lutte entre l'homme et le comédien.
Peut-être cette perpétuelle abstraction de soi-même donne-t-elle à l'acteur une nature plus féminine. Mais il est certain que le comédien est jaloux de la comédienne. Sa courtoisie d'homme bien élevé s'évanouit devant la rampe. Tel comédien qui, dans la vie privée, rendra service à une femme en peine, lui cherchera noise en scène. Il risquera sa vie pour la sauver d'un danger sur la route, en chemin de fer, en bateau; mais, sur le tremplin des planches, il ne fera rien pour la tirer d'embarras si elle manque de mémoire ; ou si elle fait un faux pas, il la pousserait volontiers. Je vais peut-être un peu loin, mais pas si loin qu'on pourrait le croire.
i'àO MA DbUl3LÈ VIE
J'ai jdiié àVèc des cothédieiis célèbres qui m'ont fait de méchants tours. En revanche, il en est parmi ceuxlà qui sont des êtres exquis, restant en scène plus hommes que comédiens : Pieri-e Berton, Worms et Guitry sont et resteront les types les plus parfaits de courtoisie amicale et protectrice pour la comédienne. J'ai joué quantité de pièces avec chacuh d'eux et, tnoi qyi suis si « traqueuse >>, je me sentais en confiance avec ces trois artistes; je les savais d'une intelligence supérieure, pitoyables à mon « trac » et en éveil poUt- les faiblesses nerveuses que me donnait ce trac.
Pierre Berton et Worms, deux grands^ très grands artistes, se sont retirés de la scène en pleine vigueur artistique, en pleine force vitale : Pierre Berton pour se consacrer à la littérature, Worms, on ne sait pas pourquoi... Quant à Guitry, le plus jeune de beaucoup, il est le premier artiste de la scène française, car c'est un admirable cbmédien doublé d'Un artiste, ce qui est fort rare. Je connais très peu d'artistes en France et à l'étranger réunissant ces deux qualités.
Henry Irving est uii admirable artiste, mais pas un comédien. Goquelin est un admirable comédien, il n'est pas artiste. MoUnet-SuUy a du génie, qu'il met tantôt au sei-vice de l'artiste, tantôt au service du comédien; mais, en revanche, il a parfois des exagérations comme artiste et comédien qui font grincer des dents les amateurs du Beau et de la Vérité. Bartet est une parfaite comédienne, ayant un sens artistique très délicat. Réjane, la plUs comédienne des comédiennes, est artiste quand elle le veut.
Eleonora Duse est plus une comédienne qu'une artiste ; elle marche dans les routes tracées par d'autres ; elle ne les imite pas, certes, car elle plante des fleurs où
il y avait des arbres, et des arbres où il y avait des fleurs ; mais elle n'a pas fait sortir de son art un personnage qui s'identifie à son nom ; elle n'a pas créé un être, une vision qui évoque son souvenir. Elle met les gants des autres, mais elle les met à l'envers, et tout cela avec une grâce infinie, un sans vouloir plein d'abandon. C'est une grande, très grande comédienne, mais ce n'est pas une grande artiste.
Novelli est un comédien de l'ancienne école, où on se préoccupait très peu du côté artistique. Il est parfait dans le rire et les larmes. Béatrice Patrick- Gampbell est surtout une artiste, et son talent est fait de charme et de pensée ; elle exècre les routes battues ; elle veut créer, et elle crée.
Antoine est souvent trahi par ses moyens, car sa voix est sohibre et son allure un peu ordinaire, aussi laisset-il souvent à désirer comme coitlédien ; mais il est toujours un artiste hors de pair, et notre Art lui doit beaucoup dans son évolution vers la vérité ; et celui-là non plus n'est pas jaloux de la comédienne.
Les jours qui suivirent cette rentrée de la Comédie dans son foyer furent très énervants pour moi. Notre administrateur voulait me mater et, pour cela, il me faisait souffrir par mille petits coups d'épingle plus douloureux pour une nature comme la mienne que les coups de couteau. (Je le pense du moins, car je n'en ai jamais reçu.)
Je devenais malade, irritable et de méchante humeur à propos de tout. Moi si gaie, je devenais triste. Ma santé toujours chancelante se trouvait plus en péril par cet état de choses.
Perrin me distribua le rôle de l'Aventurière. Je n'aimais pas ce rôle, je détestais la pièce, et je trouvais les vers de L'Aventurière de mauvais, très mauvais vers. Comme je sais mal dissimuler, je le dis nettement à Emile Augier dans un accès de colère. Il s'en vengea d'une façon discourtoise à la première occasion qui lui fut offerte.
Cette occasion fut ma rupture définitive avec la
SAUAH BEHNHAUDT EN 1879.
Comédie-Française, le lendemain de la première représentation de L'Aventurière, qui eut lieu le samedi 17 avril 1880.
Je n'étais pas prête à jouer ce rôle. J'avais été très souffrante, et la preuve en est dans cette lettre que j'écrivis à M. Perrin le 14 avril 1880 :
...Je suis désolée, Monsieur Perrin, mais j'ai un mal de gorge si complet, que je ne puis parler. Je suis forcée de garder le lit. Veuillez m'excuser. C'est à ce maudit Trocadéro que j'ai pris froid dimanche. Je suis bien tracassée, sachant que cela vous met dans l'embarras. Ça ne fait rien, je serai prête pour samedi, quand même.
Mille regrets et mille amitiés. — Sakah Beenhabdt.
Je fus, en effet, prête à jouer, ayant guéri mon mal de gorge.
Mais je n'avais pu étudier pendant trois jours, ne pouvant parler; je n'avais pu essayer mes costumes, ne pouvant sortir de mon lit. J'allai le vendredi prier Perrin de remettre à l'autre semaine la représentation de L'Aventurière. Il me répondit que la chose était impossible, que la location était faite et que la pièce devait être jouée le premier mardi, jour d'abonnement.
Je me laissai convaincre, ayant confiance en mon étoile. « Bah! me disais-je,je m'en tirerai quand même.»
Je ne m'en tirai pas du tout ou, plutôt, je m'en tirai fort mal. Mon costume était manqué, il m'allait mal. Moi dont on narguait sans cesse la maigreur, j'avais l'air d'une théière anglaise. J'avais la voix encore légèrement enrouée, ce qui me désarmait un peu. Je jouai très mal la première partie du rôle ; mieux la seconde. 'A un moment de la scène de violence, je m'appuyai,
434 MA DOVELë vie
debout, les 4eiix mains sur la table qui ,portait un flambeau allumé. On cria dans la salie, cai' mes cheveux étaient près de la flamme. Le lendemain, mn jorn-nal disait que, sentant la partie perdue, j'avais voulu mettre le feu à mes ciieveux pour faire cesser la représentation avant mon échec complet. C'était le confie de» combles de la stupidité.
La presse ne fut pas Jwane. Et la presse avait raison. J'avais été inférieure, laide et en méchante humeur; mais je trouvais qu'on manquait de courtoisie et d'indulgence à mon égard. Auguste Vitu, d^s Le Figaro du 18 avril 1880, terminÊut son article par cotte pihrase :
La nouvelle Gloriude (l'Aveuturière) a eu pendant les deux derniers actes des mouvements de corps et de bras qu'il serait fâcheux d'emprunter à la grande Virginie de V Assommoir pour les introduire à la Comédie- Française.
Le seul défaut que je n'ai jamais eu et que je ne pourrai jamais avoir, c'est la vulgarité. C'était donc une injustice et un parti pris de me froisser. Vitu, du reste, n'était pas mon ami.
Je compris à cette façon de m'attaquer que les petites haines dressaient leurs petites têtes de serpent à sonnettes. Tout le bas petit monde vipérin grouillait sous mes flem-s et mes lauriers, je le savais depuis longtemps. J'entendais parfois à la cantonade le cliquetis de leurs petits anneaux. Je voulus me donner la joie de les faire sonner tous à la fois. Je jetai mes lauriers ot mes fleurs aux quatre vents. Je rompis brutalement lecoutratqui me liait à la Comédie-Française et-parcela même à Paris.
MÉMOIKBS DE «é*AH B»EHNHARDt 48S
Je an'enlermai toute la matiûée et, après imiBe et «liUe discussions avec joioi-même, je me décidai ù eoavoyei' ma démisaion à la Comédie. J'écanivis 4onc cette lettre à M. Perrin, le 18 avril 1880 :
Monsieur J'Adittinisfcrateur,
Vous m'avez forcée à jouer alors que je n'étais pas prête. ¥ous ne m'avez; aooordé que huit répéfcirtious sur lia scène, et la .pièce n'a été répétée que tr»is fois dans son ensemble. Je.ne pouvais me décidera paraître devant le public. Vous l'avez absolument exigé. Ce que je prévoyais est arrivé. Le résultat de la représentation a dépassé mes prévisions. TJn critique a prétendu que j'avais joué Virginie de L' Assommoir au lieu de dona Clorinde de V Aventurière. Que Zola et Emile Augier m'absolvent. C'est mon premier échec à la Comédie, ce sera le dernier. Je vous avais prévenu le jour de la répétition générale. Vous avez passé outre. Je tiens parole. Quand vous .recevrez cette lettre, j'aurai quitté Paris. Veuillez, Monsieur l'Administrateur, recevoir ma démis sion immédiate, et agréer l'assurance de mes sent-iments distingués. — Sabah Bebnhardt.
Pour que cette démission ne puisse être discutée au comité, j'envoyai ma lettre copiée aux journaux Le Figaro et Le Gaulois, qui la ipuhliaient au moment où M. Perrin la recevait. Puis, décidée à ne pas me laisser influencer, je partis de suite avec ma femme de chambre .pour JjC Havre. J'avais donné l'ordre de ne dire à personne où j'étais, et je restai toute ,1a soirée de mon arrivée dans le plus strict incognito. Mais, le lendemain matin, des gens m'avaient reconnue et avaient télégraphié à Paris. Je fus assaillie de reporters.
Je=m'étais enfuie du côté deLaHève,où je restai tovit le jour étendue sur les galets, malgré la, pluie froide, qui
ne cessa pas une minute de tomber. Je rentrai à l'hôtel Frascati, glacée; et j'eus, la nuit, une fièvre assez violente pour qu'on dût faire chercher le docteur Gilbert.
Mme Guérard, appelée par ma camériste affolée, vint me rejoindre, et je restai deux jours sous l'influence d'une mauvaise fièvre chaude. Pendant ce temps, les journaux ne cessaient de verser des torrents d'encre sur du papier. Cette encre se changeait en fiel, et je fus accusée des pires méfaits.
La Comédie envoya un huissier frapper à mon hôtel de l'avenue de Villiers; et cet huissier déclara qu'après avoir frappé trois fois à la porte, nul être n'ayant répondu, il avait laissé copie, etc., etc., etc..
Cet homme mentait. Il y avait, habitant l'hôtel : mon fils et son précepteur, mon intendant mari de ma femme de chambre, mon maître d'hôtel, la cuisinière, la fille de cuisine, la seconde femme de chambre et cinq chiens; mais j'eus beau protester contre cet homme qui représente la Loi, ce fut chose inutile.
La Comédie devait, d'après ses règlements, me faire trois sommations ; elles ne furent pas faites, et le procès s'engagea contre moi. Il était perdu d'avance.
Maître AUou, avocat de la Comédie-Française, inventa de méchantes petites histoires. Il se donna la joie de me rendre tant soit peu ridicule. Il avait un dossier formidable de lettres da moi à Perrin, lettres toujours écrites dans un moment d'attendrissement ou de colère. Perrin les avait toutes gardées, mes lettres, même les plus petits mots. Moi, je ne gardais aucune des siennes; et les rares lettres qu'on a publiées de Perrin à moi ont été données par lui-même, après les avoir relevées dans son livre de copies. Bien entendu,
il ne livrait que celles qui pouvaient donner au public l'idée de sa paternelle bonté à mon égard, etc., etc..
La plaidoirie de maître Allou eut un grand succès : il réclamait trois cent mille francs de dommages et intérêts, plus la confiscation, au profit de la Comédie, des quarante-trois mille francs qu'elle me devait.
J'avais pour avocat maître Barboux, ami intime de Perrin. Il me défendit mollement. Je fus condamnée à payer cent mille francs de dédit à la Comédie-Française ; de plus, à perdre les quarante-trois mille francs confiés par moi à la sollicitude de l'administration.
Je dois dire que je ne m'occupai guère de ce procès.
Trois jours après ma démission, je vis apparaître Jarrett. Il me proposait pour la troisième fois un contrat pour l'Amérique. Cette fois, je prêtai l'oreille à ses propositions. Nous n'avions jamais parlé chiffres, et voici ce qu'il me proposa : cinq mille francs par représentation et la moitié de la recette en surplus de quinze mille francs ; c'est-à-dire que le jour où la recette atteindrait vingt mille francs, je toucherais sept mille cinq cents francs. De plus : mille francs par semaine pour mes frais d'hôtel; de plus, un Pulman spécial pour mes voyages, contenant ma chambre, un salon dans lequel devait se trouver un piano, quatre lits pour mon personnel, et deux cuisiniers pour me faire la cuisine pendant la route. M. Jarrett toucherait dix pour cent sur toute somme perçue par moi... J'acceptai tout. J'avais hâte de quitter Paris.
Jarrett envoya de suite une dépêche à M. Abbey, le grand imprésario d'Amérique, et celui-ci débarquait treize jours après. Je signai le contrat fait par Jar-
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rett, ot cfecii*r pomis à ptiint par hà av«« lip dïTfrtipiTr améi'icain.
Il me fut remis, en échange de ce contrat, cent mille fraises d'avance pour les frais oceasio*Mn«s paT ce cïépaft.
^e devais joiier huit pièces : Hernani, Phèdre, Advienne lAcfmvreur , Froufrou, La Dame aux Camélias^ Le Sphinx, L' Étrangère, La Princesse George.
Je commandai vingt-cinq toilettes de ville à Laferrière, chez qpai je m'habillais ators. Je fis co-mmande, ch?ez Baron, de six costumes pour Adrienne Lecouvreur, et de quatre costumes pour Hernani. Je comman-dari à un jeune peintre costumier nommé Lepau) rwon costume de Phèdre. Ces trente-six costumes me revenaient à soixante et vmt mille francs; il est vrai de dire que mon costume de Phèdre combiné par ce jeune Lepaul coMait à lui tout seul quatre mille francs. Ce malheureux artiste l'avait brodé hii-mêmie.
Ce costume était une merveille. Il me fut Irv^é deux jours avant mon départ ; et je ne puis penser à la minute de cette livraison sans un profond émoi. Énervée par l'attente, j'écrivais tm mot de colère au costumier, quand ce dernier se fit annoncer. Je le reçus mal d'abofd, mais je le trouvai si changé, le pauvre, que je le fis asseoir pour m'inquiéter de sa mauvaise mine.
« Oui, je suis assez malade, me dit-il, d'une voix si fragile que j'en fus bouleversée. Je voulais finir ce travail et j'ai passé trois nuits. Mais regardez comme il est beau, votre costume î » Et il l'étala avec respeft et amour devant moi
(f Tiens, fit remarquer Guérard, une petite tache î — Aht je me suis piqué », répliqua vivement le pauvre artiste. Mai» je verwiis de voir, sows la eommwsure de
ses lèvres, une gouttelette de sang. Il l'essuya vivemeiat, afin qu'elle ne tombât pas sur lie joli costume comme l'autre petite tache. Je remis à l'artiste les quatre mille francs, qu'il prit en tremblant. Il murmura quelques paroles inintelligibles et disparut.
« Emporte ce costume! Emportez-le! » criai-je à « mo-n petit'dame » et à ma femme de chambre. Et je sanglotai d'un chagrin si profond que je restai toute la soirée sous l'oppression des hoquets. Personne ne comprenait mon chagrin. Mais moi, je me maudissais d'avoir tant harcelé le pauvre homme. C'était visible qu'il allait mourir. Et je me trouvais, par l'enchaînement des circonstances dont j'avais forgé le premier chaînon, complice de la mort de cet homme, de cet enfant de vingt-deux ans, de cet artiste d'avenir.
Je ne voulus jamais mettre ce costume. Il est encore dans son carton jauni. Ses broderies d'or se sont brunies par le temps ; et la petite tache de sang a légèrement rongé l'étoffe.
Quant au pauvre artiste, j'appris sa mort pendant mon séjour à Londres au mois de mai, car, avant de partir pour l'Amérique, je signai avec HoUingshead et Mayer, les imprésarios de la Comédie, un contrat qui me liait à eux du 24 mai au 27 juin (1880).
C'est pendant cette période que fut plaidé le procès que me faisait la Comédie-Française. Maître Barboux ne me consulta sur rien, et mes succès à Londres sans la Comédie achevèrent d'irriter le comité, la presse et le public.
Maître Allou, dans son réquisitoire, prétendit que le public de Londres, très vite lassé de moi, ne voulait plus venir aux représentations données par la Comédie
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dans lesquelles je paraissais. Voici le plus beau démenti à cette réplique de maître Allou :