‹ Ma double vie; mémoires de Sarah BernhardtChapitre 6 sur 11 · RECETTES · texte numérisé non relu

RECETTES

en francs.

Juin 2. Prologue, Le Misanthrope, Phèdre,

SiCie 11, Les Précieuses ridicules . . * 13,080

— 3. L'Étrangère * 12,565

— 4. Le Fils naturel 9,300

— 5. Les Caprices de Marianne, La Joie fait

peur 10,100

— 6. Le Menteur, Le Médecin malgré lui . . 9,530

— 7. Le Marquis de Villemer 9,960

— 7. Matinée : Tartuffe, La Joie fait peur . 8,700

— 9. Hernani * 13,600

— 10. Le Demi-monde 11,425

— 11. Mademoiselle de Belle-Isle,Ilfaut qu'une

porte soit ouverte ou fermée 10,420

— 12. Le Post-scriptum, Le Gendre de Mon-

sieur Poirier 10,445

— 13. Phèdre * 13,920

— 14. Le Luthier de Crémone, Le Sphinx. . * 13,350

— 14. MaXïïiQQ: LeMisanthrope, Les Plaideurs. 8,800

— 16. Vami Fritz 9,375

— 17. Zaïre, Les Précieuses ridicules . ... * 13,075

— 18. Le Jeu de V amour et du hasard, Une faut

jurer de rien 11,550

— 19. Le Demi-monde 12,160

— 20. Les Fourchambault 11,200

— 21. Hernani * 13,37s

— 21. Matinée : Tartuffe, Il faut qu'une porte

soit ouverte ou fermée 2,215

SARAH BEHNllAHDT CHEZ ELLE (tableau DE WALTEK SPINDLEh).

MÉMOIRKS DE SARAH BEKNHARDT 441

Juin 23. Gringoire, On ne badine pas avec

Vamour 11,080

— 24. Chez Vavocat, Mademoiselle de la Sei-

glière 9,960

— 25. Matinée : UËtrangère * 11,710

— 25. Le Barbier de Séville 9,180

— 26. Andromaque, Les Plaideurs * 13,350

— 27. V Avare, L'Étincelle 11,775

— 28. Le Sphinx, Le Dépit amoureux ... * 12,860

— 28. Matinée: Hernani * 13,730

— 30. Ruy Blas. . .^ * 13,660

Juillet 1". Mercadet, L'Été de la Saint-Martin. . 9,850

— 2. Ruy Blas * 13,160

— 3. Le Mariage de Victorine, Les Fourberies

de Scapin 10,165

— 4. Les Femmes savantes, V Étincelle . . . 11,960

— 5. Les Fourchambault 10,700

— 5. Ma.tinée : Phèdre, La Joie fait peur. * 14,265

— 7. LeMarquis de Villemer 10,565

— 8. L'ami Fritz 11,005

— 9. Hernani * 14,275

— 10. Le Sphinx * 13,775

— 11. Philiberte, L'Étourdi 11,500

— 12. Ruy Blas * 12,660

— 12. Matinée: Gringoire, Hernani, acieY, La

Bénédiction, Davenant, L'Etincelle. * 13,725

Total des recettes 492,150

La moyenne des recettes fut environ de 11 ,175 francs. Ces chiffres montrent que, parmi les quarante-trois représentations données par la Comédie-Française, les dix-huit représentations auxquelles je pris part ont donné une moyenne de 13,350 francs par représentation, tandis que les vingt-cinq autres représentations ont donné une moyenne de 10,000 francs.

C'est à Londres que j'appris la perte de mon procès, et ses considérants... ses attendus... etc., etc..

443 N^ IKKIBLE VIE

Par ces moti'fs, déclare Mlle ^arah Bemliardi déchue

de tous les droits, privilèges et avantages résultant à son profit de l'engagement qu'elle a contracté avec la Société de la Comédie -Française par acte authentique du 24 mars 1875 ; la condamne à payer au demandeur, en la qualité qu'il s'agit, la somme de cent mille francs à titre de dommages et intérêts...

Je donnais ma dernière représentation à Londres le jour où les journaux annoncèrent cet injuste verdict. Je fus acclamée, et le publie ne cessa de me jeter des ffeurs.

J'avais amené avec moi comme artistes : Mme Devoyod, Mary JuUien, Kalb, ma sœur Jeanne, Pierre Berton, Train, Talbot, Dieudonné, tous artistes de valeur.

Je jouai tout le répertoire que je devais jouer en Amérique.

Vitu, Sarcey, Lapommeraye, avaient tant hurlé contre moi, que je restai stupéfaite en apprenant par Mayer leur arrivée à Londres pour assister à mes représentations. Je n'y compris plus rien. Je croyais fermement que les journalistes parisiens respiraient enfin, et voilà que mes plus acharnés ennemis traversaient la mer pour me voir et m'cntendre. Maintenant, peutêtre avaient-ils l'espoir de l'Anglais suivant le dompteur pour le voir manger par ses fauves.

Vitu, dans Le Figaro, avait terminé un article fulminant par ces mots :

Et puis, asseï, n'est-ce pas! Assez parlé de Mademoiselle Sarah Bernhardt. Qu'elle aille porter aux étrangers sa voix monocorde et ses fantaisies macabres! Pour nous, elle ne peut rien nous apprendre de nouveau sur son talent, sur ses caprices... etc., etc...

MEMOIRES DE SARAH RERNHARDT èm

Sarcey, dans un afticle to-nitrwaTit à propos de ma démission à ïa Comédie, terminait son feud'lleton p-a-p ces mots :

Il est une heure où il faut coucher les enfants terribles...

Quant au doux Lapommeraye, il m'avait accablé de toutes les fureurs empruntées à chacun. Mais, comme on lui reprochait toujours sa mollesse, il avait voulu prouver que lui aussi savait brandir la plume venimeuse, et il m'avait crié : « Bon voyage ! »

Etvoilàqu'ilsvenaient, ces trois-là;ettant d'autres... Et le lendemain de ma première représentation d'Adrienne Lecoavrear, Auguste Vitu télégraphiait au Figaro un long article, dans lequel il me critiquait dans certaines scènes, regrettant que je n'eusse pas suivi les traditions de Rachel (que je n'ai jamais vue). Et il terminait cependant son article par ces lignes :

On ne pourra douter de la sincérité de mon admiration lorsque je déclarerai que Sarah Bernhardt s'est élevée dans le cincjuième acte à une puissance dramatique, à une vérité d'accents qui ne sauraient être surpassées. Elle a joué la longue et cruelle scène où Adrienne empoisonnée par la duchesse de Bouillon se débat contre les angoisses d'une épouvantable agonie, non seulement avec un immense talent, mais encore avec une science de composition qu'elle n'avait jamais révélée jusque-là. Si le public parisien entendait, s'il entend jamais Mlle Sarah Bernhardt s'écrier avec l'accent déchirant qu'elle y a mis hier au soir : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! » il éclaterait en sanglots et en acclamations...

Sarcey finissait une admirable critique par ces mots : « Elle est prodigieuse!... » Et Lapommeraye

redevenu doux, doux, me suppliait de réintégrer la Comédie, qui n'attendait pour tuer le veau gras que le retour de l'enfant prodigue.

Sarcey, dans sa chronique du Temps dn 31 mai 1880, me consacrait cinq colonnes d'éloges et terminait son article par ces mots :

Rien, rien à la Comédie ne nous remplacera jamais ce dernier acte d^Adrienne Lecouvreur. Ah! qu'elle eût bien mieux fait de rester à la Comédie! Oui, je reviens à mon antienne, c'est plus fort que moi. Que voulezvous, nous y perdons autant qu'elle. Oui, je sais bien, nous avons beau dire : « Mlle Dudlay nous reste. » Eh 1 oui, je le sais bien, Mlle Dudlay nous reste. Ohl elle nous restera toujours, celle-là! Je ne puis en prendre mon parti. Quel dommage ! quel dommage I

Et huit jours après, le 7 juin, il écrivait dans sa chronique théâtrale sur la première de Froufrou :

Je ne crois pas que jamais, au théâtre, l'émotion ait été plus poignante. Ce sont là, dans l'art dramatique, des minutes exceptionnelles où les artistes sont transportés hors d'eux-mêmes, au-dessus d'eux-mêmes, et obéissent à ce « démon » intérieur — (moi, j'aurais dit « dieu ») — qui soufflait à Corneille ses rimes immortelles... Eh bien, dis-je à Mlle Sarah Bernhardt après la représentation : « Voici une soirée qui vous rouvrira, si vous le voulez, les portes de la Comédie-Française. — Ne parlons plus de cela, me dit-elle. N'en parlons plus.» Soit. Mais quel dommage ! Quel dommage !

Mon succès fut si grand dans Froufrou qu'il combla le vide, et terrassa l'émotion produite par la défection do Coquelin qui, après avoir signé, avec l'autorisation de Perrin, avec MM. Mayer et Hollingshead, déclara qu'il ne pouvait tenir ses engagements. C'était

un vilain coup de Jarnac que Perrin espérait porter à mes représentations de Londres.

Il m'avait, avant cela, envoyé Got qui venait officieusement me demander si je ne voulais pas décidément rentrer à la Comédie-Française ; qu'on me laisserait faire ma tournée d'Amérique; et que tout s'arrangerait à mon retour. Mais ce n'était pas Got qu'il aurait fallu m'envoyer : c'était ou Worms, ou « le petit père la Franchise » (Delaunay).

L'un m'aurait persuadée par ses raisonnements affectueux et nets ; l'autre m'aurait peut-être persuadée par la fausseté de ses arguments, présentés avec une grâce si enveloppante qu'il était difficile de s'y soustraire.

Got me déclara que je serais trop heureuse de rentrer à la Comédie à mon retour d'Amérique. « Car tu sais, ajouta-t-il, tu sais, ma petite, que tu vas crever là-bas. Et, si tu en reviens, tu seras peut-être bien heureuse de rentrer à la Comédie-Française, car tu seras pas mal démolie, et il faudra du temps pour te remettre. Crois-moi, signe! Et ce n'est pas nous qui faisons la bonne affaire là-dedans... — Je te remercie, lui répondis-je. Mais je préfère choisir mon hôpital à mon retour. Et maintenant, laisse-moi tranquille. » Je crois même que je lui ai dit : « Fiche-moi la paix !... »

Le soir, il assistait à la représentation de Froufrou. Il vint dans ma loge et me dit : « Signe ! crois-moi. Et rentre dans Froufrou! Je te promets une jolie rentrée ! » Je refusai et terminai, sans Coquelin, mes représentations à Londres.

La moyenne de nos recettes fut de neuf mille francs. Et je quittai Londres avec regret, moi qui l'avais quitté avec tant de joie la première fois.

446 MA DO(]^LE VtE

■C'est que Londres est une ville spéciale. Son charme ne se dévoile que peu à peu. La première impression pour un Français est celle d'une angoisse poignante, d'«n ennui mortel. Ces grandes maisons armées de fenêtres à guillotine sans rideaux; ces monuments laids, endeuillés de poussière, noirs de crasse tenace; ces marchandes de ileurs à tous les coins de rue avec leui" figure triste cumme la pluie, leui' chapeau à plumes et le déguenillé lamentable du reste de leur mise; la boue noire des rues; le cieJ toujours un .peu bas; la macabre cocasserie des femmes saoules s'accrochant à des hommes non moins ivres ; la danse échevelée des fdlettes amaigries, délabrées, chahutant la gigue autour des orgues de Barbarie aussi nombreux que les omnibus; tout cela causait, il y a vingt-cinq ans, un malaise indéfinissable à un cerveau parisien.

Mais, peu à peu, la profusion des squares reposant la vue, la beauté des femmes de l'aristocratie effaçait à tout jamais l'image des marchandes de fleurs. Ce vertigineux mouvement de H y de Park et surtout du Rotten row emplissait le cerveau de gaieté. La large hospitalité anglaise détendant la guindé du premier shakehands; l'esprit des hommes se comparant sans désavantage avec l'esprit français ; et la galanterie beaucoup plus respectueuse, et par cela même plus flatteuse, ne faisait ,pas regretter la proverbiale galanterie française.

Je préférais seulement notre boue blonde à la boue noire ; et nos fenêtres à l'horrible fenêtre à guillotine. Je trouve du reste que rien ne marque plus la différence de caractère des deux nations française et anglaise que nos fenêtres respectives. Les nôtres s'ouvrent toutes grandes. Le soleil pénètre chez nous

MÉMOIRES DE SAftAH BERNHAËDT 447

jusqu'au cœur de notre home. L'air balaie toutes les poussières, tous les microbes; elles se referment de môme, sans mystère, comme elles se sont ouvertes.

Les fenêtres anglaises s'ouvrent par moitié, soit en haut, soit en has. On peut même se donner la jouissance de les ouvrir un peu en haut, un peu en bas, mais pas du tout dans le milieu. Le soleil ne peut y pénétrer en pleine franchise. L'air ne peut entrer en bienfaisante visite. La fenêtre garde son petit quant-à-soi égoïste et perfide. Je déteste les fenêtres anglaises.

Mais j'adore maintenant la ville de Londres et, ai-je besoin de le dire, ses habitants. J'y suis retournée, depuis ma première visite avec la Comédie, vingt et une fois; et toujours le public m'est resté fidèle et même affectueux.

Après cette première épreuve de ma personnalité en liberté, je me sentis plus sûre de la vie que je me voulais faire. Quoique très faible de constitution, la possibilité de faire ce qui me plaisait sans entraves, sans contrôle, détendit mon système nerveux qui, renforcé, équilibra du coup ma santé affaiblie par le perpétuel énervement,par l'excès de travail, qui me faisait oublier mes tracas. Je dormis sur des lauriers cueillis pour moi toute seule, et je dormis mieux. Dormant mieux, je commençai à manger un peu. Et grand fut Tétonnement de ma petite cour quand, àmon retour de Londres, ils virent leur idole arrondie et rosée.

Je restai quelques jours à Paris; puis je partis pour Bruxelles, où je devais jouer Adrienne Lecouvreiir et Froufrou.

Le public belge — j'entends par là le public bruxellois — est celui qui se rapproche le plus de notre public. En Belgique, je ne me sens jamais à l'étranger. Notre langue est la langue courante ; les attelages sont

SAHAH BERNUARDT EN AMAZONE, DANS LE KÔLE DE « FUOUFKOU ».

toujours d'un goût parfait; les femmes du vrai monde ressemblent à nos femmes du vrai monde ; les cocottes abondent ; les hôtels ne sont pas meilleurs à Bruxelles qu'à Paris; les chevaux de fiacre sont aussi malheureux; les journaux aussi méchants. Bruxelles est un tout petit Paris potinier.

Je jouai pour la première fois à la Monr*aie, et je me sentis d'abord mal à l'aise dans cet immense et glacial théâtre. Mais l'enthousiasme bienveillant du public me réchauffa, et nos quatre représentations furent quatre soirées inoubliables. Puis je partis pour Copenhague, où je devais donner au ThéâtreRoyal cinq représentations.

Notre arrivée, très attendue sans doute, me causa un trac fou. Plus de deux mille personnes poussèrent, à l'arrêt du train signalant ma présence, un Hurrah! si terrible que je ne pus me rendre compte de ce qui se passait. Puis, quand M. de Fallesen, directeur du Théâtre Royal, et le premier chambellan du roi entrèrent dans mon compartiment, ils me prièrent de me montrer à la fenêtre pour satisfaire la curiosité amicale du public. Le terrible Hurrah! recommença, et je compris.

Mais une inquiétude folle s'empara de moi. Jamais, oh ! non, jamais je ne pourrai, quel qu'en soit mon désir, être à la hauteur de ce qu'on attendait de moi. Ma menue personne fera pitié à tous ces magnifiques gars, à toutes ces splendides et rayonnantes femmes. Je descendis du train si diminuée par la comparaison, que j'eus la sensation de n'être rien qu'un souffle; et je vis la foule, soumise à sa police, s'écarter en deux lignes compactes, laissant une large voie pour ma voiture. Je passai au petit trot entre cette haie de sympathies,

450 MA DOlJBLli VIE

recevant des fleurs jetées, des baisers envoyés, des coups de chapeau administratifs et affectueux.

J'ai eu depuis, dans ma longue carrière, bien des triomphes, des réceptions, des ovations ; mais celles de ce peuple danois me sont restées parmi les plus chéries. La haie se continuait jusqu'à l'hôtel d'Angleterre, où je descendis après avoir encore une fois salué et remercié tous ces sympathiques visages.

Le soir, le roi, la reine et leur fille, la princesse de Galles, assistèrent à la première à'Adrienne Lecouvreur.

Voici ce que dit Le Figaro du 16 août 1880 :

Sarah Bernhardt vient de jouer Adrienne Lecouvreur avec un succès immense devant un public magnifique. La famille royale, le roi et la reine des Hellènes ainsi que laprincesse de Galles assistaient àlareprésentation. Les reines ont jeté leurs bouquets à l'artiste française au milieu des acclamations. C'est un triomphe sans précédent. Le public est en délire. Demain : Froufrou...

Les représentations de Froufrou curent un égal succès. Mais, comme j e ne j ouais que tous les deux j ours , je voulus visiter Elseneur. Le roi mit un bateau à ma disposition pour ce petit voyage.

J'avais invité toute ma Compagnie. M. de Fallesen, premier chambellan et directeur du Théâtre Royal, nous fit servir un magnifique déjeuner; et, accompagnés des premières notabilités du Danemark, nous visitâmes le tombeau d'Hamlet, la source d'Ophélie et le château de Marienlyst, puis nous nous fîmes conduire au château de Kronborg.

Je regrettai ma visite à Elseneur. Mon rêve était plus beau. Le soi-disant tombeau d'Hamlet est représenté

par une petite colonne triste et laide, un peu de verdure, et la désolante tristesse du mensonge sans beauté. On me fit boire un peu d'eau prise à la soi-disant source d'Ophélie; et le baron de Fallesen cassa le verre sans permettre à personne d'autre de boire à la petite source.

Je revins un peu triste de ce voyage sans grandeur. Appuyéesur le bastingage, jeregardaisl'eau filer, quand je remarquai quelques pétales de roses immergeant et venant, sous l'impulsion d'un remous invisible, se coller aux flancs de notre bateau. Puis des milliers de pétales. Et, dans le mystérieux déclin du soleil couchant, éclatèrent, comme une fanfare étouffée par des baisers, les chants mélodieux des fils du Nord.

Je levai les yeux. Devant nous se balançait, poussé par le vent, un joli bateau aux voiles déployées : une vingtaine de jeunes gens jetaient des brassées de roses que le petit flot nous apportait et chantaient les merveilleuses légendes des siècles passés. Et tout cela était pour moi : toutes ces roses, tout cet amour, toute cette musicale poésie. Et ce soleil couchant, je le voulus aussi pour moi.

Et, dans cette fugitive minute qui m'apportait toute la beauté de la vie, je me sentis tout près de Dieu.

Le lendemain, à l'issue de la représenta'tion, le roi me fit mander dans la loge royale et il me remit la décoration du Mérite, très joliment ornée de diamants.

Il me garda quelque temps dans sa loge, m'interrogéant sur quantité de sujets. Je fus présentée à la reine et je m'aperçus de suite qu'elle entendait difficilement. J'en conçus quelque gêne, lorsque vint à mon secours la reine 4e Grèce. Elle était belle. Mais com-

bien moins jolie quesa belle-sœur la princesse de Galles: Oh ! l'adorable et séduisant visage ! Des yeux d'enfant du Nord dans un visage grec d'une pureté virginale, un long cou souple créé pour le salut d'une reine, un sourire doux et presque timide. Le charme indéfinissable de cette princesse la rendait si lumineuse que je i:c vis plus qu'elle; et je quittai la loge, laissant, je le crains, une triste opinion de mon intelligence aux couples royaux de Danemark et de Grèce.

La veille do mon départ, on m'offrit un grand souper. M. de Fallesen prit la parole et, dans un discours très élégant, nous remercia de la semaine française que nous venions de donner au Danemark.

Robert Walt fit, au nom de la presse, un discours très chaud, très court et très sympathique. Notre ambassadeur remercia très courtoisement en quelques mots Robert Walt ; mais quelle ne fut pas la surprise générale devoir le baron Magnus, ministre de Prusse, se lever et dire, d'une voix forte, en se tournant vers moi : « Je bois à la France qui nous donne de si grands artistes ! A la France, à la belle France que nous aimons tous ! »

Dix ans à peine s'étaient écoulés depuis la terrible guerre. Français et Françaises étaient encore meurtris; aucune blessure n'était cicatrisée. Le baron Magnus, très aimable et vraiment charmant homme, m'avait, dés mon arrivée à Copenhague, envoyé des fleurs avec sa carte. J'avais renvoyé les fleurs et prié un attaché de l'ambassade anglaise, sir Francis..., je crois, de dire au baron allemand que je le priais de ne point renouveler son envoi. Le baron, très bon enfant, se prit à rire et m'attendit au moment de ma sortie de l'hôtel. Il vint à moi les mains tendues, me dit je ne sais quelles paroles

courtoises et sensées. Tout le monde nous regardait. J'étais gênée. Cet homme était visiblement bon. Je remerciai, touchée malgré moi par la franchise de son attitude, et je m'esquivai indécise sur mes propres sensations. Il renouvela deux fois ses visites, mais je ne le reçus pas et le saluai toujours à ma sortie de l'hôtel. Mais je m'étais un peu irritée de la ténacité de cet aimable diplomate.

Le soir du souper, quand je le vis prendre, debout, l'attitude d'un orateur, je me sentis pâlir. Il n'avait pas achevé sa petite allocution que, debout, je m'écriai : « Soit. Buvons à la France, mais à la France tout entière. Monsieur le ministre de Prusse! » J'étais nerveuse, vibrante et théâtrale sans le vouloir. Ce fut une traînée de poudre.

L'orchestre de la Cour, placé dans la galerie supérieure, fit éclater La Marseillaise. A cette époque, les Danois haïssaient les Allemands. La salle du souper devint déserte comme par enchantement.

Je remontai dans mes appartements, ne voulant répondre à aucune question. J'avais dépassé la note. La colère m'avait fait dépasser ma volonté. Le baron Magnus ne méritait pas cette algarade. Et puis, mon instinct me prévenait que cela aurait des conséquences. Je me mis au lit, furieuse contre moi, contre le baron, contre l'univers.

Vers cinq heures du matin, je commençais à somnoler, quand je fus éveillée par le grognement de mon chien. Puis j'entendis frapper au salou; J'appelai ma femme de chambre qui réveilla son mari, et il alla ouvrir.

Un attaché de la légation de France désirait me parler de suite. Je passai une tea-gown d'hermine et je m'en fus trouver le visiteur.

« Je vous en prie, me dit-il, écrivez de suite un mot, pour expliquer que hs paroles que vous avez dites n'ont pas le sens qu'on veut leur donner. Le baron Magnus, que nous aimons tous, est en très mauvaise posture, et nous en sommes désolés. Le prince de Bismarck ne plaisante pas, et c'est très grave pour lui. — Eh, mon Dieu, Monsieur, je suis cent fois plus désolée que vous, car cet homme est bon, charmant. Il a manqué de tact politique et il est très excusable, puisque je ne suis pas une femme politique. Moi, j'ai manqué de sangfroid. Je donnerais cette main gauche, qui m'est très nécessaire tout de même, pour réparer le mal. — Nous ne vous en demandons pas tant. Et ce serait dommage, en vérité, pour la beauté de vos gestes... (Ah! dame, il était Français)... — Voici un brouillon de lettre: veuillez l'accepter, l'écrire, le signer, et tout sera dit... »

Mais c'était inacceptable. Le brouillon de cette lettre donnait des explications tortueuses et un peu lâches. Je me rebifîai; et, après plusieurs essais mal venus, je renonçai à écrire quoi que ce soit.

Trois cents personnes assistaient à ce souper; plus l'orchestre royal, plus les serviteurs. Le baron avait lancé son aimable, mais maladroite harangue, à toute volée. J'avais répliqué en toute surexcitation. Le public, la presse, étaient saisis de l'algarade ; nous étions garottés par notre sottise, le baron et moi. Ce serait aujourd'hui, j e me moquerais de ce qu'en pourrait penser l'opinion ; et je trouverais un biais, même en me ridiculisant, pour sauver un brave et galant homme. Mais à cette époque, j'étais d'une nervosité excessive, d'un chauvinisme intransigeant. Et puis, peut-être me croyais-je un petit quelqu'un. I^a vie m'a appris depuis que si l'on doit

être quelqu'un, ce n'est qu'après la mort que la manifestation s'affirme.

Aujourd'hui que je descends l'autre versant de la colline de la vie, je regarde gaiement tous les piédestaux sur lesquels j'ai été élevée ; il y en eut tant et tant que leurs morceaux,brisés par les mêmes Sicambres qui les avaient dressés, me font un pilier solide sur lequel je me tiens heureuse de ce qui fut, attentive à ce qui sera.

Mon amour-propre imbécile a fait du mal à qui ne voulait pas m'en faire et j'ai gardé de cet incident un chagrinant remords.

Je quittai Copenhague au milieu des ovations et aux cris mille fois répétés de « Vive la France ! » A toutes les fenêtres, des drapeaux français claquaient leur joli bruit cinglant; et je sentais bien que tout cela n'était pas pour moi, mais contre l'Allemagne. Je servais de prétexte.

Depuis, les Allemands et les Danois se sont très solidement réunis; et je ne jurerais pas que quelques Danois ne m'aient gardé rancune de l'histoire du baron Magnus.

Je rentrai à Paris pour faire mes derniers préparatifs pour le grand voyage en Amérique. Je devais être embarquée le 15 octobre.

Un jour d'août, je recevais comme de coutume, à cinq heures, tous mes amis, qui se pressaient d'autant plus que j'allais partir pour longtemps. Il y avait là Girardin, le comte Kapenist, le maréchal Ganrobert, Georges Clairin, Arthur Mcyer, Duquesnel, la si belle Augusta Holmes, Raymond de Montbel, Nordenskjold, O'Connor, et d'autres personnes amies. Je pérorais,

heureuse de me retrouver dans ce milieu de tendres et d'intellectuels.

Girardin faisait l'impossible pour me détourner de mon voyage en Amérique. Il avait été l'ami de Rachel et me racontait la triste épopée de ce voyage. Arthur Meyer trouvait que je devais toujours agir selon mon impulsion. Les autres amis discutaient.

Le maréchal Ganrobort, cet homme admirable que là France adorera toujours, disait ses regrets de ces bonnes causeries de cinq heures : « Mais notre jeune amie a une nature combative. Nous n'avons pas le droit, dans notre égoïste affection, d'arrêter l'effort de sa volonté. — Ah! oui, m'écriai-je. Oui, je suis faite pour la lutte, je le sens. Rien ne m'amuse comme d'avoir à dompter un public hostile à l'avance par les racontars et les potins des journaux. Aussi, je regrette de ne pouvoir jouer, non à Paris, mais en France, mes deux grands succès : Adrienne et Froufrou. — Qu'à cela ne tienne, s'écria Félix Duquesnel. Ma chère Sarah, c'est avec moi que tu as eu tes premiers succès, veux-tu avoir avec moi les derniers ? »

Tout le monde se récria ; et je bondis.

« Attends, ajouta-t-il; les derniers... jusqu'à ton retour d'Amérique. Si oui, je me charge de tout. Dans huit jours la troupe sera faite. J'aurai, coûte que coûte, des théâtres dans les plus grandes villes, et nous donnerons vingt-cinq représentations pendant le mois de septembre. Quant aux conditions d'argent, elles seront des plus simples: Vingt-cinq représentations, cinquante mille francs. Demain, je te remettrai moitié de la somme et te ferai signer ton contrat pour ne pas te laisser le temps de te dédire. »

J'applaudis des deux mains, joyeuse.

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