SARAH BEKNHAHDT EN COSTUME DE VOYAGE
Tous les amis présents prièrent Duquesnel de leur remettre au plus vite l'itinéraire de la tournée, car chacun voulait me voir dans ces deux pièces, dans lesquelles je venais de remporter de si grands succès en Angleterre, en Belgique et en Danemark.
Duquesnel promit l'itinéraire ; et il fut convenu qu'on tirerait au sort les visites, dans un petit sac où chaque ville serait inscrite avec sa date et le titre de la pièce.
Huit jours après, Duquesnel, avec qui j'avais signé, revint avec l'itinéraire complet et la troupe formée. Cela tenait du prodige.
Les représentations devaient commencer le samedi 4 septembre; il y en avait vingt-cinq; et le tout, du jour du départ au jour du retour, devait durer 28 jours. Ce qui fit appeler cette tournée : Les vingt-huit jours de Sarah Bernhardt, tels les 28 jours d'un bourgeois dans les obligations de son service militaire.
La petite tournée eut un succès formidable; et je ne me suis jamais plus amusée que dans cette artistique promenade. Duquesnel organisait des excursions, des fêtes, en dehors des villes.
Au début il avait préparé, croyant me faire plaisir, une visite dans les musées. Il avait écrit d'avance de Paris prenant jour, date et heure. Les conservateurs eux-mêmes s'étaient offerts à me montrer les plus belles choses. Puis les maires avaient préparé les visites aux églises et aux monuments célèbres.
Quand, la veille de notre départ, il nous montra le monceau de lettres annonçant l'aimable réponse de chacun, je poussai les hauts cris.
J'ai l'horreur de visiter les musées avec des gens qui m'expliquent... Je connais à peu près tous les musées de France, mais je les ai visités quand cela m'a plu, et
avec dos amis choisis. Quant aux églises et autres monuments, cela m'assomme d'entrer dedans. Je n'y peux rien. Cela m'assomme!... Je ne veux pas en visiter.
Admirer leur silhouette en passant, les voir se profiler dans une couche de soleil, soit!... c'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Mais entrer dans des salles froides pendant qu'on m'explique quelque absurde et interminable histoire ; me fatiguer à regarder les plafonds; cramponner mes pieds sur des planchers trop cirés; entendre admirer la restauration de cette aile alors que j'eusse préféré qu'on la laissât s'effriter; me faire admirer les profondeurs de fossés qui, autrefois, étaient pleins d'eau et sont maintenant secs comme vent du Nord, d'Est... tout cela m'assomme à hurler!
D'abord, je déteste, depuis mon enfance, les maisons, les châteaux, les églises, les tours, enfin tous les édifices dépassant la hauteur d'un moulin. J'aime les cahutes, les fermes basses; et j'adore les moufins parce que ces petites constructions ne voilent pas l'horizon. — Je ne dis pas de mal des Pyramides; mais je préférerais cent fois qu'on ne les eût pas élevées.
Je suppliai Duquesnel d'envoyer vite des dépêches à toutes ces notabilités si complaisantes. Nous passâmes deux heures à ce travail, et je partis le 3 septembre, libre, joyeuse, contente.
Je reçus les visites de mes amis selon le tour que leur avait indiqué le tirage au sort ; et nous fîmes do grandes parties en coach dan^ les campagnes entourant lea villes où je jouais.
Rentrée à Paris le 30 septembre, je n'eus que le temps do préparer mon départ pour l'Amérique. Je
n'étais pas depuis huit jours à Paris que je reçus la visite de M. Bertrand, alors directeur des Variétés. Son frère était directeur du Vaudeville, en association avec Raymond Deslandes. Je ne connaissais pas Eugène Bertrand, mais je le reçus de suite, car je le savais ami d'amis communs.
« Qu'est-ce que vous faites à votre retour d'Amérique? me demanda-t-il après les bonjours échangés. — Mais... je ne sais pas... Rien... Je ne fais rien. Je n'ai pensé à rien. — Eh bien, moi, j'ai pensé pour vous. Et s'il vous plaît rentrer à Paris dans une pièce de Victorien Sardou, je signe de suite avec vous pour le Vaudeville. — Ah! m'écriai-je, le Vaudeville, y pensez-vous? Raymond Deslandes est directeur et il m'en veut à mort à cause de ma fuite du Gymnase le lendemain de la première de sa pièce, Un mari qui lance sa femme. Sa pièce était ridicule ; moi, plus ridicule qucla pièce, dans un rôle de jeune Russe affolée de danse etdesandwiches. Jamais cet homme ne voudra m'engager. »
Il se mit à sourire : « Mon frère est l'associé de Raymond Deslandes. Mon frère... c'est moi, en un : lot ! Tout l'argent apporté par les deux : c'est le mien ! Je suis seul maître! Qu'est-ce que vous voulez gagner? — Mais... Mais je ne sais pas... — Voulez- vous quinze cents francs par représentation? » Je le regardai, ahurie et pas très tranquille sur sa raison.
« Mais, Monsieur, si je ne réussis pas, vous perdrez de l'argent, et cela... je ne peux pas l'admettre. — Soyez sans crainte. Je vous réponds du succès... succès colossal! Voulez- vous signer? Tenez, je vous assure cinquante représentations? — Ah! ça, non! jamais! Je signe avec joie! J'adore le talent de Victorien Sardou, mais je ne veux aucune garantie. Le succès dépend de
lui. Et, après lui, dépend de moi! Voilà! Je signe et je vous remercie de votre confiance. »
Je montrai, à mes « cinq heures », le nouveau contrat à mes amis réunis ; et ils convinrent tous que la chance semblait favoriser ce qu'ils appelaient ma folie (c'està-dire ma démission).
Trois jours me restaient à vivre à Paris. Mon cœur se déchirait à l'idée de quitter la France, pour des raisons douloureuses... Mais je veux mettre de côté dans ces Mémoires tout ce qui touche à l'intimité directe de ma vie. Il y a un « moi » familial qui vit une autre vie, et dont les sensations, les joies et les chagrins naissent et s'éteignent pour un tout petit groupe de cœurs.
Mais je me sentais le besoin d'un autre air, d'un plus grand espace, d'un autre ciel.
Je me séparai de mon jeune garçon, que je confiai à mon oncle, père de cinq garçons. Sa femme, protestante un peu rigide, était bonne ; et ma cousine Louise, leur fille aînée, spirituelle et supérieurement intelligente, me promit de veiller et de me prévenir à la moindre alerte.
Jusqu'à la dernière heure, on n'avait pas cru, dans Paris, à mon départ pour l'Amérique. J'étais si délicate de santé, que cela semblait la plus folle de toutes mes décisions. Mais quand il fut avéré,certifié, que je partais, il y eut comme une détente de la gent vipérine, qui put enfin orchestrer sa musique, et le concert commença. Ah ! ce fut un beau concert.
J'ai là sous les yeux le monceau d'insanités, de calomnies, de mensonges, de stupidités, de conseils imbéciles, de portraits burlesques, de plaisanteries
macabres, et d'adieux à la Chérie ! à l'Idole ! à l'Étoile ! à la Zimm boum boum!... etc., etc.
Tout cela est tellement fou, que j'en reste confondue. Je n'avais pas lu la plupart de ces articles, mais mon secrétaire avait ordre de découper, et de coller sur des petits cahiers, tout ce qui s'écrivait en mal ou en bien à mon propos. C'est mon parrain qui avait commencé ce travail quand j'étais entrée au Conservatoire, et je le fis continuer après sa mort !
Heureusement que je trouve de belles et nobles pages dans ces milliers de lignes.
Des pages écrites par J.-J. Weiss, Zola, Emile de Girardin, Jules Vallès, Jules Lemaitre, etc., etc.. Et des vers de beauté, de grâce et de justice, signés par Victor Hugo, François Goppée, Richepin, Haraucourt, Henri de Bornier, Catulle Mendès, Parodi, et plus tard, Edmond Rostand.
Je ne pouvais ni ne voulais être tuée par les calomnies et les mensonges; mais j'avoue que je prenais une joie infinie dans l'appréciation bienveillante et élogieuse que me témoignaient les esprits supérieurs.
Le navire qui devait m'emporter vers d'autres espérances, d'autres sensations, d'autres succès, s'appelait l'Amérique. C'était le bateau maudit. Le bateau hanté par les gnomes. Tous les malheurs, tous les accidents, toutes les tempêtes avaient été son lot.
Il était resté bloqué des mois la quille en l'air. Il avait été défoncé à l'arrière par une barque d'Islande. Il avait sombré, je crois, près des bancs de Terre-Neuve et avait été renfloué. Le feu avait pris à bord en pleine rade du Havre, sans trop grands dégâts pourtant.
Et il avait eu une aventure célèbre, qui avait un peu ridiculisé ce pauvre bateau. En 1876 ou 1877, on avait pris à bord un nouveau système de pompes, en usage depuis longtemps sur les bateaux anglais, mais alors inconnu dans la marine française. Le capitaine eut l'idée très sage de faire fonctionner ces pompes pour en rendre le maniement facile aux hommes de l'équipage en cas de danger. L'essai se faisait depuis quelques minutes, quand on vint prévenir le capitaine que la cale se remplissait d'eau et qu'on ne pouvait
en découvrir le motif. « Alerte, les enfants! s'écria le capitaine. Pompez! Pompez! » Et les pompes firent rage, tant et si bien que la cale s'emplit tout à fait et que le capitaine dut abandonner le bateau après avoir mis les voyageurs dans les canots.
Un baleinier anglais rencontra le navire deux jours après. Il fit fonctionner les pompes, qui marchaient admirEiblement, mais dans le sens inverse de celui indiqué par le capitaine français.
Cette petite erreur coûta douze cent mille francs de sauvetage à la Compagnie transatlantique qui, voulant relancer ce steamer sur lequel les voyageurs ne voulaient plus monter, fit de très belles conditions à mon imprésario, M. Abbey. Il les accepta; et il eut raison en dépit de tous les pronostics. Le bateau avait payé son tribut.
Je n'avais que fort peu voyagé et j'étais folle de joie.
Le 15 octobre 1880, à six heures du matin, j'entrai dans ma cabine. Elle était large, tendue de reps grenat pâle, avec mes initiales. Ah! quelle profusion de S. B. !!!
Un grand lit de cuivre tout brillant et des fleurs partout.
A côté, une cabine très confortable pour « mon petit' dame » et une autre faisant suite, pour ma femme de chambre et son mari. Le reste de mon personnel était à l'autre bout du navire.
Le ciel était brumeux ; la mer grise et sans horizon. J'allais là-bas, derrière cette brume qui réunissait le ciel et l'eau en un mystérieux rempart.
Le branle-bas du départ secoua les choses et les êtres. Le ronflement de la machine, les sifflets d'appel, la
cloche, les sanglots, les rires, le grincement des cordages, la note stridente des commandements, l'effarement des retardataires, les « Houp! » les « Hop, là! » les « A toi ! » des hommes lançant des paquets à toute volée du port à la cale, les claques rieuses de la vague' sur le flanc du bateau, tout cela se confondait en un effroyable tapage qui, fatiguant le cerveau, le laissait incertain sur ses véritables sensations.
J'étais de ceux qui, jusqu'à la dernière minute, jouissent des adieux, des mains serrées, des projets de retour, des baisers, et qui, la vision finie, se jettent éperdus et sanglotants sur leur couchette.
Je restai trois jours en effroyable désespérance, pleurant des larmes lourdes, des larmes qui brûlent la joue. Puis le calme se fit, ma volonté surmonta ma douleur.
Je me levai le quatrième jour, vers sept heures du matin, pour aller prendre l'air sur le pont. Il faisait un froid lupal.
Je me promenais, croisant une dame vêtue de noir et le visage douloureusement résigné. La mer était sournoise, sans couleur et sans flots. Tout d'un coup, une vague rageuse se précipita si violemment contre notre bateau que nous fûmes renversées toutes deux. Je m'étais de suite cramponnée au pied d'un banc ; mais la pauvre fut lancée en avant.
M'étant relevée d'un bond, j'arrivai assez à temps pour la retenir par sa jupe. Aidée de ma femme de chambre et d'un matelot, nous empêchâmes la malheureuse de filer dans l'escalier la tête la première.
Très endolorie, un peu confuse, elle me remercia d'une voix si douce, si lointaine, que mon cœur se prit à battre d'émotion. « Vous auriez pu vous tuer,
Madame, dans cet horrible escalier. — Oui, fit-elle dans un soupir plein de regret : Dieu ne l'a pas voulu. » Puis, me regardant : « N'êtes- vous pas Madame H essler ? — Non, Madame. Je me nomme Sarah Bernhardt. » Elle recula, droite et le visage blanc, le front barré. Elle me lança d'une voix douloureuse, d'une voix morte : « Je suis la veuve Lincoln. »
Moi aussi, je reculai. Et une grande douleur s'empara de tout mon être, car je venais de rendre à cette malheureuse femme le seul service qu'il ne fallait pas lui rendre : la sauver de la mort. Son mari, le Président Lincoln, avait été assassiné par le comédien Booth, et c'était une comédienne qui l'empêchait de rejoindre lécher mort.
Je rentrai dans ma cabine et j'y restai enfermée deux jours, car je ne me sentais pas le courage de rencontrer cette figure si sympathique, à laquelle je n'aurais plus osé parler.
Le 22, nous fûmes bousculés par une abominable tempête de neige.
Je fus appelée en toute hâte par le capitaine Jouclas. Je passai une grande houppelande de fourrure et montai sur la passerelle. C'était assourdissant ! étourdissant! féerique! Le bruit des flocons durcis s'entrechoquant dans leur valse échevelée provoquée par le vent.
Le ciel s'était subitement obscurci par toute cette blancheur, qui tombait autour de nous en avalanches et qui fermait hermétiquement l'horizon. Je faisais face à la mer, et le capitaine Jouclas me fit remarquer qu'on n'y voyait pas à cent mètres devant nous. Je me retournai alors, et je vis le bateau blanc
comme une mouette : les cordages, les filins, les bastingages, les sabords, les haubans, les baleinières, le pont, les voiles, les échelles, les cheminées, les prises d'air, tout était blanc ! La mer était noire, le ciel était noir. Seul, le bateau tout blanc flottait dans cette immensité. Il y avait lutte entre la haute cheminée, crachant avec peine sa fumée à travers le vent qui s'engouffrait dans sa large gueule, et les hurlements prolongés de la sirène.
Le contraste était si extraordinaire entre la blancheur virginale de ce bateau et son tapage infernal, qu'il me semblait voir un ange pris d'une crise hystérique.
Le soir de cette étrange journée, le docteur me prévint qu'une de mes chères protégées émigrantes était en mal d'enfant. Je fus vite près d'elle, et j'aidai de mon mieux le pauvre petit être à entrer dans ce monde. Oh ! les lugubres plaintes dans la lugubre nuit, au milieu do toute cette misère ! Oh ! le premier cri strident de l'enfant affirmant sa volonté de vivre au milieu de toutes ces souffrances, de toutes ces angoisses, de toutes ces espérances !
Tout était mêlé dans ce fouillis humain : hommes, femmes, enfants, loques et conserves, oranges et cuvettes, têtes chevelues et crânes chauves, bouches entr'ouvertes de vierges et lèvres serrées de mégères, bonnets blancs et foulards rouges, mains tendues vers l'espérance, poings serrés contre l'adversité.
Je vis des revolvers mal dissimulés sous les haillons, des couteaux dans les ceintures. Un coup de roulis éventra un paquet tombé des mains d'un mauvais drôle à l'air décidé : une hachette et un casse-tête s'échappèrent des nippes. Aussitôt un marin se saisit des deux armes pour les porter au commissaire. Je n'oublierai
jamais lo regard attentif que lui jeta l'homme. Il avait certainement pris note exacte des traits du matelot- Et je fis le souhait fervent qu'il n'y eût pas de rencontre solitaire entre ces deux hommes.
Je me souviens, avec remords, de l'horrible dégoût qui s'empara de moi quand le docteur me passa l'enfant pour le laver. Cette petite chose sale, rouge, remuante et gluante était un être humain, une âme, allait être une pensée.
Le cœur me tournait. Et je n'ai jamais pu voir cet enfant, dont je devins la marraine, sans revivre cette première impression.
Quand la jeune maman fut endormie, je voulus rejoindre ma cabine, aidée du docteur; mais la mer était si grosse que nous avancions avec peine à travers les ballots et les émigrants. Quelques êtres accroupis nous regardaient silencieusement tituber et virer comme des ivrognes.
J'étais irritée de me sentir regardée par ces yeux malveillants et gouailleurs. Un homme nous interpella : « Dites donc, docteur : l'eau de la mer ça grise autant que le vin? Vous avez l'air, vous et votre dame, de deux « 1 etour de noces « ! Une vieille femme se cramponna à moi : « Dites, Madame, est-ce qu'on va faire naufrage, que ça remue comme ça? Mon Dieu! Mon Dieu ! » Alors, un grand diable roux et barbu s'avança vers la pauvre vieille et, la recouchant doucement : « Dors calme, la mère; si on fait naufrage, je te jure qu'il y en aura plus de sauvés par ici que par là-haut. »
Puis, s'approchant de moi, il me dit d'un air plein de défi : « Les riches, les premières... à l'eau ! Les émigrants, les secondes... dans les canots! » Et j'entendis un rire sournois, étouffé, qui sortait de partout : devant moi,
derrière moi, à côté de moi, sous mes pieds; et qui se répercutait dans le lointain comme les rires « à la cantonade » au théâtre.
Je me tenais contre le docteur. Il me sentit inquiète. « Bah! me dit-il en riant, on se défendrait! — Mais combien pourrait-on sauver de passagers, docteur, si nous étions en réel péril? — Deux cents... deux cent cinquante... au plus, avec toutes les embarcations à l'eau, et en admettant que toutes arrivent à bon port. — Mais il y a sept cent soixante émigrants, m'a dit le commissaire; nous sommes à peine cent vingt, nous, les passagers; combien comptez-vous pour les officiers, les hommes d'équipage et le personnel du bateau? — Cent soixante-dix, reprit le docteur. — Donc nous sommes en tout mille cinquante, et vous ne pouvez en sauver que deux cent cinquante? — Oui. — Mais alors je comprends la haine de ces émigrants que vous embarquez comme des bestiaux, que vous traitez comme des nègres, et qui sont absolument certains qu'en cas de danger ce sont eux que vous sacrifieriez ! — Mais on les sauverait à leur tour. »
Je regardais avec épouvante l'homme qui me parlait. Il avait l'air honnête ; et il pensait ce qu'il disait.
Ainsi, ces pauvres êtres, trahis par la vie, malmenés par la société, n'auraient droit à la vie qu'après d'autres plus heureux?... Oh! comme je comprenais le mauvais drôle à la hachette et au casse-tête ! Combien, à cette minute, j'approuvais les revolvers et les couteaux cachés dans les ceintures! Oui, il avait raison, le grand diable roux : puisque nous voulions les premières places, toujours les premières places, eh bien, nous aurions les premières places... et houp ! dans l'eau !
« Eh bien, êtes-vous contente? dit le capitaine qui
sortait de sa cabine. Ça s'est-il bien passé?... — Très bien, capitaine. Mais je suis révoltée! » Jouclas recula. « Oh! mon Dieu! Et de quoi donc? — De la façon dont vous traitez vos passagers... » Il voulut parler. « ...Comment, vous nous exposez, en cas de naufrage... — On ne fait jamais naufrage! — Soit. En cas d'incendie... — Il n'y a jamais le feu à bord! — Soit. En cas de submersion... » Il se mit à rire : « J'admets. A quoi vous expose-t-on, Madame? — A la pire des morts : le coup de hache sur la tête, le couteau dans le dos, ou simplement le bon coup de poing qui vous flanque à l'eau... Hop !... » Il voulut parler...
« Il y a en bas sept cent cinquante émigrants, nous sommes à peine trois cents, équipage et passagers de première; les canots peuvent sauver deux cents personnes ... et encore. — Eh bien? — Eh bien, et les émigrants? — Nous les sauverons avant l'équipage! — Et après nous? — Oui, après... vous! — Et vous croyez qu'ils se laisseront faire? — H y a des fusils pour les tenir en respect! — Des fusils... des fusils contre des femmes, des etifants? — Non, les femmes et les enfants sont ceux qui passent d'abord! — Mais c'est idiot! c'est absurde ! Pourquoi sauver des femmes et des enfants, si vous en faites des veuves et des orphelins? Et vous croyez que ces jeunes hommes se résigneront devant vos fusils?... Ils sont le nombre! Ils sont armés ! Ils ont une revanche à demander à la vie ! Ils ont le même droit que nous : de défendre la minute suprême ! Ils ont le courage qui n'a rien à perdre et tout à gagner dans la lutte ! Et je trouve inique, infâme, que vous nous exposiez, nous, à une mort certaine, et eux, à un crime forcé et justifié!»
Le capitaine voulut parler « ... Et sans aller jus-
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qu'au naufrage. Admettez ce qui a déjà eu lieu — que nous soyons pendant des mois ballottés et falots sur la mer démontée... Vous ne pouvez avoir des vivres pour mille bouches pour deux mois... ou trois?... — Non, certes, dit sèchement le commissaire, un très aimable homme, très susceptible. — Alors, qu'est-ce que vous feriez? — Eh bien... et vous? interpella le capitaine Jouclas, très amusé par la tête pincée du commissaire. — Moi, je ferais un bateau pour émigrants, et un pour passagers; et je trouve que ce serait justice! — Oui, mais ce serait ruineux. — Non. Celui pour les classes riches serait un steamer comme celui-ci; et celui pour les émigrants, un bateau à voiles. — Mais, chère Madame, ce serait injuste aussi, car le steamer irait bien plus vite que le bateau à voiles. — Ceci n'a aucune importance, capitaine : les gens riches sont toujours pressés, les malheureux ne le sont jamais. Et puis, pour ce qui les attend... Là où ils vont... — C'est la terre promise !
— Oh! les pauvres! les pauvres! La terre promise... le Dakota ou le Colorado! Le jour, c'est le soleil qui bout le cerveau, crevasse la terre, dessèche les sources et enfante les innombrables moustiques qui piquent la peau et talonnent la patience! La terre promise!... la nuit, c'est le froid terrible qui mord les yeux, ankylose les membres et crevasse les poumons! La terre promise!... c'est la mort dans quelque coin, après des appels vains à la justice de ses compatriotes; c'est la mort dans un sanglot, la mort à travers un terrible juron de haine ! Et tous doivent être recueillis par Dieu, car c'est pitié de penser que tous ces pauvres êtres sont livrés, pieds liés par la souffrance, poings liés par l'espérance, à des négriers qui
font la traite des blancs! Et quand je pense que dans votre caisse, Monsieur le commissaire, il y a l'argent que vous a apporté le négrier pour le transport de tous ces pauvres êtres! Argent ramassé dans des mains calleuses, tremblantes ! Pauvre argent économisé sou par sou, larme sur larme ! Quand je pense à cela, je voudrais que nous fissions naufrage, que nous soyions tous tués, et qu'ils fussent tous sauvés ! »
Et je m'en fus dans ma cabine pour pleurer, car j'étais prise d'un grand amour de rhumanité, d'un immense chagrin de ne pouvoir rien... rien faire.
Le lendemain, je m'éveillai tard, m'étant endormie tard. Ma cabine était encombrée de visiteurs, et tous tenaient à la main un petit paquet dissimulé. Je frottai mes yeux pleins de sommeil, ne comprenant pas très bien cette invasion.
Mme Guérard s'avança vers moi et, m'embrassant : « Ma chère petite Sarah, ne croyez pas que ce jour de votre fête soit oublié par ceux qui vous aiment. — Ah! m'écriai-je, nous sommes donc le 23? — Oui. Et voilà d'abord le souvenir des absents. » Mes yeux se mouillèrent et entrevirent, à travers leur brouillard, le portrait du jeune être qui m'était le plus cher au monde, avec quelques mots de sa main. . . Puis des souvenirs d'amis... des petits ouvrages des humbles aimants.
Mon petit filleul de la nuit me fut présenté dans une corbeille entourée d'oranges, de pommes et de mandarines. Il avait une étoile d'or sur son front, une petite étoile en papier doré qui avait entouré des tablettes de chocolat.
Ma femme de chambre Félicie, et Claude, son mari^ deux cœurs pleins de tendresse et de dévouement,
me firent des petites surprises pleines d'ingéniosité.
Un coup fut frappé à la porte. « Entrez! » Et je vis avec surprise entrer trois matelots qui me remirent, au nom de l'équipage, un superbe bouquet. J'étais transportée d'admiration. Comment avait-on conservé de si belles fleurs en si bel état?
Le bouquet était énorme. Et quand je le pris dans mes mains, je le laissai tomber dans un fol éclat de rire : c'était un bouquet de fleurs taillées dans des légumes avec un art si parfait qu'elles faisaient illusion à dix pas. De magnifiques roses rouges avaient été ciselées dans des carottes ; les camélias, dans des navets ; de petits radis avaient fourni des branches de boutons de roses piqués sur des longs poireaux teints en vert; et le tout était allégé par des feuilles de carottes artistiquement semées pour imiter les graminées de nos élégants bouquets; un ruban tricolore nouait toutes les tiges.
Une parole très émue d'un des matelots au nom des camarades qui me remerciaient pour une petite attention que j'avais eue pour eux, un loyal shakehands et un affectueux merci de ma part, furent le signal d'un concert organisé dans la cabine de « mon petit' dame » : Deux violons et une flûte avaient répété en cachette. Et je fus bercée pendant une heure par une ravissante musique qui me transporta près des êtres chéris, dans mon hall si loin à cette heure.
Cette fête un peu familiale, cette musique, avaient évoqué le coin tendre et reposant de ma vie ; et je pleurai sans chagrin, sans amertume, sans regret de pleurer. Je pleurais parce que j'étais attendrie, fatiguée, énervée, lassée, et en grand désir de repos. Je m'endormis dans les larmes, la poitrine soulevée par des soupirs et des sanglots...
XXXIH
Enfin, le navire stoppa le 27 octobre, à six heures et demie du matin. J'étais endormie, encore fatiguée par ces trois jours et ces trois nuits de furieuses tempêtes. Ma femme de chambre eut quelque peine à m'éveiller. Je rie voulais pas croire que nous fussions arrivés ; et je voulus dormir jusqu'à la dernière minute. Je dus cependant me rendre à l'évidence. Le navire stoppait. J'entendais un bruit de coups sourds répercutés à l'infini.
Je mis la tête hors de mon hublot, et j'aperçus des hommes occupés ànous frayer un passage dans larivière. En effet, l'Hudson était gelé. Toutes ses eaux étaient prises; et le lourd bateau ne pouvait avancer qu'avec l'aide des pioches faisant sauter les blocs de glace.
Cette arrivée non prévue me transporta de joie. En une minute, tout se transforma. J'oubliai mon malaise, mon ennui depuis les onze jours de traversée. Le soleil, pâle mais rose, se levait, dissipant la brume et éclairant la glace qui, sous l'effort des pionniers, j aillissait en mille morceaux lumineux. J'entrais dans le Nouveau Monde au milieu d'un feu d'artifices de glace. C'était féerique
et un peu fou, mais je trouvais cela d'un bon augure.
Je suis tellement superstitieuse que, si j'étais entrée sans soleil, j'aurais été désolée et en inquiétude jusqu'après ma première représentation. C'est vraiment torturant d'être superstitieuse à ce point; et, pour mon malheur, je le suis maintenant dix fois plus qu'à cette époque, car, outre les superstitions de mon pays, j'ai, ayant beaucoup voyagé, ajouté à mon cas toutes les superstitions des autres pays. Je les ai toutes! toutes! Et, aux moments graves de ma vie, elles se dressent en légions armées pour ou contre moi! Je ne puis faire un pas, un mouvement, un geste, m'asseoir, sortir, me coucher, me lever, regarder le ciel ou la terre, sans trouver une excuse à espérer ou désespérer, jusqu'au moment où, exaspérée par ces entraves volontaires de ma pensée contre mes actions, je jette un défi à toutes mes superstitions et j'agis comme je veux agir.
Heureuse de ce qui me semblait être un bon pronostic, je me mis gaiement à ma toilette.
M. Jarrett venait de frapper à ma porte : « Madame, je vous supplie d'être vite prête, car il y a plusieurs bateaux pavoises aux couleurs françaises qui viennent au-devant de vous. »
Je jetai un regard vers mon hublot, et je vis un steamer dont le pont était noir de monde ; puis deux autres petits bateaux non moins chargés que le premier. Le soleil éclairait tous ces pavillons français.
Le cœur me battait un peu. J'étais sans nouvelles aucunes depuis douze jours, car l'Amérique avait mis douze jours, malgré la bonne volonté de notre brave capitaine.
Un homme venait de sauter sur le pont. Je courus vers lui et je tendis la main, ne pouvant articuler un
seul mot. Il me remit un paquet de dépêches. Je ne voyais personne, je n'entendais aucun son. Je voulais savoir. Et, parmi toutes ces dépêches, je cherchais, avant tout, une signature. Enfin, la voilà, cette dépêche attendue ! crainte ! espérée ! signée : M auric e ! La voilà ! Je fermai un instant les yeux, car en cette minute je vis tout ce qui m'était cher et j'en ressentis l'infinie douceur.
Je me trouvai un peu confuse en ouvrant les yeux. J'étais entourée d'une foule inconnue, silencieuse et bienveillante, mais très curieuse. Voulant me dégager, je pris le bras de Jarrett et me fis conduire au salon.
Au moment où je franchissais la porte, La Marseillaise éclata, et notre consul me dit quelques mots de bienvenue en me remettant des fleurs.
Un groupe représentant la colonie française me remit un aimable placet. Puis, M. Mercier, rédacteur en chef du Courrier des États- U nis^ mefitunspeech dans lequel l'esprit et le cœur se disputaient la palme, un speech très français. Puis vint le moment terrible des présentations.
Oh! quelle heure fatigante! L'esprit tendu pour comprendre les noms!... Pemberst... « Madame, aspirez l'H, Harthtem... » Je m'accrochais avec peine à la première syllabe et la seconde finissait dans un fouillis de voyelles absorbées ou de consonnes sifflantes... Au vingtième nom, je n'écoutais plus, je faisais simplement marcher mon petit risorius de Santorini, je plissais mon œil, je tendais mécaniquement le bras au bout duquel se trouvait la main qui serrait et était serrée, je répondais : « Combien je suis charmée. — Madame... — Oh! certainement... Oh! oui... Oh! non... Ah!... Ah !... Oh!... Oh !... » Je devenais ahurie, idiote, éreintée d'être
debout. Je n'avais qu'une idée : retirer mes bagues de mes doigts, qui se gonflaient sous les pressions des shake-hands répétés.
Mes yeux s'agrandissaient avec effroi vers la porte par laquelle la foule continuait às'engouffrerpour venir vers moi... Encore tous les noms de tous ces gens à entendre... encore toutes ces mains à presser... faire fonctionner mon risorius de Santorini encore et encore...
La sueur me perlait sous les cheveux. Je commençais à m'énerver terriblement.
Je claquais des dents et je commençais à bégayer... «Oh! Madame... Oh!... Je suis char... cha-a... a... » Je n'en pouvais plus. Je sentis que j'allais me fâcher ou pleurer... que j'allais être ridicule, en un mot...
Je pris le parti de m'évanouir. Je fis le geste de la main qui voudrait mais ne peut... J'ouvris la bouche... je fermai les yeux... et me laissai choir tout doucement dans les bras de Jarrett. « Vite, de l'air! Un médecin! Pauvre jeune femme ! Gomme elle est pâle ! Otez-lui son chapeau! son corset! — Elle n'en porte pas... — Dégrafez sa robe!» Le trac me prit. Mais ma Félicie, appelée en toute hâte, et « mon petit'dame » s'opposèrent à ce déshabillage. Le docteur revint avec un flacon d'éther. Félicie empoigna le flacon : « Ah non! docteur, pas d'éther. Quand Madame se porte bien, l'odeur do l'éther la fait s'évanouir! » Et cela était vrai.
Je pensai qu'il était temps de reprendre mes sens.
Les reporters s'approchèrent. I Is étaient plus de vingt. Mais Jarrett, très attendri, les pria de venir à Albemarle Hôtel où j'allais habiter.
Je vis chacun des reporters prendre Jarrett à part. Et, quand j e lui demandai le secret de tous ces « apartés », il me répondit flegmatiquement : « Je leur ai donné
rendez-vous à partir de une heure. lien viendra un nouveau toutes les dix minutes. »
Je le regardai, pétrifiée. Il soutint mon regard anxieux et me dit : « Oh ! yes, il était nécessaire ! »
En arrivant à Albemarle Hôtel, j'étais fatiguée, et en grand besoin de solitude.
Je courus m'enfermer dans une chambre de l'appartement arrêté pour moi. Je fermai toutes les portes. Une seule n'avait ni verrou ni clef; je poussai un meuble contre elle. Et je refusai énergiquement d'ouvrir.
Il y avait dans le salon une cinquantaine de personnes; mais j'avais cette lassitude effroyable qui, pour obtenir une heure de repos, vous porterait aux extrêmes les plus violents.
Je voulais, les bras en croix, la tête en arrière, les yeux clos, m'étendre sur des tapis. Je voulais ne plus parler, ne plus sourire, ne plus regarder.
Je me jetai à terre et je restai muette aux coups frappés à ma porte, aux supplications de Jarrett. Je ne voulais pas entrer en discussion. Je ne répondis pas un mot.
J'entendais le bourdonnement grondeur des visiteurs et les paroles sournoises de Jarrett pour les retenir. J'entendis le bruissement d'un papier passé sous la porte, puis le chuchotement de Mme Guérard. Elle répondait à Jarrett furieux : « Vous ne la connaissez pas. Monsieur Jarrett. Si on faisait mine de forcer la porte contre laquelle est poussé le meuble, elle sauterait par la fenêtre. — Non ! Madame, disait FéHcie à une Française qui insistait, c'est impossible ! Madame aurait une crise de nerfs terrible! Elle a besoin d'une heure de repos. Eh bien, qu'on attende ! »
J'entendis encore dans le lointain des paroles confuses; et je m'endormis d'un sommeil délicieux et un peu rieur, car ma gaieté reprenait le dessus en pensant aux figures rageuses et déconfites de mes tourmenteurs. . . pardon... de mes visiteurs.
Une heure après, je m'éveillai, car j'ai le don précieux de dormir dix minutes, un quart d'heure, une heure, selonmavolonté;etje m'éveille doucement, sans secousse, à l'heure que j'ai fixée pour mon réveil. Et rien ne m'est plus favorable que ce repos volontaire et précisé de mon esprit et de mon corps.
Bien souvent, au milieu des intimes de ma maison, je me suis étendue devant la grande cheminée, sur les peaux d'ours, les priant de continuer la conversation sans s'occuper de moi; et je m'endormais une heure.
Parfois, à mon réveil, je trouvais assis deux ou trois nouveaux venus qui, respectant mon sommeil, se mêlaient à la conversation générale, attendaient pour mo présenter leurs hommages que je fusse éveillée.
Maintenant encore, dans le petit salon Empire qui précède maloge, je m'étends sur le lourd et profond sofa, et je dors pendant qu'on introduit les amis et artistes auxquels j'ai donné rendez-vous. Et quand j'ouvre les yeux, je suis entourée de visages amis, bienveillants, et ravis du repos que j'ai pris, me tendant des mains affectueuses. Alors, mon esprit quiet et reposé s'ouvre à toutes les belles conceptions qui me sont proposées, et se refuse sans mauvaise grâce à toutes les absurdités qui me sont soumises.
Je m'éveillai donc une heure après sur- les tapis d'Albemarle Hôtel.
J'ouvris ma porte et trouvai, assises sur une malle,
mes chères Guérard et Félieie. « Il y a encore du monde? — Oh! Madame, me dit Féhcie, ils sont cent maintenant ! — Vite ! aide-moi à me dévêtir, et donnemoi une robe blanche. »
Ce fut fait en cinq minutes. Et je me sentais en joliesse de la tête aux pieds. J'entrai dans le salon où m'attendaient toutes ces personnes inconnues. Jarrett accourut au-devant de moi; mais, me trouvant bien vêtue et de visage riant, il remit à plus tard le sermon qu'il voulait me faire.
Je veux présenter Jarrett à mes lecteurs, car cet homme fut un homme extraordinaire. Il avait alors soixante-cinq à soixante-dix ans. De taille élevée. Le visage du roi Agamemnon, couronné par une chevelure d'argent, la plus belle que j'aie jamais vue sur tête d'homme. Les yeux étaient d'un bleu si pâle que, lorsque la colère les fulgurait, il semblait aveugle. Quand il était au repos, calme et admirant la nature, son visage était vraiment beau ; mais quand la gaieté animait son esprit, sa lèvre supérieure, découvrant ses dents, se plissait dans un reniflement féroce ; et le rictus semblait se former par l'attirance des oreilles pointues qui se remuaient comme en éveil sur une proie.
Cet homme était terrible. Doué d'une intelligence supérieure, il avait dû dès l'enfance se battre avec la vie; "et il avait pris l'humanité en profond mépris. Ayant beaucoup souffert, il n'avait pas pitié de ceux qui souffraient, disant que tout être mâle était armé pour se défendre. Il plaignait les femmes sans les aimer ; mais il les secourait facilement.
Il était très riche et très économe, mais pas avare. Il me disait souvent : « Je me suis frayé un cheniin d;i , is la vie à l'aide de deux armes, la probité et le revolv .'c. En
affaires, la probité est Tarme la plus terrible contre les coquins et les rusés : les uns ne la connaissent pas, les autres n'y croient pas; et le revolver est une invention admirable pour forcer les drôles à ratifier la parole donnée. » Et il me racontait d'admirables et terrifiantes aventures.
Il avait sous l'œil droit, une cicatrice profonde. Dans une discussion violente à propos d'un contrat à signer pour Jenny Lind, la célèbre cantatrice, Jarrett dit à son interlocuteur : « Regardez bien cet œil, Monsieur — il montrait son œil droit, — il lit dans votre pensée tout ce que vous ne dites pas ! — Il lit mal ! répondit l'autre, car il n'a pas prévu cela! » Et il lui lâcha un coup de revolver destiné à lui crever l'œil droit, « Monsieur, répliqua Jarrett, c'est ainsi qu'il fallait tirer pour le fermer à tout jamais! » Et il logea une balle entre les deux yeux de l'homme, qui tomba raide mort.
Quand Jarrett narrait cette histoire, sa lèvre se retroussait, ses deux incisives semblaient broyer délicieusement les mots, et les saccades de son rire étouffé semblaient des claquements de mâchoires... Mais cet homme était honnête et probe; je l'aimais beaucoup et j'aime son souvenir.
Ma première impression fut joyeuse, et je battis des mains en entrant dans ce salon que je n'avais pas encore vu. Les bustes de Racine, de Molière, de Victor Hugo étaient sur des socles entourés de fleurs. Autour de la large pièce, des canapés chargés de coussins; et, pour évoquer mon home de Paris, de grands palmiers allongeaient leurs palmes au-dessus d'eux.
Jarrett me présenta l'aimable instigateur de cette
galanterie : Knoedler. Je serrai la main de ce très charmant homme et nous fûmes tout de suite, et pour toujours, bons amis.
Les visiteurs se retiraient peu à peu, mais les reporters ne se retiraient pas. Ils étaient assis : qui sur des bras de fauteuils, qui sur des coussins.
L'un d'eux était accroupi en tailleur sur une tête d'ours, le dos appuyé contre le « steam » brûlant; il était pâle, maigre, et toussait fréquemment. Je m'approchai de lui et, au moment où j'ouvrai la bouche pour lui parler, un peu choquée de ne point le voir se lever, il m'interpella d'une voix de basse : « Quel est, Madame, le rôle que vous préférez entre tous? — Ça ne vous regarde pas!» lui répondis-je en lui tournant le dos.
Et je me cognai à un autre reporter plus poli. « Qu'est-ce que vous mangez dès votre réveil. Madame? »
J'allais faire la môme réponse qu'au premier reporter, mais Jarrett, qui avait eu grand mal à calmer la fureur de l'homme accroupi, répondit vivement : « Du oatsmeal!» Je ne connaissais pas ce plat. «Et dans la journée?... reprit le féroce reporter. — Des moules!» m'écriai-je. Et il écrivit flegmatiquement : « Des moules toute la journée... »
Je me dirigeai vers la porte... Une reporter en jupe tailleur, cheveux coupés, me dit d'une voix douce et nette : « Êtes- vous jewcatholiqueprotestanmahométanboudhistathéezoroasthéiste ou déiste ? »
Je restai clouée, ahurie. Elle avait dit cela d'une seule haleine, mettant l'inflexion au hasard et faisant du tout un mot d'une incohérence si folle, que j'eus
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l'impression de n'être pas en sûreté près do cette douce et étrange personne.
Mon regard inquiet tomba sur une dame âgée qui devisait gaiement dans un petit groupe. Elle vint à mon secours et me dit on très bon français : « Cette jeune fdle vous demande, Madame, si vous êtes juive, catholique, protestante, mahométane, bouddhiste, athée, zoroaste, théiste ou déiste. » Je tombai sur le canapé.
« Ah ! mon Dieu ! Est-ce que ce sera comme ça dans toutes les villes où je vais aller? — Oh ! non, dit le placide Jarrett, vos interviews vont être télégraphiéeg dans toute l'Amérique. »
Et les moules?... pensai-je.
Et je répondis, l'esprit ailleurs : « Je suis catholique, Mademoiselle! — Romaine... ou orthodoxe? » Je me levai d'un bond, elle m'ennuyait vraiment trop!
Un tout jeune homme ?-. 'approcha timidement : « Voulez- vous me permettre de finir mon dessin. Madame? » Je restai debout, le visage de profil, selon son désir. Quand il eut fini, je demandai à voir. Et il ne remit sans honte son horrible dessin : un squelette coiffé d'une perruque frisée. Je déchirai le dessin et le lui jetai au nez. Et, le lendemain, cette horreur paraissait dans les journaux, soulignée d'une rubrique désagréable.
Heureusement, je pus causer sérieusement de mon art avec quelques journalistes probes et intelligents.
Mais en Amérique, il y a vingt-sept ans, le reportage était plus goûté que les articles de fond, et le public, beaucoup moins lettré qu'aujourd'hui, se faisait facilement l'écho des turpitudes inventées par un reporter aux abois. Je no crois pasqu'ily ait eu un être au monde.
depuis l'invention du reportage, qui ait ou plus à en souffrir que moi dans cette première tournée.
Toutes les plus basses calomnies lancées par mes ennemis bien avant mon arrivée en Amérique, toutes les perfidies des amies do la Comédie-Française et de mes propres admirateurs, qui tenaient à ce que j'échouasse dans mon voyage afin de revenir au plus vite au bercail, amoindrie, calmée et domptée. Toutes les réclames à outrance faites par mon imprésario Abbey et par Jarrett mon représentant, réclames souvent outrageantes, toujours ridicules et dont je n'ai connu la véritable source que longtemps après, quand il était trop tard, oh ! combien trop tard, pour enlever au public la persuasion que j'étais la première instigatrice do toutes ces inventions.
Aussi, j'y ai renoncé. Peu me chaut qu'on croie ceci ou cela! La vie est courte, même pour ceux qui vivent longtemps. Il faut vivre pour quelques-uns qui vous connaissent, vous apprécient, vous jugent et vous absolvent, et pour lesquels on a môme tendresse et indulgence. Le reste est la « fouletitude », joyeuse ou triste, loyale ou perverse, de laquelle on n'a rien à attendre que des émotions passagères, bonnes ou mauvaises, mais qui ne laissent aucune trace.
Il faut haïr très peu, car c'est très fatigant. Il faut mépriser beaucoup, pardonner souvent et ne jamais oublier. Le pardon ne peut entraîner l'oubli; pour moi, du moins.
Je ne reproduirai pas ici quelques-unes de ces outrageantes et infâmes attaques ; ce serait faire trop d'honneur aux gredins qui les avaient forgées de toutes pièces en trempant leUr plume dans le fiel de leur âme.
Mais ce que je puis affirmer, c'est que rien ne tue,*
que la mort ! Et que tout être qui veut se défendre de la calomnie le peut! Pour cela, il faut vivre. Ce n'est pas à la portée de tout le monde, mais c'est à la volonté de Dieu qui voit et juge !
Je me reposai deux jours avant de me rendre au Théâtre. J'étais toujours sous l'impression du bateau. La tête me tournait un peu, et je voyais sans cesse monter et descendre le plafond. Ces douze jours de mer avaient troublé l'équilibre de ma santé.
J'envoyai un mot au régisseur, pour le prévenir qu'on répéterait le mercredi. Et aussitôt le déjeuner terminé, je me rendis au Booth Théâtre, dans lequel devaient avoir lieu nos représentations.
A la porte réservée aux artistes, je vis une foule compacte, grouillante, occupée, gesticulante.
Ce monde bizarre n'appartenait pas au monde artiste, ce n'étaient pas des reporters. Hélas! je les connaissais trop pour m'y tromper.
Ils n'étaient pas là en curieux. Ils semblaient trop affairés. Et puis il n'y avait que des hommes. Cependant ma voiture s'arrêta. Un d'eux se précipita vers la portière et s'en fut retrouver le groupe grouillant. « La voici! C'est elle! »
Et tous ces hommes communs, à la cravate blanche et aux mains douteuses, à la jaquette ouverte, ayant les genoux du pantalon usés et sales, s'engouffraient derrière moi dans l'étroit couloir qui conduisait à l'escalier.
Je n'étais pas tranquille.
Je montai rapidement. Plusieurs personnes m'attendaient en haut de l'escalier : M. Abbey, Jarrett, des reporters, hélas! deux gentlemen et une dame char-
MÉMOIRES DE SARAH BERNHARDT i85
mante et distinguée avec laquelle je suis restée liée d'amitié, quoiqu'elle n'aime pas beaucoup les Français.
Je vis le hautain et froid Abbey s'avancer avec grâce et courtoisie vers l'un de ces hommes qui me suivaient. Tous deux levèrent leur chapeau, puis se dirigèrent, suivis de l'étrange et brutale escouade, vers le milieu de la scène.
Alors, je devins spectatrice du plus étrange des spectacles : Au milieu de la scène étaient rangées mes quarante-deux malles. Sur un signe, vingt hommes se détachèrent et se placèrent, chaque homme entre deux malles. Puis, d'un geste prompt, ils soulevèrent de la main droite, de la main gauche, le couvercle de la malle placée à droite, placée à gauche.
Jarrett, le front plissé, le rictus méchant, tenait les clefs, qu'il m'avait demandées le matin pour les formalités de la douane. «Oh! rien... disait-il. Soyez tranquille.» Et l'habitude que j'avais du parfait respect envers mes bagages dans tous les pays où j'avais été, m'avait rendue confiante.
Le principal personnage du vilain groupe s'approcha de moi, conduit par Abbey.
Je venais d'être mise au courant par Jarrett. C'était « la Douane «, institution abominable dans tous les pays et plus encore dans celui-là que dans aucun autre.
Je m'étais préparée; et je reçus avec beaucoup d'affabilité ce bourreau de la patience du voyageur. Il souleva le melon qui lui servait de coiffe et me dit, sans ôter le cigare de sa bouche, une phrase incompréhensible ; puis, se tournant vers son escouade, il fit un geste brusque souligné d'un mot sec; et les quarante mains sales de ces vingt hommes s'abattirent sur mes satins, mes velours, mes dentelles.
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Je me précipitai pour sauver mes pauvres robes de ce viol outrageant; et je donnai l'ordre à notre costumière de sortir une à une toutes mes robes, ce qu'elle fit avec l'aide de ma femme de chambre qui pleurait en voyant le peu de respect de ces rustres pour tous ces objets de grâce et de fragilité.
Deux dames venaient d'arriver, bruyantes et aiîairées. L'une était grosse, courte, le nez prenant racine à la naissance des cheveux, les yeux ronds et placides, la bouche avançant en mufle ; les bras se cachaient avec timidité derrière sa lourde et molle poitrine, et ses genoux indiscrets sortaient directement de l'aine; on eût dit d'une vache assise.
L'autre ressemblait à une terrapine; sa petite tête noire et méchante se tendait au bout d'un cou trop long, très cordé, qu'elle rentrait ou sortait de son boa avec une rapidité incroyable ; le reste de son corps était bombé... à plat....
Ces deux délicieuses personnes étaient les couturières requises parla douane pour estimer nos costumes. Elles me jetèrent un regard fuyant, esquissant un petit salut plein de fiel et de rage jalouse à la vue de mes robes; et je compris facilement que deux ennemis de plus venaient d'entrer dans la place.
Ces deux odieuses pies-grièches se mirent à jaboter, à discuter, à patouillor et à tripatouiller mes robes, mes manteaux.
Elles poussaient des cris d'admiration pleins d'emphase : « Oh! que c'est beau! Oh! quelle magnificence! Quel luxe ! Toutes nos clientes vont vouloir des robes comme ça! Nous no pourrons jamais les leur faire! Gela va nous ruiner, nous, pauvres couturirics iunéricaincs !!!... »
MEMOIRES t)E SARAH BERNHARDT 487
Elles excitaient le « tribunal du chiffon ». Elles se lamentaient, s'extasiaient, demandaient « justice « contre Tinvasion étrangère. Et la vilaine bande opinait de la tête et crachait par terre pour affirmer son indépendance.
Tout d'un coup, la terrapine s'élance sur un des inquisiteurs : « Oh! que c'est beau!... Montrez! Montrez! » Et elle s'accrochait à une robe de La Dame aux Camélias, toute brodée de perles. « Cette robe vaut au moins dix mille dollars! » s'écria-t-elle. Et, s'approchant de moi : « Combien avez-vous payé cette robe, Madame?»
Je grinçais des dents et ne voulais pas répondre, car, en ce moment, j'aurais voulu voir la terrapine au fond d'une des marmites de la cuisine d'Albemarle Hôtel.
Il était cinq heures et demie. Le froid gelait mes pieds. J'étais morte de fatigue et de rage contenue.
On remit au lendemain la suite de l'expertise. La vilaine bande s'offrit à tout remettre dans les malles, mais je m'y opposai. J'envoyai acheter cinq cents mètres de tarlatane bleue, pour recouvrir la montagne de robes, chapeaux, manteaux, souliers, dentelles, linge, bas, fourrures, gants, etc., etc.
On me fit jurer de ne rien enlever (charmante confiance ! ). Et j e plaçai comme gardien mon maître d'hôtel, le mari de Félicie ; il se fit installer un lit sur le théâtre.
Je me sentais si énervée, que je voulus aller prendre l'air loin et longtemps.
Un ami m'offrit de me conduire voir le pont de Brooklyn. « Ce chef-d'œuvre du génie américain vous fera oublier les petites misères de nos paperassiers », me dit-il avec douceur.
> Et nous partîmes pour le pont de Brooklyn.
Il n'était pas encore achevé, il fallait un permis spécial pour le visiter. Mais les voitures s'y aventuraient déjà. Oh! ce pont de Brooklyn! c'est fou! c'est admirable! grandiose! enorgueillissant! Oui, on est fier d'être un être humain quand on pense qu'un cerveau a créé, suspendu dans l'air, à cinquante mètres du sol, cette effroyable machine qui supporte une dizaine de trains bondés de voyageurs, dix ou douze tramways, une centaine de voitures, cabs, charriots, des milliers de piétons; tout cela évoluant ensemble dans le vacarme de la musique des métaux qui crient, grincent, gémissent, grondent, sous l'énorme poids des gens et des choses.
Le déplacement de l'air occasionné par la tempêtu de cet effroyable va-et-vient des machines, des tramways, et des charriots qu'on essayait, tout cela me donnait le vertige, me coupait la respiration.
Je fis signe d'arrêter la voiture et je fermai mes paupières. J'eus alors l'étrange et indéfinissable sensation du chaos universel.
Je rouvris les yeux, le cerveau un peu apaisé, et je vis New- York étendue le long du fleuve, mettant sa parure de nuit aussi étincelante sous sa robe aux mille feux que le firmament sous sa tunique d'étoiles.
Je rentrai à l'hôtel réconciliée avec ce grand peuple.
Je m'endormis lassée de corps, mais reposée d'esprit. Je fis des rêves délicieux qui me laissèrent en belle humeur le lendemain, car j'adore rêver. Et les jours pénibles et chagrinants pour moi sont ceux qui succèdent à des nuits sans rêves. Mon grand désespoir est do ne pouvoir les choisir.
Que de fois j'ai fait l'impossible pour continuer la journée heureuse dans le sommeil! Que de fois j'ai fait