‹ Ma double vieChapitre 3 sur 8 · I. — Ah! bien, tu trouveras papa dans le Tond · texte numérisé non relu

I. — Ah! bien, tu trouveras papa dans le Tond

■blî; et si tu n'en as pas pour longtemps, je

ji. Je vais répéter aux Variétés. »

■zûtt suffoquée, s'écria : « Mais non! c'est im-

" EUe n'aimait pa3 Léontine Massin. Cette

agacée, lui tourna le dos en haussant les

!'uis, son cliapeau mis, elle m'embrassa et,

'i-avement Mme Petit : « J'espère, Madame

'■e plus vous revoir jamais! » Et elle dis-

^ un éclat de rire trais et jeune. J'entendis

i?ne murmurer en hollandais quelque

:einarque dont je n'eus le sens que plus

Tiétrâmcs dans !a dernière pièce du logis, et ilmes le père Massin à son établi, rabotant

■ planches de bois blanc. La bossue allait,

'dJilait, joyeuse; le père restait sombre,

commandée, nous nous retirions, Mme Petit

. (iremiére, la sœur de Léontine me retint par

128 MA DOUBLE VIB

la main : « Père n'a pas été poli... c'est parce qu'il est jaloux que ma sœur Léontine n'aille pas au Français. » Je me sentis un léger trouble à écouter cette confidence; et j'entrevis vaguement le drame serré et douloureux qui agitait si différemment les êtres de ce pauvre logis.

Le 1" septembre 1862, jour de mes débuts, je me trouvai plantée rue Dupbcit devant les afflche» des thijâtres. Elles occupaiont alors un grand emplacement au coin de ta rue Duphot et do la rue Saint-Honon-.

11 y avait sur l'affiehe de la Comédie : Débuts tic Mlle Sarah Bernhardt.

le ne sais combien de temps je restai ainsi attirée par les lettres de mon nom, mais je mo souviens qu'il me semblait que chaque personne qui s'arrêtait me regardait après avoir lu l'arnche, et je me sentais rougir jusqu'aux oreilles. Enfin, je me rendis au Théâtre-Français à cinq heures.

J'avais une loge tout en haut que je partageais avec Mlle Coblentz. Cette loge était de l'autre coté de la rue de RicheIieu,daoB une maison louéoparlaComi'die- Franiaise. Un petit pont fermé, en couloir, était suspendu au-dessus de la chaussée. C'est par ce petit pont que nous rejoignions la Comédie.

Jo mis un temps infmi à me vêtir. Je ne savais si

j'étais mal OU bien. « Mon petit'dame «me trouvait trop pâle. Mlle de Brabender me trouvait trop rouge.

Ma mère devait se rendre directement dans la salle. Ma tante Rosine était en villégiature.

Quand l'avertisseur cria qu'on allait commencer, une sueur froide me saisit de la tête aux pieds. Je faillis m'évanouir. Je descendis tremblante, titubante, claquant des dents. Et quand j'arrivai sur la scène, on levait le rideau.

Ce rideau qui se levait lentement, solennellement, me semblait le voile déchiré pour me laisser entrevoir mon avenir.

Une voix douce et grave me fît retourner. C'était Provost, mon premier professeur, qui venait me réconforter. Je lui sautai au cou, heureuse de le revoir. Samson était là aussi; je crois même qu'il jouait ce soir-là dans une comédie de Molière.

Ces deux hommes si différents : Provost, grand, ses cheveux d'argent en coup de vent, le masque d'un polichinelle; Samson, petit, pincé, propret, les cheveux blancs, lumineux, en bouclettes serrées et tenaces; ces deux hommes s'étaient att ndris dans un même sentiment de protection pour ce pauvre être fragile, nerveux et si plein de foi, car tous deux savaient mon ardeur au travail, ma volonté tenace qui luttait sans cesse contre ma faiblesse physique.

Ils savaient que ma devise : « Quand même » n'était pas un fait du hasard, mais bien la suite d'un vouloir réfléchi. Maman leur avait raconté comment, à l'âge de neuf ans, j'avais choisi ^ette devise, après un saut formidable au-dessus d'un fossé que personne ne pouvait sauter, et auquel mon jeune cousin m'avait défiée. Je m'étais abîimj la figure, cassé un poignet» endp-

lori tout le corps. Et pendant qu'on me transportait je m'éoriais, rageuse : « Siy si, je recommencerai, quand même, si on me défie encore / Et je jerai toute ma vie ce que je veux jaire ! » Et, le soir, quand ma tante désolée me demanda ce qui me ferait plaisir, tout mon pauvre petit corps bandage tressaillit de joie, et, câline et consolée, je lui dis tout bas : « Je voudrais du papier à lettres à moi, avec ma devise »; et comme maman insistait, un peu narquoise, pour savoir quelle serait cette devise, je restai un instant sans répondre et lançai dans le silence de l'attente un si furieux « Quand même ! » que ma tante Faure recula en murmurant : a Quelle enfant terrible ! »

Donc, Samson et Provost me rappelaient cette histoire et essayaient de me donner du courage par ce récit. Mais le sang me bourdonnait aux oreilles, je n'entendais rien. Et ce fut poussée par Provost, qui avait, lui, entendu ma réplique, que j'entrai en scène.

Je me précipitai vers Agameranon, mon père : je ne voulais plus le quitter, il me fallait quelqu'un à qui me tenir. Je me jetai sur ma mère Clytemnestre... Enfin je bafouillai... Et quand je sortis de scène, je remontai quatre à quatre dans ma loge.

Je me déshabillais fiévreusement quand Mme Guérard, effarée, me demanda si j'étais folle? Je n'avais joué que le premier acte et il y en avait encore quatre. Je sentis alors que vraiment j'étais en danger si je me laissais aller ainsi à mes nerfs. Je fis appel à ma volontaire devise et, me regardant dans la glace, les yeux dans les yeux, je me donnai l'ordre de me dompter, de m'assagir! Et, confus, mes nerfs cédèrent à mon cerveau. Je terminai la piéoe. Je fus insignifiante.

Maman, qui lisait les feuilletons de Sarcey dans L'Opinion Nationale, me fît chercher de bonne heure et me lut elle-même ces lignes :

Mlle Bernhardt, qui débutait hier dans Iphigénie, est une grande et jolie jeune personne, d'une taille élancée et d'une physionomie fort agréable ; le haut du visage surtout est remarquablement beau. Elle se tient bien et prononce avec une netteté parfaite. C'est tout ce qu'on peut dire en ce moment.

Et m'attirant à elle : « Il est idiot, cet homme, tu as été charmante. » Et elle me préparait elle-même une petite tasse de café au lait avec de la crème. J'étais heureuse, mais pas complètement.

Quand mon parrain vint, l'après-midi, il s'écria : Mon Dieu, ma pauvre petite, que tu as les bras maigres! » Et de fait, on avait un peu ri. Oh! j'avais bien entendu, quand, étendant le bras vers Eurybate, je lui avais dit le fameux vers dont Favart tirait un effet qui était devenu tradition... Oh! je n'en avais tiré aucun effet, moi, si ce n'est un effet de sourire contre mes longs bras maigres.

Mon second début eut lieu dans Valérie, où je remportai un petit succès. Et mon troisième début valut à la Comédie cette boutade du même Sarcey :

L'Opinion yationale, 12 septembre. — On jouait le même soir Les Femmes savantes, pourle troisième début de Mlle Bernhardt qui remplissait le rôle d'Henriette. Elle y a été aussi joHe et aussi insignifiante que dans ceux de Junie... — il se trompait, c'était Iphigénie — ...et de Valérie dont elle avait été chargée auparavant Cette représentation a été bien pauvre, et donne lieu à des réflexions qui ne sont pas gaies : que Mlle Ber-

MEMOIRES DF, SARAH REIliNflAKUT

nhariit soit insuOlsante, ce n'est pas une aHaire. Elle débute, et il est tout naturel que parmi les débutants fju'on nous pri^senle,il y en ait qui ne réussissent point; il fa«l en essayer plusieurs avant d'en trouver un bon ; mais ce qui est tnste, c'est que les comédiens qui l'entouraient ne valaient pas beaucoup mieux qu'elle. Et ce sont des sociétaires! Ils n'avaient par-dessus leur jeune camarade qu'une plus grande habitude des planches; ils sont aujourd'hui ce que pourra être Mlle Bemhanlt dans vingt ans si elle se maintient à la Comédie-Française.

Je ne m y maintins pas.

Kn effet, un de ces riens qui df/cident d'une vie décida certainement de la mienne.

J Votais entrée à la Comédie pour y rester toujours. J'avais entendu mon parrain expliquer à ma m^re les diverses étapes de ma carrière : Ja petite toucliera tant... les cinq premières années, tant... après, et enfin, au bout de trente ans, elle aura la pension de sociétaire, si elle le devient, ce dont il semblait douter.

Ma sœur Régina fut encore la cause, mais involontaire cette fois, du petit drame qui me St quitter la Comédie.

C'était l'anniversaire de Molière; et tous les artistes de la grande Maison devaient, selon la tradition, venir saluer le buste du génial écrivain. — C'était la première fois que je paraissais à une cËrémonic; et ma jeune sœur, qui m'avait entendu parler de cela à la maison, m'avait suppliée de l'emmener. J'obtins la permission de maman, qui nous adjoi^it notre vieille yiAtgaerile.

Toute la Comédie était réunie dans le foyer : bommes

134 MA DOtJ&LE VIS

et femmes en costumes différents, mais tous revêtus du fameux manteau de Docteur.

L'avertisseur vint prévenir que la cérémonie allait commencer; et tout le monde se pressa dans le couloir des bustes.

Je tenais ma petite sœur par la main. Devant nous, marchait la très grosse, très solennelle Mme Nathalie, sociétaire de la Comédie, vieille, méchante, hargneuse. Régina, voulant éviter la queue du manteau de Marie Royer, monta sur la traîne de Nathalie; celle-ci se retourna et, brusquement, poussa l'enfant avec tant de violence, qu'elle alla s'écraser contre une colonne supportant un buste.

Régina poussa un cri et revint vers moi, son joli visage ensanglanté. « Méchante bête! » m'écriai-je, en me jetant sur la grosse dame... et, au moment où elle allait répliquer, je lui collai une paire de gifles.

Évanouissement de la vieille sociétaire, tumulte, brouhaha, indignation, approbation, rires étouffés, vengeances satisfaites, attendrissements des artistes mères pour la pauvre petite, etc., etc..

Deux groupes s'étaient formés : l'un autour de la méchante Nathalie toujours en pâmoison, l'autre autour de la petite Régina. Et c'était assez étrange, la composition et l'aspect différent de ces deux groupes. Autour de Nathalie, des femmes et des hommes, solen* nels, froids, debout, éventaient, qui avec des mouchoirs, qui avec des éventails, le gros tas affalé. Une sociétaire, jeune mais sévère, lui jetait quelques gouttes d'eau. Mais Nathalie, à ce contact, se réveilla soudain et, portant les mains à son visage : « C'est stupide ! murmura-t-elle d'une voix encore lointaine, vous allez me démaquiller! »

IKMOIRKS DE RAlUll «CIlNMAfîliT

tK

Autnur do ftûgioB, des JQiineB femmes accroupies lui lavaient son joli visage; et la potite disait de sa voix raïKiut: : « Jo l'ai pas fait exprès, grande sœur, ]o te jure! C'est une grosse vache qu'a ru6 pour rien!... " Car Hé^na, ce séraphin blond à fairo envie aux anges, cette beaut<^ idéale et poétique, était embouchée comme un cocher; et rien, rien, n'avait pu la corriger.

Sa grossière boutade fit éclater de rire tout le petit cercle «mioal et lever les épaules au cercle ennemi.

Brossant, le plus charmant, le plus aimé des comédiens, vint à moi : « II faudra que nous arrangions cette affaire, chère Mademoiselle, car les bras courts de Nathalie sont très longs. Entre nous, vous avez été un peu vive, mais j'aime ça; et puis, la gosso est si drôle et si jolie... >> dit-il en montrant ma petite scDur.

Le public trépignait dans la salle. Cette scène avait causé un retard de vingt minutes. Il fallait nous rendre en scèno. Mario Royor m'embrassant : Tu es une crttne petite camarade! " E Rose Raretta se pressa contre moi, me disant : « Oh! comment as-tu osé?... une sociétaire... »

Quant à moi, j'étais sans conscience bien nette do ce que j'avais fait; mais mon instinct m'avertissait que j'ullais le payer cher.

Li' Iciiilemain, ju recevais une lettre de r.Xdmiriintrateur.mc priantdepasserùune heure âlaCnmcdie, pour alTairc me concernant poisunnellement. J'avais pleun; toute la nuit, plus d'enervement que do remords; et je m'irrlLaiâ surtout de l'assaut que j'allais avoir il subir avec toute ma famille. Je cachai la lettre à mu mère, car du jour où j'entrai au théâtre, ma mèro me fit émanciper. Je recevais donc mes lettres directement, nans son contrôle. J'allais et je venais seule.

 une heure précise, je me faisais annoncer dans le cabinet directorial.

M. Thierry, très froid, le nez plus congestionné que jamais, l'œil plus sournois, me fît un mortel sermon^ blâma mon indiscipline, mon manque de respect, ma scandaleuse conduite, et finit sa piteuse harangue en me conseillant d'obtenir mon pardon de Mme Nathalie. « Je l'ai fait venir, ajouta- t-il. Vous allez faire vos excuses devant trois sociétaires du comité; et si elle consent à vous pardonner, le comité jugera s'il y a lieu de vous imposer une amende ou de résilier votre enga" gement. »

Je restai quelques instants sans répondre.

J'entrevoyais ma mère désolée; mon parrain s'esclaffant de son rire bourgeois; ma tante Faure triomphant dans son ': « Cette enfant est terrible!... » Je voyais ma chère Brabender, les mains jointes, sa moustache attristée, ses petits yeux larmoyants, si touchante dans sa muette prière. J'entendais ma douce et timide Guérard se disputer avec tout le monde, courageuse dans sa foi en mon avenir.

« Eh bien. Mademoiselle? «dit sèchement M.Thierry. Je le regardai sans parler.

Il s'impatienta : « Je vais, dit-il, prier Mme Nathalie de venir ici. Et je vous prie de vous exécuter au plus vite, car j'ai autre chose à faire qu'à réparer vos sottises. — Oh! non, Monsieur, n'appelez par Mme Nathalie, je ne lui demanderai pas pardon. Je veux quitter, résilier tout de suite! »

Il resta confondu; et sa rogue se fondit dans une grande pitié pour cette enfant indomptable et volontaire qui allait briser son avenir pour une question d'amour-propre. 11 devint plus doux et poli. Il me fit

MEMOIRES ne SAHAII nKHfiHAHDT

asseoir, ne qu'il n'avait pas encore fait. Et, s'asaeyant Iwi-même en face dp tioÎ, i' me parla doucement des avantages de la Comédie, du danger qu'il y avait pour moi à quitter cette illustre Maison dans laquelle on m'avait tait l'honneur de m'admettre, et cent autres raisons très bonnes, très sages, qui m'amollissaient.

Mais quand, me voyant attendrie, il voulut faire venir Mme Nathalie, j'eus un n^veil de petit fauve : « Oh! qu'elle ne vienne pas! Je la giflerais encore!

— En ce cas, me dit-il, je ferai venir Madame votre mère. — Oh! Monsieur, ma mère ne se dérange jamais!

— Eh bien, j'irai la voir. — C'est inutile. Monsieur, ma mère m'a fait émanciper. Je suis libre de diriger ma vie. Je suis seule responsable de tous mes actes. — Eh bi-'O, Mademoiselle, j'aviserai. »

Et il se leva pour me témoigner que l'entretien était tinL

Jereotrai à la maison.bioii décidée à norien dire à ma mère, mais ma petite sœur, interrogée sur sa blessure, avait tout raconté à sa façon, ampliGaut encore, si c'était possible, la brutalité de la sociétaire et l'audace de mon action.

Rose Barelta, venue pour me voir, avait pleuré, disant que sûrement on allait résilier mon engagement. Toute la famille était excitée, discutante, désolée ; i jVlais nerveuse.

Je reçus mal les reproches qui me furent adressés départ et d'autre. Encore plus mal les conseils; et je m'enfermai dans ma chambre, à double tour de clef.

I,« lendemain, toute la maison me boudait. Je montab chez Guérard ; car là, je me réconfortais, me consolais.

Quelques jours se passèrent sans que mon service m'appelât au théâtre.

Enfin, un matin, je reçus convocation pour une lecture : DolorèSj de M. Bouilhet. C'était la première fois que j'étais convoquée pour la lecture d'une nouvelle pièce.

On allait me donner « une création ». Tous mes chagrins s'envolèrent comme une nuée de papillons noirs.

Je fis part de ma joie à maman qui conclut logiquement que, puisque j'étais appelée pour une lecture, c'est qu'on avait renoncé à résilier mon engagement, et à l'idée de me faire demander pardon à Nathalie.

Je me rendis au Théâtre. Et quelle ne fut pas ma surprise en recevant des mains de M. Davenne le rôle de Dolorès, le principal rôle dans la pièce de Bouilhet. Je savais que Favart, à qui ce rôle revenait de droit, étai' souffrante. Mais il y avait d'autres artistes; et je n'en revenais pas, de joie, de surprise. Et cependant, je me sentais inquiète... De tout temps un pressentiment angois-ant m'a mis en garde contre les événements prêts à fondre sur moi.

Je répétais depuis cinq jours quand, montant l'escalier, je me trouvai face à face avec Nathalie, assise sous lo grand portrait de Rachel, portrait de Gérôme surnommé « le piment rouge ». Je ne savais si j'allais redescendre ou passer outre. Mais mon hésitation fut remarquée par la méchante femme, qui me dit : « Passez, passez, Mademoiselle, je vous pardonne, car je me suis vengée : ce rôle qui vous plaît tant, vous ne le garderez pai! »

Je passai sans mot dire, assommée par cette phrase que je devinai vraie

HËMOtntlS DE SkRMi UKR^KAIILIT 130

Jo ne dis rien à personne. Je répétai. Cette sc^ne se paasaît un mardi. El le vendredi suivant, venant ù la répétition, j'eus le chagrin d'apprendre que Davenne n'plait pas venu, l't que la répétition était levée.

Au moment on j'allais monter en voiture, le concierge courut après moi pour me remettre une lettre de M. Davenne. Le pauvre homme n'avmt pas osé me porter le coup qu'il pivvoyait devoir m'&tre si douloureux. 11 m'expliquait dans j-a lettre que, vu ma grande ji^unesse, la lourdeur du rôle... une telle res^j^sabilit^t sur de si frêles épaules... et qu'enfin, Mme Favart étant rembe de sa maladie, il était plus sage que...

Je ne continuai la lettre qu'à travers mes lai-raes; mais la colér.' prit vite la place du chagrin.

Je remontai quatre à quatre et je me fis annoncer chez l'Administrateur. Il ne pouvait me recevoir en ce moment. « C'e^l bien, j'attendrai. » Au bout d'une heure, impatientée, j'envoyai promener le garçon et le ; ecrétaire qui voulaient me retenir, et je pénétrai chez M. Thierry.

Tout ce que la désespérance, la colêr' contre l'injustice, la rage contre la fausseté, peuvent inspirer, je le débita', en un flot de paroles hachées par les sanglote. L'Administrateur me regardait ahuri. 11 ne pouvait concevoir une telle audace, ni une pareille violence chez une si jeune fille.

Quand, épuisée, je me laissai tomber dans un fauteuil, il essaya de me calmer, mais c'était inutile. « Je veux partir tout de suite, Monsieur! Rendez-moi mon engagement. Je vais vous renvoyer le mien. »

ËnGn, lassé de supplier, il fit appeler un secrétaire lui donna des ordre*, et ce dernier revint avec mon

140 MA DOUBLE VIB

« Voilà la signature de votre mère, Mademoiselle. Libre à vous de me la remettre d'ici quarante-huit heures. Après ce délai, je vous considérerai comme ne faisant plus partie de la Maison. Mais, croyez moi, vous avez tort. Réfléchissez quarante-huit heures. » Je ne répondis rien et sortis.

Le soir même, je renvoyai à M. Thierry sa signature et déchirai celle de ma mère.

J'avais rompu avec la Maison de Molière; et je ne devais y rentrer que douze ans après.

Ot acte, si violemment décisif, bouleversa ma vie de faintllo. Je me sentis moins heureuse parmi les miens. On me faisait de continuels reproches sur ma yiolence. Des sous-entendus irritants partaient de ma tante, de ma jeune sœur. Mon parrain, que j'avais carrément envoyi^ promener, n'osait plus m'attaquer ouvertement, mais il montait la tête à maman.

Je n'étais tranquille que chez Mme Guérard. Aussi je montais sans cesse chez elle. Je m'amusais à l'aider dans les soins de son ménage. Elle m'apprit à faire des reufs brouillés, des galettes et du chocolat. Gela changeait mes idées, et ma gaieté revint vite.

Un matin, je trouvai maman l'air mystérieux. Elle regardait la pendule et s'inquiétait de ce que mon parrain, qui déjeunait et dinait toujours à la maison, n'était pas encore venu. " C'est drôle, disait maman, hier, après le whist, il m'a dit : « Je serai là demain, avant • déjeuner». C'est drôle... a Elle,8i calme, allait, venait, répondait à Marguerite qui passait la tête pour savoir s'il fallait servir ; h Attendez encore, n

Enfm le drelin drelin de la sonnette fît bondir ma

ut MA DOUBLE VIE

mère et ma sœur Jeanne, sans doute dans la confidence. « Ah ! ça y est, déclara mon parrain, en secouant légèrement la neige de son chapeau. Tiens, lis cela, mauvaise tôte. » Et il me remit une lettre qui portait l'en-tête du Gymnase.

C'était une lettre de Montigny, directeur de ce théâtre, à M. de Gerbois, ami de mon parrain, et que je connaissais bien. La lettre, fort amicale pour M. de Gerbois, finissait par ces mots : « Et j'engagerai, pour vous faire plaisir, votre protégée qui me paraît avoir un fichu caractère... »

Je rougis en lisant ces lignes, et je trouvai que mon parrain manquait de tact; il aurait pu me donner une vraie joie, m'éviter cette petite blessure; mais c'était l'âme la plus lourde qui ait jamais existé. Maman paraissait si heureuse, que je remerciai mon parrain et embrassai la jolie figure de maman.

Oh! que j'aimais l'embrasser, cette figure nacrée, toujours fraîche, toujours légèrement rosée. Quand j'étais petite, je lui demandais de me faire « papillon » sur la joue avec ses longs cils; alors, elle approchait sa figure de la mienne et, ouvrant et fermant ses paupières, elle me faisait « chatouille » sur la joue, et je me renversais en arrière, pâmée de joie.

Ce jour-là, brusquement, je lui pris la tête et lui dis : (c Fais "" papillon " sur la joue de ta grande fille... » et m'attirant à elle : « Quel grand bébé tu fais! tu n'as pas honte!... » et elle me fit "' papillon " sur la joue. Et toute ma journée fut ensoleillée par le baiser de ses longs cils.

Jo me rendis le jour suivant au Gymnase. On me fit attendre quelque temps en compagnie de cinq autres

MEMOtRES DE SAH&H BBR^ïlIAnDT 143

jeunes fillea. Puis, M. Mtinval, un vieil homme cynique, réfpsfieur général et presque administrateur, noue passa en revue.

Il m'avait plu au premier abord parce qu'il ressemblait a M- Ouérurd, mais il me déplut vite, au façon de me re(tardcr, de mo parler, de me toîaer même, me mit lie suite en bataille. Je répondis sèchement à ses demandes, et notre conversation, qui semblait vouloir prendra uu ton agressif, fut coupée par l'urrivée de M. Montigny, directeur.

a Laquelle de vous est Mlle Sarah Bernhardt? b Je me levai. " Voulez-vous entrer dans mon cabinet, Madomoisello? »

Montigny était un ancien acteur, à l'aspect rond et bonhomme. Il semblait assez infatué de sa personnalité, de son moi; maie cela m'était égal.

Après une petite causerie amicale dans laquelle il I me lit un peu de morale à propos de ma fugue de la t Comédie, et beaucoup de promesses sur les rfile.'i qu'il allait me faire jouer, il prépara mon engagement et me pria de Iw lui rapporter signé par mon conseil de famille et ma mère. « Je suis émancipée, lui répondût-je, et ma signature est valable. — Ah 1 bon, s'écriat-il. En voilà une folie d'émanciper une mauvaise tète comme ça, ce n'est vraiment pas un service que vos parents vous ont rendu! »

J'allais lui répondre que ce que faisaient mes parents ne le regardait pas; mais je me contins, signai, et m'en fus joyeuse à la maison.

Pour commencer, Montigny tint parole. II mo fit doubler Victoria Lafontaine, jeune artiste alors très à la mode et d'un talent délicieux.

Je jouai La Afaùun siiiis enjiinLi; et y lu remplariui

au pied levé dans Le Démon du jeu^ pièce qui avait un grand succès. Je ne fus pas trop mal dans ces deux pièces ; mais Montigny, malgré mes prières, ne vint pas me voir; et le méchant régisseur me jouait mille tours. Je sentais gronder en moi de sourdes colères, et je luttais le plus qu'il m'était possible pour calmer mes nerfs.

Un soir, comme je quittais le théâtre, on me remit un bulletin de lecture pour le lendemain. Montigny m'avait promis un beau rôle. Et je m'endormis, bercée par les fées qui me transportaient dans le pays des succès et des gloires.

En arrivant au théâtre, je trouvai déjà présentes Blanche Pierson et Céline Mon talant, les deux plus jolies créatures que le bon Dieu se soit amusé à créer : l'une blonde comme un soleil levant; l'autre brune comme une nuit étoilée, car elle était lumineuse malgré ses cheveux noirs. Il y avait encore d'autres femmes, si jolies...

La pièce qu'on allait lire avait pour titre : Un mari qui lance sa femme. Elle était de Raymond Deslandes.

J'écoutai la pièce sans grand plaisir, et je la trouvai stupide. J'attendais avec anxiété quel rôle on allait me distribuer. Je ne le sus que trop tôt. C'était le personnage d'une princesse Dunchinka, évaporée, folle, rieuse, mangeant et dansant toujours. Ce rôle ne me convenait en aucune façon.

J'avais une grande inexpérience de la scène, une timidité un peu gauche; et puis, vraiment, je n'avais pas travaillé trois ans avec tant de persistance et de foi pour créer un rôle de grue dans une pièce imbécile.

Je ne cessais de désespérer. Les idées les plus folles me passaient par la tête. Je voulais renoncer au

>IEH(IIRtS DE SAnAU RF.RNillMUlT 145

Uii'ùLi'O ùl faire ilu commerco. J'en parlai au vieil ami lit! In famille, à cot insupportable Mcydieu qui me souliiit dans cette idi-e et voulut me faire prendre un magasin boulevard des Italiens, une confiserie! Oui, c'était son idéefixcà ce bravehomme. Uadorait lesbonbons, et il connaissait un tas de recettes pour des bonbons inconnus qu'il voulait propager. Je me souviens ij'unt bonbon nègre »,c'est ainsi qu'il voulait lenommer; '.'était un mélange de chocolat et d'essence de café roulo dans du bois de réglisse grillé. Cela ressemblait à une praline noire ; et c'était Iréa bon.

Entêtée dans mon idée, j'allai avec Meydîeu visiter une boutique; et quand il me montra le petit entresol qui devait me servir de logement, je fus prise d'un tel malaise, que je repoussai à tout jamais l'idée du « com-

ï Cependant, je répétais chaque jour cotte pipcc in.sipille. J'étais de méchante humeur.

Enfin, la première représentation eut lieu. Je n'eus ni succès, ni insuccès; je passai inaperçue. Et, le soir, maman me dit : h Ma pauvre enfant, tu étais ridicule, dans la princesse russe! El tu m'as [ait un profond cUngrin. »

Je ne répondis pas un mot; mais j'eus très réellement le désir de me tuer.

Je dormis mal et je m'en tus vers six heun.'s du mutin chez Mme Guérard. Je lui demandai du laudanum qu'elle me refusa. Et voyant mon insistance, la pauvre chère femme comprit mon dessein. « Alors, lui dis-je brusquement, jurez sur la tète de vos enfants que vous ne direz k personne ce que je vais faii-e, et je ne ma tuerai pas. »

i46 MA DOUBLE Vie

Une idée subite venait do germer dans mon cerveau; et sans l'approfondir, je voulus de suite la mettre à exécution.

Elle jura et je lui déclarai que j'allais do suite partir pour l'Espagne, que j'avais si envie de voir depuis longtemps.

Elle bondit! « Comment? Partir pour l'Espagne? Avec qui? Quand? — Avec mes économies! Ce matin même! Tout le monde dort à la maison, je vais faire ma malle, et je pars tout de suite, avec vous! — Mais non, mais non... je ne peux pas partir! s'écria Mme Guérard affolée. Et mon mari? Et mes enfants? » Sa fille avait à peine deux ans.

« Alors, « mon petit'dame », donnez-moi quelqu'un pour partir avec moi. — Mais je n'ai personne... Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle en pleurant, renoncez à votre idée, ma petite Sarah, je vous en supplie! »

Mais mon idée était fixe, ma volonté tenace. Je descendis faire ma malle et remontai chez Guérard. Puis j'ouvris sa fenêtre et lançai une fourchette en étain enveloppée dans du papier contre un des carreaux d'une lucarne en face. La fenêtre s'ouvrit brusquement, et le visage endormi et furieux d'une jeune femme se montra à la fenêtre. Alors, mettant mes mains en cornet autour de ma bouche : « Caroline, voulez-vous partir do suite avec moi en Espagne? » La tête ahurie de la jeune femme lit voir qu'elle me comprenait mal; mais elle referma vivement sa fenêtre, disant : « Je viens. Mademoiselle! »

Dix minutes apn^s, (^.aroline grattait à la porte de Guérard qui était olîondrée dans un fauteuil. M. Guérard avait déjà demandé deux fois à travers la porte de la chambre ce qui se passait. « C'est la petite Sarak

A MÉMOIRES DE SARAH BEnNHARDT 147

Itocfui est là, je vous raconterai cela tout ù Thoure. » Caroline travaillait parfois chez Mme Guérard t^omme couturièro en journée. Elle m'avait oiïert ses ices comme femme do cliambre. Elle était avenante, peu hardie; elle accepta de suite ma proposition. Ifcliais, comme il ne fallait pas éveiller les soupçons du ■tconcierge, il fut convenu que je prendrais ses robes ||if^^« ma malle et qu'elle porterait son linge dans un ll^MC que « mon petit'dame » allait lui prêter, car ma ^faovre chère Guérard avait cédé; et, domptée, elle hi-a'aidait dans mes préparatifs. Oh! ils ne furent pas 1^: longs.

fe^ . Mais je ne savais par quel chemin aller en Espagne. ^ I II faut prendre par Bordeaux, dit Mme Gu<';rard. — il. Oh! non, dit Caroline : j'ai mon beau-frère, capitaine au long cours, qui va fréquemment en Espagne par Marseille. »

^ J'avais neuf cents francs d'économies. Mme Guérard m*en prêta six cents; et je me sentis prête à oonquérir l'univers. C'était fou! Mais rien au monde ne m'aurait fait renoncer à mon projet. Et puis, il nie semblait qu'il y avait très longtemps (jne je voulais voir l'Espagne. Je me mis dans la tète que mon destin le voulait ainsi, qu'il fallait obéir à mon étoile. Et mille pensées plus absurdes les unes que les autres m'afîermirent dans mon idée : Je devais faire ainsi.

Je redescendis chez maman. La porte était restée entr'ouverte. Aidée de Caroline, je transportai ma malle vide chez « mon petit'dame >», d Caroline vida mes armoires, mes tiroirs et fit ma malle. Oh! je n'oublierai jamais ce moment délicieux ! Il me semblait que le monde allait m'appartenir : j'allais partir seule avec une femme à mon service. J'allais voyager s<mi1<» sans

148 MA DOUBLE YIK

que personne critiquât ma décision. J'allais voir un pays inconnu, mais rêvé. J'allais traverser la mer. Ah! que je me sentais heureuse! Je montai et descendis vingt fois l'étage qui séparait nos appartements.

Tout le monde dormait chez ma mère; et la disposition des pièces permettait d'aller et venir sans que le bruit lui parvînt.

Ma malle bouclée, la valise de Caroline fermée, mon petit sac bourré, je me trouvai prête à partir; mais les aiguilles avaient tourné, tourné sur le cadran; et je constatai avec stupeur qu'il était huit heures. Marguerite allait descendre préparer le café au lait pour maman, le chocolat pour moi, la panade pour mes sœurs.

Alors, dans un accès de désespérance et de vouloir acharné, j'embrassai Guérard, quitte à l'étouffer, et je me précipitai dans ma chambre pour prendre ma petite Sainte- Vierge qui ne me quittait jamais. J'envoyai mille baisers vers la chambre de maman et, les yeux mouillés, le cœur joyeux, je descendis l'escalier.

(( Mon petit'dame » avait prié le frotteur de descendre la malle et la valise. Caroline avait été chercher le fiacre. Je passai en tourbillon devant la loge du concierge qui balayait sa chambre le dos tourné à la porte; je montai dans la voiture, et fouette cocher! pour l'Espagne!

J'avais écrit à maman une lettre tendre, la suppliant de me pardonner et de ne pas avoir de chagrin.

J'avais écrit à Montigny, directeur du Gymnase, une lettre stupide pour expliquer mon départ. Cette lettre n'expliquait rien, elle était d'une enfant qui avait certainement le cerveau un peu dérangé; et je finissais du reste cette lettre par cette phrase : « Ayez pitié d'une pauvre petite toquée. »

«ÉMOIRES bF. SARAH BER^tHAnDT fia

Sardou m'a raconté, depuis, qu'il se trouvait dans le iLinet de Montigny quand ii reçut ma lettre. « Je causais, me ditSardou, avec Moiiligny depuis une ieure à propos d'une pièce que j'allais faire. La conver- ^tion ^tait animée, quand la porte ^'ouvrit. Montigny [furieux s'L'Cria :« J'avais di'fendu qu'on me dérangeât! » Mais la tête inquiète et le regard pressant du vieux val adoucirent sa rudesse, n Oh ! qu'est-ce encore ? » Ifit-il en étendant le main pour prendre la lettre tendue rpar le vieux régisseur; puis, reconnaissant mon papier avec la bordure grise :« Ah! c'est de celtiï enragée gamine. Elle est malade? — Non, dit Monval. Elle est partie pour l'Espagne. — Que le diable l'emporte ! s'écria Montigny. Faites chercher Mme Dieudoiuié qui la remplacera- Elle a de la mémoire; et on coupera la moitié du rôle, voilà tout. — Vous avez un ennui pour I oesotr?dis-je à Montigny. — Ah! rien: La petite Sarah ■ Bembardt qui fiche le camp en Espagne! Celle du P Théâtre -Français qui a donné une giile k Nathalie? — ' Oui. — Elle est drôle, cette petite. — ■ Oui, mais pas pour les directeurs. > El Montigny reprit la conversa* tion interrompue.

(Récit exact de Victorien Sardou.)

Arrivées toutes deux à Marseille, ma femme de chambre s'en fut aux renseignements : ils a))otitirent à nous faire monter sur un abominable bateau marchand, un caboteur, sale, puant l'huile et le vieux poisson, une horreur.

Jen'avais jamais fait de voyage en mer. Et je m'imaginais que tous les bateaux étaient ainsi et que je ne devais pas me plaindre.

Après six jours de mer démontée, on nous débarqua

à Âlicantc. Ah! ce débarquement! Je dus sauter de bateau en bateau, de planche en planche, risquant cent fois de tomber à Teau, car j'ai le vertige. Et ces petites passerelles sans rampes, sans cordes, sans rien, jetées d'un bateau à l'autre, pliant sous mon faible poids, ces petites passerelles me semblaient une corde tendue dans l'espace.

Épuisée de fatigue et de faim, je descendis dans le premier hôtel qui me fut indiqué.

Quel hôtel!... Une maison de pierre, aux arcades basses. On me donna le premier étage. Jamais ces gens-là n'avaient vu deux dames descendre dans leur maison.

La chambre à coucher était une vaste pièce, basse de plafond. Et, comme ornements, il y avait, rangées en guirlandes, d'énormes arêtes retenues par dea têtes de poissons. En clignant des yeux, on aurait pu prendre cet ornement pour de fmes sculptures antiques. Mais non, c'étaient des arêtes de poissons.

J'avais fait dresser un lit pour Caroline dans cette chambre sinistre. Nous avions glissé les meubles contre toutes les portes; et je m'endormis toute vêtue.

Je n'osais me coucher dans ces draps, moi qui avais l'habitude des draps fms et parfumés à l'iris, car ma jolie maman avait, comme toutes les Hollandaises, la folie du linge et de la propreté ; et elle m'avait inculqué cette douce manie.

11 devait être cinq heures du matin quand j'ouvris les yeux, par instinct sans doute, car aucun bruit ne m'avait éveillée. Une porte, donnant je ne sais où, venait de s'ouvrir, et un homme passait la tôte. Je poussai un cri strident et me jetai sur ma petite Vierge (jue je brandissais folle de terreiir.

HÊHOIRKS ue SAlUn BERMIAHOT

I Courageuse, Caroline, éveillée en aureaiit, s' cipitée vers la fenêtre qu'elle ouvrit, criant ; Au voleur! Au... tout!... n L'Iinmme avait disparu , la maison fut envahie p piilioe; et jn vous laisse à penser ce qu'était la police d'.Alicante il y a ({uu-ante ans.

Jq répondis aux questions qui me furent posées par un Hongrois qui était vice-eonsul etqui pariait français. J'avais vu l'homme. Il avait la tôto coiflée d'un foulard; il avait de la barbe et un poneho sur l'épaule; je Ine savais rien de plus.

Ce vice-consul hongrois, qui, je crois, repri-scnlait la France, l'Autriche et la Hongrie, me demanda la couleur de la barbe, du foulard et du poncbu de ce brigand. Mais il taisait trop sombre pour que j'aie pu distinguer au juste les couleurs.

Le bravo homme se montra fort irrité de cette répoiLSe. Après avoir pris des notes, il resta pensif un moment et donna l'ordre d'aller chez lui porter un mot. Il priait sa femme d'envoyer sa voiture et de préparer une chambre pour recevoir une jeune étrau' gère dans l'embarras.

Je pria mes dispositions pour le suivre ; et, après avoir réglé avec l'hôtelière, nous partîmes dans la voiture du brave Hongrois, et je tus reçue par sa femme avec une bonne* grâce vraiment touchante.

J'avalai le café au lait avec l'épaisse crème; et pendant ce déjeuner, ayant dit qui j'étais, ce que j'étais, et où j'allais, à celte aimable femme, elle m'apprit que <H>n péro était un grand fabricant de draj) originaire de la Roht>me et grand ami de mon péro.

Elle me conduisit dans la chambre pn^part-e pour moi; elle me fil coucher et me dit que, pendant mon

sommeil, elle allait me préparer des lettres de recommandation pour Madrid.

Je dormis dix heures durant. Quand je m'éveillai, reposée de corps et d'esprit, je voulus envoyer une dépêche à maman; mais la chose était impossible, il n'y avait pas de télégraphe à Alicante.

J'écrivis donc une lettre à ma pauvre chère maman, pour lui dire que j'étais descendue chez des amis de mon père, etc., etc..

Le lendemain, je partis pour Madrid où j'arrivai, recommandée au propriétaire de l'hôtel de la Puerta del Sol.

Je fus installée avec ma femme de chambre dans un joli appartement, et j'envoyai des messagers porter les lettres de Mme Rudcovvitz.

Je passai quinze jours à Madrid, gâtée, choyée, fêtée; j'assistai à toutes les courses de taureaux, qui me passionnaient follement. J'eus l'honneur d'être invitée à une grande corrida donnée en l'honneur de Victor-Emmanuel qui était en ce moment-là l'hôte de la reine d'Espagne.

J'oubliais Paris, mes chagrins, mes déceptions, mes ambitions, j'oubliais tout. Je voulais vivre en Espagne. Mais un télégramme envoyé par Guérard me fit vite renoncer à mes projets. Maman était malade, « très malade w, disait la dépêche.

Je bouclai ma malle et demandai à partir de suite; mais, ma note d'hôtel payée, il ne me restait plus un sol pour prendre le chemin de fer. L'hôtelier prit mes deux billets, me prépara un panier plein de victuailles et me remit deux cents francs à la gare, me disant qu'il avait des ordres des Rudcowitz de ne me laisser manquer de rien. Ce ménage était vraiment délicieux.

KENOIIIES DE SARAH BF.RNIIARDT IL;i

Le cœu' me batlait fort quand j'arrivai à Paris deranl la maison maternelle, u Mon pctit'dame n, prévenue, m'attendait chez le concierge. Elle s'extasia sur ma bonne mine, m'embrassa en pleurant do joie, l,o mf'nage portier ne tarissait pas d'êloges.

Gut^rard monta avant moi pour prévenir maman; et j'attendis un instant dans la cuisine, serrce dans les bras convulsés de Marguerite, notre vieille bonne.

Mes soeurs accoururent toutes deux. Jeanne m'embrassait, me retournait, me flairait. Régina, collée «entre le fourneau, les mains derrière le dos, me regardait rageusement. « Eh bien, tu ne veux pas m'em- 'Jtrasser, Régine?... lui dis-je en me courbant vers elle. Non! T'aime plus. T'as parti sans moi. T'aime plus! « Et elle se retourna violemment pour échapper  mon baiser, buttant sa tdte contre le fourneau.

EnRn, Guérard apparut. Je la suivis, oh! combien

lue et repentante!

J'ouvris doucement la porte de la chambre tendue 4ù reps bleu pâle. Maman était toute blanche dans sou sa figure amaigrie, mais merveilleusement belle. lUe ouvrit ses deux bras comme deux ailes, et je me précipitai dans ce nid tout blanc et tout plein d'amour. Maman pleurait, silencieuse comme toujours. Puis «es mains s'amusèrent à défaire mes cheveux, qu'elle peigna avec ses longs doigts fuselés.

Et puis, ce furent mille questions de ma part, de la Je voulais savoir. Elle aussi voulait savoir. Et «'était un duel amusant de mots, de phrases et de baisers.

J'appris que maman avait eu une pleurésie assez grave, qu'elle était en voie de guérison, mais pas encore

Je m'installai donc près de ma mère, et je repris momentanément ma chambre de jeune fille, car j'avais appris par une lettre de Guérard que ma grand'mère paternelle avait enfin consenti à la transaction offerte par maman. Mon père m*ayant laissé une somme à toucher le jour de mon mariage, ma mère avait, sur ma prière, demandé à ma grand'mère de me donner la moitié de cette somme. Cette dernière avait enfin consenti, disant qu'elle toucherait l'usufruit de l'autre moitié de la somme, mais que cette moitié resterait à ma disposition si je changeais d'idée et si je consentais à me marier.

Donc, j'étais bien décidée à vivre ma vie. A me séparer de ma mère. A vivre chez moi, indépendante.

J'adorais maman, mais nos idées étaient si peu les mêmes.

Et puis, chez maman, mon parrain qui venait depuis des années, des années, déjeuner, dîner, et faire le whist, mon parrain m'était odieux. Il me froissait sans cesse. Vieux garçon, richissime, sans aucune famille, il adorait ma mère qui avait toujours refusé l'offre de son alliance. Elle l'avait supporté d'abord comme ami de mon père ; puis, mon père mort, elle le supporta comme « habitude » et s'ennuyait de ne pas le voir quand il était souffrant ou en voyage.

Mais, placide et autoritaire, ma mère ne souffrait aucune contrainte. L'idée do se donner un maître à nouveau la révoltait.

Elle avait un entêtement plein de douceur qui aboutissait parfois à la plus violente colère ; alors, ma mère devenait pâle, pâle; ses yeux se cerclaient d'un violet; SOS lèvres tremblaient, ses dents s'entrechoquaient^ et ses beaux yeux devenaient fixes ; les mots s'entrecou-

MEMOIRES DE SAKAH BEnNIlARbT

patent dans na j^rgc, hachés, flifllants ot rauques ; puis '■lli- lombait évanouie, Ina veines du cou gonflées, le» pieds et les ma ns glacés; ot il fallait parfois des heures pour la ramener à la vie.

Lp médecin nous avait dit qu * ma môre mourrait un jiiiir, dans une crise sembluhle; et nn faisait Unit pour i'vit«r cas accidents terribles. Ma méro le savait ot en abusait un peu. Et comme ma pauvre maman m'avait fait héritière de ces mêmes colères, je ne pouvais et ne viiulai» vivre nveo elle. Car moi, je ne suis pas placide, je suis active et combative, et c'est tout de suite que je veus ce que je veux. Je n'y met* pas, comme maman, un entêtement doux. Non :

bout aux tempes avant que j'aie le temps de le dompler.

I.cs années m'ont assagis, mais pas suffisamment. Je li> reconnais et j'en souffre.

Je ne dis rien de mes projets à la ch^re malade; i Je chargeai le vieil ami Meydieu de me trouver un appartement. Ce vieil homme, qui avait tant tourmenté mon enfance, s'était pris de tendresse depuis mes d(-but9 au Théâtre- Français. Et, malgré ta gifle à Nathalie, malgré ma fugue du Gymnase, il me prenait l'n bonne part.

Quand il vint nous voir le lendemain de mon arrivée, je restai un peu avec lui dans le salon, et lui fis pari de mon projet, II l'approuva, me disant qu'en effet, nos relations, entre ma mère et moi, ne pouvaient que gagner à cette séparation.

Je pris un appartement rue Duphot, tout prés de notre maison, Guérard se chargea de le faire meubler, El quand ma mère fut tout à fait rétablie, je l'a

en plusieurs jours à convenir qu'il valait mieux que je vrve à ma guise chez moi.

La chose fut acceptée. Tout alla pour le mieux. Mes sœurs étaient présentes à la conversation. Ma sœur Jeanne se coula près de maman; et subitement, Régina, qui avait refusé de me parler et de me regarder depuis trois semaines que j'étais revenue, sauta brusquement sur mes genoux : a Emmène-moi cette fois, je t'embrasserai. »

Je regardai ma mère, un peu confuse. Elle me dit : « Oh! prends-la, elle est si insupportable... » Et Régina, sautant à bas, se mit à danser la bourrée en murmuran des mots grossiers et fous. Puis elle m'embrassa à m'étouffer, bondit sur le fauteuil de maman et dit en l'embrassant de droite, de gauche, sur les cheveux, sur les yeux : « T'es contente, dis, que je m'en vas?... Tu pourras tout donner à ton Jeannot! »

Maman rougit légèrement ; mais son regard se fondit en un inénarrable amour en s'arrêtant sur ma sœur Jeanne. Elle repoussa doucement Régina qui reprit sa bourrée, et, appuyant sa tête renversée sur l'épaule de Jeanne : « Nous resterons nous deux », dit-elle. Et il y avait tant d'inconscience dans ce regard et dans cette phrase que j'en restai stupéfaite. Je fermai les yeux pour ne pas voir et je n'entendis plus que la bourrée lointaine de ma plus jeune sœur qui scandait chaque coup de pied sur le parquet par un : « Nous aussi, nous deux, nous deux!... »

C'était un drame bien douloureux qui agitait ces quatre cœurs dans ce petit intérieur bourgeois.

Je m'installai définitivement rue Duphot avec ma jeune sœur. Je gardai Caroline à mon service, et pris une cuisinière. « Mon petit'dame «venait passer presque toutes ses journées avec moi. Je dînais tous les soirs chez ma mère.

J'avais conservé des relations avec un acteur de la Porte-Saint-Martin qui était devenu régisseur de ce théâtre, alors dirigé par Marc Fournier.

On jouait à cette époque une féerie très en vogue qui avait pour titre : La Biche au bois. On avait engagé, pour le principal rôle, une délicieuse artiste de TOdéon, Mlle Debay, qui jouait avec une grâce charmante les princesses de tragédie. J'avais souvent des places pour la Porte-Saint-Martin; et La Biche au bois m'amusait beaucoup.

MmeUgalde, qui chantait admirablement le rôle du jeune prince,me comblait d'étonnement.Et Mariquita, qui dansait, me charmait. Oh! qu'elle était charmante, cette délicieuse Mariquita, dans ses danses pleines d'entrain, de caractère, et de grande distinction toujours.

Grâce au vieux Josse, je connaissais un peu tout le monde.

Mais quelles ne furent pas ma surprise et ma terreur quand, venant à cinq heures au théâtre pour prendre mes places, Josse s'écria en me voyant : « Mais la voilà, notre princesse, notre petite Biche au bois, la voilà! C'est le dieu du Théâtre qui nous l'envoie! » Je me débattis comme une anguille dans un filet, ce fut peine perdue.

M. Marc Foumier, très charmeur, me fit comprendre que je hii rendais un véritable service, que je sauvais la recette; Josse, qui devinait mes scrupules, me dit : a Mais, ma chère petite, vous restez dans voire grand art, car c'est Mlle Debay, du théâtre de l'Odéon, qui joue ce rôle de princesse ; et Mlle Debay est la première artiste de l'Odéon; et l'Odéon est un théâtre impérial; donc cela ne déshonore pas vos études. »

Mariquita, qui venait d'arriver, me pressa aussi. On fit chercher Mme Ugaldo pour répéter avec moi les duos, car j'allais chanter. Oui, j'allais chanter avec une véritable chanteuse, la première artiste de l'Opéra- Gomique.

Le temps passait. Josse me faisait répéter mon rôle, que je savais presque en entier, ayant vu souvent la pièce et possédant une mémoire extraordinaire.

Les minutes passaient, formant des quarts d'heure, lesquels formaient des demi-heures qui devenaient des heures pleines. Mes yeux ne quittaient pas l'horloge, la grande horloge du cabinet directorial, dans lequel je me trouvais.

Mme Ugalde me fit répéter. Elle me trouva une jolie voix; mais je détonnais sans cesse. Elle me soutenait et m'encourageait.

HËUmilES m SAHAH DEItNElAllDT lâ3

(In m'habillii dans li» vôtempiits de Mlle Debay. El 11' rideau so leva.

-Ml! pauvre de moi! J'étais plus mortn que vive. Muis je repris mon courage après une triple salve <1 applaudissements pour le couplet du réveil que je ii<'t)itai coromn j'aurais murmurû une série de vers do Rûcine.

La représentation finii;, Marc Fournier me fit offrir, par Josse, un engagement de trois années; mais je demandai à rf^lléchir.

Josse m*avail prùsimtti à un auteur dramatique, •-harnutat homme, et d'un talent aimable : Lambert Tlûbouat. Ce dernier me trouva tout à tait l'idéal de son héroïne, la Bergère d'Ivry; mais M. Faille, ancien acteur et nouveau directeur de l'Ambigu, était tant soit peu commandité par un nommé de Chilly. qui avait fait sa réputation dans le rôle de Hodin du Juif-errant ot qui, ayant épousé une femme assez riche, s'était retiré du théâtre et faisait de la direction. Il v>>nait, je croîs, de céder l'Ambigu à Faille. De Chdly pnitégeait une charmante lille nommée Laurence Gérard. Elle était douce et bourgeoise, aaaeï jolie, sans beauté réelle et sans grâce.

Faille répondit à Lambert Thibousl qu'il était en pourparlers avec Laurence Gérard, mais que, cepeodstit, il s'inclinait devant le désir de t'auteur. « Sculeniimt, dit-il, je réclame une audition de votre protégée. « le me prêtai au di^sir du pauvre diable, qui devait «'1rs aussi nul comme directeur qu'il l'avait été comme artiste. Je passai donc une audition sur lascène de l'Ambigu. Ëclairûe par la triste u servante » (petite lampe trnnspertable), ayant sou» les yeus, à un mètre de moi, M. Faille se balançant sur sa chaise, une main sur son

160 MA DOUBLE YIE

ventre, l'autre plongeant ses doigts dans ses énormes narines. Cela me dégoûtait horriblement.

Lambert Thiboust était assis près de lui, sa figure souriante me jetait des regards encourageants.

Je passai mon audition dans On ne badine pas avec V amour ^ n'ayant pas voulu dire des vers, puisque je devais jouer une pièce en prose. J'estime que je fus tout à fait charmante, et cet avis était celui de Lambert Thiboust. Mais, quand j'eus fini, ce pauvre Faille se leva d'une façon lourde et prétentieuse, parla bas à l'auteur, et m'entraîna dans son cabinet : « Mon enfant, me dit le brave et stupide directeur, mon enfant, vous n'avez rien pour le théâtre! » Je me regimbais. « Oh ! rien ! » continua-t-il... La porte s'ouvrit. a Et tenez, me dit-il en me montrant un nouvel arrivant, M. de Chilly, qui était dans la salle à vous écouter, vous dira ce que je vous dis. »

M. de Chilly affirma de la tête et, haussant lesépaules, murmura : « Lambert Thiboust est fou, on n'a jamais vu une bergère si maigre ! »Et, sonnant, il dit au garçon : « Faites entrer Mlle Laurence Gérard. »

Je compris. Et, sans prendre congé decesdeux rustres, je quittai le cabinet. Mais j'avais le cœur gros.

Je me rendis au foyer pour prendre mon chapeau, que j'avais quitté pour passer l'audition; j'y trouvai Laurence Gérard qu'on vint chercher une seconde après.

Me voyant près d'elle, dans la glace, je fus frappée par notre dissemblance : elle était rondelette, la figure large, de magnifiques yeux noirs, le nez un peu canaille, la bouche épaisse, etune patine — d'ordinaire — surtout son être; j'étais blonde, mince et frêle, tel un roseau, le visage long et pâle, les yeux bleus, la bouche un peu

HÉHOlREâ DE SADAH &EH!4GARDT

ml

trisle, et tout mon être était empreint de distinction. Cette légère vision de nos deux personnes me consola de raoD échec. Et puis, je sentais ce Faille un être si nul, et de Chilly un être si commun!

Je devais les retrouver tous les deux dans ma vie. Chilly. peu detemps après, comme directeur de l'Od^'on ; Faille, vingt ans après, dans une situation si triste, que les larmes mouillèrent mes yeux quand il vint, l'air suppliant, me demander de jouer à son bénéfice : u Ohl je vous en prie, dit le pauvre homme. Venez, vous êtes tout l'attrait de cette représentation. Je ne compte que sur vous pour faire ma recette. » Je lui serrai les mains.

Je ne sais s'il se souvenait de notre première entrevue et de mon audition; mais moi. qui m'en sou* venais bien, je n'avais qu'on désir : c'est qu'il ne s'en souvint pas.

Cinq jours après, Mlle Debay, rtHablie, reprenait son rôle.

Avant de m'engager tout à fait avec la Porte- Sainl-Martin, j'éciivis à Camille Doucet. Le lendemain, je recevais un mot me donnant rendez-vous au ministère.

Ce n'était pas sans émotion que j'allais revoir cet aimable homme.

■ Il m'attendait debout quand l'huissier m'introduisit. Les deux mains tendues vers moi, il m'allira doucement : " Oh ! la terrible enfant, me dit-il ; et, me faisant asseoir : Voyons, voyons, il faut devenir plus calme; il ne faut pas perdre tous ces dons admirables en voyages, en fugues, en gifles... »

J'étais émue par la bonté de cet homme. Mes yeux

m. lU [DOUBLE VIE

le regardaient, pleins de regrets, c Ne pleurez pas, ma chère enfant, ne pleurez pas. Voyons, comment allons* nous réparer toutes ces folies? »

Il resta un instant silencieux, puis, ouvrant un tiroir, il y prit une lettre : « Voici qui peut-être va nous sauver », dit-il. C'était ime lettre de Ehiquesnel qui venait d'être nommé directeur de l'Odéon en association avec Chilly. a On me demande des jeunes artistes pour renouveler la troupe de l'Odéon. Eh bien, nous allons nous occuper de cela. »

Et se levant, il me reconduisit jusqu'à la porte en me disant : « Et nous réussirons. »

Rentrée à la maison, je repassai tous mes rôles de Racine. J'attendis, anxieuse, plusieurs jours, calmée par Mme Guérard qui me redonnait confiance.

Enfin je reçus un mot et me rendis de suite au ministère.

Camille Doucet me reçut rayonnant.

« C'est fait ! me dit-il. Oh ! mais pas sans mal. Vous êtes bien jeune, mais déjà bien célèbre par votre mauvaise tête. Seulement, j'ai engagé ma parole que vous seriez douce comme un petit agneau. — Oui, je serai douce, je vous le promets, lui dis-je, ne fût-ce que par reconnaissance. Mais que dois-je faire? — Voici, me dit-il, une lettre pour Félix Duquesnel; il vous attend. »

Je remerciai mille fois Camille Doucet, qui me dit : « Je vous re verrai d'une façon moins officielle, chez votre tante, jeudi. J'ai reçu ce matin une invitation à dîner. Vous me raconterez alors ce que vous aura dit Duquesnel. »

11 ('tait dix heures et demie du matin. Je rentrai me faire belle. Je mis une robe jaune-serin dont le deôsus

MKUOIIIES bt dAllAll BEHNUARDT 103

) était pn soie noire dentelée, un chapeau de grosso I paille de forme conique, couvert d'épis, retenu sous le I menton par un velours noir. Cela devait être délicieusement fou.

Ainsi vËtue, joyeuse et pleine de contiance, je me rendis chez Félix Duquesnet. J'attendis quelques instants dans un petit salon très artistiquement meublé. Un jeune homme parut, élégant, souriant, charmant. Je ne pouvais me faire à l'idée que ce jeune homme blond et rieur aérait mon directeur.

Apr^s une courte conversation, nous tombâmes d'accord sur tous les points. « Venez à deux heures ù rOdéon, me dit Duqucsuel en forme d'adieu, je vous pi-caenterai à mon associé... C'est le contraire que je devrais dire selon la formule mondaine, ajouta-t-il en riant; mais nous jargounous théâtre, n

ill descendit quelques marches en ra' accompagnant et resta penché sur la rampe en me disant: "Au revoir. » A deux heures précises, j'étais à l'Odéon. J'attendis plu» d'une heure. Je commençais à grincer des dents et, seul, le souvenir de ma promesse faite k Camille Doucet m'empêcha de m'en aller.

Enlin Duquosoel parut : <i Vous allez voir l'autre Ogre, u Et il m'entraîna vers le cabinet directorial.

Chemin faisant, je me représentai cet ogre aussi charmant que son associé. Aussi, fus-je très désappointée en voyant le très vilain petit homme quejereconnus dans Cliilly.

Il me tuisa sans politesse, feignitde ne pas me reconnaître et, me faisant signe de m'asseoir, il me passa sans mot dire une plume, me montrant l'eodroii où je devais signer.

Mme Guérard arrêta ma main : « Ne si^en pas

lai MA DOUBLI:: VIE

sans lire ! » Chilly releva la tête : « Vous êtes la mère de Mademoiselle? — Non, répondit-elle, mais c'est tout comme. — Eh bien, vous avez raison. Lisez vite, et signez ou ne signez pas; mais dépêchez- vous ! »

Je sentis le rouge me monter au visage. Cet homme était odieux. Mais Duquesnel me dit tout bas : « Il n'a pas de formes, mais c'est un brave homme, ne vous formalisez pas. »

Je signai mon engagement, et le remis au vilain associé.

« Vous savez, me dit-il : c'est lui qui est responsable do vous, car moi, pour rien au mond:, je ne vous aurais engagée. — Ma foi. Monsieur, lui répondis-je, s'il n'y avait que vous, je n'aurais pas signé. Nous sommes donc quittes. » Et je sortis aussitôt^

J'allai de suite prévenir maman, car je savais lui faire une grande joie. Puis, le jour même, je me mis en route avec « mon petit'dame » pour acheter tout ce qui était nécessaire pour meubler ma loge.

Le lendemain, je me rendis dans le couvent de la rue Notn^-Dame-des-Champs pour faire visite à ma chéro institutrice,Mlle de Brabender. Elle était malade depuis treize mois, clouée par des rhumatismes aigus dans tous les membres. La douleur l'avait rendue méconnaissable. Étendue toute droit? dans son petit lit blanc, un sor.e-UHe cachant ses cheveux, son gros noz alTaissé par la maladie, se> yeux pâles semblaient sans iris. Seule, sa formidable moustache se hérissait sous les chocs répétés des doukurs.

Cependant, je la trouvai changée d'une façon si bizarre, que j'en cherchai la cause.

Et m'approohant d'elle pour l'embrasser doucement, je l'examinai si curieusement que son instinct Ten

avertit. D'un signe léger de ses yeux, elle dirigea mon regard sur la tab'e placée près d'elle ; et, dans un verre, je vis toute> le5 dents de ma chère vieille amie. Je plantai dans c verre es trois roses que je lui avais apportées, et je l'embra sn en m'excusant de mon impert'nente curiosité.

Je quittai le couvent e cœur très gros, car la Supérieure, qui m'avait emmenée dans le jardin, m'apprit que ma chère Mlle de Brabender ne pouvait vivre longtemps.

Je revins donc chaque jour voir ma douce éducatrice.

Mais les répétitions commencèrent à l'Odéon, et je dus espacer mes visites. Un matin, vers sept heures, on vint du couvent me chercher en toute hâte, et j'assistai à la triste agonie de la douce créature. Son visage s'éclaira, à la suprême minute, d'une béatitude si grande, que j'eus subitement envie de mourir. Je baisai ses mains déjà froides qui tenaient le crucifix ; et je demandai la permission de revenir pour la mise en bière, ce qui me fut accordé.

En arrivant à l'heure fixée le lendemain, je trouvai les sœurs dans un état de consternation tel, que j'en pis peur. « Qu'est-il arrivé, mon Dieu ? «On me désigna la porte de la cellule sans mot dire; dix religieuses entouraient le lit sur lequel reposait l'ôtr^ le plus étrange qu'il fût possible de voir. Ma pauvre institut ice, roide sur son lit mortuaire, avait le visage d'un homme : sa moustache avait allongé et une barbe d'un centimètre entourait son menton. Cette moustache et cette barbe étaient rousses, tandis que ses longs cheveux blancs encadraient son visage; la bouche

rentrée, sans le soutien des dents, avait laissé le nez s'écrouler sur cette moustache rousse. C'était un masque terrible et ridicule qui avait remplacé le doux visage de mon amie. Ce masque était d'un homme. Ces mains petites et fines étaient mains de femme.

Les jeunes religieuses avaient les yeux agrandis par la frayeur; et, malgré l'affirmation de la sœur infirmière qui avait vêtu le pauvre corps mort, malgré son affirmation que ce corps était un corps de femme, elles tremblaient, les petites sœurs, et se signaient sans cesse.

Le lendemain de la lugubre cérémonie, je débutai à rOdéon dans Le Jeu de l'amour et du hasard. Je n'étais pas faite pour Marivaux, qui exige des qualités de coquetterie, de préciosité, qui n'étaient pas alors et ne sont pas miennes. Puis, j'étais un peu trop mince. Je n'eus aucun succès.

Et Chilly, qui passait dans le couloir au moment où je causais avec Duquesnel qui m'encourageait, Chilly lui dit en me désignant : « Une flûte pour les gens du monde, il n'y a même pas de mie. »

J'étais outrée de l'insolence de cet homme. Le sang empourpra ma figure, mais je vis dans le nimbe de mes yeux mi-clos le visage de Camille Doucet, ce visage toujours rasé de frais et tout jeune, sous sa couronne de cheveux blancs.

C'était une vision do mon esprit toujours en éveil pour la promesse faite. — Mais non, c'était bien lui. Il vint à moi : « Que vous avez une jolie voix! Et quel plaisir nous prendrons à votre second début! » Cet liomme était toujours courtois, mais véridique. En effet, il n'avait pris aucun plaisir à ce début; et il s'en promettait un grand pour mon second.

MI^MQIHRg m SARAH ItERMIAitDT It.l

Kt il avait dit vrai. J'avais une jolit? voix, '■'l'tait tout, r+i qu'on pouvait oonstator dans cette ôprcuve,

Jo restai donc à l'Odûon, travaillant ferme, toujours jirito à remplacer quelqu'un, sanhant tous los n'jlps.

J'obtins quelques sucoès; et les litudiaiits m'avaient di'^ii prise L<n prédilection. Mon entrûo en scène était toujours saluée par loB bravos de la jeuneaHe. Quelques ^ieux ronchonneurs tournaient la tête vers lo parterre pour imposer silence, mais on s'en moquait comme do l'an quarante.

Eolln, mon jour de Buccè i se leva.

Duquesnel avait eu l'idée de remonter Atkalie avec les chœurs de Meutialasohn.

Beauvallet, l'odioui: professeur, était un camarade charmant. C'est lui qui, par permission spéciale du Ministère, devait jouer Joad. On m'avait, à moi, distrihué Zacharie. Qualquns élèves du Conservatoire . devaient dire les chœurs parlés, pendant que les élèves p cbantouscs faisaient la partie musicale. Mais cela mar- ) eliait si mal que Duquesnel et Chilly se désespéraient, rteauvallet, plus aimable que jadis, mais toujours mal i ciobonché, poussait des Nom de D... terribles. ,. On reprenait. On recommençait. Rien n'y faisait. Ces malheu- [ reux chœurs parles étaient abominables. Quand tnut f i coup Chilly s'écria : n Eh bien, que la petite dise I touB les chœurs parlés, ça ira tout seul, avec sa jolie I voix ! »

Du<|ue3Qel ne dit mot. Mais il tira sa moustache pour } dissimuler son rire : il y venait, le co-associé. 11 y venait, ù sa petito protégée!

Il hooba la tête d'un air indifférent pour répondre nu regard questionneur de Chilly, et on reeommenr'a, nmi lisant les chœurs parlés.

168 HA DOUBLE VIB

Tout le monde applaudit, et le chef d'orchestre surtout exultait. Il avait tant souffert, le pauvre !

Le jour de la première représentation fut pour moi un véritable petit triomphe, oh ! tout petit, mais si plein de lumière pour mon avenir. Le public, pris par la douceur de ma voix et la pureté de son cristallin, me fit bisser ia partie des cbœurs parlés, et trois salves d'applaudissements me récompensèrent.

Après l'acte, Chilly vii>t à me», : « Tu es adorable ! » Son « tu )) me froissa un peu. Mais je lui répondis gaminement : « Tu trouves que j 'ai engraissé ! » Il partit d'un fou rire.

Et, à partip de ce jour, nous nous tutoyâmes et nous devînmes les meilleurs amis du monde.

I Ah! ce théâtre del'Odéon! C'est le théâtre que j'ai I le plu; aime. El je ne l'ai quitté qu'à regret. 'Tout le monde s'aimait. Tout le monde était gai. Ce théâtre est un peu la continuation de l'école. Les jeuneï venaient tous là. Duquesnel était un directeur plein d'esprit, de galanterie et de jeunesse.

Souvent, pendant les répétitions, on allait faire à plusieurs de grandes parties de balle au Luxembourg, durant les actes dont on n'était pas.

Je me souvenais de mes quelques mois auparavant à la Comédie- Française : ce petit monde était guindé, potinier, jaloux.

Je me remémorais mes quelques mois au Gymnase : on ne parlait que de robes, chapeaux ; on papotait de mille choses si loin de l'art.

A rOdéon, j'étais heureuse. On ne pensait qu'à monter des pièces. On répétait le matin, l'après-midi, tout le temps. J'adorais cela.

MÉMOIHRS DE SARAH BEft^HArtDT 169

J'habilais Vétè un pavillon dans la villa Montmorency, à Auteuil. Je venais dans un « petit-duc » que ja conduisais moi-mémo. J'avais deux poni^ys merveilleux que m'avait donnés ma tante Rosine, parce qu'ils avaient failli lui casser la tète, s'étant emballés à Saiiit-Ctoud prés d'un manège tournant de chevaux de

Je longeais tous les quais à fond de train; et, malgré l'atmosphère diamantée par le soleil de juillet, malgré la gaieté des bruits du dehors, c'est avec une véritable joie que j'escaladais les marches froides et fendillées et que je me dirigeais vite vers ma loge, distribuant des bonjours en courant. Puis, dégagée de mon manteau, de mon chapeau, de mes gants, je bondissais sur la scène, heureuse d'être enfin dans cette ombre infinie. La maigre lumière de la « servante ■> accrochait, de oi, de là, soit un arbre, soit une tourelle contre le mur, aoît un banc ; et les visages des artistes ne recevaient la lumière qucparinstaiits.

' Moi. je ne trouvais rien de pîus vivifiant que cet air plein de microbes; rien de plus gai que cette ombre; rien de plus lumineux que ce noir!

Un jour, ma mère eut la curiosité de venir voir les coulisses. J'ai cru qu'elle allait mourir de dégoût. « Ah ! malheureuse enfant! Comment peux-tu vivre là-dedaos? » murmura-t-elle. Et, arrivée dehors, maman respira, humant l'air à plusieurs reprises.

Oui, je pouvais vivre là-dedans. Je ne vivais même bien que là-dedans. Depuis, j'ai un peu changé. Mais j'ai encore une grande sympathie pour cette usine nombre dans laquelle, joyeux lapidaires de l'art, nous taillions les pierres précieuses fournies pai- les poètes.

Les jours s'égrenaient, emportant des petits espoirs déçus. Los jours naissants apportaient de nouveaux rôves ; et la vie me semblait un éternel bonheur.

Je jouai tour à tour : Le Marquis de Villemer, le rôle de la folle baronne, femme déjà experte âgée de trente-cinq ans — j'en avais à peine vingt et un et j'avais l'air d'en avoir dix-sept; — François LeChampi, le rôle de Mariette, dans lequel j'eus un gros succès.

Ces répétitions du Marquis de Villemer et de François Le CAampi sont restées dans mon souvenir comme autant d'heures exquises.

Mme George Sand, douce et charmante créature., était d'une timidité extrême. Elle parlait peu et fumait tout le temps. Ses grands yeux étaient toujours rêveurs. Sa bouche, un peu lourde et vulgaire, avait une grande bonté. Elle avait peut-être été d'une taille moyenne, mais elle semblait tassée.

Je regardais cette femme avec une tendresse romanesque. N'avait-elle pas été l'héroïne d'un beau roman d'amour? Je m'asseyais tout près d'elle. Je lui prenais la main et la tenais le plus longtemps possible dans la mienne. Sa voix était douce et charmeuse.

Le prince Napoléon, surnommé Plon-Plon par le populaire, venait souvent aux répétitions de George Sand. 11 l'aimait infiniment.

La première fois que je vis cet homme, je devins pâle, et sentis mon cœur s'arrêter : il ressemblait tellement à Napoléon I^"" que je lui en voulus tout de suite : car, en lui ressemblant, il le diminuait de tout son lointain, et il le rapprochait de tout le monde.

Mme Sand me présenta à lui, malgré moi.

Il regardait d'une façon impertinente. Il me déplut.

Je répondis à peine aux compliments qu'il me fit, et

«ÉMoiRKs np s*RAn bkunhmidt iti

«glissai tout contre Georgi< Sand. Il se prit ù rire, ot

H'fcria : « Mais elle est amourouan de vous, cette

' George Saiid me caressa dnucamoTit la joue :

IC'pst ma petite Madone, dit-elle, ne la tourmentez

■ Et j9 restai près d'elle, jetant un œil furtit et

Èeontent au prince.

' Mais peu h peu, je pris plaisir ù l'entendre; car la

pjonversation de cet homme était brillante, sérieuse et

ipirituelle; il émaîllait bien ses discours et répliques

i mots un peu crus, maie tout ce qu'il disait était

Iflti'rossant et instructif. Il «itait méchant, et je lui ai

nitendu dire sur le petit Thiers des choses perfides,

ribles, que je crois tant soit peu vraies. Et il a fait

it jour, de cet aimable Louis Bouilhet, un portrait ai

musant, que George Sand, qui l'aimait, n'a pas

; s'empêcher de rire en le traitant de mtîchant

mme.

Le prince était assez sans façon, mais cependant, il n'aimait pas qu'on lui manquât de respect. Un jour, un artiste nommé Paul Deshayes, qui jouait dans François Le Champi, entra dans le foyer des artistes, où se trouvaient: le prince Napoléon, Mme George Sand, le con- LMrvatmir de la bibliothèque — dont j'ai oublia le nom J^— et moi. Cet artiste était commun et un peu anarieto. Il salua Mme Sand, et ^'adressant au prince, il « Vous êtes assis sur mes gants, Monsieur. » Le KÎnce SA souleva ii peine, envoya la paire do gants à \ ierra. disant : n Tiens, je croyais la banquette propre. « L'acteur rougit, ramassa ses gants, et sortit en murmurant quelque menace communarde.

JejnuaiLc Testament de César Girodot,\e rbla d'ilortcnse. Kean, d'.Menandre Dumas, le ril« d'Anna

Daraby. Le public, le soir de cette première (1), était très méchant, très monté contre Alexandre Dumas père, pour une aventure qui lui était personnelle et n'avait rien à voir avec l'art. Mais la politique mettait depuis quelques mois les cerveaux en ébullition. On voulait le retour de Victor Hugo.

Au moment où Dumas pénétra dans sa loge, des hurlements l'accueillirent. Puis les étudiants, qui étaient en grand nombre, se mirent à réclamer Ruy Blas sur l'air des lampions. Dumas se leva, demandant la parole. Le silence se fit. Dumas commença : « Mes jeunes amis... » mais une voix s'écria : « Nous voulons bien vous écouter, mais vous devez être seul dans votre loge ! » Dumas protesta avec véhémence. Plusieurs personnes de l'orchestre prirent son parti, car il avait invité une femme dans sa loge ; et, quelle que soit cette femme, on n'avait vraiment pas le droit de l'insulter d'une aussi outrageante façon. Je n'avais pas encore vu pareille scène.

Je regardais par le trou de la toile,, très intéressée et très énervée.

Je vis le grand Dumas, pâle de colère, montrant le poing, criant, jurant, tempêtant. Puis tout à coup, une salve d'applaudissements. La femme avait disparu de la loge, profitant du moment où Dumas, le corps hors de la loge, répondait : « Non ! non ! Cette femme ne sortira pas! » Juste à ce moment, elle s'esquiva. La salle, ravie, cria : « Bravo ! » et on permit à Dumas de parler.

Mais il ne fu' écouté que pendant quelques instants. Les cris de : Ruy Blas! Ruy Blas! Victor Hugo! Victor

(1) 18 février 1868.

MKMntltES DE SARAEI BERNUARUT 173

0 firont à nouveau entendre dans un vacarme infernal.

Nous étions depuis une heure prêts à comnioncer lo spectacle. J'étais très excitée.

, Enfin Chilly et Duquesnel vinrent sur la scène : « Mes nfantâ, ayez du courage ! La salle est déchalni^e ; ça ira

mme ^a ira. ..mais commençons!»

r • Ail! dis-je â Duquesnel, tu sais, j'ai peur de n'évanouir, o En effet, mes mains étaient glacées, mon BBUr battait. « Dis-moi... qu'est-ce qu'il faut faire, si Vai trop peur? — H n'y a rien à taire! dit Duquesnel. Tlie peur! Joue ! Et ne l'évanouis à aucun prix ! »

On leva le rideau au milieu de la tempête, des cris d'oiseaux, des miaulements de cliats, et de la reprise sourde et rythmée des : Ruy Blas! Ray Blas! Victor Uttgo/ Victor Hugo!//...

Moo tour arriva. Berton père, qui jouait Kean, avait mal reçu. J'entrai, vêtue du costume excentrique Anglaise de 1820 u. J'entendis un éclat de rire qui me cloua sur le seuil de la porte où je venais de paraître. Au même instant, les applaudissements de mes chers petits amis les étudiants couvraient le rire des ttiéchants. Je pris courage et me sentis même le désir de batailler. Mais je n'en eus pas besoin, car, après la ^r'conde et interminable tirade dans laquelle je laisse ■ iitrevoir mon amour pour Kean, le public ravi me lii une ovation.

" "Voici qncxedit «Ignotus » dans le Figu.ro :

MlleSarah Bemhar9t.[>aralt avec un costume excenr trique qui augmente eitcol^ta tempête, mais sa voix chaude, cette voix étonnantêViiineiil-^e' puMc, Elle l'avait dompté, comme une petite Orphée.

pu

Après Keariy je jouai La Loterie du Mariage. Pendant que je répétais cette pièce, Agar vint me trouver dans le coin où je me tenais de coutume, assise sur un petit fauteuil que je faisais prendre dans ma loge, les pieds sur une chaise de paille. Je préférais cet endroit, parce qu'il y avait un bec de gaz qui l'éclairait, et que je pouvais travailler en attendant que ce fût mon tour d'entrer en scène. J'adorais broder, faire de la mignonnette et de la tapisserie. J'avais un tas de petits ouvrages commencés, et je prenais tantôt l'un, tantôt l'autre, au gré de mon désir.

Mme Agar était une admirable créature, créée pour la joie des regards. Grande, pâle, brune, avec des yeux noirs larges et doux; une toute petite bouche, aux lèvres épaisses et arrondies, soulevée dans les coins par un imperceptible sourire, meublée de dents ravissantes; la tête merveilleusement casquée par des cheveux abondants et luisants; elle était l'incarnation vivante des plus beaux types de la Grèce antique; ses mains, belles et longues et un peu molles; sa démarche lente et un peu pesante achevait l'évocation.

Elle était la grande tragédienne du théâtre de l'Odéon. Elle s'avançait vers moi de son pas mesuré. Derrière elle, suivait un jeune homme de vingt-quatre à vingtsix ans. « Tiens, ma chérie, dit-elle en m'embrassant, tu peux faire le bonheur d'un poète. »

Et elle me présenta François Coppée.

Je fis signe au jeune homme de s'asseoir, et je le regardai mieux. Son beau visage, émacié et pâle, était celui de l'immortel Bonaparte. Tout mon être sursauta d'émotion, car j'adore Napoléon I®'. Surtout Bonaparte.

« Vous êtes poète, Monsieur? — Oui, Mademoiselle... (Lui aussi, sa voix tremblait, car il était encore plus

UÉMOIRES DE SARAH URIINUARDT

timide que moi)... Oui, j'ai fait une petite pièce, et .Mllu Agar est persuadée que vous voudrez bien la juutT avec elle. — Oui, ma chérie, reprit Agar : tu vas lalui jouer. C'est un petit chef-d'œuvre ! Et je HUis sûre que tu auras un succès coloasal! — Oh! et vous! Voua ^■■^e^ si belle! » dît le poète en inondant Agar d'un rciturd lumineux.

On m'appela en scène. Je revins quelques instante 11HV9. Le jeune poète causait baa avec la belle tragé- Jieiuie. Je toussotai un peu. Agar avait pria possession de mon fauteuil; elle voulait me le rendre et, sur mon refu», me fit asseoir sur ses genoux. Le jeune homme rapprocha sa chaise et nous papotâmes ainsi, nos trois tètea se touchant.

Il fut convenu que je porterai, après l'avoir lue d'abord, la pièce à Duquesnel, seul capable di; j uger des Tors, ot que nous obtiendrions ensuite, des deux direo* (eurs, l'autorisation de la jouer ô un n bénéfice « qui Savait avoir lieu après notre première.

Le jeune honirai', ravi, eut un pâle et reconnaissant Bouiire et nie serra la main avec nervosité.

Agar le conduisit jusque sur le petit palier surplombant la scène. Je la regardais, cette magnllique statue, à côté de la mince silhouette du jeune écriv

Agar pouvait avoir trente-cinq ans. Elle était vraiment belle, mais je ne lui trouvais aucun charme; et je ne comprenais pas pourquoi ce poétique Bonaparte était amourou-\ de cMe jeune matrone, cela 4*lail aussi visible que If jour; et elle semblait i^prise aufid. Cela m'intéressait inliniment. Je les vis se seri-er longuement la main; puis, lui, par un mouvement

Cjauube, su courba sur cette belle lement.

Agar revint vers moi, lès joues un peu rosées, ce qui était rare chez elle, car elle avait un teint marmoréen, tt Tiens, voilà le manuscrit! » fit-elle en me remettant un petit rouleau.

La répétition venait de finir. Je pris congé d'Agar et lus la pièce en voiture. Elle me transporta à tel point, que je revins sur mes pas pour la faire lire de suite à Duquesnel.

Je le rencontrai dans l'escalier. « Je t'en prie, remonte! — Oh ! mon Dieu!... me dit-il. Qu'est-ce qu'il y a, ma chère amie? Tu semblés avoir gagné le gros lot? — Eh bien, c'est à peu près cela. Viens!» Et une fois dans son cabinet : « Lis cela, je t'en prie ! — Donne, je vais l'emporter. — Non, lis-le, là, tout de suite! Veux-tu que je te le lise? — Non! nonl-répliqua-t-il, ta voix est une trompeuse qui fait des plus mauvais vors une ravissante poésie. Donne! »

Et le jeune directeur s'installa dans son fauteuil et se mit à lire. Pendant ce temps, je feuilletais des journaux.

(( C'est délicieux ! s'écria-t-il. Enfin, c'est un pur chiefd'oeuvre !» Je bondis de joie. « Tu le feras accepter par Chilly ? — Oui, oui, sois tranquille. Mais quand veux-tu jouer cela? — Ah! écoute : l'autemr me semble tièB pressé, et Agar aussi. — Et toi aussi! me dit-il en riant, car voilà un rôle selon tes rêves. — Oui, mon petit Duq... moi aussi!... Veux-tu être gentil? Fais-moi jouer cela au « bénéfice >> de Mme **♦, dans quinze jours. Gela, ne dé langera aucun spectacle, et notre poète sera si heureux !

— Bien, bien, reprit Duquesnel, je vaisarranger cela... Mais comment faire pour les décors? » murmura-t-il en se^rongeant les^ongles (son repas favori qoùid-il

est préoccupé).

J'avais déjà pensé à cela. Je lui offris de le reconduire chez sa femme et, chemin faisant, je lui développai mon plan. Le décor serait celui de Jeanne de Ligneris, une pièce qui venait d'être jouée, et tuée sous les quolibets du public. Un superbe parc italien avec statues, fleurs, et même l'escalier. Quant aux costumes, si on parlait de cela à Chilly, quelque bon marché qu'ils fussent, il pousserait les cris de Rodin! Agar et moi, nous fournirions nos costumes. »

Nous étions arrivés chez Duquesnel. « Tiens, monte dire bonjour à ma femme; et en même temps parle-lui des costumes. »

Je montai donc; et, après avoir embrassé la plus j olie figure qu'on puisse rêver, je fis part, à la douce propriétaire de ce joli visage, de tout notre complot. Elle approuva tout et me promit de se mettre de suite en quête de jolis dessins pour nos costumes.

Pendant qu'elle parlait, je la comparais à Agar : Oh! combien j'aimais mieux cette ravissante tête blonde avec ses yeux immenses, limpides, et ses deux petites fossettes carminées ; et ses cheveux légers qui auréolaient son front; et les attaches si fines de ses poignets au bout desquels étaient les deux plus jolies mains qu'il soit possible de voir. Du reste, ces mains-là sont restées célèbres.

Je quittai ce couple ami, et me rendis chez Agar pour lui raconter tout ce qui s'était passé. La pauvre m'embrassa cent fois.

Il y avait là un prêtre qui était son cousin, et qui parut être très content de tout mon récit : sûrement, il était au fait de tout.

Un coup de sonnette timide, et on annonça François Coppée. « Je me sauve, lui dis-je sur le pas de la porto en lui serrant la main, Agar vous racontera tout. »

Les répétitions du Passant commencèrent peu de temps après, et ce fut un temps délicieux, car le jeune et timide poète était un causeur plein d'esprit.

La première représentation eut lieu ainsi qu'il était convenu.

Le Passant eut un véritable triomphe. Le public ne cessait d'applaudir. Le rideau se releva huit fois sur Agar et moi. Nous avions en vain essayé d'entraîner l'auteur, que le public voulait voir. François Coppée s'était caché.

Très inconnu, le jeune poète devint célèbre en quelques heures. Son nom était dans toutes les bouches.

Quant à Àgar et moi, nous fûmes comblées d'éloges; et Chilly voulut payer nos costumes.

Nous JGuâmes ce petit acte plus de cent fois de suite avec la salle comble.

Nous fûmes priées aux Tuileries et chez la princesse Mathilde. Ah ! cette première représentation aux Tuileries est gravée dans mon cerveau; et les yeux fermés, je revois tout, tp^t.

Il fut convenu avec Duquesnel et l'envoyé do la Cour que nous irions d'abord aux Tuileries, Agar et moi, pour voir remplacement où nous devions jouer, afin de le faire aménager selon les besoins do notre pièce.

M. le comte de Laferrière devait me présenter à l'empereur, lequel devait me présenter à l'impératrice Eugénie. Agar devait être présentée par la princesse Mathilde, pour laquelle elle posait une tête de Minerve.

M. de Laferrière vint me chercher à neuf heures du matin, dans une voiture de la Cour, où je pris place avec Guérard. M. de Laferrière était un très aimable homme aux manières un peu compassées.

Comme nous tournions la rue Royale, dans un moment d'arrêt, le général Fleury s'approcha de nous. Je le connaissais, car il m'avait été présenté par Morny. Il s'informa ; et, sur le récit que lui fit le comte de Laferrière, il nous quitta, me criant : « Bonne chance !» A ce moment même, un homme qui passait répondit : « Bonne chance, peut-être, mais pas pour longtemps, tas de propres à rien ! »

Arrivés au château des Tuileries, nous descendîmes tous les trois. On m'introduisit dans un petit salon jaune du rez-de-chaussée.

« Je vais prévenir Sa Majesté », dit M. de Laferrière en nous quittant. Seule avec Guérard, je voulus répéter mes trois révérences : « Mon petit'dame, dis-moi si c'est bien? » Et je saluai en murmurant : « Siro... Sire... » Je recommençai plusieurs fois : « Sire... », plongeant dans ma robe, les yeux baissés, quand j'entendis un léger rire étoulTé.

Je me redressai, furieuse contre Guérard, mais je la vis comme moi courbée en demi-cercle. Je me retournai

vivement : derrière moi, l'empereur, tapant doucement dans ses mains, riait discrètement, mais riait bien tout de même.

J'étais rouge, confuse... Depuis quand était-il là?... J'avais plongé je ne sais combien de fois, rectifiant mon salut, disant : « Ça... c'est trop bas tout de môme; ça... c'est bien... n'est-ce pas, Guérard? » Mon Dieu! mon Dieu! Avait-il entendu tout cela? Et comme malgré mon émoi j'esquissais ma révérence : « Inutile, me dit l'empereur en souriant, cela ne sera jamais plus joli que tout à l'heure. Réservez-les pour l'impératrice, qui vous attend. »

Ah ! ce « tout à l'heure ». Je me demandais quand c'était... « tout à l'heure». Je ne pouvais interroger Guérard qui marchait loin derrière avec M. deLaferrière.

L'empereur marchait près de moi, me parlant de mille choses auxquelles je ne répondais que distraite, à cause du... « tout à l'heure ».

Il me plaisait bien plus ainsi, de près, que sur ses portraits. 11 avait de si jolis yeux mi-clos qui regardaient au travers de très longs cils. Son sourire était triste et un peu narquois. Son visage était pâle; et sa voix éteinte et prenante.

Nous arrivâmes chez l'impératrice. Elle était assise dans un grand fauteuil. Une robe grise emprisonnait son corps qui semblait être moulé dans l'étofTe.

Je la trouvai très jolie, plus jolie aussi que sur ses portraits.

Je fis mes trois saints sous l'œil rieur de l'empereur.

L'impératrice parla. Le charme s'évanouit. Cette voix rauque et dure, sortant de cette blondeur, me fit l'effet d'un choc reçu. A partir de ce moment, je me

MÉMOIRES DE SABAII BERNMA1IM

I sentiâ mal à l'aise près d'elle, malgré sa bonne grâce et e bienveillance.

Quand Agar lui arrivée et présentée, l'impératrice 6 nous fit conduire dans le grand salon où devait avoir lieu la représentation.

Les mesures furent piises pour l'estrade. Puis, il

I fallait l'eacalier sur lequel Agar posait en courtisane

l'ibicouragée qui maudit l'amour vénal ot souhaite

iVamour idéal. C'était toute une afTaire, cet escalier.

Il Fallait dissimuler la naissance des trois marches qui

' figuraient le monumental escalier d'un palais florentin,

Je demandai des arbustes, des plantes fleuries, et je

lisposai le tout, le long des trois marches.

Lp prince impérial, qui était arrivé et qui avait alors treize ans, m'aida à ranger les plantes. Il riait comme un fou quand Agar montait sur les marches pour ns-

tsayer l'elTi't.

11 était délicieux, ce jeune prince, avec ses yeux magniriques, aux lourdes paupières comme sa mère et aux longs cils comme son père.

Il était spirituel comme l'empereur, cet empereur qu'on avait surnommé " LouU l'imbécile u et qui avait

»cc.Ttcdnement l'esprit le plus fin, le plus subtil, et en même temps le plus généreux.

Nous arrangeâmes tout pour le mieux. Et il fut décidé que nous reviendrions deux jours après, pour une répétition devant Leurs Majestés.

Avec quelle grâce le prince impérial demanda d'asttster à cette répétitionl... ce qui, du reste, lui fut accordé.

L'impératrice nous dit au revoir d'une façon charmante, mais avec une bien vilaine voix, et clic ordonna aux deux dames qui l'accompagnaient de nous faire

iHt MA DOUBLli: YlE

servir des biscuits et du vin d'Espagne, et de nous faire visiter le palais, si tel était notre désir.

Moi, je n'y tenais guère, mais « mon petit'dame » et Agari semblaient si ravies de cette offre, que je me prêtai à leur fantaisie. Et je l'ai toujours regretté, car rien n'était plus laid que les appartements particuliers, sauf le cabinet de travail do l'empereur et les escaliers. Je m'ennuyai terriblement pendant cette visite. Quelques tableaux vraiment beaux me consolèrent un peu. Et je restai quelque temps en contemplation devant le portrait de Winterhalter représentant l'impératrice Eugénie.

Elle était bien ainsi. Et ce portrait, qui — grâce à Dieu — ne parlait pas, expliquait et justifiait la fortune inespérée de la souveraine.

La répétition eut lieu sans incidents.

Le jeune prince s'ingénia à nous prouver sa joie reconnaissante, car nous nous étions mises en costumes — pour lui, puisqu'il ne devait pas assister à la soirée. Il dessina mon costume, et se promit de le faire copier pour un bal déguisé qui devait être donné pour l'enfant impérial.

La représentation eut lieu en l'honneur de la reine de Hollande, accompagnée du prince d'Orange qu'on appelait ordinairement à Paris « le prince Citron ».

Ce soir-là, il y eut un petit incident tout à faii amusant. L'impératrice avait les pieds étonnamment petits et, les voulant encore plus petits, les emprisonnait dans (les souliers trop étroits.

Elle était merveilleusement belle, ce soir-là, l'impératrice Eugénie! Ses épaules émergeaient fines et tombantes d'une robe de satin bleu pâle brodée d'argent.

«ÉUOIIIES DE SAAAn BEltMIARnT 183

Sesjulisciieveiixsoulfinaieiit un petit diadèmp de turquoises et de diamants. Ses deux petits'piudB reposaient sur un coussId de brocard argenté.

Pendant toute la durée de la pièce de Coppéc, mes yeux Étaient fréquemment attirés vers le coussin d'argttnt. Je voyais s'agiter les deux petits pieds. Enfin, je vis un des souliers qui, lentement, lentement, poussait Bon petit frère; et je vis très clairement le talon do l'impératrice quitter sa prison, le pied n'étant plus chaussé que par le bout. Je m'inquiétai fort, et non sans raison, de la façon dont U rentrerait (car, en ce cas, le pied 80 (^nJle et ne peut rélnté^er le soulier trop étroit).

La pièce Unie, nous fûmes rappelées deux fois. Et. comme c'était l'impératrice qui donnait le signal des applaudissements, je pensai qu'elle relardait le moment de se lever, car je voyais son joli pied endolori essayer vainement de rentrer dans le soulier.

Lfl léger rideau se referma sur nous. J'intéressai Agaf au drame du coussin, et toutes doux nous suivîmes par la fente du rideau, les diverses phases :

L'empereur se leva et tout le monde l'imita. Il offrit son bras à la reine de Mnllande, mais son rugaid s'arrêta sur l'impératrice encore assise ; son visage s'éclaira de ce sourire que j'avais déjà vu. Il dit un mot au général Fleury, et aussitôt les généraux et officiers d'ordonnance qui étaient placés derrière les souverains firent un rempart entre la foule et l'Impératrice.

L'empereur et la reine passèrent sans avoir l'air de voir l'inqiûétudo anxieuse de Sa Majesté; et le prince d'Orange, mettant un genou en terre, aida la belle souveraine à chausser la mule de Cendrillon.

le via l'impératrice prendre le bras du prince et

s'appuyer dessus plus qu'elle ne voulait, car son joli pied lui faisait un peu mal.

Nous fûmes appelées à recevoir les compliments. Nous fûmes entourées, choyées et, finalement, ravies de notre soirée.

Après Le Passant et le succès retentissant obtenu par cette adorable pièce, succès dont Agar et moi avions notre part, Chilly me prit en considération et en tendresse. Il voulut (quelle folie!) payer nos costumes.

J'étais devenue la reine adorée des étudiants. Je recevais des petits bouquets de violettes, des sonnets, des poèmes longs, longs... trop longs pour les lire.

Parfois, quand j'arrivais au théâtre, au moment où je descendais de voiture, je recevais une pluie de fleurs qui m'inondait, et j'étais joyeuse, et je remerciais mes jeunes adorateurs. Seulement, ils poussaient l'admiration jusqu'à l'aveuglement; et quand, dans une pièce quelconque, j'étais moins bien et que le public semblait plus réservé, ma petite armée d'étudiants se révoltait et applaudissait à tout rompre, sans rime ni raison, ce qui énervait (et je le comprends) les vieux abonnés de TOdéon, lesquels étaient bienveillants pour moi et me gâtaient aussi, mais auraient voulu que je fusse humble, plus douce, moins révoltée.

Que de fois j'ai vu un de ces vieux abonnés venant me trouver : « Chère Mademoiselle, vous avez été charmante dans Junie, mais vous mordez vos lèvres, ce que ne faisaient jamais les Romaines ! — Mon enfant, vous êtes délicieuse dans François Le Champi, mais il n'y a pas une Bretonne, en Bretagne, ayant les cheveux frisés. — Mademoiselle, me dit un jour, im peu sèche-

MÉMOIRES m SARAH BERNHAHDT 18&

Inient, un professeur de la Sorboone, c'est un manque de respect, que de tourner le doa au public ! — Mais, Monsieur, je reconduisais vers la porte du fond une dame âgée, je ne pouvais cependant pas la conduire à BculoQS... — Lea artistes qui vous ont précédée. Mademoiselle, et qui avaient autant de talent que vous, si ce n'est plus, trouvaient le moyen de remonter la scène ins tourner le dos au public. »

Et il vira vivement sur ses talons. Je l'arrêtai : <■ Par-

, Monsieur... voulcïz- vous gagner cette porte, ainsi

Iqoe vous alliez le faire, sans me tourner le dos? "11 fit un

Litaouvemont d'essai, puis, rageur, il disparut eu me

tournant le dos et en faisant claquer la porte.

J'habitais depuis quelque temps, 16, rue Auber, un Appartement au premier étage, assez joli et meublé de meubles anciens hollandais que m'avait envoyés ma grand-mère. Mon parrain me conseilla de me faire assurer contre l'incendie, car ces meubles, disait-il, étaioQt une petite fortune. Je suivis son conseil, et priai « mon pelit'dame " de s'occuper de cela. Elle me prévint quelques jours après qu'on viendrait me faire signer le mercredi 12.

II vint en effet un monsieur, le jour indiqué, vers deux heures; mais j'étais dans un accès de nervosité extrême ; <■ Non, qu'on me laisse tranquille aujourd'hui, Je vous en prie, je ne veux voir personne. " Et je m'enfermai dans ma chambre, prise d'une effroyable tristesse.

Je reçus le soir une lettre de la Compagnie d'assurances contre l'incendie /-« Foncière, me demandant quel jour on pourrait se présanter pour me faire signer mon contrat. Je fis répondre : samedi.

186 MA DOtJBLE TIË

J'étais si triste, que je priai ma mère de venir déjeuner avec moi;ce jour-là je ne jouais pas. Je ne jouais presque jamais les mardis et vendredis, jours forcés du répertoire. Jouant dans toutes les pièces nouvelles, on craignait de me fatiguer trop.

Maman me trouva la figure pâlie. « Oui, lui dis-je, je ne sais ce que j'ai, je suis nerveuse et angoissée. » Et comme la gouvernante venait chercher mon petit garçon pour le promener : « Oh! non, m'écriai-je, l'enfant ne me quittera pas aujourd'hui! j'ai peur d'un, malheur. »

Le malheur, heureusement, fut d'une nature moins grave que je ne le craignais dans mon amour des miens.

J'avais pris chez moi ma grand'mère qui était aveugle, celle-là même qui m'avait fait cadeau de la plus grande partie de mon mobilier.

Cette femme spectrale était d'une beauté froide et méchante. Elle était effroyablement grande, un mètre quatre-vingt-trois centimètres; mais elle semblait géante, maigre et droite, ses longs bras toujours en avant, inspectant les objets, crainte de se cogner, quoiqu'elle fût toujours accompagnée par la nurse que je lui avais choisie. Au-dessus de ce long corps, un tout petit faciès dans lequel deux yeux énormes, bleu pâle, toujours ouverts, même la nuit dans son sommeil. Elle était généralement vêtue de gris des pieds à la tête, et ce ton neutre donnait à tout son être quelque chose d'irréel.

Ma more me quitta vers deux heures, essayant de me consoler.

Assise en face de moi, dans un grand fauteuil Voltaire, ma grand'mère m'interrogea : « Que craignes-

MKMUlHtS OK SAIlAli UMItMlAHDT 1N7

TOUS dyne ? Et pourquoi ttfs-voua fti triste ? J a iio vous rai pas oiitenduo rire de ta journée? n

Je restai silencieuse, et regardai ma grand 'iin>re. Il incs<Mnblait que le malheur dût venir d'elle. « N'ëtes- Ivous pas là? insista- 1- elle. — Si, grand'mére, je suis kii, mais je tous prie, ne me pariez pas, »

Elle ne dit mot, posa ses deux bras sur ses genoux et esta ainai des heures.

Je dessinai cette étrange et fatidique ûgure.

l.a nuit venue, je me décidai à m'hahiller,aprés avoir §.Vssîsté au repas de ma grand'mère et do l'enfant.

J'avais à dîner : mon amie Rose Baretta, Charles l-Haas, un charmant homme d'esprit très distingué, et BAnhur Meyer, jeune journaliste déjà trâs à la mode. Je 1 leur fis part do mes inquiétudes pour ce jour, et les priai de ne pas me quitter avant minuit. « Après cette heure, dis-je, ce ne sera plus aujourd'hui, les gnomes qui me guettent auront manqué leur coup, » Ib accédèrent à mon désir; et Arthur Meyer, qui devait se rendre à une première représentation, y renonça.

L Le dîner fut plus gai que n'avait été le déjouner. 11 Idtsit neuf heures quand nous quittâmes la table. Mon amie Rose Baretta nous chanta de jolies chansons anciennes.

J'allai un instant voir si tout était bien dans la chambre de ma grand'mère. Je trouvai ma femme de chambre, la tête envoloppée do linges trempés dans de I l'eau sédative. Je m'informai. Et, apprenant qu'elle SouOrait do maux de tùte horribles, je la priai do préparer mon bain et ma toilotle do nuit et lui pfinnis de s'aller coucher.

Elle me remercia et fit ainsi que je le lui avais commandé.

Rentrée dans le salon, je me mis au piano et jouai : // BaciOj Les Cloches de Mendelssohn, et La Dernière pensée de Weber. Je n'avais pas fini cette mélodie que je m'arrêtai surprise par les cris : « Au feu! Au feu! » dans la rue.

« On cric « Au feu ! » dit Arthur Meyer. — Ça m'est égal, dis-je en haussant les épaules, il n'est pas minuit, j'attends mon malheur à moi. w

Mon ami Charles Haas avait ouvert la fenêtre du salon pour voir d'où partaient les cris. Il s'avança sur le balcon et rentra vivement, s'écriant : « Mais c'est chez vous que ça brûle!... Regardez! »

Je jetai un regard. Les flammes sortaient des deux fenêtres de ma chambre à coucher. Je me précipitai par le couloir pour gagner la chambre où couchaient mon enfant, sa gouvernante et sa bonne. Tout lé monde dormait profondément. Arthur Meyer était allé ouvrir la porte de l'appartement à laquelle on sonnait violemment.

Je réveillai brusquement les deux femmes, et enveloppant le bébé endormi dans ses couvertures, je gagnai la porte avec mon précieux fardeau. Je descendis vivement et, traversant la rue, je le portai chez Guadacelli, le chocolatier qui était en face, faisant le coin de la rue Caumartin. Ce très aimable homme reçut mon petit dormeur et le coucha sur une chaise longue, où l'enfant continua son sommeil non interrompu.

Je laissai la gouvernante et la jeune servante près de lui et je m'en fus vivement vers la maison en feu. Les pompiers, qu'on avait fait demander, n'étaient pas encore arrivés. Je voulais à tout prix sauver ma pauvre

MEMOIRES DE SARAII DEIINHAIUIT 189

grand'mêre. Impossible de remonter par legrandescalier, rendu impraticable par l'épaisse fumée qui l'emplissait.

Charles Haas, qui m'accompagnait, nu-tête et on frac, le gardénia à la boutonnière, s'engagea avec moi dans la cage étroite de l'escalier de service. Nous fûmes vite au premier étage. Mais là, je sentis mes jambes trembler, mon cœur s'arrêter; et le désespoir s'empara de mon cerveau. La porte de la cuisine était fermée à triple tour. Mon aimable compagnon était grand, mince, tiégant, mais sans forces. Je le suppliai de descendre «hereher un marteau, une hache, quelque chose; mais au même instant, un violent coup d'épaule donné par un nouvel arrivant fit céder la porte. Ce nouveau venu était M. Sohége, un ami, brave et charmant homme, Alsacien aux larges épaules, connu de tout Paris, rendant service à tout le monde, gai et bon.

Je conduisis mes amis dans la chambre de ma grand' mère. Elle était assise sur son lit et s'époumonnait : appeler Catherine, la servante qui était pour son ser- ■»ic« spécial. Cette fille de vingt-cinq ans, grosse Bourguignonne forte en chair et en sang, dormait paisiblencDt malgré lebr(>uhahadelarue,letapage des pompes ;qui arrivaient enfin, et les cris atfulûs des habitants de 'le maison.

Sohége la secoua, pendant que j'expliquai à ma grand'mêre le pourquoi de tout ce bruit et de l'envahissement de la chambre, n Bien », dit-elle; et elle ajouta froidement : « Je vous prie, Sarah, de me passer ma malle qui est en bas de la grande armoire dont voici la clef. — Mais, grand'mére, la fumée commence à entrer ici, nous n'avons pas de temps à perdre... — Alors, faites ce que vous voulez, je ne partirai pas sans ma malle. i>

Mais, aidée de Charles Haas et d'Arthur Meyer, nous installâmes ma grand'raère, malgré elle, sur le dos de Sohège. Il était de taille moyenne, elle était de taille démesurée, ses longues jambes traînaient par terre, et je tremblais qu'elles ne fussent cassées. Alors Sohège la prit dans ses bras, Charles Haas lui tint les genoux, nous nous mîmes en marche. Mais la fumée nous étouffait. Au bout de dix marches, je roulai en bas, évanouie.

Je me retrouvai étendue sur le lit de maman. Mon petit garçon dormait dans le lit de ma sœur, et ma grand'mèrc avait été installée dans un grand fauteuil.

Droite, le sourcil froncé, la bouche méchante, elle ne s'inquiétait que de sa malle; tant et si bien que ma mère, énervée, lui reprocha, en hollandais, de ne penser qu'à elle. Elle répliqua vivement. Son cou tendu portait sa tête en avant comme pour l'aider à percer la nuit perpétuelle qui l'entourait. Son corps mince, enroulé dans un châle des Indes aux mille couleurs, le sifflement de sa parole stridente et serrée, tout cela contribuait à lui donner l'aspect d'un serpent de cauchemar.

Ma mère n'aimait pas cette femme, qui avait épousé mon grand-père alors qu'il avait déjà six grands enfants dont l'aînée avait seize ans, et le plus jeune, mon oncle, cinq ans. Cette seconde femme n'avait jamais ou d'nnfants, mais elle avait été indifférente, et même dure pour les enfants de son mari; aussi on ne l'aimait pas dans la famille, on la respectait, mais on ne l'aimait pas.

Je l'avais prise chez moi, parce que la variole avait ravagé la famille dans laquelle elle se trouvait en pepsion. Puis elle avait voulu rester, et je n'avais pas eu

HÂMOIRES DE HhMJi RERNHAKDT

. Mai3, C

r-Ià,

! la trou-

■feconrage de m'y opposer, vai tellement méchante avec maman, que je la pris tout k fait en mauvaise part et résolus do ne plus la

■garder.

[ On m'apportait du dehors des nouvelles de l'incendie, ^oi continuait à faire rage. Tout était brûlé, absolument tout, jusqu'au dernier volume de mabibliothèquc; mais ce qui me désespérait, c'est que je perdais un raagnifiqueportraitdemaman.deBassompierreSéverin, un pastelliste très h la mode soua l'Empire, im portrait à l'huile de mon père, et un très joli pastel de ma sœur Jeanne.

Je n'avais pas beaucoup de bijoux; mais on ne re- ^Ltavuva, du bracelet que m'avait donné l'Empereur, ^H^'un gros et informe lingot, que j'ai encore. J'avaia ^^nD joli diadème en diamants et perles fines que ^^n'avait oITert Kalil bey après une représentation ^^Bkz lui; OD dut passer. les cendres au crible pour re- ^^^ouv^r les diamants, les perles avaient fondu.

Je me trouvais ruinée du jour au lendemain, car avec ce que m'avaient laissé mon père et ma grand'raére paternelle, j'avais acheté des meubles, des bibelots et mille jolies choses inutiles qui faisaient la joie de ma vie. car j'avais — et je reconnais que c'était folie — une tortue nommée Chrysargère, dont le dos était recouvert d'une carapace d'or semée de toutes petites topazes bleues, roses et jaunes. Oh! qu'elle était jolie, ma tortue! Et qu'elle était amusante à voir dans l'appartement, toujours suivie d'ime plus petite tortue nommée Zerbinclte qui était sa servante. Ob ! que je m'amusais des heures à regarder Chrysargère s'éclairer de mille feux sous les rayons de la lune ou du aolcil. Toutes deux moururent dans la catastrophe.

192 MA DOUBLE YIR

Je reçus beaucoup de vers à propos de cet incendie. La plupart n'étaient pas signés. Je les ai cependant gardés. En voici que je trouve jolis :

Passant, te voilà sans abri :

La flamme a ravagé ton gîte.

Hier plus léger qu'un colibri; Ton esprit aujourd'hui s'agite, S'exhalant en gémissements Sur tout ce que le feu dévore.

Tu pleures tes beaux diamants?...

Non, tes grands yeux les ont encore !

Ne regrette pas ces colliers Qu'ont à leur cou les riches dames!

Tu trouveras dans les halliers Des tissus verts, aux fines trames !

Ta perle?... Mais c'est le jais noir , Qui sur l'envers du fossé pousse!

Et le cadre de ton miroir Est une bordure de mousse !

Tes bracelets?... Mais tes bras nus :

Tu paraîtras cent fois plus belle !

Sur les bras polis de Vénus

Aucun cercle d'or n'étincelle!

Garde ton charme si puissant î

Ton parfum de plante sauvage !

Laisse les bijoux, ô Passant,

A celles que le temps ravage! *

Avec ta guitare à ton cou, Va, par la France et par l'Espagne!

Suis ton chemin, je ne sais où...

Par la plaine et par la montagne!

Passe comme la plume au vent!

Comme le son de ta mandore!

Comme un flot qui baise en rêvant Les flancs d'une barque sonore îj

MKHOIRES DE SARAH BERNHARUT Itlii

Un bâtel, très en vogue aujourd'hui, m'envoya cette I lettre, que je copie textuellement:

Madame,

Si vous consentez ù dîner tous les soirs, dans lu (grande salle ù manger, pendant un mois, je mettrai i\ voire disposition on des appartements du premier étage, se composant de deux chambres à coucher, un grand salon, un petit boudoir, et une salle de bain. Il est bien entendu que cet appartement vous est oITert gratuitement si vous consentez à ce que je vous demande...

Veuillez agréer..., etc., etc...

.\ata. Vous n'aurez à payorque l'entretien desplantes de voire salon. (Suit la signature.)

On n'était pas plus grossier. Je chargeai un ami d'aller secouer un peu oe malotru.

DuquesneI,toujourstrè3bon pour moi à cette époque, vint me trouver quelques semaines après, car il venait de recevoir du papier timbré de La Foncière, compagnie d'assurances contre l'incendie avec laquelle j'avais refusé de signer vingl-quaire heures avant cette catastrophe. Cette Compagnie me réclamait une très forte somme pour les risques locatifs. En efTet, la maison était endommagée, le second étage presque complètement détruit; et il fallut étayer l'immeuble pendant de longs mois.

Je n'avais pas les quarante miUe francs réclamés. Ouquesnel offrit de donner un n bénéfice » qui me tirerait, disait-il, de tous ces tracas. De Chiily se prêta avec joie à tout ce qui pouvait me servir.

Ce « bénéfice » fut merveilleux, grâce à la présence de la tout adorable Adelina Patti. Jamais la jeune cantatrice, qui était alors marquise de Caux, n'avait encore

chanté à un « bénéfice ». Ce fut Arthur Mcyer qui m'apporta la nouvelle que la Patti chanterait pour moi. Son mari vint l'après-midi m'exprimer toute la joie qu'elle mettait à me donner cette marque de sympathie.

L'Oiseau-fée ne fut pas plutôt annoncée que toute la salle se trouva louée au delà des prix fixés. Elle ne dut pas regretter son amical et fraternel mouvement, car jamais triomphe ne fut plus complet. Les étudiants la saluèrent de trois bans à son entrée en scène. Elle resta un peu surprise par ce bruit de bravos rythmés. Et je la vois encore s'avancer sur ses deux petits pieds chaussés de satin rose. On eût dit un oiseau hésitant entre le vol et l'atterrissement.

Elle était si jolie, si souriante. Et quand elle égrena les mille joyaux de sa voix merveilleuse, ce fut du délire : la salle était debout. Les étudiants, montés sur leurs fauteuils, agitaient leurs mouchoirs, leurs chapeaux, secouaient leurs jeunes têtes enfiévrées d'art et criaient « bis ! » avec des intonations de prière, émouvantes. Et la divine cantatrice recommençait. Elle dut chanter trois fois la cavatine du Barbier de Séville : « Una voce poco fa! »

Je la remerciai tendrement. Elle partit suivie des étudiants, qui escortèrent longtemps sa voiture aux cris mille fois répétés de : « \'ive Adelina Patti ! »

Grâce à cptte soirée, je pus payer la Compagnie d'assurances.

J'étais néanmoins ruinée, ou à peu près. Et je me désespérais, car je sentais que je ne pourrais vivre sans confort et sans luxe.

J'allai m'installer quelques jours chez ma mère, mais

nSMOIRES DE SARAH BKRNHARDT

) m'y trouvai trop à l'étroit. Je pris un appartement toeublé, rue de l'Arcade. La maison était triste, l'ap- Kpartemeat noir.

Je me demandais comment j'allais sortir de ces en-

Kttuis, quand, un matin, on m'annonça M" C..., le notaire

B mon père, cet liomme que je détestais tant. Je le fis

Btrer, m'étonnant d'être restée si longtemps sans le

roip.

11 me dit qu'il venait de Hambourg, qu'il avait lu ' dans un ontrefilct le malheur qui m'était arrivé, et qu'il était venu se mettre à ma disposition. Alors, émue, malgré ma méfiance, je lui racontai le drame de mon incendie. Je ne savais pas comment le feu avait pria. Cependant je soupçonnais vaguement ma jeune femme de chambre Joséphine d'avoir, malgré mes semonces réitérées, mis te flambeau allumé sur la petite crédence placée à la tEte de mon lit, du côté gauche. C'était sur ce petit meuble qu'elle préparait la carafe d'eau, le verre, et le compotier de Sa.xe dans lequel il y avait toujours deux pommes crues, car j'adore manger des pommes la nuit quand je m'éveille. La porte de la chambre en s'ouvrant faisait un terrible courant d'air aveo les fenêtres toujours ouvertes jusqu'à l'heure de mon coucher; et les rideaux de mon lit qui étaient en dentelles avaient dû prendre feu dès la fermeture de la porte. Je ne pouvais expliquer autrement co subit incendie, et comme plusieurs fois j'avais vu la jeune servante commettre cette sottise, je pensais que, ce »oir-là, pressée d'aller se mettre au lit, tourmentée qu'elle était par ses douleurs do tête, elle était paj-tio sans même me dire, ainsi qu'elle le taisait quand je me couchais sans son aide : « Madame, tout est prêt. » Alors je me levais et j'allais vérifier moi-môme si tout était

en ordre; et plusieurs fois déjà, j'avais retiré ce flambeau. Mais ce jour était marqué dans ma vie; un malheur, oh ! pas très grand, devait m'atteindre.

« Mais, me dit le notaire après mon récit, vous n'étiez donc pas assurée? — Non, je devais signer ma police le lendemain de l'événement. — Ah! s'exclama l'homme de loi, dire que j'ai entendu affirmer que vous aviez mis le feu vous-même pour toucher une grosse prime. » Je haussai les épaules, j'avais lu cela à mots couverts dans un joiu*nal. Quoique très jeune alors, j'avais déjà un certain mépris des racontars.

tt Eh bien, puisque les choses sont telles, me dit M® C..., je vais arranger vos affaires : vous êtes plus riche que vous ne croyez du côté de votre père; et votre grand'mère vous laissant une rente viagère, vous pouvez racheter cette rente un assez joli prix, en consentant à vous faire assurer sur votre vie pour deux cent cinquante mille francs pendant quarante ans, au profit de l'acheteur. »

J'acceptai tout, trop heureuse de cette aubaine. Et cet homme me dit qu'il m'enverrait, deux jours après son retour, cent vingt mille francs, ce qu'il fit.

Si j'ai conté ce petit fait qui, du reste, fait partie de ma vie, c'est pour démontrer à quel point tout arrive autrement que la logique ne le conçoit, ou que le cerveau ne le prévoit.

Il est certain que l'accident qui venait de m'arriver désagrégeait les espoirs de ma vie.

Je m'étais fait un intérieur luxueux avec les sommes laissées par mon père et ma mère. J'avais gardé et placé une somme nécessaire à parfaire chaque mois mes appointements pendant deux ans, lesquels deux ans je m'étais donnés comme limite pour exiger de très gros

Page 1