IL P
il m
MÉMOIRES DE SARAH BEHNHAItDT 197
P appointements. Et voilà que tout cela croulait par une inadvertance de femme de chambre.
J'avais des parents riches; des amis très riches; et
personne ne me tendait la main pour m'aîder à sortir
I de ce fosse. Mes parents riches ne me pardonnaient pas
Lde m'être mise au théâtre... Et cependant, Dieu sait
Fïpie j'avais bien pleuré pour choisir cette carrière
imposée.
MononcleFaure,lui,venaitmevoîrcheKmaman;mai8
ma tante no voulait plus môme entendre parler de
moi. Et c'est en cachette que je voyais mon cousin, et
parfoH ma jolie cousine.
Il, .Nfes amis riches me trouvaient follement dépensière
^v et n'avaient pu admettre que je ne place pas en bonnes
^^bt sârcs rentes mes héritages.
^^K Mon parti fut vite pris, non sans chagrin. J'allais ^Hipartir en Russie. On m'olTrait un magnifigue enga- ^B^ment. Je n'avais rien dit à personne de ce projet.- ^^' Seule, Mme Guérard était ma confidente. Mais cette idée de Russie l'effrayait. J'étais alors très délicate de la poitrine, et le froid était mon plus cruel ennemi.
EnSn, mon parti était pris, quand arriva cet homme dont le cerveau avare et roublard avait imaginé cette adroite et fructueuse (pour lui) combinaison qui changeait à nouveau toute ma vie.
Je pris alors un appartement rue de Rome, â l'entresol. Il était ensoleillé, et cela surtout me ravissait. Il avait deux salons et une grande salle à manger.
Je casai ma grand'mêre dans une maison de retraite
tenue par des religieuses et des laïques. Ma grand'mêre
It Israélite et exécutait strictement et lidèlcment les
lois de sa religion. Cette maison était très confortable. Elle garda près d'elle sa jeune servante bourguignonne et me déclara, quand j'allai la voir, qu'elle était beaucoup mieux dans cotte maison que chez moi. « Chez vous, me dit-elle, votre fils est trop tapageur. » Je ne lui fis du reste que de rares visites, car je ne l'aimais plus du tout, depuis que j'avais vu ma mère pâlir de ses méchantes paroles. Elle était heureuse, c'était l'essentiel
Je jouai successivement : Le Bâtard^ où j'obtins un grand succès; L'Affranchi; L'Autre^ de George Sand; Jean-Marie^ un petit chef-d'œuvre d'André Thouriet qui obtint un très éclatant succès. C'était Porel qui jouait Jean-Marie. Il était alors mince et plein d'espoir dans son avenir. Sa minceur s'est faite rondeur, et son espoir, certitude.
Et voilà les joiu*s mauvais! Paris s'enfièvre. Les rues sont noires de groupes discutant, gesticulant. Et tout ce bruit n'est que l'écho de groupes lointains formés dans les rues germaniques; lesquels groupes hurlent, gesticulent, discutent et... savent! Nous, nous ne savions pas.
Je ne pouvais rester en place. Je m'énervais outre mesure. Et finalement, je tombai malade.
La guerre était déclarée! Et je hais la guerre! Elle m'exaspère, me fait frissonner de la tête aux pieds. Et, par moments, je me redressais, effrayée, bouleversée par les appels lointains de cris humains.
Ah! la guerre!... Infamie! Honte et douleur! Ah! la guerral Vols et crimes appuyés! pardonnes! glorifiés !
Je visitais dernièrement une grande aciérie. — .Je ne veux pas dire dans quel pays, car tous m'ont été hospitaliers. Je ne suis pas espionne, ni moucharde, je suis évocatrice! — Donc, je visitais une de ces effroyables usines dans lesquelles se fabriquent les engins les plus mortels. Le propriétaire, milliardaire, qui me fut présenté, était un homme aimable, nul de conversation, l'air songeur et insatisfait. Et j'appris par mon cicérone que cet homme venait de perdre une très grosse somme : plus de soixante millions, me dit-il. « Ah ! mon Dieu ! Et comment a-t-il perdu cela? — Oh! se récria mon interlocuteur, il ne les a pas perdus, mais il a manqué de les gagner, ce qui revient au môme. » Et comme je le
200 MA DOUBLE VtË
regardais, hébétée... « Oui, voici le fait : Vous savez qu'on parlait de guerre entre la France et rAllemagne, à propos du Maroc?... — Oui... — Eh bien, ce prince de l'acier espérait vendre des canons, et activait depuis un mois ses usines, qui travaillent double en ce moment, jour et nuit; il a donné d'immenses pots-devin aux membres influents du gouvernement, et il a acheté des journaux en France et en Allemagne pour exciter les deux peuples. Tout a raté ! grâce à l'intervention d'hommes sages et humanitaires. Et le milliardaire est au désespoir. Il a perdu soixante... peut-être cent millions. »
Je regardais avec mépris ce misérable. Et je souhaitai ardemment le voir étouffer par ses milliards, puisque le remords lui était sans doute inconnu.
Et combien d'autres sont aussi méprisables que cet homme! — Presque tous ceux qui s'intitulent fournisseurs des armées dans tous les pays du monde sont les plus acharnés propagateurs de la guerre.
Que tout le monde soit soldat, au moment du péril, oui, mille fois oui ! Que chacun s'arme pour la défense de la patrie, et qu'on tue pour défendre les siens et soi-même, cela tombe sous le sens; mais qu'il y ait encore, à notre époque, de jeunes hommes dont le rêve unique est de tuer d'autres hommes pour arriver à se faire une situation, cela passe l'imagination !
Il est indiscutable qu'il faut garder nos frontières et nos colonies ; mais, puisque tout le monde est soldat, pourquoi ne prend-on pas les gardiens défenseurs dans ce « tout le monde »? Il n'y aurait que des écoles d'officiers, ot plus de ces liorribles casernes qui offensent la vue.
Et quand les souverains se rendent visite, et qu'on
Mëhoihes de saram bernhardt mi
ofTre le spectacle d'une revue, ne seraient-Us pas plus édifiés sur la valeur d'un peuple qui lui présenterait un millième de son effectif pris au hasard du sort danfi la masse de ses soldats, que par l'élégante évolon d'une armée préparée à la parade?
Ce que j'en ai vu, de ces magnifiques revues, dans
les pa>'s où je suis allée 1 Et, cependant, je savais, d« par l'histoire, que telle armée si caracolante, là, devaitt noua, avait fui sans grande raison devant l'ennemi.
aanfi
I Donc, le 19 juillet, la guerre tut sérieusement dc- . Paris devenait le théâtre de scèjies allondris- Intes et burlesques. Nerveuse et délicate de santé mme je l'étais, je ne pouvais supporter la vue de tous ■ jeunes iHres pris de folie, hurlant La MarseiUawe, et pcourant les rues en rangs pressés, aux cris répétés
• A Berlin ! à Berlin ! n Mon cccur battait, car moi aussi, je croyais qu'on allait à Berlin. Mais je trouvais qu'on se préparait à ce grand acte sans respect, sans noblesse. Je comprenais toutes les fureurs, car ces gens nous avaient provoqués Bans motifs plausibles.
Mon impuissance me révoltait. Et quand je voyais toutes CCS mères, pâles et les yeux gonflés de larmes, tenir leurs gars dans les bras et les embrasser désespérément, une angoisse effroyable me tordait le gosier.
Je me minais, je pleurais sans cesse. Et cependant rien ne faisait prévoir l'horrible catastrophe.
Les médecins décidèrent qu'il me fallait partir de suite pour les Eaux-Bonnes. Jo ne voulais pas quitter
902 MA DOUBIE VIE
Paris. La fièvre des autres me gagnait. Mais ma faiblesse augmentant chaque jour, le 27 juillet je fus transportée presque de force dans un wagon.Mmi Guérard, mon intendant et ma femme de chambre m'accompagnaient. J'avais emmené mon enfant.
Dans les gares, partout, des affiches annonçaient que l'empereur Napoléon s'était rendu à Metz, pour prendre le commandement do l'armée.
Arrivée aux Eaux-Bonnes, je dus prendre le lit. Mon état semblait très grave au docteur Leudet, qui m'a avoué, depuis, qu'il avait bien cru que j'allais mourir. Je vomissais le sang et n'étais jamais une minute sans un morceau de glace entre les dents.
Cependant au bout de douze jours je commençai à me lever. Je repris vite mes forces et mon calme, faisant de longues promenades à cheval.
Et puis, les nouvelles de la guerre présageaient la victoire. Il y avait eu grande et douce émotion en apprenant que le jeune prince impérial avait reçu le baptême des balles à Saarbriick, dans l'engagement commandé par le général Fro«sard.
La vie me semblait belle à nouveau. J'avais confiance dans l'issue de la guerre. Je plaignais les Allemands de s'être engagés dans une semblable aventure.
Hélas ! les belles chevauchées de gloire qui galopaient dans mon cerveau furent bousculées par les atroces nouvelles de la bataille de Saint-Privat.
Chaque jour, dans le petit jardin du casino des Eaux- Bonnes, on affichait les nouvelles politiques. C'est là que le public se renseignait. Détestant la cohue, j'envoyais mon intendant copier les dépêches.
Ah! combien fut douloureuse cette dépêche de Saint-Privat qui, dans son laconique style, nous ap-
MÉMOIRES M S\nAH 6ERNHARIIT 908
renaît l'épouvantable boucherie : l'héroïque di^fense du manicbel Canrobert, et la première trahison de Bazaine ne venant pas au secours de son camarade.
Je connaissais Canrobert et je l'aimais Infiniment. Plus tard, il fut parmi mes fidèles. Et j'ai conservé le souvenir des heures exquises passées k l'entendre raconter les prouessesdes autres (jamais lessicnncs). Et quelle abondance d'anecdotes! Que d'esprit! que de charme 1 Cette nouvelle de la bataille de Saint-Privat renouvelait mes fièvres. Mes nuits se peuplèrent de cauchemars. Je retombai malade- Chaque jour les nouvelles étaient pires. Gravelotte, avec ses trontc-six mille hommes, français et allemands, fauchés en quelques heures, succédait à Saint- Privat. Puis les efforts sublimes mais impuissants de Mac-Mabon, repoussa jusqu'à Sedan. Et enfin Sedan! Sedaa...
Ah! l'horrible réveil 1
Le mois d'aoûl était mort la veille dans le fracas des armes, des hoquets. Mais la plainte de; mourants allait encore vers l'espérance-
Le mois de septembre à peine né devint maudit. Son premier cri de guerre fut étoulTé par la main brutale et lâche du Destin. Cent mille hommes, cent mille Français durent capituler. Et l'empereur des Français dut remettre son épée au roi de Prusse.
.\h! le cri de douleur, le cri de rage poussé par la nation entière ! Nul ne peut l'oublier.
Le !•' septembre, vers dix heures, Claude, mon intenilant, frappa û ma porte. Je ne dormais pas. 11 me remit lu copie des premières dépêches : n Bataille de Sedan Eigagée. Mac-Mabon blessé, etc... ■
a Ah ! je VOUS en supplie, lui dis-je. Retournez là-bas, et aussitôt une nouvelle dépêche, apportez-la-moi. Je pressens quelque chose d'incroyable, de grand ! Quelcjue chose d'autre va venir; et nous avons tant souffert depuis un mois, que cela ne peut être que du bien, du beau; car la balance du bon Dieu égalise joies et souffrances. Allez, mon bon Claude, allez. »
Et je m'endormis en pleine confiance. J'étais si fatiguée que je dormis jusqu'à une heure. Quand je m'éveillai, ma femme de chambre Félicie, la plus délicieuse jeune ûlle qu'on puisse rêver, était assise près de mon lit. Sa jolie figure, ses grands yeux noirs étaient empreints d'une telle tristesse, que mon cœur s'arrêta de battre. Je la regardai anxieuse; elle me remit une dépêche, la copie de là-bas : « L'empereur Napoléon III vient de remettre son épée. » Le sang m'empourpra le visage et, mes poumons étant trop faibles pour retenir un pareil flux, je laissai tomber ma tête sur l'oreiller, et le sang s'échappa de mes lèvres avec la plainte de tout mon être.
Je restai trois jours entre la vie et la mort. Le docteur Leudet fit chercher un ami de mon père, un armateur nommé M. ^îaunoir. Il accourut avec sa jeune femme, bien malade, elle aussi, plus malade que moi sous son aspect de fraîcheur, car elle mourut six mois après.
Grâce à leur sollicitude et aux soins énergicjues du docteur Leudet, je sortis vivante de cette crise. Mais je résolus de rentrer à Paris de suite. L'état de siège allait être proclamé. Je ne voulais pas que ma mère, mes sœurs, ma nièce restassent dans la capitale. Du reste, la folie du départ s'était emparée de tout le monde, malades et touristes.
Je trouvai une voiture de poste qui consentit, à prix d'or, à me conduire au premier train qui passait.
Là, je pus me caser tant bien que mal, mais, arrivée à Bordeaux, impossible de trouver cinq places dans l'express. Mon intendant obtint de monter près du chauffeur. Mme Guérard et ma femme de chambre ae casèrent je ne sais plus où, et moi j'entrai dans un wagon où se trouvaient empilées neuf personnes,
Un vieil homme laid voulut repousser mon petit garçon que j'avais introduit dans le wagon, mais je le repoussai violemment à mon tour, disant ; a Pas une force humaine ne nous fera descendre de ce wagon, entendez- vous, vieil homme laid! Nous sommes là, nous y resterons! =
Une grosse dame, qui prenait plus de place à elle seule que trois personnes ordinaires, s'écria : n C'est gai, on étouffe déjà. C'est honteux de laisser monter dans un wagon onze personnes, quand il n'y a place que pour huit. — Eh bien, descendez, dis-je en me retournant vivement, et, vous partie, on ne sera plus que sept '. B
Le rire étouffé des autres voyageurs me fît comprendre que j'avais gagné mon auditoire.
Trois jeunes hommes m'offrirent leur place; je refusai et déclarai que je resterai debout. Les jeunes hommes se levèrent et déclarèrent qu'ils resteraient debout. Aussi, la grosse dame héla un employé : • Monsieur l'employé! écoutez... u — L'employé s'arrêta hâtivement, le pied prêt à continuer sa marche -
* C'est honteux ! monsieur l'employé, nous sommes onze dans ce wagon! 11 est impossible de se mouvoir. — N'en croyeï pas un mot, monsieur l'ei
«)6 MA DOtJBLB VIE
s'écria un des jeunes hommes. Voyez, il y a encore trois places vides, nous restons tous debout, envoyeznous du monde ! »
L^employé s'en alla en riant et maugréant contre la plaignante, qui interpella violemment le jeune homme. Celui-ci s'inclina respectueusement devant elle : « Madame, lui dit-il, si vous voulez bien vous calmer, vous allez être très contente : nous allons nous mettre sept, en comptant l'enfant, de ce côté-ci, et vous resterez quatre de votre côté.» Le vieil homme laid, qui était mince et petit, roula un regard du côté de la grosse damo : « Quatre... murmura- t-il, quatre... ». Et son accent, son regard indiquaient que la grosse dame prenait plus d'une place.
Cet accent, ce regard ne furent pas perdus pour le jeune homme; et avant que le vieil homme laid eût bien compris : « Tenez, monsieur, vous allez vous mettre de notre côté, dans ce bon petit coin, tous les minces seront ensemble. » Et il fit mettre à la place du vieux un placide et doux Anglais de dix-huit à vingt ans : un torse de lutteur surmonté d'une tête de baby blond. Une toute jeune femme placée en face de la grosse dame riait aux larmes. Nous trouvâmes place tous les SLX dans ce côté des minces, un peu serrés, mais vraiment égayés par ces petits mic-macs; et on avait besoin de s'égayer.
Le jeune homme qui avait si spirituellement arrangé les choses était un grand beau garçon, à la figure blonde, aux yeux bleus, aux cheveux presque blancs, ce qui donnait ù son visage une fraîcheur et une jeunesse attrayantes. II prit, pendant la nuit, l'enfant sur ses genoux.
Du resto, en dehors de l'enfant, de la grosse dame
MÉHOIHES DK SARAII RI':R^H\KDT 107
t du jeune Anglais, personne ne dormait, la chaleur i>tant accablante. On pariait du )a guerre.
Un des jeunes gens me dit, après quolqucshâsilations,
I je ressemblais h Mlle Sarah Bernhardt. Je lui
fondis qup j'avais de bonnes raisons pour cola-
f Les jeunes gens se présentèrent : Albert Delpit, celui
i m'avait reconnue. Le baron van Zelern ou van
Brlcn, je ne sais plus bien, un Hollandais. Et Félix
bore, le jeune homme aux cheveux blancs, qui me dit
e du Havre et connaître beaucoup ma grand'mêre.
J Je restai liée d'amitié avec cofl trois hommes. Sauf
Ibert Delpit, qui devint mon ennemi plus tard. Tous
Ibis sont morts : Albert Delpit en désespéré, ayant
mcfaé A tout sans arriver à rien; le baron hollandais
lus un accident de chemin de fer; et Félix Faurc en
rident de la République française,
La jeune femme, en entendant mon nom, se pn'i-
senta h son tour : « Je crois, me dit-elle, que nous
sommes un peu parentes ; je suis Mme Laroque. —
De Bordeaux? lui dis-je. — Oui. » Et noua pûmes
raiiser de notre famille : la femme du frère de ma méro
<Hail une demoiselle Laroque, de Bordeaux,
Le voyage passa assez vite malgré la chaleur, l'entassement et la soif.
L'arrivée à Paris fut plus attristée. Chacun se serra vivement la main. La mari de la grosse dame l'attendait à la gare; il lui prt^sonta sans mot dire une dépêche. La malheureuse en ayant pris connaissance, poussa un cri et tomba sanglotante dans rci bras.
Quel malheur venait de la frapper? Je ta regardai; oh! comme elle n'était plus ridicule, la pauvre femme! l'eus uo serrement de ccrur â la pensée que nous
208 MK DOUBLE VIE
avions tant ri d'elle alors qu'elle était déjà touchée par le malheur.
Rentrée chez moi, je fis prévenir ma mère que j'irai la voir dans la journée. Elle vint de suite, désirant savoir dans quel état de santé je me trouvais. C'est alors que nous arrangeâmes tout pour le départ de la famille, sauf moi qui voulais rester dans Paris assiégé. Ma mère, mon petit garçon et sa bonne, mes sœurs, ma tante Annette qui dirigeait ma maison, et la femme de chambre de ma mère, toutes furent prêtes à partir le surlendemain. J'avais fait retenir au Havre, à Frascati, ce qu'il fallait pour toute la smala.
Mais vouloir partir n'était rien. C'est pouvoir partir. Les gares étaient envahies par des familles comme la mienne qui émigraient par sagesse.
J'avais envoyé mon intendant retenir un compartiment. Il revint trois heures après, les vêtements déchirés, ayant reçu force coups de poing et de pied. a Madame ne peut pas aller dans cette foule, me dit-il, c'est impossible. Je ne suffirai pas pour la défendre. Et encore, si Madame était seule... mais avec Madame votre mère, ces demoiselles, et les enfants... c'est impossible, impossible. »
Je fis chercher en hâte trois de mes amis, je leurexpliquai mon embarras, et les priai de m'accompagner.
J'adjoignis à mon intendant mon maître d'hôtel et le domestique de ma mère, lequel amena avec lui son jeune frère, qui était curé et qui se prêta de bonne grâce à nous accompagner. Nous partîmes tous dans un omnibus de chemin de fer. Nous étions dix-sept et il n'y avait en réalité que neuf voyageurs. Eh bien, je vous affirme que ces huit défenseurs n'étaient pas de trop, car ce n'était pas des êtres humains qui prenaient
MÉMOIRES DE SARAH BERNHARDT tOa
des billets, c'était des bètes sauvages traquées par la peur, talonnées par le désir de fuir.
Ces brutes ne voyaient rico, que le petit guichet où
se prenaient les billets, que la porte qui conduisait au
rain, que le train qui assurait la fuite.
La présence du jeune curé nous fut d'un grand
urs. Son caractère religieux retenait parfois la
'Stouirade.
Tous les miens, installés dans leur compartiment
:rvé, m'envoyaient des baisers, quand le train
'ébranla. J'eus un frisson de terreur à me sentir tout
coup si seule. C'était la première fois que je quittais
petit être qui m'était plus cher que tout au monde.
Deux bras m'entourèrent tendrement; et une voix
irmura : o Ma petite Sarah, pourquoi n'êtes- vous pas
ie? Vom, si faible de santé, pourrez-vous supporter
solitude sans ce cher petit? » C'ètail Mme Guérard
qiii, arrivée trop tard pour embrasser l'enfaot, restait
là pour consoler la mère.
Je me laissai aller à mon désespoir. Je regrettais maintenant de l'avoir émigré. Et cependant, si on arrivait à se battre dans Paris?... Pas un instant l'idée ne me vînt que j'aurais pu partir avec lui. Je me croyais utile dans Paris. Utile à quoi? Cette croyance était stupide, mais elle était mienne. Je pensais que tous les êtres valides — et, malgré ma faiblesse, je me sentais valide, non sans raison, je l'ai prouvé depuis — devaient rester dans Paris. Et j'étais restée sans savoir ce que j'y ferais.
Je vécus quelques jours très stupéfiée par ce manque de vie autour de moi, par ce manque d'amour.
Cependant, la défense s'organisait. Je résolus d'employer mes forces et mon intelligence à soigner les blessés. Mais où installer une ambulance? L'Odéon avait fermé ses portes. Je remuai ciel et terre pour qu'on me permît d'installer une ambulance à l'Odéon. Et, grâce à Emile de Girardin et à Duquesnel, mon désir fut exaucé.
Je me rendis au Ministère de la guerre et fis ma déclaration et ma demande. Je fus acceptée comme ambulance militaire.
Mais il fallait des vivres. J'écrivis un mot au préfet de police. Une estafette arrivait peu de temps après mon message. Il me remit, ce mot du préfet :
Madame, s'il vous est possible de venir de suite, je vous attendrai jusqu'à six heures. Sinon, je vous recevrai demain matin, à huit heures. Excusez cette heure matinale, mais je suis pris à la Chambre, dès neuf heures du matin ; et comme votre mot me semble très pressant, j*ai hâte de vous être agréable si cela est en mon pouvoir. Comte de Kâbatbt.
ÏIENOlIlhS [lE SAHAii DtKNHAIIDT 111
Je me souvenais d'un comte de Kératry qui m'avait élé présenté chez ma tante, lo soir où j'avais dit des vers accompa^ée par Rossini; mais c'iitait un jeune lieutenant, joli garçon, spirituel et fringant. Il m'avait introduit chez sa m^rc. Je disais des poésies dans les îoirees de la comtesse.
Le jeune lieutenant était parti pour le Mexique. Nous avions correspondu pendant quelque temps. Puis les hasards de la vie nous avaient séparés.
Je demandai à Gui-rard si elle pensait que le préfet était proche parent de mon jeune ami. « Je pense que oui >, me dit-elle. Et nous causâmes de cela dans la voiture qui nous conduisait, car je me rendis de suite aux Tuileries, où siégeait le préfet.
Mon cœur se serra en arrivant devant 1g perron. J'étais venue là quelques mois auparavant, un matin d'avril, avec Mme Guérard, Comme aujourd'hui, an huissier avait ouvert la portière do ma voiture; mais te doux soleil d'avril éclairait alors les marches, s'accrochait aux brillantes lanternes des équipages, qui sillonnaient la cour dans tous les sens.
C'était alors un va-et-vient empressé et joyeux de jeunes officiers, un élégant échange de saints.
Aujourd'hui le soleil de novembre, ouati' et sournois, plombait tout ce qu'il touchait. Les fiacres noirs et souillés se succédaient, accrochant la grille, écornant les marches, reculant ou avançant sous la grossière interpellation des cocbere. Les saints s'échangeaient t»ardo^:«Comment vas-tu, vieux? — Oh ! la gueule de t»ois! — Eh bien, a-t-on des nouvelles? — Oui, nous scnunes f... ! etc.... d
Ce palais n'était plus le môme. L'atmosphère était oliangée. Le parfum léger que laisse dans l'air le pas-
sage de femmes élégantes avait disparu. Une vague odeur de tabac, de vêtements gras, de cheveux sales alourdissait l'air.
Ah! la jolie impératrice des Français! je la revoyais dans sa robe bleue brodée d'argent, appelant à son aide la fée de Cendrillon pour l'aider à remettre son petit soulier. — Ce délicieux prince impérial, je le revoyais m'aidant à placer des pots de verveines, de marguerites, et tenant dans ses bras trop faibles un énorme pot de rhododendrons derrière lequel son joli visage disparaissait.
Enfin, je revoyais l'empereur Napoléon III, avec ses yeux mi-clos, applaudissant à la répétition de la révérence qui lui était destinée.
Et Ja blonde impératrice s'était enfuie, vêtue de vêtements étranges, dans le coupé de son dentiste américain; car ce n'est même pas un Français qui a eu le courage de protéger la malheureuse femme, c'est un étranger. Et le doux et utopiste empereur avait vainement essayé de se faire tuer sur le champ de bataille. Deux chevaux tués sous lui, et pas une égratignure. Et il avait rendu son épée. Et nous avions tous pleuré de rage, de honte et de douleur en apprenant cette remise d'épée. Et quel courage ne lui avait-il pas fallu, à cet homme brave, pour accomplir cet acte ! Il avait voulu sauver cent mille hommes, épargner cent mille vies, rassurer cent mille mères.
Pauvre cher empereur! L'histoire lui rendra justice un jour, car il était bon et humanitaire, et confiant. Hélas! hélas trop!
Je m'arrêtai un instant, avant de pénétrer dans les appartements du préfet. J'essuyai mes yeux; et pour
HEMOiRES DE SARAH RtRNKAItnT '13
changer mes idées, je dis à u mon petit'dame " : u Tu me trouverais jolie, dis, si tu me voyais pour la première tois? — Oh ! oui, dit-ello vivement. — Tant mieux ! car il faut que ce vieux préfet me trouve jolie, j'ai tant de choses à lui demander. »
Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant le lieutenant devenu capitaine et préfet de police. Mon nom, lancé par l'huissier de service, le fit bondir de son lautcuil; et c'est les deux mains tendues, le visage lieur, qu'il s'avança vers moi, u Hein? vous m'aviez «ublié? u me dit-il. Et il salua d'un bonjour amical Mme Guérard.
je ne croyais pas que c'était vous, et j'ensuis bien heureuse; vous allez m'accorder tout ce que je veux. — Voyez-vous cela ! fit-il en éclatant de rire. Eh bien, ordonnez. Madame! — Vodà : Je veux du pain, du lait, de la viande, des légumes, du sucre, du vin, de l'eau-de-vie, des pommes de terre, des œufs, du café... débitai-je d'une seule haleine. — Ah ! laissez-moi respirer! s'écria le préfet-comte. Vous parlez si vite, que «ela m 'ê touffe. »
Je ra'arrctai et repris une seconde après : "J'ai installé une ambulance à l'Odéon; mais, comme je suis une ambulance militaire, la municipalité me refuse des vivres, l'ai déjà cinq blessés, je parviens à m'en tirer; mais on m'annonce d'autres blessés, et il va falloir les nourrir. — Vous serez servie au delà de vos désirs. Il y a dans le palais des vivres prépanîs par la malheureuse impératrice pour de longs mois; je vais vous envoyer tout cela, sauf la viande, le pain et le tait; mai'^ pour cela, je vais faire donner des ordres pour que votre ambulance soit comprise dans le service municipal, quoique vous snyez ambulance militaire, Puis, voici un bon pour
du sel et d'autres denrées, vous irez les chercher au nouvel Opéra. »
Je le regardai, incrédule. « Au nouvel Opéra?... mais il est en construction, il n'y a que des échafaudages.
— Oui, c'est cela. Vous prendrez la petite porte sous l'échafaudage qui fait face à la rue Scribe ; vous monterez par l'escalier en colimaçon qui conduit au bureau des denrées ; et on vous servira. »
« Ah! je veux encore vous demander quelque chose.
— Parlez ! Je suis résigné à vos ordres. — Je suis très inquiète, on a mis un dépôt de poudre dans les caves de rOdéon : si on venait à bombarder Paris et qu'un obus tombât sur le monument, nous sauterions tous, et ce n'est pas mon but. — Ceci est fort juste, dit l'aimablo homme, et rien n'est plus bête que d'avoir fait un dépôt de poudre à cet endroit. Mais pour cela, je vais avoir plus de mal, parce que j'ai affaire à un tas de bourgeois entêtés qui veulent organiser la défense à leur manière. Tâchez de m'avoir une pétition signée des propriétaires et commerçants les plus influents du quartier. Êtes- vous contente? — Oui, lui dis-je, en lui serrant amicalement les mains, oui, vous êtes bon et charmant, merci. »
Je fis un mouvement vers la porte et m'arrêtai hypnotisée par un paletot placé sur un fauteuil.
Mme Guérard, qui avait suivi mon regard, me tira doucement par la manche. « Oh! ma petite Sarah, ne faites pas cela! » Mais je coulai un regard quémandeur vers le jeune préfet qui, ne comprenant pas, me dit: « Qu'est-ce qu'il y a encore pour votre service, jolie Madame? » Je montrai du doigt le paletot, me faisant aussi charmeuse que possible.
a Je vous demande pardon, fît-il, ahuri, je ne com-
MBUOIRES DE SAKAII BEEtKUAHDT tIS
IfHvnds pas du tout, a Mon doigt restait tendu vers l'objet désigné : « Donnee-le-moi? lui dis-je. — Mon paletot? — Oui. — Pourquoi faire? — Pour mes blessés coQvalcsccots. > Il s'esclalTa en tombant sur un
Pf Je repris, un peu vexée par ce rire inextin^iblo : ■ Ce n'est pas si drôle, ce que je dis lâ. Itcoutoz-moï : J'ai un pauvre garçon qui a seulement doux doigts emporti^s, il ne veut pas rester au lit, et ça se comprend. Sa capote de soldat n'est pas assez cliaude, et j'ai beaup de mal à chauffer le grand foyer de l'Odéon, où se iennent les gons valides: cet homme-là a chaud maintnant, parce que j'ai pris le paletot d'Henri Fould qui t venu l'autre jour me voir, et comme mon blessé est D colosse et qu'Henri Fouid est un géant, je n'aurais mais retrouvé une semblable occasion; mais il va me ilîoir beaucoup de paletots, et celui-ci me parait très jbaud. 1 Je caressais l'intérieur fourré du vêtement invoité.
Le jeune préfet étoulToit de rire. Il vida les poches de son paletot et, me montrant un magnifique foulard de soie blanche qu'il retira de la plus profonde : « Vous ■ me permettez de garder mon foulard? ».
Je fis signe que oui, d'un air résigné. Il sonna et, reprenant un air solennel, malgn! le rire de ses yeux, il dit à l'huissier en lui remettant le paletot : u Portez wla dans la voiture de ces dames. » Je le remerciai et partw tout heureuse.
Je revinîi douze jours après, avocuneliste couverte de signatures des propriétaires et commerçants du quartier de rodéon; mais je restai pétrifiée sui' le pas de la porta du cabinet du préfet, car celui-ci, au lieu de s'avancer vers moi, se précipita vers un placard qu'il
2tG MA DOUBLE VIE
ouvrit violemment et referma de même, après y avoir jeté quelque chose. Puis il se tint appuyé dessus comme pour m'en interdire l'entrée, me disant de sa voix spirituelle et railleuse : «Pardonnez-moi, mais j'ai pris un gros rhume, après votre première visite. J'ai mis mon paletot... Oh! un vilain vieux paletot, pas chaud, ajouta-t-il vivement, mais enfin un paletot. Je l'ai mis là-dedans; et voilà! Je prends la clef! » Et mettant cette clef dans sa poche, il vint me faire asseoir.
Mais la conversation perdit son ton de gaminerie, les nouvelles étant tristes. Depuis douze jours, les blessés s'entassaient dans les ambulances. Tout allait mal. La politique extérieure, la politique intérieure. Les Allemands s'avançaient sur Paris. On formait l'armée de la Loire. Gambetta, Chanzy, Bourbaki, Trochu, organisaient une défense désespérée.
• Nous parlâmes longtemps de ces tristesses; je lui fis part de ma douloureuse impression, la dernière fois que j'étais venue ici, aux Tuileries; mon évocation des êtres si brillants, si pensants, si heureux alors, et si affreusement à plaindre aujourd'hui. Nous restâmes silencieux ; puis je lui serrai la main, lui disant que j'avais reçu tous ses envois, et je rentrai à l'ambulance.
En effet, le préfet m'avait envoyé : dix barriques de vin rouge, deux d'cau-de-vie, trente m lie œufs rangés dans des caisses pleines de chaux et de son, cent sacs de café, vingt boites de thé, quarante caisses de biscuits Albert, mille boîtes de conserves et quantité d'autres choses.
M. Menier, le grand chocolatier, m'avait envoyé cinq cents livres de chocolat. Un de mes amis, minotier, m'avait fait don de vingt sacs de farine, dont six de
HKMOIRËS DK. SARAH DERMHAnUT i\l
farine de mais. Ce minotier était celui qui m'avait demundi^e en mariage quand j'étais au Conservatoire. Félix Potin, mon voisin de jadis quand j'habitais II, boulevard Malesherbes, avait répondu à mon appel i!t m'avait envoyé deux tonneaux de raisin sec. cent boites àf. sardines, trois sacs de riz. deux sacs de lentilles et vingt pains de sucre. J'avais reçu de M. de llothschild deux barriques d'eau-de-vie et cent bouloilles de son vin pour les convalescents.
Je reçus, en plus, un cadeau très inattendu. Léonie Duboui^, une camarade de Grand-Champs, m'envoyait cinquanteboitesde fer-blanc rentermanlchacunequatre /ivres de beurre salé. Cette jeune fille avait épousé un fiche gentilhomme campagnard qui s'occupait de ses /ermes, très nombreuses, parait-il. Jo fus très touchée <3e son souvenir, car je ne l'avais pas revue depuis le «souvent.
J'avais en plus réquisitionné tous les paletots, toutes \es pantoufles de mes amis. J'avais acheté un solde do ^eux cents gilets de Oanelle; et ma tante Betzy, qui ^"ivait et vit encore en Hollande — elle était la sœur de ma grand'mêre aveugle et elle a aujourd'hui qualrevingt-treir.e ans, — ma tante Betzy trouvait moyen de roe (aire parvenir, par le délicieux amhassadeurde Hollande, trois cents chemises de nuit en magnifique toile de son pays, et cent paires de draps.
Je recevais de la charpie et des bandes de tous les coins de Paris. Mais c'est surtout au Palais de l'Industrie que j'allais me ravitailler en charpie et en linge de pansement.
Il y avait là, comme u cheOesse » de toutes les amhu- ^ lances, une adorable femme nommée Mlle Hocquigny. ^^k Tout ce qu'elle faisait, elle le faisait avec une grâce
rieuse; tout ce qu'elle refusait, elle le refusait avec une grâce douloureuse. Mlle Hocquigny avait passé la trentaine. C'était une vieille fille qui paraisait une jeune femme : de grands yeux bleus pleins de rêve, une bouche rieuse, un ovale délicieux, des petites fossettes, et au-dessus de cette grâce, de ce rêve, de cette bouche coquette et prometteuse, un grand front comme les vierges des primitifs, un grand front un peu bombé, cerné par deux larges bandeaux très plats, très lisses, séparés par une raie droite, fine, impeccable. Ce front était comme le rempart protecteur de ce délicieux visage.
Mlle Hocquigny, très courtisée, très adorée, restait insensible à tous les hommages. Elle se sentait heureuse d'être aimée, mais elle ne permettait pas qu'on le lui dise.
Le Palais de l'Industrie avait un service extraordinaire de médecins, de chirurgiens célèbres; tous étaient amoureux de Mlle Hocquigny, même les convalescents; et, comme elle m'avait prise en grande amitié, elle me faisait part de ses remarques, de ses observations et de son triste dédain. Grâce à elle, je ne manquai jamais de linge, ni de charpie.
J'avais organisé mon ambulance avec peu de monde. Ma cuisinière s'était installée au foyer du public. Je lui avais acheté un immense fourneau et elle pouvait faire des soupes et des tisanes pour cinquante hommes. Son mari était chef infirmier. Je lui avais adjoint deux aides; et Mme Guérard, Mme Lambquin et moi étions les infirmières. Nous devions veiller deux à la fois, de sorte que nous passions toujours deux nuits sur trois. Mais je préférais cela que de prendre une femme que je ne connaissais pas.
MEMOIRtS tIE SABAH BBRNHAHDT !tB
Mme Lsmbquin jouait les duègnes à l'Odûon. C'«tait l une (cmme de visage laid, de tournure commiine, mais ■ipleine de talent. Elle avait le verbe haut et la conver- KMlion gauloise. Pour elle, un nhat lUait un chat, et elle
■ s'admettait pas la sournoiaerîe des sous-entendus. Elle
■ était parfois gênante par la crudité de ses mots et de
s réflexions, mais elle était bonne, active, alerte et dévouée.
Mes amis, qui faisaient leur service sur les remparts, venaient me servir de secrétaires pendant leiirs heures loisibles; car j'avais un livre quo je présentais chaque jour à un sergent du Val-de-Grâce rjui venait savoir si j'avais des rentrants, des morts ou des sortants.
Paris était assiégé. On ne pouvait plus sortir bien loin. On ne pocovait plus de nouvelles. Mais lo cercle allemand n'enserrait pas les portes de la ville.
Le baron Larrey venait de temps on temps. Et j'avais comme chirurgien en chef !e docteur Duchesne, qiii a sacrifié ses jours, ses nuits, son talent, exclusivement aux soins de mes malheureux hommes pendant les cinq mois que dura cet affreux et réel cauchemar.
■le ne puis évoquer ces heures torribies sans une profonde émotion. Ce n'était plus la patrie on danger qui ^e tenait les nerfs en éveil, mais les souffrances de tous *w enfants. Ceux qui se battaient là-bas; ceux qu'on lous apportait fracassés ou mourants; ces nobles 'tînmes du peuple qui faisaient la queuedea heures et des n^ures pour recevoir te morceau de pain, de viande, le pichet de lait nécessaire à nourrir les pauvres gosses'; ^^l'-lespauvres femmes!... Je les voyais des fenêtres du Uii'âlre. Je les voyais se serrer les unes contre les autre.s,
bleuies par le froid, tapant les pieds pour ne pas les laisser geler, car cet hiver fut le plus cruel qu'on eut à subir dans une période de vingt années.
Bien souvent on m'amenait une de ces silencieuses héroïnes évanouie de fatigue ou prise de congestion subite occasionnée par le froid.
Trois malheureuses femmes furent transportées ^ l'ambulance. L'une d'elles avait les pieds gelés : elle perdit le pouce du pied droit. L'autre, une grosse énorme femme qui nourrissait, avait ses pauvres seins plus durs que du bois : elle hurlait de douleur. La plus jeune, une enfant de seize à dix-huit ans, mourut de froid, sur le brancard où je l'avais fait installer, afin qu'elle fût conduite chez elle. Il y avait, ce 24 décembre 1870, quinze degrés de froid.
Bien souvent, j'envoyais Guillaume, notre infirmier, les réconforter par un peu d'eau-de-vie. Ah! que de souffrances n'ont-elles pas endurées, ces mères désolées, ces sœurs craintives, ces fiancées inquiètes! Et combien on excuse leurs révoltes de la Commime ! même leurs folies sanguinaires !
Mon ambulance était pleine. J'avais soixante lits, et dus en improviser dix autres. Les soldats étaient dans le foyer des artistes et du public; les officiers dans une salle réservée jadis au buffet du théâtre.
Un jour, on m'amena un jeune Breton nommé Marie Le Gallec; il avait reçu une balle dans la poitrine, et une autre balle lui avait cassé le poignet. Le docteur Duchesne me dit simplement, après lui avoir serré fortement la poitrine d'un large bandage et étayé son pauvre poignet par des petits morceaux de bois : tt Donnez à cet homme ce qu'il désire, c'est un moribond. »
HEMOtRES DE S.VRAH flEIO'HAllUT til
Je m'approchai de lui : « Dites-moi ce qui vous firait plaisir, Marie Le Gallec ? — ■ Soupe ! » me réponditil brusquement et laconiquement. Guérard s'empressa vers là cuisine et revint peu après avec un large bol plein de bouillon gras avec du pain grillé trempant dedans. Je mis le bol sur la petite planchette portative à quatre petits pieds qui servait pour les repas de mes blessés et qui, grâce à ces petits pieds, était d'une commodité parfaite.
Le moribond me regarda fisement. « Barra ! me dit- il, barra !» — Je lui présentai la cuillère. 11 secoua la tête négativement.Jeluiprésentailesel.Ie poivre. a Barra!.., barra ! « continua-t-il. Et sa pauvre poitrine trouée situait sous les efforts répétés de son énergique demande. J'envoyai immédiatement au Ministère de la Marine où se trouvaient sûrement des marina bretons. J'expliquai mon triste embarras, et mon ignorance du dialecte breton. On me répondit cette phrase : « Barra veut dire paîn. n Heureuse, je courus vers Le Gallec avec un gros morceau de pain. Sa figure s'illumina, il prit le pain de sa main valide, le cassa avec ses dents, et laissa tomber les morceaux dans le bol.
Puis il mit aa cuillère au milieu de cette étrange soupe et, tant que celle-ci ne put tenir debout au milieu de son bol, il entassa le pain. Enfin, la cuillère se tint droite sans oscillations, et le jeune soldat sourit. 11 se préparait â manger cette horrible pâtée, quand le jeune prCtre de Saint-Sulpice attaché à mon ambulance, j'avais fait chercher après les tristes paroles du lecteur, lui posa doucement la main sur son bras, arrêtant ainsi son mouvement de satisfaction gourmande. Lo pauvre regarda le prêtre qui lui montrait le petit saint-ciboire : «Ohl... » fit-il. Et posant son gros mou-
choir sur sa soupe fumante, il croisa ses mai&s. Nou> avions développé autour de son lit les deux paravents qui servaient à isoler les mourants ou les morts.
Il resta seul avec le prêtre pendant que je faisais la ronde autour des malades, pour calmer les gouailleurs ou aider les croyants à se soulever pour la prière, quand le jeune prêtre entr'ouvrit la légère clôture.
Marie Le Gallec,la figure éclairée, mangeait son abominable panade. Il s'endormit après, s'éveilla pour demander à boire, mourut tout aussitôt, dans un léger spasme d'étouffement.
Heureusement, je ne perdis pas beaucoup d'hommes siur les trois cents qui passèrent par mon ambulance. Car la mort de ces malheureux me bouleversait. Mais je pus, quoique très jeune — j'avais alors vingt-quatre ans, -^ me rendre compte de la lâcheté de quelquesuns et de l'héroïsme de beaucoup d'autres.
Un jeune Savoyard de dix-huit ans avait eu l'index enlevé. Sûrement, d'après le baron Larrey, ce gars s'était fait sauter le doigt avec son fusil. Mais je ne ne voulais pas le croire. J'observai cependant que, malgré les soins donnés à ce doigt, il ne guérissait pas. Je fis, sans qu'il s'en aperçût, son pansement d'une façon différente et j'eus la preuve, le lendemain^ que ce pansement avait été changé. Je racontai le fait à Mme Lambquin, qui était de garde cette nuit-là avec Mme Guérard. « Bien, bien, me dit-elle, je veillerai, dormez, mon enfant, et comptez sur moi. »
Le lendemain, quand j'arrivai, elle me dit qu'elle avait surpris le gars grattant la plaie de son doigt avec son couteau- J'appelai le jeune Savoyard, lui déclarant que j'allais faire mon rapport au Val-de-Grâce. Il- se prit a pleurer et me jura qu'il ne recommencerait plus.
MëMOlRKS DE SARAIt BCRNIIAKOT IK
' Cinq jours après, il était guéri. Je signai son bulletin de sortie, et il fut envoyé au service de la défense, Qu'est-il devenu?
Un autre malade nous surprenait également. Chaque (ois que sa plaie était sur le point de se guérir, il était pris d'une dysenterie eiTrayante qui retardait sa guérison. Ceci parut suspect au docteur Duchesnc, qui oie pria de guetter cet homme. El nous eûmes, au bout d'un assez long temps, la certitude que le blessé avait imaginé la plus comique invention.
11 couchait prés du mur et n'avait donc pas de voisin d'un côté. 11 travaillait la nuit à limer le cuivre de son lit. Il faisait tomber le résidu de son travail dans un petit pot de pharmacie qui avait renfermé un onguent quelconque. Quelques gouttcsd'cauetdu gros sel mêlés û la cendrée de cuivre composaient un empoisonnement qui faillit un jour coûter la vie à son inventeur. J'étais révoltée par ce stratagème. J'écrivis au Val-de-Gràce, et une voiture d'ambulance vint prendre le mauvais Français.
Mais, à côté de ces tristes êtres, que d'hérolsmcs!
On m'amena un jour un jeune capitaine : un grand diable, taillé en hercule, ayant une tête superbe, au regard franc.
il fut inscrit sur mon livre : capitaine Menesson. 11 avait reçu une balle dans le haut du bras à la naissance de l'épaule. Mais quand, aidée de l'infirmier, j'essayai doucement de lui enlever sa capote, trois balles tombèrent du capuchon qu'il avait relevé sur sa tête et je comptai acise trous de balle dans sa capote. Ce jeune officier était resté debout pendant trois
hiiures durant, servant ainsi de cible et couvrant la
retraita de ses hommes, qui tiraient sans désemparer
sur [les ennemis. Cela se passait dans les vignes de Champigny.
On me l'avait amené évanoui dans une voiture d'ambulance.
Il avait perdu beaucoup de sang, et était à moitié mort de fatigue et de faiblesse. Il était doux et charmant, et se croyait, deux jours après, assez guéri pour retourner se battre; mais les docteurs s'y opposèrent, et sa sœur, qui était religieuse, le supplia d'attendre qu'il fût à peu près guéri. « Oh ! pas tout à fait, disaitelle doucement, mais juste assez pour avoir la force de te battre. »
On vint, peu de temps après son entrée à l'ambulance, lui remettre la croix de la Légion d'honneur. Et ce fut une seconde d'émotion très poignante. Les malheureux blessés qui ne pouvaient bouger tournaient vers lui leur tête douloureuse et, les yeux brillant sous le voile des larmes, ils lui envoyaient un fraternel regard. Les plus valides tendaient leurs mains vers les mains du jeune colosse.
Le soir même, c'était Noël, j'avais décoré l'fiunbulance de grandes guirlandes de verdure. J'avais fait de jolies petites chapelles devant mes vierges; et le jeune curé de Saint-Sulpice vint prendre part à noîre pauvre et poétique Noël. Il récita de douces prières, et les blessés, dont beaucoup étaient bretons, entonnèrent des chansons tristes et graves, pleines de charme.
Porel, aujourd'hui directeur du théâtre du Vaudeville, avait été blessé sur le plateau d'Avron. Il était convalescent. Il fut mon hôte, avec deux officiers qui étaient prêts à quitter Tambulance.
Le souper de Noël est resté dans mon souvenir
comme une des heures les plus charmantes et les plus mélancoliques. Nous soupâmes dans la toute petite pièce qui nous servait de chambre. Nos trois lits, recouverts d'étoffes et de fourrures que j'avais fait venir de chez moi, nous servaient de sièges. Mlle Hocquigny m'avait envoyé cinq mètres de boudin blanc, et mes pauv.es soldats un peu valides se réjouirent de ce plat délicat. Un de mes amis m'avait fait faire vingt grandes brioches; et j'avais comniandé de grands bols de punch dont les flammes irisées amusèrent follement les grands enfants malades. Le jeune curé de Saint-Sulpice accepta un petit morceau de brioche, une goutte de vin blanc et partit.
Oh! qu'il était charmant et bon, ce jeune curé! Et il savait si bien faire taire Fortin, un blessé insupportable qui peu à peu s'humanisait et finissait par trouver qu'il était « un bon bougre ». Pauvre petit curé de Saint-Sulpice ! Il fut fusillé par les communards. Et j'ai pleuré des jours et des jours l'assassinat du petit curé de Saint-Sulpice.
XVH
Cependant, on arrivait on janvier. L'armée «nnomie tenait Paris enserré dans son étreinte chaque jour plus étroite. Les vivres se faisaient rares. Un froid lupal enveloppait la ville; et les pauvres soldats qui tombaient, parfois légèrement blessés, s'endormaient doucecement du sommeil éternel, le cerveau engourdi, le corps mi-gelé.
On ne recevait plus de nouvelles. Cependant, grâce au ministre des États-Unis qui avait voulu rester dans Paris, une lettre parvenait de temps à autre. C'est ainsi que je reçus un petit papier, mince et souple comme im pétale de primevère, me disant : « Nous partons tous pour La Haye. Tout le monde bien. Bon courage. Mille baisers. — Ta mère. » Cette impalpable missive datait de dix-sept jours.
Ainsi, maman, mtîs sœurs, mon petit garçon, tout le monde était à l^ Haye depuis ce temps, et mon esprit sans cesse en voyage vers eux s'égarait sur la route qui conduit vers Le Havre, où je les croyais installés et tranquilles chez une cousine de ma grand'mère
NÂ1I0IRF,S DE SARAH BBRNHARDT
I fntemelle. Où étaient-ibi* Cbej qui étaient-ils? J'avais deux tantes à La Haye, mais ûtatent-elles là? Je ne pouvais plus diriger ma pensée. El à partir de ce moment, je ne cessai de soudrir d'une angoisse inquiète
Ht torturante.
r Je taisais l'impossible pour avoir du boîs- Avant son départ en ballon le 9 octobre, le cûiqte de Kératry m'en avait envoyiJ une grande provision, mais j'étais 9ur le point d'en luanquar. Aussi, je défendis de toucher k ce qui restait dans les caves, afin de n'être pas prise 9|a dépourvu en cas grave.
Je brdlai tous les petits banc^ du théâtre de l'Odéon, ipytcs l^s caisses de bois qui servaient à enlermer les scessoires, pas mal de vieux bancs romains, (a u te u ils i chaise? curulgs entouis dans les dpssuus, tout co
3 tombait sous la main- EnDn, prenant ma désespérance en pitié, la jolie e Hocquigny me lit envoyer dix mille kilos de bois. Je repris courage.
On parlait beaucoup de viande consen'ée par un nouveau système, laquelle viande ne perdait ni son sang, ni son pouvoir nutritif. J'envoyai Mme Guérard à la MairiQ du quartier de l'Ddépn où ou déhvrait ce» denrées; mais une brute lui répondit que lorsque j'aurais retiré les |)ondieusen<!S de mon ambulance, on nte >lonnersit des vivres.
Eu ftlet, le majre, M- Hérisson, était venu, avec un lunctiopnaire occupant une haute situation, visiter mon ambulance. Le personnage important me pria de ri>lir>^rli's jolies vierges blanches placées sur les cheminées 4 consoles, et d'pnlever le divin crùcilié pendu dans ''■haque pièce oh se trouvaient )^s blifss^s. Sur mop
tes MA DOUBLE VIE
refus, un peu insolent et très positif, d'agir selon le gré des visiteurs, le célèbre républicain me tourna le dos et donna Tordre que tout me fût refusé à la Mairie.
Mais j'étais entêtée. Je remuai ciel et terre, et j'obtins, malgré l'ordre du chef, d'être comprise dans la distribution des vivres. — Il est vrai de dire que le maire était un homme charmant.
Guérard revint donc après la troisième visite à la Mairie, avec un enfant qui poussait une brouette contenant dix énormes bocaux dans lesquels se trouvait cette viande miraculeuse. Je reçus le précieux envoi avec une joie infinie, car mes hommes étaient presque privés de viande depuis trois jours, et le bien-aimé pot-au-feu était une ressource bien nécessaire pour les pauvres blessés.
Sur les bocaux, toute une inscription indiquait la manière de procéder pour ouvrir le bocal : « Laisser tremper la viande tant d'heures, etc., etc.. »
Mme Lambquîn, Mme Guérard, moi, tout le personnel de l'infirmerie, étaient groupés, anxieux et curieux, autour des récipients de verre.
Je chargeai le chef infirmier d'ouvrir le plus grand, dans lequel on entrevoyait, à travers l'épaisseur du verre, un énorme morceau de bœuf qui plongeait dans une eau épaisse et trouble. La ficelle retenant le gros papier qui cachait le bouchon fut coupée et, au moment où l'infirmier se préparait à introduire le tirebouchon, une explosion tonitruante se fit entendre et une odeur fétide emplit la pièce. Tout le monde s'enfuit épouvanté.
Je rappelai les effarés et les écœurés et, leur montrant l'inscription, ils purent lire ces mots : « Ne point
HÉUOIRES DE SARAH BBRMIlAltbT
.•l'jn quitter de la mauvaise odeur à l'ouverture du lioral. B Courageux et résignés, nous reprîmes uotre besogne, le cœur soulevé sans cesse par l'abominable f'ihalaisoQ.
Je sortis le bœuf et le mit dans un grand plat apporté à cet effet. Ciuq minutes après, la viande devenait bleue, puis noire, et tellement insoutenable de puanbîur, que je résolus de la jeter. Mais Mme Lambquin, plus avisée, plus raisonnable, mu dit : « Non! Oh! non, ma chère petite, nous ne sommes pas à une li'poque où nous pouvons jeter la viande, mémo pourrie. — Remettons-la dans le bocal, et renvoyez-la h la .Mairie, d
Je suivis son très sage conseil, et bien m'en prit : car une ambulance privée qui s'était installée boulevard Mt'dicis, ayant éprouvé la même horreur que nous à l'ouverture des bocaux, jeta le contenu dans la rue. Quelques instants après, la foule, ameutée et ne voulant rien entendre, hurlait des injures contre les ( ariatos », les i calottins », les » espions •>, qui jetaient à la rue la bonne viande destinée aux malades, et dont les chiens se régalaient quand le peuple ci-evait de faim... etc., etc.
On eut grand peine à empêcher les misérables fous et folles d'envahir l'ambiUance. Et une malheureuse infirmière étant sortie, fut frappée, houspillée et, finalement, laissée à moitié morte de coups. Elle ne voulut pas être transportée dans son ambulance; et le pharmacien me pria do la prendre. Je la gardai quelques jours dans une loge au second étage et, quand elle fut rétablie, elle demanda à rester infirmière chez moi,
fà son désir et la gardai ensuite comme ;nime de ohambre.
fidO MA DdUBLË (VIB
Cette jeune fille, qui était ddUbô, btotide et timide, était prédestinée au malheur; elle fut trouvée morte dans le cimetière du Père-Lachàise aprèâ l'échauffoliréc des communards traqués par les Versaillais. UUë ballG perdue l'avait frappée à la nuque pendant qu'elle était en prière sur la tombe de sa petite sœur, morte de la variole deux jours avant.
Je l'avais emmenée à Saint-Oermain^ où j'étais venue m'installer pendant les horreurs de la Commune. Ce n'est qu'après une grande résistance que je lui permis d'aller à Paris. Pauvre petite !
Ne pouvant pas compter sur cette nourriture de viande conservée, je passai un contrat avec un équarrissour qui me fournit, à un prix assez élevé, de la viande de cheval ; et ce fut, jusqu'à la rm,la seule viande que nous mangeâmes. Bien préparée, bien assaisonnée^ elle était fort bonne.
L'espoir avait fui tous les cœurs. On vivait dans l'attente d'on ne sait quoi. Une atmosphère de malheur plombait le ciel. Et ce fut comme un soulagement quand le bombardement commença, le 27 décembre.
Enfin, il arrivait quelque chose de nouveau! C'était une ère de souffrances nouvelles. C'était du bruit. On mourait d'inconnu depuis deux semaines.
Le 1" janvier 1871, on avait levé les verres à la santé des absents, au repos des morts; et le toast s'était étranglé dans les gosiers serrés.
Toutes les nuits, nous entendions sous les fenêtres de rOdéon le lugubre cri appelant : « Ambulance î Ambulance ! » Et nous descendions au-devant du triste convoi.
Une, deux, parfois trois voitures se succédaient,
HÉHOIRBS tlB SARAIl IlERNHAI
fM
I pleines àe pauvres soldats blessés. Ils étaient là, dix, I douzo, rangés sur la paille, étendus ou assis.
Je déclarais avoir uqo ou deux places et, levant k
I laiitemo, je regardais dans la voiture; alors les lêtea
j tournaient lentement vers !o fslot, D'aueuuB for-
I tnajunt leureyoux, trop afTaiblÎB pour supporter même
I cette fugitive lueur.
Aidée du sergent qui accompagnait la voiture et do noire infirmier, on descendait avec peine un de ces tnalheureux sur l'étroit brancard qui devait le monter à l'ambulance.
Oh! la douloureuse angoisse! quand, tenant la tête du patient, je m'apercevais qu'elle devenait si lourde... si lourdfl !,.. Quand, penchée sur cette tète inerte, je ne sontitis plus aucun souffle,.. Alors, le sergent donnait l'ordre de rétrograder; et le pauvre mort était remis 6 sa place dans la voiture, tandis qu'on descendait un nouveau bleasé. Les autres moribonds se reculaient un peu pour ne pas profaner le mort.
Ah! quel était mon chagrin quand [q sergent me disait : n Tâche*, je vous en prie, d'eu caser encore un ou deux. C'est une pitié que de rouler ainsi ces pauvrps bougres, d'ambulance en ambulance; le Valde-Gféce est plein. — Soit, je vais en prendre encore deux. »
Et je me demandais avec angoisse comment je ferais pour les coucher?... Alors, nous donnions nos lits, et les pauvres étaient iau\*é9.
Car il faut dire que depuis le 1" janvier nous coiithions toutes trois, toutes les nuits, à l'ambulance. Nous avions de grandes robes do chambre en molleton pris, on peu semblables aux capotes des soldats. La in'umiére éveillée par un appel ou une plainte bondis-
sait de son lit et, s'il en était besoin, réveillait les deux autres.
Une nuit, le 10 janvier, Guérard et moi attendions, assises sur les banquettes du foyer des artistes, le douloureux appel : « Ambulance ! » On s'était battu ferme à Clamart et nous savions qu'il y aurait de nombreux blessésf
Je faisais part à Guérard de ma crainte que les bombes, qui avaient déjà atteint le Muséum, la Sorbonne, la Salpê trière, le Val-de-Grâce, etc., etc.. n'atteignissent enfin l'Odéon. « Oh ! ma petite Sarah, me dit la tendre femme, le drapeau de l'ambulance flotte si haut qu'ils ne peuvent s'y tromper. Il faudrait qu'ils le fissent exprès; et ce serait abominable. — Mais, ma chère Guérard, pourquoi les veux-tu, ces exécrables ennemis, meilleurs que nous? N'avons-nous pas agi, à Berlin, comme des sauvages en 1806? — Mais à Paris, il y a des monuments admirables... — Eh bien, et Moscou? n'était-elle pas remplie de chefsd'œuvre? Et le Kremlin est un des plus beaux monuments du monde ! Cela ne nous a pas empêchés de livrer au pillage cette admirable ville... Non! mon pauvre « petit'dame », ne te fais pas illusion : que les armées soient russes, allemandes, françaises ou espagnoles, elles sont des armées; c'est-à-dire des êtres qui forment un « Tout » impersonnel, un « Tout » féroce et inconscient! Les Allemands bombarderont tout Paris si la possibilité leur en est offerte. Ma pauvre Guérard, il faut en prendre ton parti... »
J'achevais à peine ma phrase, qu'une terrible détonation éveilla le quartier endormi. Guérard et moi, assises l'une en face de l'autre, nous nous trouvâmes au milieu de la pièce, serrées et effarées. Ma pauvre
MÉMOIRES DE SAHAU BERNUAHDT 13^
cuisimére, la figure toute blanche, vint chercher du secours près de moi.
Les coups se succédaient assez fréquents. C'était de notre côté que le bombardement commençait ce soir-là.
J'allai vers les blessés. Ils ne s'étaient guère émus. Un seul, un enfant de quinze ans que nous avions surnommé a Bébé rose n, était assis sur son Ut. Comme je m'approchai de lui pour le calmer, il me montra sa petite médaille de la Sainte- Vierge : « C'est grâce à Elle que je n'ai pas été tué. Si on mettait la Sainte- Viergo sur les remparts de Paris, les bomhi's n'arriveraient pas. 0 Et il se recoucha, tenant sa petite médaille dans sa main.
Le bombardement continua ju.'^qu'à six heures du matin.
« Ambulance! Ambulance! " Nous descendîmes, Cuérard et moi. « Tenez, nous dit le sergent, prenez cet homme, il perd tout son sang, il n'arrivera jamais ai je continue avec lui. »
Le brancard transporta le blessé ;mais, comme c'était un Allemand, je priai le sous-officier deprendre tous ses papiers pour les porter au Ministère. L'homme prit la place d'un convalescent que j'installai ailleurs. Je lui demandai son nom : « Franz Mayer, premier soldat de la laodwehr silésienne »; puis il s'évanouit, afTaibli par la perte de son sang.
Les premiers soins l'ayant fait revenir à lui, je lui demandai s'il désirait quelque chose, mais il ne répondit pas un mol. Je pensai donc que cet homme ne parlait pas le français et, personne ne parlant l'allemand à l'ambulance, je remis au lendemain le soin de faire vrnir quelqu'un sachant cette langue.
S34 Ma double vie
Je dois dire que le pauvre homme fut mal act^Uellli par ses camarades de dortoir : un soldat noittitiô Fottin, âgé de vingt-trois ans, véritable enfant de Paris, loustic, ehdiablé, drôle et bon enfant, ne cessait d'invectiver le jeune Allemand; mais celui-ci ne bronchait pas. J'allai plusieurs fois vers Fortin, le priant de se taire; c'était inutile. Mis en joyeuse humeur par le succès de fou rire qu'il obtenait à chaque boutade nouvelle, il continuait de plus belle, empêchant les autres de dormir, se remuant follement dans son lit, et vociférant une injure quand un mouvement trop brusque avivait sa douleur, car ce malheureux avait le nerf sciatique arraché par une balle, et il souffrait atrocement.
Après mon troisième et infructueux appel au silence, je donnai l'ordre aux deux infirmiers de le transporter dans une chambre, seul. Il me fit mander et me promit d'être sage toute la nuit. Je levai l'ordre donné et il tint parole. Mais le lendemain, je fis transporter Franz Mayer dans une chambre où se trouvait un jeune Breton qui, ayant eu le crâne fracassé par un éclat d'obus, avait besoin du plus grand calme.
Un de mes amis parlant très bien Tallemand vint pour savoir du Silésience qu'il pouvait désirer. Le visage du blessé s'illumina en entendant parler sa langue, puis se tournant vers moi :
« Je comprends très bien le français. Madame, et si j'ai entendu avec calme les horreurs débitées par votre soldat français, c'est que je sais que vous ne pouvez pas tenir deux jours de plus, et que je comprends son exaspération. — Et pourquoi croyez- vous que nous ne pouvons pas tenir? — Parce que je sais que vous en êtes réduits à manger des rats. » Le docteur Duchesne venait
MËMOmE» M SAhAH RERNHAKUT
wà
[d'arriver et pansait le blessé, qui avait une horrible plaio en haut de la cuissi?. « Eh bien, mon ami, lui dit-il, quand Totre fliWl-e sefa tombée, vous mangerez Une bnile aile do poulet. » L'Allemand haussa les épaules. I En attendant, buvez ceci, et vuus m'en direi; des litouTelles. » Et il lui présenta un verre d'aau coupée
r l'excellent cognac que m'avait envoyé le pn^rct. C'est, du rwte, la seule tisane qui fut jamais prise par mes soldats.
Le Silésien ne parla plus. Mais il prit l'air fermé
. circonspect des gens qui savent et ne veulent
s dire.
Cependant, on continuait ù nous bombarder. Le drapeau d'ambulance servait sûrement de cible aux ennemis, car ils tiraient avec une justesse surprenante et rciitifiaicnt leur tir dès qil'nne bombe s'écartait un pou des alentours du Luxembourg. Nous reçûmes ainsi plus de douze bombes dans la môme nuit. Ces lugubres obus semblaient, quand ils éclataient en l'air, un spectacle de fête. Puis les éclats lumineux retombaient noirs et meurtriers,
Georges Doyer, qui était alors un jeune juurlialisite, Tint me rendre visite à l'ambulance, et je lui racontai 1m terrifiantes beautés de la nuit. « Obi je voudrais bien voir cela! me dit-il. ^ Venee ce soir, vers neuf ou dix heures, et vous verrez, n
Nous passâmes plusieurs heures à la petite fenêtre ronde de ma loge, qui s'orientait vers Chàtillon. C'était de là que les Allemands tiraient le plus.
Nous écoutions dans le silence de la nuit les bruits sourds venant de là-bas; puis, une lumière, un formidable coup lointain, et la bombe arrivait sur nous,
tombant en avant, en arrière, éclatant à son but ou dans le ciel.
Une fois, nous n'eûmes que le temps de nous reculer vivement — et encore, — le déplacement de l'air nous frappa si violemment que nous fûmes une seconde sous l'impression d'avoir été touchés. L'obus était tombé sous ma loge, accrochant la corniche qu'il entraîna dans sa chute vers la terre, où il éclata faiblement.
Mais quel ne fut pas mon étonnement de voir une nuée d'enfants s'abattre sur les morceaux brûlants, telle une nuée de moineaux sur le crottin frais quand la voiture a passé. Les petits vagabonds se disputaient les débris de l'engin de guerre.
Je me demandais ce qu'ils pouvaient faire de cela. « Oh! ne cherchez pas, me dit Boyer; ces petits crèvela-faim veulent les vendre. » Et c'était vrai. L'infirmier envoyé aux renseignements m'amena un enfant d'une dizaine d'années.
« Qu'est-ce que tu veux faire de cela, mon petit ami? lui dis-je en lui prenant le morceau d'obus encore chaud et encore dangereux par le coupant de ses déchirures. — Je vais le vendre ! — Pourquoi faire? — Pour acheter un tour à la queue de la distribution de viande! — Mais tu risques ta vie, mon pauvre petit. Quelquefois les obus se succèdent très vite. Où étais-tu donc quand l'obus est tombé? — Étendu là sur le rebord du parapet en pierre qui soutient la grille. » Et il montrait le jardin du Luxembourg qui fait face à rOdéon, du côté de l'entrée des artistes.
Nous achetâmes à cet enfant tous ses petits débris, sans oser lui donner un conseil qui eût semblé sage. Mais pourquoi lui commander la sagesse, à ce petit
MEMOIRES DE SARAB BERNHARDT m
Hre qui n'entendait parler que de massacres, d'incendies, de vengeance, de représailles : et tout cela de par l'honneur! de par la foi! de par le droit! Et puis était-il possible do se garer? Tous ceux qui habitaient le faubourg Saint- Germain étaient exposés à être écrabouillés, car, très heureusement, tes ennemis ne purent bombarder Paris que de ce côté; et encore, pas partout. Non, c'était notre quartier de beaucoup le plus dangereux.
Un jour que le baron Larrey était venu pour voir Franz Mayer très malade, il écrivit une ordonnance qu'un petit aide-infirmier avait ordre de rapporter -vite, vite. Comme l'enfant aimait assez à musarder, je mo rais à la fenôtre : « Toto! » 11 s'appelait Victor. Le pharmacien faisait le coin de la place Médicis. 11 «tait six heures du soir. Toto leva la tête et, m'apercevant, se mit à rire et à gambader en courant vers le pharmacien. 11 n'avait plus que quatre ou cinq mètres à faire et, comme il se tournait vers ma fenêtre, je battis des mains en lui criant : « Bien! reviens aussi vite! ■
Hélas! le pauvre petit! Avant qu'il eût ouvert la bouche pour répondre, il fut coupé en deux par un obus qui venait de tomber et avait rebondi sans éclater à un mètre de hauteur, venant frapper l'enfant eu pleine poitrine.
Je poussai un tel cri que tout le monde accourut. Mais je ne pouvais répondre. Je bousculai tout, descendant l'escalier, faisant signe qu'on me suive, articulant des mots : a brancard... petit... pharmacien... » Ab! l'horreur! l'horreur! Quand nous arrivâmes près (le l'enfant, sespauvres entrailles étaient répandues sur le sol, toute sa poitrine, sa pauvre petite figure rouge
S3S MA POyBlE VIE
e( pouponne étaient dépouillées de leur chair, plufi d'yeux, plus de nez, plus de bouche, rien, rien, que des cheveux s^n bout d'une loque sanglante, à un mètre de sa tête. On eût dit que deux pattes de tigre avaient ouvert Ip ventre et dépiauté avec rage et raffinement le pauvre petit squelette.
Le baron Larrey, le meilleur des hommes, eut une légère pâleur k ce spectacle. Il en voyait bien d'autres, certes; mais ce pauvre petit était un holocauste bien inutile.
Ah! l'injiistioe de H guerre! Tinfamie de la guerre ! Il ne viendra donc pas, le momeot rêvé où il n'y aura plus de guerres possibles! Où un monarque qui voudrait la guerre serait détrôné et emprisonné comme un malfaiteur? II ne viendra donc pa3 le moment où il y aura un cénacle cosmopolite qù le SQge de chaque pay^ représentera sa nation et où les droits de l'humanité seront disputés et respectés?
Tant d'hommes pensent ce que je pense I Tant de femmes disent comme moi! Et rien ne se fait. La pusillanimité d'un Oriental, la mauvaise humeur d'un souverain peuvent mettre encore des centaines de milliers d'hommes face à face! Et il y a des gens si savants : des chimistes, qui passent leur temps à rêver, à chercher, à trouver des poudres écrabouiïlant tout, des bombes blessant vingt, trente hommes, des fusils répercutant leurs meurtrières besognes jusqu'à ce que la balle tombe morte elle-môme après avoir crevé dix à douze poitrines.
J'fti connu un chercheur de ballons que j'aimais beaucoup, car chercher }a direction des ballons, c'était pour moi chercher la réalisation du rêve ; voler dans les airs, se rapprocher 4u ciel, aller sans route devant
a derrière s
! plafond
5 route d réther du ciel, avec sous les pieds l'ouate humide des Quageâ...
Ab! que je m'intéressais aux recherches de mon ami!
Mais un jour, illumina par sa nouvelle trouvaille)
il vint à moi : « Ah! j'ai trouve quelque chose qui me
repd fou de joiel » £t il se mit à m'expliquor que son
L ballon pourrait contenir sans danger des matières
I inflammables, parce que ceci... parce que cela... grâce
|i ceci... grâce à cela... « Mais pourquoi faire? lui
^je, abasourdie par tant de paroles, alToIée par tant
mots techniques. — Comment, pourquoi faireî
IDais pour la guerre' On pourra tirer et jeter des
^mbes terribles, de mille à doute cents... même à
uinie cents mètres; et impossible de rien recevoir à
|ne pareille distança. Mon ballon, grâce à l'enduit (qui
t mon invention) dont les toiles seront revêtues, ne
raindra rien pour le feu! ni pour le gazi »
Mais, l'interrompant brusquement : « Je ne veux
t^qs rien savoir, ni de vous, ni de votre invention. Je
I xpus croyais un savant humanitaire, et vous i'tes une
I l)|te sapvage! Vous cherchiez la plus belle manifes-
\ tl|tion dg génie humain, de ces fêtes du ciel dont j'étais
I ^jà si amoureuse, vous voulez maintenant les trans-
1 former en lâches attaques contre la terre, vous me
I faites horreur! Allez- vous-en ! » Et je laissai mon
I fnii avec sa comte honte et sa cruelle invention. Ses
Iflorls n'ont p<is abouti selon son r'ivn.
Les restes du piii|\Te gosse dirent mis dans une toute Délite biéro. ^t Mme Guûrard et moi suivîmes le corhiUard des pauvres par une matinée ai froide, que le i^onducte^r du ct)ar funèbre dut s'arrêter pour prendre
âlO MA DOUBLE VIE
un verre de vin chaud, sans quoi le malheureux eût été frappé de congestion.
Nous étions seules, en voiture. L'enfant était élevé par sa grand'mère, laquelle, impotente des deux jambes, tricotait des gilets et des bas de laine. C'est, du reste, en allant faire une commande de tricots et de bas pour mes hommes que j'avais connu la mère Tricottin, comme on la nommait, et son petit-fils, Victor Durieux. Je pris, sur sa demande, l'enfant comme petit commissionnaire; et la pauvre vieille m'en avait une telle reconnaissance, que je n'osais aller la voir pour lui annoncer la mort du petit.
C'est Mme Guérard qui se rendit rue de Vaugirard, où habitait la vieille. Dès qu'elle la vit entrer, elle comprit à son visage attristé qu'un malheur étcdt arrivé. « Bon Dieu, ma pauvre dame, est-ce que la jeune dame maigriotte (c'était moi) est morte ? » Mme Guérard lui apprit alors, aussi doucement que possible, la douloureuse nouvelle. Mais la vieille retira ses lunettes, regarda la visiteuse, essuya ses lunettes, les remit sur son nez, et se mit à bougonner violemment contre son fils, le père du petit mort, qui avait eu cet enfant avec une gueuse; et qu'elle l'avait bien prévu, que le malheur s'abattrait sur eux... Et elle continua, non à regretter le pauvre petit, mais à injurier son fils, soldat dans l'armée de la Loire.
Malgré le peu de chagrin de cette grand'mère, je vins chez elle après l'enterrement. « Tout est fini. Madame Durieux. Mais j'ai pris une concession de cinq ans pour le pauvre petiot. » Elle se retourna, comiqpiement furieuse. « C'est-y pas une folie ! Maintenant qu'il est avec le bon Dieu, y n'a ])lii« besoin de rien! Aurai bien mieux valu m'achetej* un lopin de terre, qui
MEMOIIItfS DE SARAIT llEltMllItllT Ul
rapporterait quelque chose! Les morts fout pas pousser des légumes ! d Cette boutade était si terriblement logique que, mal-
|)p« sou odieuse brutalité, je me rendis au désir de la mère Ericottin et lui fis le même cadeau qu'à l'enfant. Chacun Virait son lopin de terre : Icpetit, qui, lui, avait droit à b vie, pour y dormir son éternel sommeil ; la vieille, ^ur ydisputerson reste de vieà la mort qui la guettait. ï Je revins â l'ambulance, triste et énervée. Une joie cependant m'y attendait : un ami tenait à la main un tout petit, tout petit papier de soie. Il y avait ces deux lignes écrites de la main de ma mère : « Noua sommes tous très bien portants à Hombourg. >•
Je bondis de fureur. A Hombourg! Toute ma famille était à Hombourg! Installée tranquillement chez l'ennemi! Je me creusai la tète pour deviner par quelle extraordinaire combinaison ma mère s'était rendue à Hombourg- Je savais que ma jolie tante Rosine avait e chez laquelle ello descendait chaque année; Mr elle se rendait tous les ans pendant deux mois à Éombourg, deux mois à Baden-Baden, et un mois à : ma tante étant l'être le plu.s joueur que le bon ieu ait créé. Enfin! ceux-là qu" m'étaient si chers oient bien portants! C'était le principal. Mais j'en
» à ma mère de s'être rendue à Hombourg. Je remerciai mille fois l'ami porteur du petit papier ivuyé par le ministre américain qui se dédoublait lur donner aide et consolation aux Parisiens. Puis, Il remis un mot pour ma mère dans ie cas où il serait «sible de le faire parvenir.
On continuait à bombarder Paris. Une nuit, les Frères de Vécole chrétienne vinrent réclamer des bras et des
voitures pour ramasser les morts sur le plateau de Châtillon. Je donnai mes deux voitures et je voulus aller avec eux sur le champ de bataille.
Ah! l'horrible et dantesque souvenir! La nuit était glaciale. Nous avancions avec peine. Enûn, des torches et des falots nous indiquèrent que c'était là. Je descendis avec l'infirmier et son aide. Je portais une lanterne. Il fallait s'avancer lentement, car on heurtait à chaque pas des mourants ou des morts. Nous passions en murmurant : « Ambulance! ambulance! » Alors, une plainte dirigeai nos pas.
Ah! le premier que je trouvai ainsi! Il était à moitié couché, le corps appuyé contre un monceau de morts. Je levai ma lanterne près de son visage. 11 avait l'oreille et la moitié de la mâchoire emportées. De gros caillots de sang coagulé par le froid pendaient le long de sa mâchoire inférieure. Son regard était fou. Je ramassai un brin de paille et, le trempant dans la gourde, j'aspirai quelques gouttes d'eau-do- vie que j'insufflai entre les dents du pauvre enfant. Je renouvelai ce manège trois ou quatre fois. 11 reprit un peu de vie, et nous le transportâmes dans une des voitures. Ainsi fut fait pour les autres. Quelques-uns buvaient à môme la gourde, ce qui abrégeait la besogne.
Un de ces malheureux était effroyable à voir : un éclat d'obus l'avait absolument déshabillé de tout le haut du corps ; seuls les deux bras avaient conservé les manches déchiquetées à la naissance de l'épaule. Aucune trace de blessure. Son pauvre torse nu était marbré de grosses tachos noires, ot le sang coulait lentement des commissures de la bouche. Je m'approchai, car il me semblait respirer. Je lui fis prendre quelques gouttes du cordial vivifiant. 11 entr'ouvrit les yeux et dit : « MercL »
MEM()[l'.ti:S I)R SAIIMI UËRMIAHIvr 3M
Nous le Iransportâmos dans la voiture, où le pauvre iQoorut dans im spasme hémorragique qui couvrit tous les autres blessés d'un abondant Ilot de sang noir. Le jour venait peu à peu, un jour ouatû et soumoia. Les falots s'éteignaient et nous nous distinguions tous les uns les autres. Une centaine de personnes étaient là : petites sœurs de charité, infirmiers militaires et civils, les trères des école» chrétiennes, d'autres prêtres, et quelques dames qui, comme moi, mettaient tontes Ieurs[orces,tout leur cccur, au servicedesb'essés. Le spectacle était phis lugubre encore à la lueur du jour, car tout ce que la nuit gardait dans ses ombres apparaissait alors sous le jour blafard et tardif de ce matin de janvier.
1 1 y avait tant de blessés qu'on ne put les transporter tous, et je sanglotais de mon impuissance. Cependant, d'autres voitures arrivaient; mais il y en avait tant et tant!... Beaucoup d'entre eux, légèrement blessés, <itaient morts de froid.
En rentrant à l'ambulance, je trouvai à la porte un de mes amis, officier de marine, qui m'amenait un luarin blassû au fort d'Ivry. Il avait reçu une balle sous l'œil droit. 11 tut inscrit sous le nom de Désiré Bloas, contremaître, âgé de vingt-sept ans. C'était un magnifique gaillard au regard franc, â la parole brève. Quand il fut installé dans son lit, le docteur Duchesne fit chercher un barbier pour le raser, ayant eu SCS larges et épais favoris fourrages par la balle, ^ui s'étcit logée daiis la glande falîvaire, cntrainant «vec elle poils et chairs dans la blessure. Lo chlrur- ^en dirigea ses pinces dans la plaie pour en extraire le» morceau.v de chair qui bouchaient l'orifice; et il fallul ensuite de» pinces excessivement fines pour
tu MA DOUBLE VIE
arracher tous les poib qui s'étaient entremêlés dans cet inextricable hachis. Quand le barbier passa doucement le rasoir autour de la plaie, le malheureux devint livide, et un juron s'échappa de ses lèvres; mais il tourna son regard vers moi : « Pardon, Mademoiselle. «J'étais très jeune, mais je paraissais encore plus jeune que mon âge, j'avais l'air d'une toute jeune fille.
Je tenais dans ma main la main du pauvre marin, et je le réconfortais par mille paroles douces qui montent du cœur des femmes jusqu'à leurs lèvres, quand elles ont à consoler une douleur morale ou physique. « Ah! Mademoiselle !... me dit le pauvre Bloas quand son pansement fut fini. Mademoiselle, vous m'avez donné du courage. »
Quand l'apaisement fut venu, je lui demandai s'il voula t manger quelque chose. « Oui, me dit-il. — Eh .bien, mon gars, s'écria Mme Lambquin, voulezvous de la soupe, du fromage, ou des confitures? » Et le solide et puissant gaillard dit en souriant : « Oui, des confitures. »
Désiré Bloas me parlait souvent de sa mère, qui habitait tout près de Brest. Il avait pour cette mère une véritable adoration, mais il semblait avoir une effroyable rancœur contre son père; car, un jour que je lui demandai si son père vivait encore, il leva ses yeux hardis et les fixa avec un incroyable défi de mépris douloureux sur un être pour lui seul visible. Hélas! le brave enfant devait finir cruellement; je dirai comment plus tard.
Les souffrances du siège commençaient à mordre sur le moral des Parisiens. On venait de rationner le pain :
HfiMOIRKS PE SARAH BCR^HAnOT SIS
300 grammes pour les adiiltoa, 150 grammes pour les enfants.
Une fureur sourde s'empara du peuple à cette nouvelle. Les femmes restaient les plus courageuseî; mais It-s hommes s'irritaient. Les querelles s'envenimai«nl; les uns voulaient la guerre à outrance, les autres, la paix.
Un jour que j'entrai dans la chambre de Franz Mayer pour lui porter son repas, il se mit dans une (ureur comique, jetant son poulet par terre et disant qu'il ne voulait plus manger rien, rien, parce qu'on l'avait trompé en lui disant que les Parisiens n'en avaient pas pour deux jours avant de se rendre : et il y avait dix-sept jours qu'il était à l'ambulance, et on lui donnait du poulet.
Ce qu'il ne savait pas, le pauvre, c'est que j'avais acheté au dùbut du siège une quarantaine de poulets et six oies, que j'élevais dans mon cabinet de toilette, rue de Rome. Oh ! il était ioli,mon cabinetde toilette !... Mais je laissai croire à Franz que tout Paris était plein de poulets, de canards, d'oies, et autres bipèdes domestiqncs.
Cependant le bombardement continuait. Et je dus transporter une nuit tous mes malades dans les caves de l'Odéon ; car, au moment où Mme Guérard aidait un blessé à se remettre au lit, il tomba un obus sur le lit même, entre elle et l'officier. Je frbsonne encore en pensant que trois minutes plus tard le malheureux homme, étant étendu dans son lit, eut été tué, quoique l'ubus n'ait pas éclaté.
Nous ne pûmes rester longtemps dans les caves. L'eau gagnait; et les rats nous tourmentaient. Je
décidai donc le déménagement de Tambulance, et fis transporter les plus malades au Val-de-Grâce. Je gardai une vingtaine d'hommes en voie de convalescence. Je louai, pour les installer, un immense appartement vacant, rue Taitbout, 58. Et c'est là que j'attendis l'armistice. J'étais anxieuse, à mourir. Aucune nouvelle des miens depuis un si long temps. Je ne dormais plus. J'étais devenue l'ombre de moi-même.
Jules Favre fut chargé des négociations avec Bismarck. Ah! ces deux jours de préliminaires furent le^ plus énervants pour les assiégés. On apportait des fausses nouvelles : des exigences folles, exorbitantes de? Allemands, qui ne furent pas tendres aux vaincus. Il y eut un instant de stupeur quand on apprit qu'il fallait payer deux cents millions, là, tout de suite; et les finances étaient en un si triste état, qu'on frémissait à l'idée de ne pouvoir réunir ces deux cents millions.
Le baron Alphonse de Rothschild, enfermé dans Paris avec sa femme et ses frères, engagea sa signature pour les deux cents millions. Ce beau geste a été vite oublié. Il en est même qui le nient. Ah ! l'ingratitude des foules est humiliante pour l'humanité civilisée ; car l'ingratitude est le mal des peuples blancs, disait un Feau- Rouge, et il avait raison.
Quand nous apprîmes dans Paris que l'armistice était signé pour vingt jours, une épouvantable tristesse s'empara de tous les êtres, même de ceux qui désiraient le plus vivement la paix.
Chaque Parisien sentit sur sa joue la main du vainqueur. C'était le stigmate, le soufflet donné par l'abominable traité de paix. — Ah! ce trente et un janvier 1871, je me souviens : anémiée par les privations, minéo
MEMOIRES DE SAHAH BERMIAUDT tl7
par le chagrin, torturée d'inquiétude pour les miensjo me dirigeais avecMmeCiu^rard et deux «mis vers leparo Monceau. Tout à coup, un de mra amis, M. de Plancy, <le\Tnt pâle comme un mort. Je suivis son regard : un soldat passait. Il était sans armes. Puis deux autres. Ils étaicntsans armes. Et ils étaient si palus, cespauvies soldats désarmés, ces humbles héros; il y avait une telle douleur dans le découragement de leur d<^marcbc, il y avait dans leur rei^ard adressé aux femmes, un * Ce n'est pas notre faute... » si pitoyable, si attendrissant, que j'éclatai en sanglots, et voulus de suite rentrer chez moi. Je ne voulais plus rencontrer les soldats français désarmés. Je résoins de partir le plus vite possible h la recherche de ma famille.
J'obtins que Paul de Rémusat me fit rerevoir de M. Thiers, auquel je demandai un sauf-conduit. Mais je ne pouvais partir seule. Je sentais bien que le voya^ que j'allais entreprendre était tri?R dangereux. M. Thiers et Paul de Rémusat m'avaient prévenue; et je prévoyais une promiscuité incessante avec mon compagnon de route.
Je renonçai donc à emmener mon domestique et résolus de prendre une amie avec moi. Je courus tout naturellement chez Guérard; mais son mari, si doux, se refusa formellement à ce qu'elle partit. Il trouvait ce voyage fou et dangereux. Fou, il l'était en effet. Dangereux, il le tut.
Je n'insistai pas. Je fis venir la jeune institutrice de mon fils, Mlle Chesneau. Je lui demandai si elle voulait venir avec moi. Je ne lui cachai aucun des dangiirs du voyage. Elle sauta de joie et se tint prête à partir dans les douze heures.
Cette jeune fille est aujourd'hui la femme du com-
248 MA J>ODBLE VIE
mandant Monfils. Et, — comme la vie est pleine d'imprévu! — elle se trouve être Tinstitutrice des deux filles de mon fils, son ancien élève.
MlleChesneau était alors une toute jeune fille ressemblant à une créole, avec de très beaux yeux noirs, doux et timides, et une voLx d'enfant. A nous voir toutes deux, on nous aurait pris pour deux gamines, car, quoique plus âgée que la jeune fille, ma minceur et mon visage me donnaient l'aspect plus jeune qu'elle.
C'eût été folie d'emporter une malle avec nous. Je pris un sac pour nous deux. Il n'y avait dedans que du linge de rechange et des bas. J'avais pris mon revolver et en offris un à Mlle Chesneau, mais elle le refusa avec horreur; et elle me montra une énorme paire de ciseaux dans un énorme étui. « Mais qu'est-ce que vous voulez faire de ça? — Je me tuerai, me répondit-elle tout doucement. Je me tuerai si on nous attaque. »
Je fus surprise de la divergence de nos caractères : Moi, je prenais un revolver, décidée à tuer pour me défendre; elle, était décidée à se tuer pour se défendre.
Le 4 février, nous partîmes enfin pour ce voyage, qui devait durer trois jours et en dura onze. A la première porte où je me présentai pour quitter Paris, je fus renvoyée brutalement.
Les permis de sortie étaient soumis au visa des avant-postes allemands. J'allai à une autre porte; mais ce ne fut qu'à la poterne des Poissonniers que je pus faire viser mon passeport-sauf-conduit.
On nous conduisit dans un petit hangar, transformé en bureau. Un général prussien était assis. Il me toisa : « C'est vous Sarah Bernhardt?... — Oui. — Cette demoiselle vous accompagne?... — Oui. — Vous pensez traverser facilement? — Je l'espère. — Eh bien, vous vous trompez. Vous feriez mieux de rentrer dans Paris. — Non, je veux partir. Je verrai bien ce qui m'arrivera; mais je veux partir. »
Il haussa les épaules, appela un officier, lui dit je ne sais quoi en allemand et sortit, nous laissant seules sans nos passeports.
Nous étions là depuis un quart d'heure peut-être, quand une voix connue frappa mon oreille : c'était un de mes amis, René Griffon, qui, ayant appris mon départ, avait voulu me rejoindre pour me dissuader. Mais sa peine fut perdue : je voulais partir.
Le général revint quelque temps après. Griffon s'inquiéta de ce qui pouvait nous arriver. « Tout! lui répondit l'officier, — et pire que tout! » Griffon parlait l'allemand, et eut avec cet officier un colloque à notre sujet; ce qui m'agaçait un peu, car, ne comprenant pas, je me figurais qu'il excitait le général à nous empêcher de partir. Mais je résistai aux prières et aux supplications, même aux menaces.
Quelques instants après, une voiture très bien attelée s'arrêta à la porte du hangar. « Voilà! me dit brutalement l'officier allemand. Je vais vous faire conduire à Gonesse, où vous trouverez le train d'approvisionnement qui part dans une heure. Je vous recommande au chef de gare, le commandant X... — Après, que Dieu vous garde ! »
Je montai dans la voiture du général et dis au revoir à mon pauvre ami désespéré.
Nous arrivâmes à Gonesse et descendîmes devant la gare, où se trouvait un petit groupe de personnes causant à voix basse. Le cocher me fit le salut militaire et, refusant ce que je voulais lui donner, partit à fond de train.
Je m'avançai vers le groupe, me demandant à qui j'allais m'adresser, lorsqu'une voix amie m'interpella : « Gomment, vous, ici! Où allez- vous? » C'était Villaret,le ténor en vogue de l'Opéra, qui allait, je crois, rejoindre sa jeune femme, dont il n'avait aucune nouvelle depuis cinq mois.
Il me présenta un de ses amis, voyageant avec lui, dont je ne me rappelle pas le nom; puis le fils du général Pélissier et un très vieil homme si pâle, 81 triste, si défait, qu'il me fit pitié. Il se nommait M. Gerson et allait en Belgique pour conduire son petit-fils chez sa marraine; ses deux fils avaient été tués pendant cette douloureuse guerre. L'un d'eux était marié, et sa femme était morte do désespoir. Il conduisait Torphelin chez sa marraine et souhaitait mourir le plus vite possible après.
Ah! le pauvre! Il n'avait que cinquante-neuf ans, et le désespoir l'avait si cruellement ravagé que je lui en donnais soixante-dix.
En plus de ces cinq personnes, il y avait un insupportable bavard : Théodore Joussian, placeur en vins. Oh! il se présenta tout seul : « Bonjour, Madame! Quelle bonne fortune est la nôtre ! Vous allez voyager avec nous ! Ah ! il sera dur, le voyage ! Où allez- vous ? Deux femmes seules, c'est pas prudent, d'autant plus que les routes sont pleines de francs-tireurs allemands et français, maraudeurs et voleurs. Ah! j'en ai démoli de ces francs- tireurs allemands! Mais, chut!... parlons bas... Les madrés ont l'oreille fine. » Et montrant les chefs allemands qui marchaient de long en large : « Ah î les mâtins! Si j'avais mon costume et mon fusil... ils ne marcheraient pas si crânement devant Théodore Joussian. J'ai chez moi six casques... »
Cet homme m'énervait. Je lui tournai le dos et cherchai des yeux quel pouvait être le chef de gare.
Un grand jeune homme allemand, le bras en écharpe et traînant cruellement la jambe, s'avança vers moi, 11 me tendit un mot ouvert. C'était le mot de recommandation que lui avait remis le cocher du général.
Il m'offrit son bras valide. Je refusai de le prendre. Il s'inclina. Et je le suivis en silence accompagnée par Mlle Chesneau.
Arrivées dans son bureau, il nous fit asseoir à une petite table sur laquelle étaient préparés deux couverts. Il était trois heures de Taprès-midi. Nous n'avions rien pris. Pas une goutte d'eau depuis la veille au soir. Je fus sensible à cette bonne pensée et nous fîmes honneur au repas très simple, mais très réconfortant, du jeune officier.
Pendant que nous déjeunions, je le regardais à la dérobée : il était très jeune, et son visage portait les traces de souffrances récentes. Et je me prenais d'une pitoyable tendresse pour le malheureux éclopé de la jambe pour toute sa vie. Et ma haine contre la guerre s'augmentait encore.
Tout à coup, il me dit en assez mauvais français : « Je crois que je peux vous donner des nouvelles d'un de vos amis. — Son nom? — Emmanuel Bocher. — Ah! oui, certes, c'est un bon ami... Comment va-t-il? — Il est toujours prisonnier, mais il va très bien. — Mais je croyais qu'il avait été relâché? — Quelquesuns de ceux pris avec lui, parce qu'ils ont donné leur parole de ne plus porter les armes contre nous; mais, lui, a refusé de donner sa parole. — Ah ! le brave soldat ! m'écriai- je malgré moi. » Le jeune Allemand leva sur moi son regard clair et triste : « Oui, dit-il simplement, brave soldat. »
Notre déjeuner terminé, je me levai pour rejoindre les autres voyageurs, mais il me dit que le wagon commandé pour nous emmener ne serait là que dans deux heures. « Et veuillez vous re-
HEHOIRGS Dt S\RAH BEnNHARDT ÏS»
jDoser, Mesdames, je reviendrai vous prendre à l'heure "goulue. »
11 sortit et je ne tardai pas à m'eodormir profondêïnent. J'étais morte de fatigue. Mlle Chpsneau me toucha l'épauie pour me réveiller, on allait partir.
Le jeune officier marcha près de moi pour me conduire.
Je restai un peu interdite devant lewagon dans lequel ou me pria de monter. Ce wagon était à ciel ouvert et rempli de charbon. L'officier Ht mettre plusieurs sacs vides les uns sur les autres, pour rendre mon siège plus doux. Il envoya chercher sa capote d'officier, me priant de la lui renvoyer, maïs je refusai énergiquement ce déguisement odieux. Il faisait un froid mortel. Mais je préférais mourir de froid plutôt que de m'alTubler de cette capote ennemie.
Uq coup do sifflet. Un salut du chef blessé ; et le train de marchandises s'ébranla. 11 y avait des soldats prussien» dans les wagons,
.\utant les officiers allemands étaient polis et courlois, autant les sous-ordres, les^mployés et les soldats étaient brutes et grossiers.
Le train s'arrêtait sans raisons plausibles, repartait pour s'arrêter encore et stopper pendant une heure par une nuit glaciale.
jVrrivés à Creil, le chaulTeur, le mécanicien, les soldats, tout le monde descendit. Je suivis du regard tous Ces gens sifflant, braillant, crachant, et s'esclaffant en nous montrant du doigt. N'étaient-iis pas les vainqueurs?... Et nous les vaincus?...
A Grcil, nous restâmes plus de deux heures en panne. Nous entendions des lointains accords de musique
foraine, et des hurrahs! poussés par les Allemands égayés.
Tout ce tintamarre sortait d'une maison blanche située à cinq cents mètres de nous. Nous pouvions dis* tinguer les silhouettes d'êtres entrelacés qui valsaient et tournoyaient dans une vertigineuse bacchanale. Je m'énervais outre mesure, car cela menaçait de durer jusqu'au jour.
Je descendis avec Villaret, pour, tout au moins, nous dégourdir les membres. Je l'entrainai vers la maison blanche ; puis, ne voulant pas lui faire part de mon idée, je le priai de m'attendre.Mais, très heureusement pour moi, je n'eus pas le temps de franchir le seuil de cet ignoble bouge : un officier fumant une cigarette sortait d'une petite porte. Il m'adressa la parole en allemand. « Française », lui répondis- je. Alors il s'approcha et me demanda en français (ils parlaient tous français) ce que je venais faire là.
J'avais les nerfs tendus, et je lui racontai fiévreusement notre lamentable odyssée depuis notre départ de Gonesse, et enfin notre attente depuis deux heures dans un wagon glacé, pendant que chauffeurs, mécaniciens et conducteurs dansaient là, dans cette maison.
« Mais je ne savais pas qu'il y eût des voyageurs dans un de ces wagons; et c'est moi qui ai permis à ces hommes de danser et de boire. Le chef de train m'a dit qu'il conduisait des bestiaux et des marchandises et n'avait besoin d'arriver qu'à huit heures demain matin; je l'ai cru. — Eh bien, monsieur, les seuls bestiaux se trouvant dans le train, ce sont huit Français; et je vous serais très obligée si vous pouviez donner l'ordre qu'on nous fasse continuer notre voyage. — Soyez tranquille. Madame. Voulez-vous entrer chez
Kd'al
MKHOillES DE SARAIl E<ER?JEIATlt)r !â5
VOUS reposer? Je suis en inspection par ici^ ot j'habite pour quelques jours cette auberge. Voulez- "Vous prendre une tasse de thé, ce qai vous réchauffera ? " Je lui dis que j'avais un compagnon qui attendait s tir la route, et une amip qui m'attendait dans lewagon. « Qu'à cela ne tienne, allons les chercher! " dit-il.
Kt quelques instants après, nous trouvions ce vre Villaret assis sur une borne kilométrique. I avait la tétc sur ses genoux et dormait. Je le priai l'aller chercher .Mlle Chesneau. «Et, ajouta l'officier, si "^os autres compagnons veulent venir prendre une tasse de thê, ils seront les bienvenus. »
Je retournai avec lui et rentrai, par la m&me petite porte d'où je l'avais vu sortir, dans une assez grande «-hambre de plain-pied sur la prairie. Des nattes par lorre. un lit très bas, une énorme table sur laquelle se trouvaient deux grandes cartes de la France (il y en avait une, grôléed'i'pingleset de petits drapeaux!), un portrait de l'empereur Guillaume cartonné et tenu par quatre épingles : tout cela appartenait à l'officier. Et sur la cheminée, sous un énorme globe, une couronne
de mariée, uue médaille militaire et une natte de clie-
^Kveux blancs; de chaque côté du globe, une potiche en ^^bK>rc«Iaine avec une branche de buis dedans : tout ceci, ^^nvec la table et le lit, appartenait à l'aubergiste, qui ^f avait cwdé sa chambre à l'officier. Cinq chaises de paille ^B autour de la table, un fauteuil en veloun; et, contre le ^ft mur. un banc de bob couvert de livres. Le sabre ^^k «i le ceinturon posés sur la table, et dcu.x pistolets ^^Ê d'arçon.
^F Je philosophais, à part moi, sur tous ces objets hété- """lites, quand arrivèrent Mlle Chesneau, Villaret, le JL'une Gcrson, et cet insupportable Théodore Joussian.
(Qu'il me pardonne s'il vit encore, le pauvre monsieur, mais vraiment son souvenir m'est crispant.)
L'officier nous fit servir du thé bouillant; et ce nous fut un vrai régal, car nous étions épuisés de faim et de froid.
Théodore Joussian avait entrevu par la porte, un instant ouverte pour laisser passer le thé, toute la mêlée des filles, soldats et autres : « Ah! mes enfants! s'écria-t-il en pouffant de rire, nous sommes chez Sa Majesté Guillaume, il y a réception, et c'est d'un chic... je ne vous dis que ça ! »
Et il fit claquer sa langue à deux reprises. Villaret lui fit remarquer que nous étions les hôtes d'un Allemand, et qu'il était préférable de se taire. « Suffit, suffit, » répliqua-t-il en allumant une cigarette.
Un tapage effroyable de jurons, de cris, remplaça l'assourdissant bruit de l'orchestre; et l'incorrigible méridional entr'ouvrit la porte.
Je pus voir l'officier qui donnait des ordres à deux sous-officiers, lesquels séparaient les groupes, empoignaient chauffeur, mécanicien et hommes du train d'une manière si rude que j'en eus pitié. Un coup de pied dans les reins, un coup de plat de sabre sur les épaules, une bourrade qui renversa le conducteur du train (du reste, la plus vilaine brute que j'aie jamais vue). Tout ce monde se trouva dégrisé en quelques instants et reprit le chemin qui conduisait à notre wagon, l'oreille basse et la mine menaçante.
Nous les suivions, mais je n'étais pas trop rassurée sur ce qui nous arriverait en route, avec ces mauvais drôles.
L'officier avait sans doute la même pensée, car il donna l'ordre à un sous-officier de nous accompagner
jusqu'à Amiens. Ce sous-officifir irioota dans notre t|r&gon et nous partîmes de nouveau.
j Nous arrivâmes à Amiens à six heures du matin. Le T ne parvenait pas encore à déchirer les nuages de ta lluit. II tombait une petite pluio line et durcie par lo riroid. Pas une voiture. Pas un porteur. Je voulus me rendre à VHôtd du Cheval-Blanc, mais un homme qui se trouvait là me dit : « Inutile, ma petite demoiselle, pas un coin, même pour y placer une tringle comme TOUS. Allez là-bas, dans la maison qu'a un balcon, y logent du monde, n Et il me tourna le dos.
Villaret s'était esquivé sans mot dire. Le vieux Sf. Gerson et son petit-fils s'étaient enfouis en silence dans une tapissière de campagne hermétiquement lermée. C'était une grosse matrone rougeaude, trapue, qui les attendait. Le cocher qui conduisait avait cependant l'allure de bonne maison.
Le fils du général Pèlissier, qui n'avait pas desserré les dents depuis Gonesse. avait disparu, telle une muscade entre les doigts d'un prestidigitateur. Théodore Joussîan s'ofTrit galamment à nous conduire ; et j'âtais si lasse, que j'acceptai. Il prit notre valise et se mit à marcher un train d'enfer. Nous avions peine à le suivre. 11 goufflait tellement en marchant qu'il ne pouvait parler, ce qui me fit un grand repos...
Enfin, nous voilà arrivés. Nous entrons. Et quel n'est pas mon effroi de voir le vestibule de l'hôtel Iransformé en dortoir. A peine pouvions-nous marcher entre les matelas étendus par terre. Et les grogneaienls des dormeurs n'avaient rien d'engageant.
l'ne fois dans le bureau, une jeune fille en deuil nous répondit qu'il n'y avait pas une chambre de libre. Je m'eiïondrai sur une chaise, et Mlle Chesneau s'ap-
puya contre lo mur, les bras ballants et découragée.
Alors l'odieux Joussian hurla qu'on ne pouvait laisser ainsi deux si jeunes femmes sur le pavé, la nuit. Il s'approcha de l'hôtelière et lui murmura je ne sais quoi sur moi, mais j'entendis très bien mon nom. Alors, la femme en deuil leva son regard mouillé : « Mon frère était poète. Il a écrit sur vous un bien joli sonnet, car il vous a vue jouer Ls Passant plus de dix fois; et moi aussi, il m'a menée vous voir, et j'ai pris un bien grand plaisir ce soir-là. Mais c'est fini, » Et ses deux bras levés vers sa tête, elle sanglota, en essayant d'étouiïer ses cris : a C'est fini ! Il est mort ! Ils l'ont tué ! C'est fini ! C'est fini ! »
Je me levai, secouée jusqu'au fond de mon être par cette horrible douleur. Je pris la jeune fille dans mes bras et je l'embrassai en pleurant. Je lui murmurai tout bas les paroles qui calment, les espoirs qui consolent.
Bercée par mes mots, émue par ma fraternité, elle essuya ses yeux, me prit la main, m'entraînant doucement; Mlle Chesneau nous suivit. Je fis un signe autoritaire à Joussian, lui enjoignant de rester là. Et nous montâmes en silence les deux étages de l'hôtel.
Au bout d'un couloir étroit, la jeune fille ouvrit une porte. Elle nous fit pénétrer dans une assez vaste chambre empestée par l'odeur de la pipe. Une petite veilleuse sur une table do nuit éclairait seule cette grande pièce. La respiration sifflante d'une poitrine humaine troublait le silence. Je regardai dans le Ut. Et, ùla lueur timide de la veilleuse, je vis un homme presque assis, lo buste reposant sur un monceau d'oreillers. C'était un homme vieilli plutôt que vieux, la barbe et les cheveux étaient blancs, le visage portait
MËMOIItES UE SARAH BËR^tlUlIttT 3511
les traces de la douleur : doux grandes raviiios s't^loianb creusées, do la oaisaanco de» yeux aux commissuros des lèvres. Que do larmes avaient dû couler sur ce pauvre vioage êmaciê,
La jeune fille s'approcha doucement du lit, en mous faisant signe de pénétrer tout à fait dans la chambra, puis forma la porte. Ce fut sur la pointe des pieds, les bras tendus, en balanciers, que nous piinétrâniea jusqu'au fond de la pièce.
Je m'aaitis avec précaution sur un grand canapû empire. Mlle Ghosneau prit place ppôs de moi.
L'homme couché entr' ouvrit les yeux : « Qu'y a-t-il, ma fille? — Bien, père, rien de grave. Je voulais seulement te prévenir pour que tu no sois pas étonné h ton rûveil. Je viens do donner Tbospitalité dans ta chambre â deux dames qui sont là. •> 11 tourna la tête, l'air maussade, et essaya de noue entrevoir dans la piiuombre.
« La blonde, continua la jeune fille, o'est Saraii Rerniiardt, tu sais, celle que Lucien aimait tant? « L'homme se souleva, et mettant la main sur ses yeux, il plongea dans ta chambre.
Je m'approchai de lui. 11 me regarda silencieux, puis il fit un geste; la jeune fille lui apporta une enveloppe qu'elle retira d'un petit bureau. Los mains du malheureux père tremblaient. 11 tira de l'enveloppe, très lentement, trois feuilles de papier, plus une photographie. Son regard se fixa sur moi, puis sur le portrait : "Oui, oui, c'est bien vous, c'est bien vous...» murraurat-il. J 'avait! reconnu ma photographie, dans Le Passant, respirant une rose.
" VoyeE-vous, me dit le pauvre homme les yeux voilas de larmes, vous étiez son idole, à cet enfant.
Voilà les vers qu'il vous a faits. » Et il me lut, de sa voix attendrie, avec un léger accent picard, un bien joli sonnet qu'il refusa de me donner.
Puis, il déplia un second papier sur lequel étaient gri (Tonnés des vers à Sarah Bernhardt. Le troisième était une espèce de chant triomphal qui célébrait toutes nos victoires remportées sur l'ennemi. «Le pauvre espérait encore quand il est mort, dit le père. Et cependant, il est mort il y a cinq semaines seulement ; il a reçu trois balles dans la tête : la première lui a fracassé la mâchoire, mais il n'est pas tombé et il a continué à tirer contre les gredins comme un possédé. La seconde balle lui a enlevé l'oreille. La troisième l'a frappé dans l'œil droit; il est tombé pour ne plus jamais se relever. Son camarade nous a conté tout cela. Il avait vingt-deux ans. Et voilà. Tout est fini. »
Et la tôte du malheureux homme se renversa en arrière sur le monceau d'oreillers. Ses deux mains inertes avaient lâché les papiers. De grosses larmes coulaient tout le long de ses joues pâles dans le sillon creusé par la douleur. Une plainte étouffée sortait de ses lèvres. La jeune fille était tombée à genoux, la tête dans les couvertures pour amortir le bruit de ses sanglots.
Mlle (^hesneau et moi étions bouleversées. Ah ! ces sanglots étouffés, ces plaintes amorties me bourdonnaient dans los on'illos. 5v sentis tout s'effondrer. Mes mains se tendirent dans le vide. Je fermai les veux.
Bientôt ce fut un grondement lointain qui grandissait, avançait, puis des hurlements de douleur, des os qui s'eiUrochoquaient, des pieds de chevaux qui faisaient gicler des cervelles humaines avec un bruit flasque et sourd ; puis des hommes bardés de fer passaient, tel un
JlÊMOmES m: SAUAH ItERMIAnUT ïgi
tourbillon destructeur, criant : u Vive la guerrcl n Et les femmes ii genoux, los bras tendus, criaient : « La guerre est une infamie! Au nom de nos flancs iiui vous ont portés, de nos mamelles qui vous ont nourris, uu ntjm de DOS douleurs dnnsrcnfantein.ent,au nom de nu3 angoisses au-dessus de voa berceaux, arrêtez-vous! »
Mais le tourbillon sauvage passait, écrasant Ips femmes. Je tendis les bras dans un elîort suprC-mo qui in'i}veilla subitement. J 'étais couchi;c dans le lit de la jount* fille; Mlle Chesnf au, pirà de moi, me tenait par ïa main. Un inconnu, que j'entendis do suite appeler docteur, me renversa doucement sur la couchette.
J'ous quelque peine à réunir mes idées, k Depuis quand suis-je là? — Depuis cette nuit, dit la douce voix de Mlle Chesneau ; vous avez perdu connaissance et le docteur nous a dit que vous aviez un accès de Hèvre chaude; ah! j'ai eu bien peur. »
Je tournai ma tête vers lo docteur : « Oui, chéro Madanu, tl faut être bien sage encore pendant quarante-huit heures; et après, vous pourrez repartir. Mais voilù bien des secousses pour une santé si délicate. 11 (aut prendre garde, il faut prendre garde! » Je pris la potion qu'il me présentait, m'excusai près du propriétaire de la maison, qui venait d'entrer, et je tournai la tète du côté du mur. J'avais tant et tant besoin de repos.
Deux jours après, je quittai mes hôtes si tristes et si sympathiques; mes compagnons de voyage avaient tous disparu.
Je descendis, rencontrant à chaque instant un Prussien dans l'escalier, car le malheureux avait été envahi (l'assaut et d'autorité par l'armée allemande; et il tliïvisagcail chaque soldat, chaque officier, pour tâcher
de savoir si ce n'était pas celui-là qui avait tué son pauvre petit. — Ceci est une idée à moi, il ne me Ta pas dit. Il me semble que telle était sa pensée. Il me semble que tel était le vouloir de son regard.
Dans la voiture où je fus installée pour aller à la gare, l'aimable homme avait déposé un petit panier de victuailles; et il me remit la copie du sonnet et un décalque de la photographie de son garçon.
Je quittai les deux endoloris, avec une profonde émotion. J'embrassai la jeune fille. Mlle Chesneau et moi n'avons pas échangé une parole pendant le trajet qui conduisait au chemin de fer. Chacune de nous pourtant avait la même angoissante pensée.
A la gare, là encore, les Allemands étaient les maîtres. Je demandai un compartiment de première pour nous seules, ou un coupé ; ce qu'on voudrait, pourvu que nous soyons seules.
Je ne parvenais pas à me faire comprendre.
J'avisai alors un homme qui graissait les roues des wagons; il me semblait être Français. Je ne me trompais pas. C'était un vieil homme, gardé moitié par charité, moitié parce qu'il connaissait les coins et recoins et qu'il parlait l'allemand, étant Alsacien. Ce brave homme me conduisit au guichet et expliqua mon désir d'avoir un compartiment de première pour moi seule. L'homme préposé à la vente des billets éclata de rire : il n'y avait ni premières, ni secondes; c'était un train allemand, et je voyagerai comme tout le monde.
Le graisseur de roues eut le visage empourpré par une colère aussitôt réprimée... Il fallait garder sa place, sa femme, tuberculeuse, soignait le fils qu'on venait de renvoyer do l'hôpital, la jambe coupée et pas encore cicatrisée ; mais il y avait tant de monde à Thôpital î
lieilOIiteS DE SARAH BKRNHARUT 3113
Il me disait tout oela en me conduisant cheE le chei de gare- Ce dernier parlait très bien français, mais ne resscm- S>Iait en rien aux autres officiera allemands que j'avais rencontrés. II me salua à peine. Et quand je lui exprimai mon désir, il répondit sèchement : a C'est impossible, on vous réservera deux places dans le wagon des officiers. — Mais ce que je veux éviter, m't5criai-je, c'est de voyager avec des officiers allemands! — Eh bien, on vous mettra avec les soldats allemands », grogna-t-il rageusement, Et mettant sa casquette, il sortit, frappant la porte.
Je restai confondue et meurtrie par l'insolence de celte ignoble brute. J'étais si pSle, paraît-il, et le bien de mes yeux était devenu si ciaip.queMlleChesneau, qui connaissait mes colères, eut trSs peur. " Je vous en supplie. Madame, calmcK-vous : nous sommes deux femmes seules au milieu de ces méchantes gens, s'ils voulaient nous faire du mal, ils le pourraient ; et il faut arriver au but de notre voyage, revoir votre petit Maurice. » Elleètaittrès adroite, lacharmante Mlle Chpsncau, et son petit discours obtint l'efiet qu'elle en espérait. Revoir mon fils était mon but! Je me calmai et jurai de ne pas me laisser aller à ma colère durant ce voyage qui promettait d'être fertile en incidents. Et je me tins presque parole.
Je quittai le bureau du chef de gare et trouvai fi la porte le pauvre .alsacien, qui cacha vivement Ic.^ deux louis que je lui remis, et me serra la main à la briser. Puis il me montra la sacoche pendue â mon côté ; nllne faut pas garder cela si visiblement, c'est tr^s dangereux, Miidnme. i' Je le remerciai sans tenir aucun compte de
Le train allait partir. Je montai dans l'unique compartiment de première classe. Il y avait deux jeunes officiers allemands. Ils nous saluèrent. J'en conclus bon augure. Le train siffla. Quel bonheur! personne ne monte plus. Ah bien ! oui ! Le train n'avait pas fait dix tours de roues, que la porte s'ouvrait violemment, et cinq officiers allemands s'engouffraient dans notre wagon. Nous voilà neuf, maintenant. Quelle torture!
Le chef de gare fit un signe d'adieu à l'un des officiers et tous deux éclatèrent de rire en nous désignant. Je regardai l'ami du chef de gare : c'était un médecinmajor. Il portait au bras le brassard des ambulances. Sa large face était congestionnée. Un collier de barbe rousse et touffue entourait son visage. Deux petits yeux clairs et brillants, toujours en mouvement, éclairaient sournoisement cette face rubiconde. Large d'épaules, trapu des jambes, il donnait l'aspect de la force sans nerfs. Le vilain homme riait encore, que la gare et son chef étaient déjà loin derrière nous; mais il parait que c'était très drôle, ce qu'avait dit l'autre.
J'étais dans un coin, ayant en face de moi Mlle Chesncau et, de chaque côté de nous, les deux jeunes officiers allemands, ceux-là doux et polis, et l'un d'eux tout à fait charmant dans sa grâce juvénile.
Le chirurgien- major retira son casque. 11 était très chauve, avec un tout petit front têtu. 11 se mit à parler fort avec les autres officiers. Nos deux jeunes gardes du corps se mêlaient peu à la conversation ; mais il y avait parmi les autres un grand garçon infatué, auquel on donnait le titre de baron : il était grand, mince, très soigné et très fort. Voyant que nous ne comprenions pas l'allemand, il nous adressa la parole en anglais; mais Mll(^ Ght»sn<.'au était trop timide pour répondre, et
HÉMOIRES m SARAH ItERNHARDT »i5
moi, je parle très mal l'anglais. Alors il se résigna avec regret à noua parleren français. Il était aimable, trop aimable; il ne manquait certainement pas d'éducation, mais il manquait do tact. Je le lui lis comprendre en tournant ma tête du côté du paysage.
Très absorbées, noua roulions depuis lofigtemp& déjà, quand je me sentis sulToquée par la fumée dont s'emplissait le wagon. Je regardai, et je vis le chirurgienmajor qui avait allumé une pipe; les yeux mi-clos, il envoyait les bouffées au plafond.
La gorge serrée par l'indignation, les yeux picotéspar la fumée, je tus prise d'une quinte de toux, quoj'oxagérai pour attirer l'attention du grossier major. Mais ce fut le baron qui, lui frappant sur le genou, voulut lui taire comprendre que la fumée m'incommodait. Il répondit je ne sais quelle injure en haussant tes épaules et continua à fumer. Alors, exaspérée, je baissai la glace de mon côté. Le froid très vif pénétra rapidement dans le wagon; mais je préférais cela à celte nauséabonde fumée de pipe.
Tout d'un coup, le chirurgien se leva, portant la main sur son oreille. Je m'aperçus alors qu'il avait l'oreille emplie de coton. Il jura comme un bouvier et, bousculant tout, m'écraaant les pieds et ceux do Mlle Cbesneau.il referma vivement la fenêtre, toujours en maugréant bien inutilement, car je ne le comprenais pfc. Il reprit sa même pose, sa pipe, et tira insolemment d'énormes bouffées. Le baron et les deux jeunes .\Uemaiids premiers venus dans le train semblaient lui adresser des prières et des remontrances, mais il les envoya promener, et commença même à les in-
la colère montante du méchant
Très calmée i
homme, et très amusée par ses douleurs d'oreille, j*ou» vris à nouveau la fenêtre. Il se leva de nouveau furibond, me montra son oreille et sa joue gonflée, et je compris le mot « périostite » dans l'explication qu'il me donna tout en refermant la fenêtre et en me menaçant. Je lui fis alors comprendre que j'avais la poitrine faible et que la fumée me faisait tousser, ce que lui expliqua le baron se faisant mon interprète; mais il fut aisé de voir que, de cela, le major s'en fichait autant que d'une nèfle, et il reprit sa posture favorite et sa pipe.
Je le laissai cinq minutes, pendant lesquelles il put croire qu'il était triomphant, puis, d'un coup de coude brusque, je cassai la vitre. Alors la stupéfaction se peignit sur le visage du major, qui devint blanc. 11 se leva tout droit, mais les deux jeunes gens s'étaient dressés en même temps, pendant que le baron s'esclaffait bruyamment. Le chirurgien fit un pas de notre côté, mais il rencontra un rempart : un autre officier s'était joint aux deux jeunes gens, et celui-là était un rude et solide gaillard taillé en hercule. Je ne sais ce qu'il dit à l'officier major, mais c'était net et cassant. Celui-ci, ne sachant comment dépenser sa colère, se tourna vers le baron, qui riait toujours, et l'injuria si violemment que ce dernier, calmé subitement, lui répondit de façon à me faire comprendre que les deux hommes se provoquaient. Peu m'importait, du reste. Ils pouvaient s'entre-tuer, ces deux hommes aussi mal élevés l'un que l'autre.
Le wagon devint silencieux et glacial, car le vent soufflait avec rago par le carreau cassé. Le soleil s'était couché. Le ciel devenait brumeux. Il pouvait être cinq heures et demie. Nous approchions de Tergnior. Le major avait changé de coin avec son corapa»
MËMUIKES DE SAHAtl BEHNHAItDT ifll
^uon, pour mettre son oreille â l'abri autant que possible. 11 geignait tel un bœuf mal abattu.
Tout d'un coup, les sifflements répéti^s d'une locomotive EoiDtaine nous firent dresser l'oreille. Puis, «Icux. trois, quatre pétards (éclatèrent sous nos roues. rv'ouB sentîmes parfaitement l'elTort du mécanicien pour i-alontir la marche du train; mais, avant qu'il eût pu vil-ussir, nous étions jett^a les uns contre les autres par vn choc effroyable. Dos craquements, des crépitements, les hoquets de la locomotive crachant sa fumâe par sauts irréguliers, des cris désespérés, dos appels, des jurons, des écroulements soudains dans un apaisemenl, ptiis une fumée épaisse, déchirée par le« flammes de l'incendie. Notre wagon s'était dressé, tel un cheval qui me des pattes de derrière. Impossible de reprendre notre équilibre.
Qui était blessé ? qui ne t'était pas? Nous étions neuf dans le compartiment. Je me croyais, pour ma part, tous les os cassés. Je remuai une jambe. J'essayai l'autre. Puis, ravie de les sentir sans cassure, jo fia de mSmc pour mes bras. Je n'avais rien de cassé. Mlle Chesneau non plus, EUes'ôtait mordu la langue et saignait, Ce qui m'avait fait peur. Elle semblait ne rien comprendre. La secousse trop forte l'avait étourdie, et elle resta quelques jours sans mémoire.
Moi, j'avais une écorcbure assez profonde entre les deuï yeuî. Je n'avais pas eu le temps d'étendre les bras; et mon front avait porté sur le pommeau i\m sabre tenu droit par l'officier placé â côté de Mlle Chesneau.
Des secours accouraient de toutes parts. On mît assez longtemps avant de pouvoir ouvrir la porte de notre wagon. La nuit avait gagné. Enfin, la
porte céda, et une lanterne éclaira faiblement notre pauvre voiture disloquée.
Je cherchai des yeux notre unique valise, mais l'ayant trouvée et prise, je la lâchai presque aussitôt : ma main était rouge de sang. A qui était ce sang? Trois hommes ne bougeaient pas, parmi lesquels le major, qui me semblait être d'une pâleur livide. Je fermai les yeux pour ne pas savoir et je me laissai tirer du wagon par les hommes venus à notre secours. Après moi, un des jeunes officiers descendit. Il prit Mlle Chesneau, presque évanouie, des mains de son compagnon.
Le baron imbécile descendit aussi, il avait une épaule démise. Un médecin était accouru parmi les sauveteurs. Le baron lui tendit son bras, lui enjoignant en môme temps l'ordre de le lui tirer, ce qui fut fait de suite : le médecin français retira la houppelande de l'officier, le fit tenir par deux hommes d'équipe, et, s'arc-boutant contre lui, il tira sur ce pauvre bras. Le baron était très pâle et sifflotait. Le bras remis, le médecin lui serra l'autre main en lui disant : « Cristi, j'ai dû vous faire bien du mal, mais vous avez un fier courage. » L'Allemand salua, pondant qu'on l'aidait à remettre sa houppelande.
On vint ôhercher le docteur et je vis qu'on le conduisait à notre wagon. Je frissonnai malgré moi.
Nous pûmes enfin nous rendre compte des raisons de notre accident : une locomotive, traînant seulement deux fourgons de charbon, faisait la manœuvre pour prendre la voie de garage et nous laisser passer; mais un des fourgons avait déraillé et la locomotive s'époumonnait à siffler l'alarme, pendant que des hommes couraient au-devant de nous, semant des pétards. Tout
HgHOIRES VE SAHAH RtKNHARIiT SUS
avait été inutile et noua avions butfî contre le fourgon couch<!' par torro.
Qu'allions-nous faire? Lea routes détrempéfs étaient défoncées par lùs canons. Nous étions à six kilomètres de Tergnier. Une pluie fine, pénétrante, collait nos '%'étemoDts à nos corps.
Quatre voitures étaient là, mais il y avait dea blessés à transporter; d'autres voitures allaient venir, mais il y avait des morts à emporter.
Un brancard improvisé porté par deux hommes d'équipe passa. Le major était étendu, si exsangue que je crispai mes mains, enfonçant mes ongles dans mes chairs. Un des officiers voulut interroger le médecin quisnivait ;nOh!non, je vous supplie, je vous supplie, je ne veux pas savoir. Le malheureux ! « Et je bouchai mes oreilles comme si on allait me crier quelque chose d'horrible. Je ne sus jamais.
Il fallait cependant nous résigner à nous mettre en marche. Nous fimes plus de deux kilomètres aussi bravement que possible, mais je m'arrêtai, épuisée. La boue qui s'accrochait à nos chaussures les rendait pesantes. I-'elTort qu'il fallait faire à chaque pas pour retirer chaque pied du cloaque nous éreîntait.
Je m'assis sur une borne milliaire et déclarai que je n'irais pas plus loin. Ma gentille compagne pleurait. Alors, les deux jeunes officiers allemands qui nous servaient de gardes du corps me firent un siège do leurs deux mains croisées, et nous (imes ainsi encore un kilomètre; mais ma compagne n'en pouvait plus. Je lui offris Ae prendre ma place, elle refusa.
a Eli bien, attendons là. Et nous nous appuyâmes, à boutde forces, contre un petit arbre cassé.
La nuit était venue, une nuit si froide!... Blottie
contreMlle Chesneau, essayant de nous réchauffer Tune l'autre, je commençais à m'endormir, voyant passer devant mes yeux les blessés de Châtillon cpii mouraient de froid assis contre de petits arbustes. Je ne voulais déjà plus faire un mouvement; et cet engourdissement me semblait tout à fait délicieux.
Cependant une charrette passa, rentrant à Tergnier. Un des jeunes gens la héla et, le prix étant fait, je me sentis enlevée de terre, portée dans la voiture et emportée dans le roulis cahotant de deux roues déclanchées qui escaladaient les buttes, s'enfonçaient dans les bourbiers, sautaient sur les tas de cailloux; et le charretier fouettait ses bêtes et les excitait de la voix. Il y avait dans sa façon do conduire un « je m'en fiche ! arrive que pourra », qui était la note du
temps.
Je percevais tout cela dans mon demi -sommeil, car je ne dormais pas; mais je ne voulais répondre à aucune question. Je m'entêtais, avec une certaine jouissance, dans cet anéantissement de mon être.
Cependant un choc brutal indiqua que nous étions arrivés à Tergnier.
La charrette s'était arrêtée devant l'hôtel. Il fallait descendre. Je fis l'endormie, la lourde. Mais, quand même, je dus m'é veiller. Les jeunes gens m'aidèrent à monter jusqu'à ma chambre.
J'avais prié Mlle Chesneau de faire régler la charrette avant lo départ de nos bravos petits compagnons, qui prirent congé de nous avec beaucoup de peine. Je leur signai à chacun, sur le papier de l'hôtel, un bon pour une photographie. Un seul l'a réclamée, six ans après. Je la lui envoyai.
L'hôtel de Tergnier ne put nous donner qu'une seule
HËHOIRES DE SARAll BEMNHARDT 371
chartibrepournouB deux. J'invitai Mllo Chfisneauà so «oucher et je dormis toute vêtue, doua un fauteuil,
Le matin venu, je m'informai pour pri'ndre le train qui couduisait au Cateau; mais il me fut répondu qu'il n'y avait pas de train.
11 nous fallut faire des prodiges pour avoir une voiture. Ëofin, le docteur Meunier (ou Mesnier.,-) consentit à nous prêter un cabriolet à deus roues. C'était déjà cela; mais pas de cheval. Le pauvre docteur avait eu son cheval réquisitionné par les ennemis.
Ce fut un charron qui me loua, à prix d'or, un poulain qui n'avait jamaie été attelé et qui fut pris d'une crise de folie quand on le mit bous le harnais. La pauvre petite bête, fouailléc d'importance, se calma, mais changea sa folie en abrutissement.
Debout sur ses quatre jambes qui tremblaient de fureur, le poulain refusa d'avancer. Le cou tendu vers la terre, l'œil fixe, les narines dilatées, il ne bougea pas plus qu'un pieu fixé en terre. Alors, deux hommes se mirent à tenir la frêle voiture; par derrière le liool lui fut retiré; il s'ébroua un instant, secoua sa tête et, se croyantlibre, sans entraves, il se mit à marcher. Les hommes retenaient ù peine la voiture. Il envoya deux petites ruades et se mit à trotter. Oh! un bien petit trot. Alors, un gamin l'arrêta ; on lui donna des carottes ; on lui careaea la crinière; et le licol lui tut remis. 11 ^'arrêta subitement.
Le gamin avait sauté dans le cabriolet et, tenant lêgért^ment les rênes, il l'encouragea de la vuix à reprendre sa marche, Le poulain essaya timidement et, ne sentant pas de résistance, il se mit à trottiner pendant un quart d'heure et revint nous trouver à la porte de l'hôtel.
Je dus laisser quatre cents francs en dépôt chez le notaire de l'endroit pour le cas où le poulain mourrait.
Ah! quel voyage! Le gamin, Mlle Ghesneauet moi étions serrés dans ce petit cabriolet, dont les roues craquaient à chaque cahot. Le malheureux poulain fumait, tel un pot-au-feu dont on soulève le couvercle.
Nous étions partis à onze heures du matin et, quand nous dûmes nous arrêter à cause de la pauvre bête qui n'en pouvait plus, il était cinq heures de l'après-midi : nous n'avions pas fait deux lieues. Oh! le pauvre poulain, il faisait pitié. Nous n'étions pas bien gros à nous trois, mais c'était encore trop pour lui.
Nous étions à quelques mètres d'une maison sordide. Je frappai. Une vieille et énorme femme vint ouvrir. « Que qu'vous voulez? — L'hospitalité pour une heure et un abri pour notre cheval. »
Elle jeta un regard sur la route et aperçut notre équipage. « Hé ! le père ! viens voir ça ! » cria-t-elle d'une voix graillonnante. Et un gros homme, aussi gros mais plus vieux qu'elle, vint en boitant pesamment. Elle lui montra du doigt le cabriolet si bizarrement attelé. Il creva de rire et me dit insolemment : « Que qu'vous voulez? »
Je recommençai ma phrase : « L'hospitalité pour, etc. — P't'ôtr'bien qu'c'cst possible à faire tout d'même ; mais ça s'paie. »
Je lui montrai vingt francs. La vieille le poussa du coude. « Oh! dam'... de c'temps-ci qu'on est, ça vaut bien quarante francs. — Soit! lui dis-je, prix convenu, quarante francs. »
Il me laissa entrer avec Mlle Ghosneau, et envoya son garçon au-devant du gamin qui s'avançait tenant le
ueuOinES DE SiRAH HEIINHARUT
p»ulatn par la crinière. Il hii avait tendrement retiré Fon licol, et jeté ma couverture sur ses reina Tumants.
Arrivée devant la maison, la pauvre béte fut vite ili'-sharnachée et conduite dans un petit enclos, au fond duquel quelques planches disjointes servaient d'écurio A une vieille mule qui Fut réveillée à coups de pied par la groitse femme et chassée daus l'endos. Le poulain prit sa place; et quand je demandai de l'avoine pour Iwi : « C'est p't'être possible tout d'même à avoir, mais c'est pas dans le compte des quarante francs. — Soit! »
Et je donnai à notre gamin cent sous pour aller chercher l'avoine; mais la mégère les lui prit des mains, les remit à son gars, disant : a Vas-y, toi, tu sais où c'est. Et reviens vite, u Le gamin resta près du poulain, qu'il frotta et bouchonna le mieux qu'il put.
Je rentrai dans la maison et trouvaîMIIe Ghesneau lea manches retroussées et, de ses mains très délicates, lavant deux verres et deux assiettes pour nous.
Je demandai s'il était possible d'avoir des oeufs. ' Oui, mais... » Je coupai la parole à ma monstruenso hôtesse. B Je vous en prie, Madame, ne vous fatiguez pas; il est convenu que les quarante francs sont votre pourboire et que je paierai tout le reste. « Elle resta un instant interdite, remuant la tête, cherchant des mots; mais je la priai de me donner des œufs. Elle m'apporta cinq œufs et je préparai une omelette, car ma gloire culinaire, c'est l'omelette.
L'eau était nauséabonde; nous bûmes du cidre. J'avais fait venir le gamin, que je fis manger devant moi, craignant que l'ogresse ne lui fit faire un repas trop économique.
Quand je payai la note fabuleuse de soixante-quinze francs — les quarante francs compris, bien entendu, —
<7i MA DOUBLE YIK
la matrone mit ses lunettes et, prenant une pièce d'or, la regarda dessus, dessous, la fit sonner dans une assiette, puis sur le sol, et ainsi des trois louis d'or.
Je ne pus m'empêcher de rire. « Ah! il n'y a pas de quoi rire, grogna-t-elle, d'puis six mois, y'pass' que des voleurs par ici. — Et vous vous y connaissez en vol ! » dis-je. Elle me regarda, scrutant ma pensée. Mais mon œil rieur lui retira tout soupçon.
Très heureusement, car ils étaient gens à nous faire un mauvais parti. Mais j'avais eu soin, en me mettant à table, de mettre mon revolver près de moi. a Vous savez tirer ça? avait demandé le boiteux. — Oui, je tire très bien », répondis- je — ce qui n'est pas vrïd.
Notre équipage fut attelé en peu d'instants, et nous reprîmes notre route. Le poulain semblait tout en joie. Il frappait, ruait légèrement, et se mit à marcher d'une allure assez régulière.
Nos vilains hôtes nous indiquèrent la route qui conduisait à Saint-Quentin, et nous partîmes après maintes tentatives d'arrêt faites par notre pauvre poulain.
Morte de fatigue, je m'étais endormie. Mais, à une heure de route, la voiture s'arrêta brusquement, et la malheureuse bête se mit à renâcler, s'arc -boutant sur ses quatre jambes tendues et frémissantes.
La journée avait été sombre. Un ciel bas, plein de larmes, semblait s'abattre lentement sur la terre. Nous étions arrêtés au milieu d'un champ labouré en tous sens par les roues pesantes des canons. Le reste de la terre était piétiné par les sabots des chevaux. Le froid avait durci les petites crêtes de terre, mettant des glaçons de-ci, dc-là, qui étincelaient lugubrement dans l'atmosphère enveloppée.
Nous descendîmes de voiture pour chercher à recon-
MKMOlRt.S I>L SARAII IIKIISHARIIT «73
'. nailre ce qui faisait ainai trptobler notre petit animal. I Je poussai un cri d'horrour. A cinq rnôtroB de nous, des I chiens tiraient rageusement sur un cadavre di>nt la I moitio (itait encore sou? terre.
Cotait, heureusement, un soldat ennemi. Je pria le t fuuet des mains do notre jeune conducteur, et je fouail- I lai de mon mieux les vilaines bêtes, qui aucartèrent un I instant on nous montrant les dents, puis revinrent & I &nuvr-au continuer leur vorace ot aliominable besogne an grognant sourdement contre nous.
Le gamin était descendu, conduisant par la bride te poulain renâclant. Nous avancions péniblement, essayant de trouver le chemin dans ces plaines dévastées,
La nuit descendait glaciale. La lune écartait faibie- I inant ses voiles ot éclairait le paysage d'une blafarde [ et douloureuse lueur.
Je commençais A mourir de peur, il me semblait que I le silence se peuplait d'appels souterrains. Chaque petite I motte do terre me semblait être une lôtc. Mlle Chesnean f Mchait sa figure dans ses mains ot pleurait.
Après une demi-heure de chemin, nous vîmes venir I de loin une petite troupe de gens portant des lanternes. I Je me dirigeai au-devant de ces gens, voulant me renf uigner sur la routo à suivre. Mais je restai interdite en I approchant : des sanglots parvenaient jusqu'à nous.
Je via une pauvre grosse dame ventrue, soutenue par t)m jeune curé. Tout son être tressautait soua les I jpasmea de sa douleur. Elle était suivie de deux sous- I fitGciers et de trois autres persoimes.
Je Inissai passer la dame et interrogeai les personnes ' qui la ttuivaient. J'appris qu'elle reeherchait les corps (1(1 son mari et de son tïls, tués tous deux dans les plaines de Saint-Quentin quelques jour» auparavant.
276 MA DOUBLIâ VI K
Elle venait chaque jour à la nuit tombante, pour éviter les curieux. Et ses recherches avaient été infructueuses jusqu'à présent. Mais on avait espoir cette fois, car un des sous-officiers, qui sortait de l'hôpital, les conduisait à l'endroit où il avait vu tomber, frappé mortellement, le mari de la pauvre créature; là où il était tombé lui-même et avait été ramassé par les ambulances.
Je remerciai ces gens, qui m'indiquèrent la triste route qu'il fallait suivre; la meilleure, à travers ce cimetière encore chaud sous la glace.
Maintenant, nous distinguions, partout, des groupes qui fouillaient. C'était horrible à crier.
Tout d'un coup, l'enfant qui conduisait la voiture me tira par la manche de mon manteau. « Ah! Madame! Regardez ce gueux-là qui vole! » Je regardai, et vis un homme étendu de tout son long, un grand sac tout près de lui. Il avait une lanterne sourde qu'il dirigeait sur la terre. Puis, il se redressait, regardait tout autour de lui, sa silhouette se dessinant sur l'horizon, et reprenait son travail.
Quand il nous aperçut, il éteignit le feu de sa lanterne et se tapit tout contre terre. Nous marchions en silence tout droi^ vers lui. J'avais pris le poulain par la bride, de l'autre côté du petit, qui, comprenant sans doute ma pensée, se laissa diriger. Et je marchai vers l'homme, feignant de l'ignorer.
Le poulain reculait, mais nous tirions et le forcions à avancer. Nous étions si près, que le frisson me prit à l'idée que ce misérable se laisserait peut-être fouler par la légère voiture, plutôt que de révéler sa présence.
Mais je m'étais heureusement trompée. Une voix étouffée murmura : « Gare! là! Je suis un blessé! vous
MÉifOlfiES DE SARAH iER!(IIAi;DT ^7
allez m'écraser! b Alors, je pris la lanterne du cabriolet (nous Tavions Tcnlée d'une Jaquette, la lune nous écliirant encore mieux que sa lueur) et je la dirigeai sur le visage du misérable.
Je fus stupéfaite : C'était un homme de soixante* cinq à soixante-dix ans, la figure ravinée, encadrée de deux favoris aux poils longs, sales et blancs; un foulard entourait son cou, auquel s'attachait une limousine de couleur sombre. Autour de lui, la lune accrochait sa lumière à des ceinturons, des boutons de cuivre, des poignées de sabre et autres objets, que l'infâme vieillard arrachait aux pauvres morts.
« Vous n'êtes pas un blessé, vous êtes un voleur! un violeur de tombes! Je vais crier pour qu'on fasse de vous un mort! Entendez-vous, misérable drôle! » Et je m'approchai de lui si prés que je sentis son souflle ternir mon haleine.
Il s'accroupit sur ses genoux et, joignant ses mains criminelles, il m'implora, la voix grelottante et mouillée, a Laissez là votre sac, et tous ces objets, videz vos poches, laissez tout, et partez ! Et courez ! Quand vous serez hors de vue, j'appellerai un de ces soldats qui font des fouilles et je leur donnerai votre butin. Mais je sens bien que je commets une mauvaise action en ne vous livrant pas vous-même. » Il vida ses poches ou geignant.
11 s'apprêtait à partir, quand le gosse me souffla à l'oreille : « Y cach' des souliers sous sa râpe... » Une rage me prit contre cet ignoble voleur. Je lui arrachai sa large limousine. « Lâcliez, lâchez tout! misérable homme, ou j'appelle! » Six paires de souliers pris aux cadavres tombèrent avec bruit sur la terre durcie.
Ij'homme se pencha pour prendre son revolver, qu'il
!78 MA DOUBLt: VIE
avait sorti de sa poche en même temps que les objets volés, (c Voulez -vous laisser cela, et vous sauver bien vite! ma patience est à bout! — Mais si on m'attrape, je ne pourrai pas me défendre, s'écria- t-il dans un accès do rage désespérée. — C'est que Dieu l'aura voulu ainsi! Allez- vous-en ! ou j'appelle. » Et l'homme s'enfuit en m'inveotivant.
Le petit conducteur alla quérir un soldat, auquel je contai l'aventure on lui désignant les objets. « Oh! je ne tiens pas à courir après, il y a là assez de morts. »
Nous continuâmes notre chemin jusqu'à un petit carrefour, où il nous fut possible de prendre une route à peu près carrossable.
Après avoir traversé Busigny, et un bois dans lequel se trouvaient des marais mouvants où nous faillîmes rester ensevelis, notre douloureux voyage prit fin et nous arrivâmes au Cateau dans la nuit, moitié mortes de fatigue, de frayeur et de désespérance.
Là, je dus prendre un jour de repos, car la fièvre m'anéantissait. Nous avions deux petites chambres crépies à la chaux, mais toutes proprettes. Un carrelage rouge et brillant par terre, un lit de bois verni, et des rideaux de lasting blancs.
Je fis appeler un médecin pour la gentille Mlle Chesneau, qui me semblait plus malade que moi. Mais il nous trouva toutes deux en très mauvais état. Moi, une fièvre nerveuse me cassait les membres, me brûlant le cerveau. Elle, ne pouvait rester en place, voyant sans cesse des spectres, des feux, entendant des cris, se retournant vivement, croyant être touchée à Tépaule.
Le brave homme eut raison de nos deux fatigues par une potion calmante. Et, le lendemain, un bain très chaud ramena la souplesse de nos membres.
AU THÉ*TllE-KmNI..AIS riANS
HëMOIRES DE SAIiAH BERHIlARDï tTU
V avait six jours que nous avions quitté Paris; ot Hne fallait encore une vingtaine d'heurospourattuindre Poiabourg, car à cette ùpoque los trains marchaient Koîns> vite qu'aujourd'hui.
Je priB le train pour lïruxelies, où je comptais acheter une malle et quelques eSets nécessaires. Du Catoau à Brusvlles, le voyage fut sans encombre. Nous pûmes reprendra le train le soir même.
J'avais remonté notre garde-robe, laquelle en avait fp'and besoin. Le voyage s'elTectua sans trop d'accroc» jusqu'à Cologne. Mais, arrivr^es dans cette ville, nous eûmes une cruelle déception.
Le train venait d'entrer en gare et un employé passait vivement devant les voitures criant je ne sais quoi en allemand. Tout le monde avait l'air pressi^ : hommes et femmes se bousculaient, sans courtoisie. J'avisai un employé et lui montrai nos billets. Il prit eomplaisamment ma valÎBO et précipita son pas vers la foule. Noua le suivîmes. Je ne compris cet affolement que lorsque l'homme jeta ma valise dans un compartiment, me faisant signe de monter vite, vite
Mlle Ghesneau avait déjà enjambé le marchepied, quand elle fut écartée violemment par un employé qui forma la portière, et, avant que j'eusse l'entière connaissance du fait exact, le train avait disparu. Ma valise était partie et notre malle placée dans un fourgon qu'on détachait du train arrivant, pour l'attacher tel quel au train express partant aussi.
Je me mis k pleurer de rage. Un employé eut pitié de nous et nous conduisit au chef de gare.
C'était un homme très distingué, parlant asset bien français. 11 avait l'air bon et pitoyable. Je m'étais aSalée dans son grand fauteuil de cuir et lui
contai ma mésaventure en sanglotant nerveusement.
Il télégraphia de suite pour que ma valise fût remise entre les mains du chef de gare de la première station, avec ma malle. « Vous la retrouverez demain, vers midi, me dit-il. — Alors, je ne peux pas partir ce soir? — Mais non, c'est impossible, il n'y a aucun train. L'express qui vous conduira à Hombourg ne repart que demain matin. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !» Et je fus prise d'un véritable désespoir, qui gagnaMlle Chesneau.
Le malheureux chef se trouvait assez embarrassé. Il essaya de me calmer : « Connaissez-vous quelqu'un ici? me dit-il. — Mais non, personne. Je ne connais personne à Cologne. — Eh bien, je vais vous conduire à V Hôtel du Nord, où ma belle-sœur est descendue depuis deux jours. Elle s'occupera de vous. » Une demi-heure après, sa voiture étant arrivée, il nous conduisit à V Hôtel du Nord, en nous faisant faire un grand détour pour me montrer la ville. Mais je n'admirais rien des Allemands à cette époque.
Arrivés à V Hôtel du Nord, il nous présenta à sa bellesœur, une jeune femme blonde, jolie, mais trop grande, trop forte pour mon goût. Je dois dire qu'elle fut douce et affable. Elle me fit retenir deux chambres près de son appartement. Elle habitait le rez-de-chaussée. Elle nous invita à dîner et fit servir dans son salon.
Son beau-frère vint nous rejoindre le soir. La charmante femme était très musicienne; elle joua du Berlioz, du Gounod, et mômeAuber... Je goûtais infiniment la délicatesse de cette femme, qui ne me faisait entendre que dos compositeurs français. Je lui demandai de jouor du Mozart et du Wagner. A ce nom, elle se tourna vcus moi : u Vous aimez Wagner? — J'aime sa musique, mais je déteste l'homme. » Mlle Chesneau me souffla
tout bas : « Demandez-lui de jouer Liszt. » Elle avait entendu et s'exécuta avec une bonne grâce infinie. Je passai, je i'avoue, une soirée délicieuse.
A dix heures, le chef de gare (c'est stupide, je ne peux plus me rappeler son nom, et je ne Je trouve dans aucune de mes notes), le chef de gare me dit qu'il viendrait nous prendre le lendemain matin à huit heures, et prit congé de nous.
Je m'endormis, bercée par Mozart, Gounod, etc..
A huit heures, le lendemain, un domestique vint me prévenir que la voiture nous attendait. Un toc-toc léger à ma porte, et notre belle hôtesse de la veille nous dit gentiment : « Allons, en route ! »
Je fus vraiment très touchée par la délicatesse de cette jolie Allemande.
Il faisait si beau que je lui demandai si nous avions le temps d'aller à pied. Et sur sa réponse affirmative, nous partîmes toutes les trois vers la gare, qui se trouve du reste assez près de l'hôtel. Un wagon privé m'attendait, et nous nous installâmes de notre mieux. Le frère et la sœur nous serrèrent la main en nous souhaitant un heureux voyage.
Le train partit. J'entrevis dans un coin un bouquet de myosotis avec la carte de la j eune femme, et une boîte de chocolat offerte par le chef de gare.
J'allais arriver enfin au but de mon voyage. J'étais dans une situation folle. Revoir tous ces êtres aimés! J'aurais voulu dormir. Je ne le pouvais pas. M os yeux agrandis par l'anxiété dévoraient les espaces plus vite que la marche du train. Je maudissais les arrOts. J'enviais les oiseaux que je voyais passer. Je riais de joie en évoquant les visages surpris des êtres que j'allais revoir, puis je tremblais d'angoisse : Qu'était-il arrivé?
Les trouverai- je tous? Si... Ah! les si... les car... les mais... se dressaient dans ma pensée, hérissés de maladies, d'accidents..., et je pleurais... et ma pauvre petite compagne pleurait aussi.
Nous voilà enfin en vue de Hombourg. Vingt minutes de tours de roue et nous entrerons dans la gare. Mais, comme si tous les gnomes et diables infernaux s'étaient concertés pour torturer ma patience, nous stoppons.
Toutes les têtes sortent des portières. Quoi? Qu'y a-t-il? Pourquoi ne marche-t-on pas? — Un train en panne devant nous, un frein cassé. Il faut débarrasser la voie.
Je retombai dans la voiture, les dents et les poings serrés, cherchant dans Tair à distinguer les mauvais esprits qui s'acharnaient après moi ; puis, résolument, je fermai les yeux. Je murmurai quelque méchante injure contre les gnomes invisibl s, et déclarai que, ne voulant plus souffrir, j'allais dormir.
Et je m'endormis profondément, car c'est un don précieux que Dieu m'a accordé : dormir quand je veux. Et dans les circonstances les plus effroyables, dans les moments les plus cruels, quand j'ai senti que ma raison allait dévoyer par suite de chocs trop forts ou trop douloureux, ma volonté a empoigné ma raison comme on tiendrait une mauvaise petite chienne qui veut mordre; et la domptant, ma volonté lui a dit : « Assez ! demain tu reprendras tes souffrances, tes projets, tes inquiétudes, tes douleurs, tes angoisses. Aujourd'hui, c'est assez. Tu vas t'effondrer sous le poids de tant de secousses, et tu m'entraîneras avec toi. Je ne veux pas ! Nous allons oublier tout, pour tant d'heures, et dormir ensemble! » Et je dormais. Ceci, je le jure!
Mlle Chesneau m'éveilla aussitôt le train en gare.
J'étais vivifiée, calmée. Une seconde après, nous étions dans une voiture : « 7, Ober Strasse. »
Nous y voici. Tous mes adorés étaient là, grands et petits, tous bien portants. Ah! quel bonheur! Mon cœur battait dans toutes mes artères. J'avais tant souffert que j'éclatai en rires et sanglots délicieux.
Qui pourra jamais décrire l'infinie jouissance des larmes de joie?
Je restai deux jours à Hombourg, pendant lesquels il m'arriva encore les plus fous incidents, que je neveux pas raconter tellement ils semblent incroyables, tels que le feu éclatant dans la maison, notre fuite à tous en vêtements de nuit, et notre campement dans cinq pieds de neige pendant six heures... , etc., et^, .
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Tout le monde sain et sauf, nous partons pour Paris. Mais, arrivés à Saint-Denis, plus de train. Il était quatre heures du matin. Les Allemands étaient maîtres de tous les environs de Paris; et les trains ne fonctionnaient que pour leur service.
Après une heure de démarches, de pourparlers, de rebuffades, je rencontrai un officier supérieur plus éduqué, plus aimable, qui fit chauffer une locomotive qui devait me transporter gare du Havre (gare Saint- Lazare).
Le voyage fut très amusant : ma mère, ma tante, ma sœur Hégina, Mlle Chcsncau, les deux femmes de oiiambro, les enfants et moi, nous nous casâmes dans un tout petit carré dans lequel était un tout petit banc étroit appartenant, je crois, au guetteur de Tépoque. La niadiino marchait lentement, les rails étant souvent barrés par des chariots, des wagons.
Partis à cinq heures du matin, nous arrivâmes à sept heures. A un endroit que je ne puis définir, nos con-
MK.tlOIIU.S DR SAH\I1 HKitMIAIlUT 9n:>
ducteurs allemands avaient été changés contre des conducteurs français.
Alors, je m'informai, nt j'appris que Paris était troubli; par des mouvements révolutionnaires. Lecliaufleur. BvtK? qui je causais, était un être très intelligent et trè» avancé. « Vous feriez mieux, me liit-il, d'aller ailleurs qu'à Paris, car, d'ici peu, on se cognei'a. «
Nous étions arrivés. Je descendis avec ma smala de la locomotive, au grand ahurissement des gens de la gare. Je n'étais plus bien riche, mais j'offris vingt francs k un homme d'équipe qui consentit à prendre DOS six valises. Nous devions faire chercher ma malle et celles de ma famille, le tantôt.
Mais à cette heure où pas un train n'était attendu, impossible detrouver une voiture... Les entants étaient 81 fatigués... que faire? J'habitais rue de Rome, n" 4, ce n'était pas loin, mais ma mère ne marchait presque jamais, étant dolente avec un cœur très faible; et les bébés étaient si, si fatigués, avec leurs yeux bouffis mal ouverts, et leurs petits membres devenus gourds par le froid et l'immobilité.
Je commençais à me désespérer; mais une voiture do laitier passant, je la fis héler par l'homme d'équipe. » Vingt francs pour prendre ma mère et les doux bébés et les conduire, 4, rue do Rome? — Et vous aussi, ma petite demoiselle, me dit le laitier; vous êtes plus xnaigre qu'une sauterelle, vous ne pèserez pas lourd en surplus. 1 Je ne me le fis pas dire deux fois, quoique un peu vexée.
Après avoir installé maman, un peu hésitante, prés du laitier, et les bébés et moi dans la voiture, assise entre les bidons de lait vides et pleins, je dis à notre conducteur : » Ça vous est égal de revenir au-devant
286 MA DOUBLE YIK
d'elles? — je montrai le groupe restant — il y aura encore vingt francs. — Ça y est ! dit le bravo garçon. Bonne journée ! ne fatiguez pas vos pattes, vous autres ! Je reviens tout de suite! » Et, fouettcuit son maigre cheval, il nous emporta dans une course folle.
Les enfants roulaient. Je me cramponnais. Maman serrait les dents, ne disant mot, glissant sous ses longs cils un regard mécontent vers moi.
Arrivés à ma porte, le laitier arrêta sa bote si court, que j'ai cru que maman tombait sur la croupe du cheval. Nous descendîmes enfin, et la voiture repartit à fond de train.
Maman me bouda pendant une heure. Pauvre jolie maman. Ce n'était pas ma faute.
^7 J'avais quitté Paris depuis onze jours. J'avais laissé une ville triste, mais de cette tristesse douloureuse ré* sultanb de grands malheurs inattendus. Nul n'osait lever le front, craignant d'être souffleté parle vent qui faisait flotter le drapeau allemand arboré là-bas, vers l'Arc de triomphe.
Je retrouvai Paris effervescent, grondeur. Les murs étaient placardés d'affiches multicolores. Toutes ces affiches contenaient les plus folles harangues. De belles et nobles pensées côtoyaient d'absurdes menaces. Les ouvriers se rendant au travail s'arrêtaient là, devant les placards. Un d'eux lisait tout haut, et la foule, grossissant, recommençait sa lecture.
Et tous ces êtres qui venaient de tant souffrir de cette abominable guerre trouvaient un écho dans ces appels H la vengeance. Ils étaient bien excusables, hélas! Cette guerre avait creusé sous leurs pieds un gouffre de ruines et de deuils. La misère déguenillait les
MÉMOIHKS DE SAKAH IIEIINHARUT iHl
femmes. Les privations du siège avalent dôprimô les enlants. La honte de la d<ifaite avait découragû les hommes. Eh bien, ces appels à la révolte, ces cris anarchistes, ces hurlements de foules criant : » A bas les t.rôae«! A bas les RépublirtuGs! A bas les riches! A bas les calotinal A bas les Juifs! A bas l'armée! A bas les patrons! A bas les travailleurs! A bas tout! » Ces cris réveillèrent les engourdis.
Les Allemands qui fomentaient toutes ces émeutes, nous rendirent sans le vouloir un réel service. Ceux qui s'abandonnaient à la résignation furent secoués dans leur torpeur.
D'autres qui demandaient « la revanche " trouvi^rent un aliment à leurs forces inactives. Personne n'était fi'accord. Il y avait dix, vingt partis différents s' entredévorant, se menaçant. C'était terrible I Mais c'était le réveil. C'était la vie après la mort.
J'avais pour amis une dizaine de chefs aux dilférentcs opinions, et tous m'intéressaient i les plus fous et les plus sages.
Je voyais souvent Gambotta chez Girardin, et c'était une joie pour moi d'écouter cet homme admirable. Ce qu'il disait était si sage, si pondéré et si entraînant. Cet homme au ventre épais, aux bras courts, à la tète trop grosse, prenait quand il parlait une auréole de beauté.
Du reste, Gambetta n'était jamais commun, jamais ordinaire. Il prisait, et son fjosto de la main pour chasser les grains épars était plein de grâces. Il fumait de gros cigares et savait fumer sans incommoder personne.
Quand, fatigué de lapolitiquo, il parlait do littérature.
c'était un charme unique; il savait tout et disait admirablement les vers.
Un soir, après un dîner chez Girardin, nous jouâmes ensemble toute la scène du premier acte A'Hernan avec dona Sol. Et, s'il n'y fut pas beau comme Mounet- Sully, il y fut aussi admirable. Une autre fois, il récita tout Ruth et Booz en commençant par le dernier vers.
Mais je préférais encore à tout cela ses discussions politiques, surtout lorsqu'il rebondissait sur la réplique d'une opinion contraire à la sienne. Les qualités éminentes du talent de cet homme politique étaient la logique et la pondération. Et sa force entraînante était son chauvinisme. La mort si menue de ce grand cerveau est un déconcertant défi jeté à l'orgueil humain.
Je voyais parfois Rochefort, dont l'esprit me ravissait. Mais je ressentais cependant un malaise près de lui, car il était cause de la chute de l'Empire. Et quoique je sois très républicaine, j'aimais l'empereur Napoléon III. Il a été trop confiant, mais bien malheureux. Et il me semblait que Rochefort l'insultait trop, après son malheur.
Je voyais aussi très souvent Paul de Rémusat, enfant chéri de Thiers. C'était un esprit, un esprit délicat, aux idées larg.^s, aux manières élégantes. Quelques-uns l'accusaient d'orléanismc. Il était républicain, et répubhcain beaucoup plus avancé que M. Thiers. Et c'est bien peu le connaître que de le croire autre chose que ce qu'il disait être.
Paul de Rémusat avait l'horreur du mensonge. Il était sensible, droit et ferme de caractère. Il ne prenait de part active à la politique que dans les cercles fermes, et son avis prévalait toujours, môme à la Chambre, môme au Sénat. Il ne voulut jamais parler que dans les
bureaux. Cent fois on lui proposa le portefeuille des Beaux-Arts, cent fois il refusa.
Enfin, une fois, sur mes instances répétées, il faillit se laisser nommer Ministre des Beaux-Arts; mais, au dernier moment, il refusa, et>m'écrivit une lettre délicieuse dont voici quelques passages. La lettre n'ayant pas été écrite pour être publiée, je ne me reconnais pas le droit de le faire. Mais je puis, sans crainte, publier ces quelques lignes :
Permettez -moi, ma charmante amie, de rester dans mon ombre; j'y vois plus clair que dans l'éclat aveuglant des honneurs. Vous me savez gré parfois d'être attentif aux misères que vous me signalez. Laissez -moi dans mon indépendance. Il m'est plus agréable d'avoir le droit de soulager tout le monde, que d'être forcé de soulager n'importe qui
... Je me suis fait, en fait d'art, un idéal de beauté qui semblerait à juste titre trop partial
C'est bien dommage que la droiture de cet homme délicat ne lui ait pas permis d'accepter ce poste. Les réformes qu'il indiquait étaient bien nécessaires et le sont encore... Enfin...
Je connaissais aussi et voyais souvent un grand fou plein de rêves et de folles utopies : il se nommait Flourens. C'était un grand et beau garçon. 11 voulait le bonheur pour tous, la fortune pour tous; et il tirait sur les soldats sans réfléchir qu'il commençait par faire le malheur d'un ou de plusieurs. Le raisonnement avec lui était impossible. Mais il était charmant et brave.
Je le vis deux jours avant sa mort : il vint avec une
S90 MA DOUBLE YIE
toute jeune fille qui voulait se consacrer à l'curt dramatique. Je lui promis de m'en occuper.
Le surlendemain, la malheureuse enfant vint m'annoncer la mort héroïque de Flourens, qui, ne voulant pas se rendre, ouvrit tout grands ses bras et cria aux soldats hésitants : a Tirez donc ! Moi, jene vousépargnerais pas !» Et il tomba sous les balles.
Un homme moins intéressant, et que je regardais comme un fou dangereux, était un nommé Raoul Rigault qui fut un instant préfet de police.
Il était très jeune, très audacieux, d'une ambition folle et décidé à tout pour arriver. Et le mal lui semblait plus facile à commettre que le bien. Cet homme était un réel danger.
Il faisait partie de cette bande d'étudiants qui m'envoyaient chaque jour des vers et que je retrouvais partout, enthousiastes et fous. On les avait surnommés, dans Paris, les « Saradoteurs ».
Un jour, il m'apporta une petite pièce on un acte. Cette pièce était si bète, et les vers si plats, que je la lui renvoyai avec un mot qu'il trouva sans doute désobligeant, car il m'en garda rancœur.
Et voici comment il essaya de se venger. Un jour, il sn fit annoncer chez moi. Mme Guérard était là au moment où on l'introduisit. « Vous savez, me dit-il, que je suis aujourd'hui tout -puissant. — Par le temps qui court, cela n'a rien d'étonnant, répliquai-je. — Je viens vous trouver pour faire la paix ou la guerre. »
Cettr» façon de me parler ne me convenait pas. Je me levai d'un bond. « Comme je prévois que vos conditions de paix ne me conviendront pas, cher Monsieur, je ne vous laisse pas le temps de me déclarer la guerre : vous êtes de ceux qu'on préfènî, quelque méchants qu'ils
MÉMOERES DE SARAH BERNHABDT Ml
kiîeai, avoir comme emiemia que nomme amis. » Et Je I priai mon maJtre d'hôtel de reconduire le préfet de po- P Sce jusqu'à la porte.
Mme Ciuérard était désespérée : « Cet homme nous fera du ma!, ma petite Sarah, je vous l'affirme. » Son presMutiment ne la trompait pas. Seulement, elle I pensait à moi et non à elle; et ce fut contre elle qu'il ■Werça sa premiéro vongoanco. on déplaçant un de ses l'pdrents, commissaire de police, pour l'envoyer à un ^ poste infi^rieur et dangorcmc. Puis il inventa mille misères. Un jour, je reçus l'ordre de me rendre de suite, pour afTaire urgente, ô la pn^fecture de police. Je ne . répondis pas. Le lendemain, une estafette à cheval me bremettait uti mot du sieur Raoul Rîgault, qui me metaçait de me faire chercher par une voiture cellulaire. e tins aucun compte des menaces de ce drôle qui hit fusillé peu do tcmp» après et mounit sans bra-
Copendant. lu vie nV-tait plus lenable à Paria. Je kidai de partir pour 8aint-Germain-en-Layo. Je la roére de m'accompagner, mais elle partait K>ar la Suisse avec ma sœur cadette. Le départ de Paris ne fut pas aussi commode que Je l'avais supposé. Des communards, fusil sur l'épaula, arrêtaient les trains et fouitlaîonl partout : dans les sacs, les poches, et mSme sous les coussins des compartiments. Ils craignaient que les voyageurs n'allassent porter des journaux aux Versaillaia. C'était monatrueusernent bëte.
L'installation à Saint-Germain -en-Laye ne fut pas ihose facile. Presque tout Paris s'était réfugié dans ce totit paysauBsijoli qu'ennuyeux. Du haut de In terrassa,
OÙ la foule se tenait matin et soir, nous voyions les menaçants progrès de la Commune.
De tous côtés de Paris, les flammes s'élevaient orgueilleuses et dévastatrices. Souvent le vent nous apportait des papiers brûlés. On les envoyait aussitôt à la mairie. La Seine en charriait des quantités que les mariniers ramassaient dans des sacs. Certains jours, et ceux-là étaient les plus angoissants, un opaque voile de fumée enveloppait Paris. Aucune brise ne permettait aux flammes de se faire une trouée.
La ville brûlait sournoisement sans qu'il fût possible à nos yeux anxieux de découvrir les nouveaux foyers allumés par ces fous furieux.
Je montais à cheval chaque jour. J'allais à travers la forêt. Je poussais jusqu'à Versailles, mais cela n'était pas sans danger, car on rencontrait souvent, dans la forêt, de pauvres diables affamés qu'on soulageait avec joie; mais souvent aussi, des prisonniers, échappés de Poissy, ou des communards francs-tireurs qui voulaient tuer à tout prix un soldat versaillais.
Revenant un jour de Triel, où nous avions galopé, le capitaine O'Connor et moi, dans tous les coteaux, nous nous engageâmes assez tard dans la forêt, pour prendre par le plus court, lorsqu'un coup de feu sortant d'un taillis voisin fit bondir mon cheval vers la gauche, d'une façon si rude que je fus désarçonnée. Heureusement, ma bête était sage. O'Connor s'empressa auprès de moi ; mais, me voyant sur pied , prête à me remettre en selle : a Une seconde, je veux sonder ce taillis. » En trois temps de galop, il fut à l'endroit indiqué. J'entendis un coup de feu, puis des branches craquer sous des pieds fuyards. Un autre coup de feu ne ressemblant
UfiMOIRES DE SAriAR RERNUARDT i93
en rion aux deux autres, et mon ami reparut, le pistolet en main.
0 11 ne vous a pas touch*;, lui demandaî-je? — Si, la première Tois, légi*reraent,àla jambe.lla tiré trop bas. Le second coup, il l'a tiré au hasard. Mais je crois qu'il a ma balle de revolver dans le corps. — Mais, lui dis-jo, ]L' l'ai entendu qui fuyait. — Oh ! ricana l'élêgant capitaine, il n'ira pas loin. — Pauvre diable... murraurai-je. — Oh! non, s'écria O'Connor, non, je vous en prie, ne les plaignez pas : ils nous tuent chaque jour des quantités d'hommes; hier encore, cinq soldats de mon régiment ont été trouvés sur la grand'route de Versailles, non seulement tués, mais mutilés. » Et, grinçant des dents, il acheva sa phrase dans un juron.
Je me retournai vers lui un peu étonuée, mais il n'y prit pas garde.
Nous continuâmes notre route, marchant aussi vite que nous le permettaient les obstacles de la Torèt. Tout à coup nos chevaux s'an'êtèrent, renâclant, reniflant. O'Connor prit son revolver en main et descendit,
' trainantsa monture.
A quelques mètres de nous, un bomine gisait à terre, i Ça doit être mon drôle de tout à l'heure, a Et, se penchant sur l'homme, il l'interpella; un gémissement répundit à son appel. O'Connor n'avait pas vu l'homme, il ne pouvait le reconnaître. 11 lit flamber une allumette. L'homme n'avait pas de fusil.
J'étais descendue, et j'essayai de soulever la télé
[ du malheureux, mais je retirai ma main pleine de sang.
I 11 avait ouvert les yeux et, les fixant sur O'Connor: <<.\h !
I c'est toi, chien de Verâaillais!... C'est toi qui m'as tiré
I dessus I Je t'ai raté, maîa... » et sa main essaya de retirer
204 MA DOURl^ VIE
lo revolver placé dans sa ceinture, mais reiïorb était trop grand, la main retomba inerte.
De son côté, O'Connor avait armé son revolver. Je me plaçai devant l'homme, en le suppliant de le laisser en repos; mais j'eus peine à reconnaître mon ami. Ce joli homme blond, correct, un peu snob mais charmant, me semblait être devenu une brute.
Arc-bouté vers le malheureux, la mâchoire inférieure avançant, il broyait sous ses dents des phrases inarticulées. Sa main crispée froissait sa colère, tel on fait d'une lettre anonyme, pour la jeter ensuite avec dégoût.
a O'Connor, laissez cet homme, je vous en prie? » 11 était aussi galant homme que bon soldat. 11 se détendit, reprit conscience de la situation. « Soit ! dit-il, en m'aidant à remonter à cheval. Quand je vous aurai mise à votre hôtel, je reviendrai avec des hommes pour faire ramasser ce drôle. »
Nous étions de retour une demi-heure après, n'ayant pas échangé un mot durant le trajet.
Je conservai une grande amitié pour O'Connor, mais je ne pouvais jamais le voir sans penser à cette triste scène. Et soudain, quand il me parlait, ce masque de brute dans lequel il m'apparut une seconde se collait sur son visage rieur.
Et quand, dernièrement, au mois de mars 1905, le général O'Connor, qui commandait en Algérie, vint me voir un soir dans ma loge, il me raconta ses démêlés avec de grands chefs arabes. « Je crois, s'écria-t-il en riant, qu'il va falloir en découdre !» Et le masque du capitaine se colla sur le visage du général.
Je ne Tai plus revu. 11 est mort six mois après.
On put eniin rentrer dans Paiis. L'abominable et
lllf.llOIRK^ DK SARAH BKHMlillDT
honteuse paix signée Ja malbeii relise Communeêt l il paraît que tout était reutni dans l'ordre. Mais que I do sang! <]iiedeeendr<«! que de femmes en douil! que , démines!
Dans Paris, on respirait l'odeur àcrc de la funiiîe. Tout ce qae j« touchais chez moi me laissait aux doigte une imperceptible coloration un peu {jurasse. Un malaise général enveloppait la France, maïs surtout Paris.
Cependant Im tht^âtroft rouvraient leum portes, i-l co [ut un soulagement général.
Un matin, je rw.nis du l'Odéon un bulletin de ré]>étilion. Et je secouai me» cheveuit, Je frappai du pi«d, , humant l'air, trf un jeune cheval qui s'ébroue.
On rouvrait la carrière. On allait galoper de nouveau
t travers les rêves. La lice était ouverte. La lutte s'en-
I gageait. La vie recommen(,'ait, car c'est vraiment
biearre que l'esprit do l'homme ait tourné la vie du
I efit^ de la lutte perp<^tuelle. Quand c« n'est plue la
' guerre, c'est encore la bataille; car on est cent mille
pour un même bnt.
Dieu a créé la terre et l'iiomnie l'ua pour l'autn'. La terre est grande. Que de terrain sans culture! Des milles et dos milles, des lieues et des lieues, sont des j terres neuves attendant les bras qui puiseront dans son i les trésors de l'inépuisable nature'. Et l'on reste groupés. Des tas, allâmes, guettant d'autres groupes aux aguets.
L'Odéon ouvrit ses portes au i)ublic en lui oITraol du répertoire. On mit quelques pièces nouvelles à l'étude.
Une surtout oui un roteutissant succès. Ce fut Jean- Marie, d'Andrû Theuriet, en octobre 1871.
Cette pièce en un acte est un réel petit chefd'œuvre. Et elle conduisit tout droit son auteur à l'Académie. Porel, qui jouait Jean-Marie, eut un gros succès. Il était alors élancé, fringant et plein de juvénile ardeur. Il manquait un peu de poésie, mais le rire joyeux de ses trente-deux dents donnait en ardeur gourmande ce qu'il aurait fallu donner en poétique désir. C'était bien tout de même.
Mon rôle de jeune Bretonne, soumise au vieil époux imposé, et vivant éternellement avec le souvenir du fiancé disparu... peut-être mort, était joli, poétique et attendrissant par le sacrifice final.
Il y avait même une certaine grandeur dans la fin de la pièce. Elle eut, je le répète, un immense succès, et augmenta ma réputation naissante.
Mais j'attendais l'événement qui devait me faire consacrer Étoile. Je ne me rendais pas très bien compte de ce que j'attendais, mais je savais qu'il allait venir, le Messie.
Et ce fut le plus grand poète du siècle dernier qui posa sur mon front la couronne des élus.
A la fin de cette année 1871, on nous annonça, d'une façon un peu mystérieuse et solennelle, que nous allions jouer une pièce de Victor Hugo.
J'avais, à cette époque de ma vie, le cerveau encore fermé aux grandes idées. Je vivais dans un milieu un peu bourgeois par ma famille, un peu cosmopolite par ses connaissances et amis plus ou moins snobs et par les connaissances et amis que ma vie indépendante d'artiste m'avait fait choisir.
J'avais entendu depuis mon enfance parler de Victor Hugo comme d'un révolté, d'un renégat; et ses œuvres, que j'avais lues avec passion, ne m'empêchaient pas de le juger avec une très grande sévérité.
Et je rougis, aujourd'hui, do rage et do honte, en pensant à tous mes absurdes préjugés entretenus par la petite cour imbécile ou de mauvaise foi qui m'encensait.
J'avais cependant le grand désir de jouer Ruy Blas. Le rôle de la reine me semblait si charmant ! Je fis pari de ce désira Duquesnel, qui me dit y avoir pensé déjà.
Cependant, Jane Essler, artiste en vogue, mais un
peu vulgaire, avait de grandes chances contre moi. Elle était alors très liée d'amitié avec Paul Meurice, l'ami intime, le conseiller de Victor Hugo.
Un ami amena chez moi Auguste Vacquerie, l'autre ami, et même le parent, de l'Illustre Maître. Auguste Vacquerie promit de parler à Victor Hugo. Deux jours après, il revint me voir, m'affirmant que j'avais toutes les chances pour moi.
Paul Meurice lui-même, homme intègre, âme charmante, m'avait proposée à l'auteur.
Puis Geffroy, l'artiste admirable retiré de la Comédie- Française, et appelé à jouer Don Salliiste^ avait dit, paraît-il, qu'il ne voyait qu'une petite roine d'Espagne digne de porter la couronne : moi.
Je ne connaissais pas Paul Meurice. Et j'étais un peu étonnée que ces gens me connussent.
La lecture fut annoncée pour le 6 décembre 1871, à deux heures, chez Victor Hugo. J'étais tellement gâtée, tellement adulée, encensée, que je me sentis blessée par ce sans-gône d'un homme qui ne daignait pas se déranger, et invitait des femmes à venir chez lui, alors qu'il avait un terrain neutre : le théâtre, fait pour l'audition des pièces.
Je racontai ce fait inouï, à cinq heures, chez moi, devant ma petite cour; et femmes et hommes se récrièrent : « Comment? Ce châtié d'hier! ce pardonné d'aujourd'hui ce rien du tout! osait demander à la potitc idole, à la reine des cœurs, à la fée des fées, de se dérangi'r?»
Tout mon petit cénacle était en émoi. Hommes et femmes ne tenaient pas en place. Elle n'ira pas ! « Écrivez-lui ceci... Écrivez- lui cela... »
HâMOIRKS m SARAll BEUNIIAIlUT iS»
Et on «bauoUait des lettres impertmenleB, méprisantes... quHiid on annonça le marochal Caurobert. ^ Il faisait alors partie do ma petite cour do cinq heures.
Il fut très vite mis au courant par mou turbulent entourage, il se ficha tout rouge sur les imbécillités dObitées contre le Grand Poète.
■ Vous ne devez pa», me dit-il, aller thi-z Victor H ugo, qui n'a, ce me semble, aucune bonne raison pour se dérober aux usages établis. Mais prenez l'eiouse d'un malaise subit; et, croyee-moi, ay?x pour lui le respect qu'on doit au génie. ■>
Je suivis le conseil de mon grand ami. Et voici la lettre quo j'envoyai au poète :
Monsieur, La reine a pria froid. Et sa Camerera Mayor lui interdit de sortir. Vous coaaaissei mieus que personne l'éliquetle de celte Cuur d'Espagne. Plaignez votre reine. Monsieur l
Je fis porter la lettre, Et voici la réponse que m'pnvoj-a le poète :
Jesuis votre valet. Madame. ^ VicToaHuao.
Le koideaain, on rocoinmença la lecture aux artistes sur la scène 1 car je crois que la lecture n'eut pas lieu... ou, du moins, n'eut pas lieu en entiei' cfacE le Maître.
Je lis donc la connaissance du monstre. Ah', que je leur en ai voulu longtemps, k ces sots qui m'avaient verrouillé le cerveau.
11 était charmant, le monstre. Kt si spiiituel, et i*i lia, et si galant : d'une galanterie qui est un hommage, non une injure. Et bon pour les hnmbles. Et toujours gai.
- Il n'était pas, certes, l'idéal de l'élégance; mais il avait dans ses gestes une modération, dans son parler ime douceur, qui sentaient l'ancien pair de France.
Il avait la répartie vive et l'observation tenace, avec douceur. Il disait mal les vers, mais il adorait les entendre bien dire. Il faisait souvent des croquis pendant les répétitions. Souvent, pour gourmander un artiste, il parlait en vers. Un jour, au courant d'une répétition, pendant qu'il essayait de convaincre le pauvre Talien sur sa mauvaise diction, ennuyée de la longueur du colloque, je m'étais assise sur la table, ballottant mes jambes. Il comprit mon impatience et, se levant du milieu de l'orchestre, il s'écria :
Une reine d*Espagne, honnête et respectable, Ne devrait pas ainsi s'asseoir sur une table.
Je bondis de la table, un peu gônée, cherchant à lui répondre quelque chose d'un peu piquant, ou de spirituel... Mais je ne trouvai rien, et je restai confuse et en méchante humeur.
Un jour, la répétition ayant lini une heure plus tôt, j'attendais, le front collé aux vitres, l'arrivée de Mme Guérard qui venait me chercher. Je regardais le trottoir, en face, borné par la grille du Luxembourg. Victor Hugo venait de traverser, et se mettait en marche. Une vieille femme attira son attention. Elle venait de déposer à terre un lourd paquet de linge, et s'essuyait le front d'où perlaient des gouttes de sueur, malgré le froid. Sa bouche édentée s'entr'ouvrait pour haleter, et ses yeux étaient d'une inquiétude navrante en regardant la large voie qu'il lui fallait traverser, et où se croisaient les voitures et les omnibus. Victor
HËMOIRE.S DE SARAH BBRNHARDT Sm
Hugo s'approcha d'elle et, après un court colloque, il
I Ura de sa poche une pii5cette qu'il remit à la pauvru
I vieille; puis, Ôtant son chapeau, il le lui eonfiaet, d'un
geste leste, la figure rieuse, il enleva le paquet sur son
mie et traversa la chansst-e, suivi de la femme
I ahurie.
Je descendis quatre à quatre pour l'embrasser, maïs le temps de gagner le couloir, de bousculer Chilly qui voulait m'arrêter, et de descendre l'escalier, Victor Hugo avait disparu. Je ne vis que le dos de la vieille lemme qui me semblait clopiner plus légèrement.
Le lendemain, ]e dis au poète que j'avais été témoin desadélicate bonne action." Ah! me dit Paul Meurice, les yeux mouillés d'émotion ; Tous les jours qui se lèvent sont jours de bonté pour lui, «J'embrassai Victor Hugo, e' nous allâmes répéter.
Ah! les répétitions de Rny Blas! je ne puis les oublier. Elles étaient toutes de bonne grâce et de charme. Quand VictorHugo arrivait, tout s'illuminait. Et ses deux satellites, qui ne le quittaient presque jamais, Auguste Vacqucrie et Paul Meurice, entretenaient le feu divin quand le Maître s'absentait,
Geffroy, sévère, triste et distingué, me conseillait
souvent. Puis, dans les moments de repos, je lui posai
quelques mouvements, car il était peintre. Et il y a
l dans le foyer de la Comédie- Française deux tableaux
[ de lui, représentant les sociétaires des doux sexes
[ pendant deux générations. Les tableaux no sont pas
d'une factun^ originale, ni d'une belle coloration,
is ils sont fidèles comme ressemblance, parait-il,
[ et d'un arrangement assez heureux.
Lafontaine, qui jouait Ruy Blas, avait parfois avec [ le Maître do longues discussions, dans lesquelles Victor
Hugo ne cédait jamais. Et je dois avouer qu'il avait toujours raison.
Lafontaine avait de la foi et du panache, mais une très mauvaise diction pour les vers; et ses dents perdues, remplacées par un râtelier, donnaient de la lenteur à son débit et un petit clapotis bizarre entre son palais vrai et son faux palais de caoutchouc : cela gênait souvent l'oreille attentive à saisir la beauté du vers.
Quant à ce pauvre Talien, qui jouait don Guritan, il écopait à tout instant. Il avait compris son rôle tout àrenvers,et Victor Hugo le lui expliq[uait clairement et spirituellement. Mais Talien était un comédien plein de bonne volonté, dur au travail, toujours consciencieux, mais bote comme une oie. Ce qu'il n'avait pas compris de prime abord, il ne le comprenait jamais; c'était fini pour la vie. Mais, comme il était honnête et loyal, il s'en remettait à l'auteur et s'abandonnait alors, en toute abnégation. Il disait : « Ce n'est pas cela que j'ai compris. Mais je ferai ce que vous m'indiquerez. » Et il répétait mot a mot, geste par geste, les inflexions et les mouvements demandés.
^ Cela me crispait douloureusement et infligeait un cruel soufflet ù la solidarité de mon orgueil artistique, r^ Je le prenais souvent dans les coins, ce pauvre Talien, et j'essayais, mais en vain, de le pousser à la révolte. Il était grand, les bras trop longs, les yeux las. Le nez, fatigué d'avoir tant poussé, s'affaissait sur la lèvre avec un découragement navrant. Le front était bordé de cheveux drus, et le menton s'enfuvait à la hâte de ce visage mal construit.
Une i^Tande bonté était répandue sur son être, et cette b(»nté élait tout lui. Aussi l'aimait-on infiniment.
Le 26 janvier 1872 fut pour TOdéon une fête artistique. Le Tout-Paris des premières, le tout-vibrant de la jeunesse, s'étaient donné rendez-vous dans la large salle, solennelle et poussiéreuse.
Ah ! la splendide et émouvante représentation !
Quel triomphe pour GefTroy, pâle, sinistre et dur dans son costume noir do don Salluste! Mélinguo, dans don César de Bazan, désillusionna un peu le public; et c'est le public qui eut tort... Le rôle de don César de Bazan est un faux bon rôle, qui tente toujours les artistes par lo brio du premier acte; mais le quatrième acte, qui lui appartient tout entier, est navrant, lourd et inutile. On peut le nîtirer de la pièce, tel un bigorneau de son coquillage, et la pièce n'en sera pas moins droite et d'aplomb.
Mais ce 26 janvier déchira le voile léger qui embrumait encore mon avenir, et je sentis que j'étais destinée à la célébrité. J'étais restée, jusqu'à ce jour, la petite fée des étudiants : je d(;vins TËlue du Public.
Essoufflée, étourdie, ravin par mon succès, je ne
savais à qui répondre dans le flot toujours renouvelé des admirateurs et des admiratrices.
Puis, tout à coup, je vis la foule s'écarter et se mettre en haie. Et j'aperçus Victor Hugo et Girardin qui s'avançaient vers moi. En une seconde, j'évoquai toutes les stupides pensées que j'avais eues contre cet immense génie.
J'eus le souvenir de ma première entrevue, guindée et tout juste polie avec cet homme de bonté et d'iiidulgence. J'aurais voulu, à cet instant où toute ma vie ouvrait ses ailes, lui crier mon repentir et lui dire ma dévotieuse gratitude.
Mais, avant que j'aie pu parler, il avait mis le genou en terre, et tenant mes deux mains sous ses lèvreSi il murmura : « Merci, merci. »
Ainsi, c'était lui qui disait merci. Lui, le Grfoid Victor Hugo, dont l'âme était si belle, dont le génie universel emplissait le Monde. Lui, dont les mains généreuses jetaient des pardons, tels des gemmes, à tous ses insulteurs !
Ah ! que j'étais petite, honteuse et heureuse !
Il se releva, serrant les mains qui se tendaient vers lui, trouvant pour chacun le mot qu'il fallait.
Il était si beau, ce soir-là, avec son large front auquel s'accrochait la lumière, sa toison d'argent drue, tels des f; ins coupés au clai: de lune, ses yeux rieurs et lumineux.
N'osant me jeter dans les bras de Victor Hugo, je tombai dans ceux de Girardin, l'ami sûr de mes premiers pas, et je pleurai. Il m'entraîna dans un coin de ma loge, me disant : « Maintenant, il ne faut pas vous laisser griser par ce grand succès. Il ne faut plus faire de sauts périlleux, maintenant que vous voilà cou-
MBHOIRES DE SAItAH BEnHUARDT 30&
ronnéc de lauriers. Il faut iJtre plus souple, plus docile, plus sociable. ■
Jo le regardai et répondis : « Je sens, ami, que je ne serai jamais souple, ni docile. Je tâcherai d'être sociable : c'est tout ce que je puis promettre. Quant à ma couronne, je vous jure que, malgré mes sauts périlleux, et j'en ferai toujours, je le sens, elle ne bougera plus. »
Paul Meurice, qui s'était approché de nous, me rappelait cette conversation, le soir de la première d'Angelo, au Théâtre Sarah Bernhardt, le 7 février 1905.
Rentrée chez moi, je restai longtemps à causer avec f Mme Guérard, puis, quand elle voulut partir, je la suppliai de rester encore. J'étais devenue si riche d'avenir, d'espérances, que j'avais peur des voleurs, u Mon petil'dame " resta prés de moi et nous devisâmes jusqu'au jour levant.
.\ sept heures, nous prîmes une voiture. Je reconduisis ' ma chère amie chez elle, et je fis encore une heure de I promenade.
J 'avais déjà eu bien des succès ; Le Passant, Le Drame , de la Rue de la Paix, Anna Damby dans Kean, Jean- I Marie, Mais je sentais bien que le succès de Ruy Blas , les dépassait et que, cette fois, je devenais discutable, I mais non négligeable.
Je me rendais souvent, le matin,chez Victor Hugo; il F était plein de charme et de bonté.
Quand je fus tout à fait en quiétude avec lui, je lui
contai mes premières impressions, toutes mes slupides
I et nerveuses révoltes à son égard, tout ce qu'on m'avait
1 dit, tout ce que j'avais cru dans ma nuivc ignorance
des choses politiques.
306 M'A DOUBLE VfE
Un matin, le Maître prit grande joie à ma conversation. Il fit mander Mme Drouet, Tâme rfowe, compagne de son âme glorieuse et révoltée. Il hii dit, en riant avec mélancolie : « La mauvaise œuvre <fes méchants est de semer Terreur dans tous les terratns, propices ou non. »
Et cette matinée se grava à tout jamais dans mon esprit; car le grand homme parîa longtemps. Oh! pas pour moi ! mais pour ce que je représentais pour lui. N'étais-je pas, en effet, là jeune génération, à laquelle l'éducation bourgeoise et cléricale avait faussé l'esprit en fermant les cerveaux à toute idée généreuse, à toute envolée vers le Nouveau?
Qtiand je quittai Victor Hugo, je me sentis, ce matinlà, plus digne de son amitié.
J'allai chez Girardin. Il était sorti. Je voulais^ causer avec un ôtre qui aimait le poète. Je me rendis chez le maréchal Canrobert.
Et là, j'eus une grande surprise : au moment où je descendais de voiture, je faillis tomber dans les bras du maréchal qui sortait de chez lui. « QuoiPqu'y a-t-il? Est-ce que c'est partie remise? » me fit-il en riant. Je ne le compris pas. Je le regardai un peu ahurie... «Eh bien, avez- vous oublié que vous m'avez invité à déjeuner? »
Je restai confondue. Je l'avais complètement oublié. « Ah! tant mieux! lui dis- je. J'avais tant le désir de causer avec vous. Venez, je vous emmène. »
Et je lui contai ma visite à Victor Hugo. J^ lui répétai les belles choses qu'il m^'avait dites, oubliant que souvent je parlais contre ses idées. Mais, cet homme admirable savait admirer. Et s'il' ne pouvait, et surtout ne voulait pas changer ses opinions, il approt^
MEMOIBES 6F. S.ïBW! iWrmiahDT 3ft7
ait les grmrles irfécs qur di^Vaioni amener ks gpaiitîsrtiogcment*.
Un jonr qa'il so trouvait avec Biiaiiach chez moi.
e dÎBcnssion poKtiiïrte s'éleva, assez riofente. Jo crai-
is un înstaAt qae les choses no tournassent mal,
I Hosnach i*tant rhomnne le pïiisspirifucl'etlc'pltisgros-
^^cr de France — ii est vrai do âife qtie si fe maréchal'
■Canrohert était un homme poli et très bien ^fevii, il ne
e pj*(tai11 en rien en esprit à William Bnsnach'.
Ce (ternipr, cnorvc par les réptiqucs gonadiîèuses ffir
Bffréchai, s'écria :
B Je vous mets an défi, ^fonsietI^^■ maréchal, dVcrifo
i odieuses utopies que vous venez de soufenir! —
lOh! Monsipur Buanaeh, répondit ffoidemeni Canru-
I biert, nous ne nous servons pas do même acier pour
!eri*e rttfetoire : vous vous servez d'une plume, et moi
f une ép^c ! «
Le déjeuner que j'avais si bien oublii' était cependarrt drjeuner arrangé depuis plusieurs jours. Nous FbTTîaTnes à la maison : Panl de Rémnsat, la charfatanfe SfUe Hocquîgoy, et W. de Montfecl, jetme attaché d'ambassade, fexptiquat mon retard tant bien que mal, et cette matinée so Icrminn par le plus délt^dcuv accord de pensées.
Jamais je ne ressentis, phis que ce jour, ta joie ïnlînio
^écouter.
Pendant itn sitence, MHw Ff ocqerigny, se pench«mt vcM
irécbal, lui dit : « N'ètes-TOBs p«s cf «vis qiM Bofre
s aihie dcvraif entrer àlaComiidie-Française? —
! noiï! non !' }é suis sî heurense k i'Odéon ! J'ai ilé-
! à fa Comédie; et, le peu dte temps que j'y suis
", fa/i été 9Ï mufflenrciise... — Vorfg sereis forcée.
308 MA DOUBLE Ylli:
chère amie, forcée d'y rentrer. Croyez-moi, mieux vaut tôt que tard. — Bah! ne gâtez pas ma joie d'aujourd'hui, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse ! »
Quelques jours après, un matin, ma femme de chambre me remit une lettre. Le large timbre rond autour duquel on lit : « Comédie-Française » se trouvait sur le coin de l'enveloppe.
Je me rappelai que dix ans auparavant, presque jour pour jour, Marguerite, notre vieille bonne, m'avait, avec la permission de ma mère, remis une lettre portant la même enveloppe. Mon visage alors s'était empourpré de joie. Je sentais, cette fois, la légère caresse de la pâleur effleurer ma figure.
J'ai toujours, quand les événements viennent déranger ma vie, un mouvement de recul. Je m'accroche une seconde à ce qui est; puis je me lance tête perdue dans ce qui sera. Tel un gymnasiarque se cramponne à son trapèze pour se lancer à toute volée dans- le vide. En une seconde, ce qui est devient pour moi ce qui fut, et je l'aime d'une émotion tendre, comme chose morte. Mais j'adore ce qui sera. C'est l'inconnu, l'attirance mystérieuse. Je crois toujours que ce sera l'inouï, et je frissonne des pieds à la tête, dans un malaise déUcieux.
Je reçois des quantités de lettres, et je trouve que je n'en reçois jamais assez. Je les regarde s'amonceler, comme je regarde les vagues de la mer. Que vont-elles m'apporter, ces mystérieuses enveloppes : petites grandes, roses, bleues, jaunes, blanches?
Que vont-elles rejeter sur le roc, ces grandes vagues rageuses, assombries de varechs? Quel cadavre de mousse? Quelle épave de naufrage? Que vont-elles jeter sur la plage, ces petites vagues courtes, reflets
M^MOtRES i>K sAn\n iiKTtNn,\nnT
du ciel bleu, ces petites vagîtes rieuses? Quelle i5toile de mer rose? Quelle anémone mauve? Quelle coquille nacrée ?
Aussi, je n'ouvre jamais mes lettres de suite. Je regarde les enveloppes, cherche à reconnaître l'écriture, le cachet, et ce n'est que lorsque je suis bien certaine de qui est la lettre, que je l'ouvre.
Les autres, je les fais ouvrir par mon secrétaire ou par ma gentille amie Suzanne Seylor. Mes amis savent si bien cela qu'ils mettent toujours leur nom ou initiales dans ie coin de leurs lettres. A cette époque-là, je n'avais pas de secrétaire. Mab « mon petit'dame » m'en servait.
Je regardai longtemps la lettre, et je la remis enfin à Gncrard. n C'est, me dit-elle, une lettre de M. Perrin, administrateur de la Comédie-Française. 1! demande si voua pouvez lui fixer une heure, mardi ou mercredi dans l'après-midi, soit à la Comédie, soit chez vous? — Merci. Quel jour sommes-nous? — Lundi. » Alors j'installai Guérard à mon secrétaire, n Veux-tu lui répondre que j'irai demain à trois heures. «
Je gagnais fort peu à celte époque à l'Odéon. Je vivais sur ce que m'avait laissé nwn père, c'est-à-dire sur la transaction faite avec le notaire du Havre; et il ne me restait pas grand'chose.
J'allai donc trouver Duquesnel et lui montrai la lettre. « Eh bien, me dit-il, que vas-tu faire? — Rien. Je viens te demander conseil. — Eh bien, je te conseille de rester à l'Odéon. D'ailleurs, tu as encore un an d'engagement, je ne te laisserai pas partir! — Alors, augmente-moi? On m'offre douze mille francs par an à la Comédie; donne-moi quinze mille francs ici, et jo resterai, car je n'ai pas envie départir. »
m *IA fXèUBLR V|^
a Écoute, r,e{>rit très amicalement le sé^^isaiLt direcitew- Tu sais x|ue je m puis agir seul. Je fer^i mon possible, je te le jure. » Et Duquesnel tenait toujours sa parole. « Reviens demain ayant de passer à la Comédie^ j^ te donnerai la réponse de Cbilly. Mais Cfois-^moi, s'il s'entête dans un retus de t'augmenter, ne pars pas! Nous trouvoroAs un moyen. Et puis... et pms... enfin, je nue puis t'en dire davantage ! »
Je revins le lendemain ain^ que c'était conv^enu. Je troi^vai Duquesnel et Chilly dans le cabinet directorial. £hiUy m'interpella assez brutalemeiiLt : « Eh bien, Du- ^juesnel me dit q^ue tu veu^ t'e^ aller ? Où vas-tu? C'est stupide! ta place est ici! Voyons, réfléchis... Au Gymnase, on ne joue que des pièces m.odernes et à toilettes, ça n'est pas ton affaire. Au Vaudeville, de miênxe. A la Gaité, tu te casseras la voix. Tu es trop distinguée pour l'Ambigu... »
Je le regardai sauis rien répondre. Je compris que son co-associé ne lui avait pas parlé du Tlséâjtre-Français. 11 se sentit gêné et marmonn^ji : « H ei^! tu as de nu>n avis?... — Non! Tu as oublié laGomédiel »
Il s'esclafTa dans son large fauteuil. « Ah! non, ça, ma chère amie, il ne faut pas me la faire : ils ont so^j^' de ton mauvais caractère, ù la Comédie. J'ai, l'autre soir, dîné avec Maubant. Et comme quelqu'un disait qu'on devrait t'engager à la Comédie-Française, il a failli étrangler de fureur. Et je t'assure qu'il n'a pas été tendre pour toi, le grand tragédien. — Eb bien, tu aurais dû me défendre! m'éciiai-je, irritée. Tu sais bien que je suis une très sérieuse pensioflipaire. — Mais, je t'ai xléfendue. Et j'ai même ajouté que ce serait bien heureux pour la Comédie d'avoir une artiste ayant ta volonté; qno peut-êjtre cela chan^rait
MÉHniRES DE SILHAiH BKDNHAIthT 311
k toD inoiiotoite de la Maisoo ; et j« disais ce que Je pcatse. Mais lui, oe pauvre b-sfr^it^u, êt>ait bore de lui. U ne te trouve aucun talent. D'abord, U prétend «fw lu ne sais pas dire les vers, quf lu ouvres trop les a...; l'nlln, à bout d'argumenta, il a ajoutii quo, lui vivant, (H n'entrerais pas k la Conu-die-FrïtDçaise. »
Je restai UDinstantsilendeuse, contrôlant le pour et le f.oaUv du résultat probable de ma tentative. Kiifiti, mo décidantjcmurinurai, déjà èliraolée;» Alors, tu (ic Vf ux pas m'augmeBter? — Non, mille fots non ! hurla CliiUy : tu me feras cjiaiiter quaiid ton engagemeot sera termioû, «t alui-a nous verrons. Mais d'Ici U, j'ai la ûgoature. Lu as la mienoe, je in't«i tiens à qoIj» eontrnt. Le Théâtre-France, en dehors d'ici, est le seul théâtre qui te convienne. Et jesuisbieoti'aQquille de ce côté-là. — Tu as peut-être tort, n
U «e leva brasquement et, venaut se camper en faoe de mm, l«s doux auûati danK se» pociies, il nu? ditd'un ton odieux et faiiiihcr : « Ah <,^ù! tu me prenils dfMP. pour un ïdioti » Je me levai froidement et, le repoussant l<^géreiaeut de la toaiu : « Oui, je te prends pojir un tripl« idiot! 1 Et je m'élançai vers l'escalier, où les appels de Duquesael furent vains. Je volaÎK de di.'iix en deux marches.
i-' Arrivée sous les arcades de l'Odéoti, j<' fus arrêtée par Paul Ueurica qui venait, de la part de Victor ilu^. inviter Duquesoel et CbiUy pour le souper de la oentiéme de hui/ Blas.
• Je sors de chez vous, me dit-il. Je vou-s ai laissé un mot de Victor Hu^. — Ri«n, bleu, c'est coareou. » Et, sautant dans ma voiture : « Je vous verrai demain, cbsrami. —Mon Dieu, que vous voilà preuée? — Oui,
312 MA DOUBhE VIE
oui. » Et. me penchant, je criai à mon cocher : « A la Comédie-Française! » Puis mon regard d'au revoir se porta sur PaulMeurice, resté bouche bée sur les marches des arcades.
Arrivée à la Comédie, je fis passer ma carte à Perrin. Cinq minutes après, je fus introduite près du glacial mannequin. Car il y avait deux hommes très distincts en cet homme : celui qu'il était, et celui qu'il avait créé pour les besoins de sa carrière. Perrin était galant, aimable, spirituel, et légèrement timide; le mannequin était froid, cassant, silencieux, et légèrement poseur.
Je fus d'abord reçue par le mannequin qui, debout, sensiblement courbé pour le salut à une femme, le bras tendu, indiqua le fauteuil hospitalier.
Il attendit avec affectation que je me sois assise, pour s'asseoir. Puis, prenant un coupe-papier pour occuper ses mains, il me dit d'une voix un peu blanche — celle du mannequin : « Vous avez réfléchi. Mademoiselle? — Oui, Monsieur. Et voilà, je viens signer. »
Et, avant qu'il m'eût encouragée à bibeloter sur son bureau, j'avançai mon fauteuil, pris une plume et me mis en devoir de signer; mais je n'avais pas pris assez d'encre et j'allongeai à nouveau mon bras à travers la largeur de la table. J'enfonçai résolument ma plume au fond de l'encrier. Mais, cette fois, j'en avais trop pris et, dans le trajet de retour, une grosse goutte d'encre tomba sur le large papier blanc posé devant le mannequin.
Il pencha sa tête, ayant l'œil un peu torve et regardant comme un oiseau qui aperçoit dans son millet un grain de chenevis. Et comme il se préparait à retirer la feuille tachée: «Attendez! Attendez! m'écriai- je
en m'emparant du papier maculé, je vais voir si j'ai eu tort ou raison de signer. Si c'est un papillon, j'ai eu raison ; si c'est autre chose, n'importe quoi, j'ai eu tort. » Et, pliant la feuille en deux à l'endroit de l'énorme tache, j'appuyai fortement.
Alors, Emile Perrin se mit à rire, renonçant à son mannequin. Et penché vers moi sur le papier, nous l'ouvrîmes tout doucement, comme on fait d'une main dans laquelle on a emprisonné une mouche. La feuille déployée laissa voir, au milieu de sa blancheur, un magnifique papillon noir aux ailes étendues.
« Eh bien? fit Perrin tout à fait démannequinisé, nous avons bien fait de signer! » Et nous causâmes alors comme des amis qui se retrouvent.
Cet homme était charmant et très séduisant, malgré sa laideur. Quand je le quittai, nous étions amis et ravis l'un de l'autre.
Je jouais Ruy Blas le soir à l'Odéon. Vers dix heures, Duquesnel vint dans ma loge : « Tu as été un peu dure pour ce pauvre Chilly. Et puis, vraiment, tu n'as pas été gentille : tu aurais dû revenir quand je t'appelais. Est-ce vrai, ce que nous a dit Paul Meurice, que tu t'es rendue de suite au Théâtre-Français ? — Tiens, lis, lui dis-je en lui remettant mon engagement avec la Comédie. »
Duquesnel prit l'engagement et, après en avoir pris connaissance : « Tu veux bien que je le montre à Chilly ? — Montre-le-lui. » Il s'approcha de moi et me dit d'un air grave et chagrin • « Tu n'aurais jamais dû faire cela sans me prévenir. C'est un manque de confiance que je ne méritais pas. » Il avait raison, mais la chose était faite.
144 MA 4MMJRLE VIE
Un instant après, ChiMy arrivait, farieux, geatioiiiant, criant, baUxitiant de colère : « C'est uae iiMgmhè ! une trahison! Tu n'avais pas le droite... Je te ferai payer ton dédit!... » Comme je me sentais ennaéchante humeur, je lui tournai le dos et m'excusai de mon plus «lal près de Duquesnel.
Il était peiné ; et j'en avais un peu de honte, car oet àomme ne m'avait donné que des preuves de sympathie ; et c'était lui qui, en dé|)it de Chiiiy et de tant d'autres mauvais vouloirs, avait tenu la porte ouverte à mon avenir.
Chilly tint parole et engagea contre moi et la Comédie un procès que je perdis ; et je dus payer six mille francs de dédit aux directeurs de l'Odéon.
Quelques semaines plus tard, Victor Hugo offrit aux interprètes de Ruy Bios un grand souper de centième. Ce fut une grande joie pour moi. Je n'avais jamais assisté à aucun souper de ce genre.
Je n'avais guère parlé à Chilly depuis notre deitïière scène. Mais, ce soir-là, il se trouvait à ma droite, et nous dûmes nous réconcilier. J 'étais, moi, à la droite de Victor Hugo. A sa gauche était Mme Lambquin, qui jouait la Camerera Mayor, et Duquesnel près de Mme Lambquin.
En face de l'illustre poète était un autre poète, Théophile Gautier : tête de lion sur un corps d'éléphant; esprit délicieux et mots de choix dans un rire gras. Les chairs du visage, adipeuses, molles et blafardes, étaient trouées par deux prunelles voilées de lourdes paupières. Le regard était charmant et lointain.
11 y avait dans cet être une noblesse orientale, étranglée par la modo ot les mœurs occidentales. Je savais
MRMOTRES OT. SARÀH fiKRNIlARbT U;,
presque tous ses vers, ot jo le regardais avec lecdrwse, ce ieaira éuamaui^' du beau.
Je me plaisais à le vêtir de superbes rostumofi orieu- ImiS- Jo 1p yoyiiJs étenH*i sur de grajids cimsMJns, «ps helleâ omiis fouillant dane les gemmes de toutes «couleurs. Quelques-uns de ses vers murmuruiwiA au Iwrd de mes lèvres, et je parlais avec lui dans le j-êve iuTini, quaiut u« mol de mon voisin VicLur Ilugo me fit Lourner la t&te vers lui.
Quelle différence ! 11 i-tait. Lui, ie grand poète, l'étro le plus ordinaJriï qui fût, sauf son front lumineux. Son aspect t';t«it lourd, quoique très actif; sou œe i''t»it CQCBjnuii ; son Oîilélait paillard ; sa bouche, sans beauté ; sa voix aeule avait àe la noblesse et du cliarme. J'aimais l'cuteaiire en regardant Théophile Gautier,
Et, cependant, j'avais qui4que gène à legardM- en face de moi, car k côté du poète se trouvait un êU-e odiem, Paul de Saint- Victor : ses joues avaiefjt l'air de deux vessies suintant l'huile qu'elles en n tenait: al ; son wr. BU bec de corbin itait acerbe; ses yeux inéchanls et duTH; seii l«ras étaient trap courts; son nintn- trop Kïtts. Il avait l'air d'un'' jaunisse.
11 avait beaucoup d'esprit et beaucoup de talent; foaie ii employait l'un et l'autre à dire et à l'crije plus de mal ({ue de bien. Je savais que cet homme me haL-isait et j« lui rendis de S4ÙU> liûoB pour haine.
Dans le toast que porta Victor Hugo, pour remercier tous et UMitesdu concours zélé apporté à la rcapparition de son oeuvre, tout le inonde, penché vers Le poète, tenait son verre en J'air ; mais l'illustre Maître se tourna vers nu)i : * Quant à vous. Madame... » A ce moment ?SBcit, Paul de S«int- Victor posa son verre si violomin^Mt^urla tajiloqu'ilscbrisa-lly eut un petit moment
de stupeur, mais je me penchai au travers de la table, et tendant mon verre à Paul de Saint- Victor : « Prenez le mien, Monsieur : en buvant, vous saurez ma pensée, réponse à la vôtre que vous venez d'exprimer si clairement. » Le méchant prit mon verre, mais avec quel regard.
Victor Hugo termina son toast au milieu des applaudissements et des vivats. Alors Duquesnel se pencha en arrière et, m'appelant tout bas, me dit de prévenir Chilly qu'il fallait répondre à Victor Hugo.
Ainsi je fis. Mais il me regarda d'un œil glauque et, d'une voix morte, il me dit : « On me tient les deux jambes. » Je le regardai plus attentivement, pendant que Duquesnel réclamait le silence pour le speech de M. de Chilly. Je vis que ses doigts tenaient sa fourchette avec désespérance; le bout des doigts était blanc, le reste de la main était violet. Je pris cette main, elle était glacée; l'autre était sous la table pendante et molle.
Le silence s'était fait. Tous les yeux convergeaient vers Chilly. «Lève-toi », murmurai-je, saisie d'effroi. Il fit un mouvement, et sa tête s'affaissa brusquement, écrasant le visage dans son assiette.
Ce fut un brouhaha étouffé ! Les femmes, peu nombreuses, entourèrent le pauvre homme. Des paroles bêtes, banales et indifférentes furent marmonnées, telles les prières familières.
On envoya chercher son fils. Puis deux garçons du restaurant vinrent enlever le corps, vivant, mais inerte, qui fut déposé dans un petit salon. Duquesnel resta près de lui, me priant de rejoindre les invités du poète.
Je rentrai dans la salle du banquet. Il s'était formé des groupes, a Eh bien? me dit-on en me voyant
HÉMOIRES DE SARAH UCRNIIAKDT 317
ciiti'pr. — Il est aussi mal. Le médecia vient d'arriver, il ne peut pas encore se déclarer. — C'est une mauvaise digestion ! aspira Laloutaine (Ruy Blas), lampant un petit verre d'eau-de-vie. — C'est une anémie cérébrale 1 > sanctionna lourdement Talien (don Guritan), qui perdait sans cesse la mémoire.
Victor Hugo s'approcha et dit simplement : " C'est une belle mort. » Puis, me prenant par le bras, il m'entraîna vers le fond de la salle, détournant mes pensées par de galants et poétiques chuchotements.
Un peu de temps s'écoula dans une pesante tristesse; puis Duquesnel parut.
Il était pâle, mais s'était composé une figure d'homme du monde et répondait à toutes les questions : « Mais oui... on vient de le ramener chez lui... ce ne sera lien, paralt-il... deux jours de repos... Probablement un froid aux pieds pendant le repas. »
« Oui, s'écria un des invités de Rui/ Blas... Oui, il y avait un sacré vent-coulis sous la table! —Oui, répondit Duquesnel à quelqu'un qui le harcelait. Oui, sans doute, trop de chaleur à la tète... — De fait, ajouta un autre invité, de fait, on avait la tête dans le feu avec ce Schu gaz. » Je voyais le moment où tous ces gens allaient reprocher à Victor Hugo le froid, le chaud, les victuailles et les vins de son banquet.
Duquesnel, énervé par les propos imbéciles, haussa les épaules et, m'écartant de la foule, me dit : " Il est perdu ! "J'en avais le pressentiment, mais cette certitude m'étreignit d'un poignant chagrin. « Je veux partir! dis-je à Duquesnel. Sois assez bon pour taire demander ma voiture, n
Et, comme je me dirigeais vers le petit salon qui servait de vestiaire, je tus heurtée par la vieille Lambquin
qoi, im p«u grisée par fe chaleur et tes vMs, vdisai!! avec Talien. « Ah! pardon! ma petite Madone. J'aï failli vows fic&er p&r terre. » Je Tattlîra* à mot et, satis réfléchir, je M dis vivement à l'oreille : « Ne dansée pfeB, maman Lambcpiin, Chiliy se menrt ! »
De pourpre qu'elle était, son visage devisât blanc comme la crâfie. Ses dtents s'entrecho(ïuaîent sans un mot balbutié. « Ah ! ma pauvre Lambqué»! Si i''avais su vous faire autant de mal... » Mais elle ne m'écoïrtait plus ; et endossant son manteau : « Vous partez ? me (fitelle. — Oui. — Voulez- vous me recoilduire? Je vous raconterai... » Elle entoura sa telle d'un fichu noii' et nous descendtâies ainsi, conduites p^ Duquesnel et Paul Meûrice qui nous mirent en voîture.
Elle habitait le quartier Saint-<îermain, moi la rue de Rome. Chemin faisant, la pauvre fenÉ«Ée me raconta ceci : « Vous savez, ma petite, que j'*ai la manie des somnambides, cartomanciennes et autres diseuses de bonne aventure. Eh bien, figurez-vouB que vendre<fî dernier — car vous savez, moi, je ne tes consulte que te vendredi — une cartora^mcienne m'a dit : « Vous mourrez huit jours après la mort d'un homme brun, pas jeune, « qui est mêlé à votre vie ». Vous comprenez, ma petite, que j'ai pensé qu'elte se fichait de mor, car il n'y a pas d'homme mêlé à ma vte, puisque je suis veuve et n^ai jamais eu de liaison. Alors, je l'ai houspillée; car enfin, je paie sept francs — elle fait génératement payer dix francs, mais c'est sept francs seulement pour tes artistes. — Alors, furieuse de ce que j*e ne la croyais pas, elle m'a pris tes deux mains, et elle m'a dit .: « Vous avez beau hurler, c'est comme ça! « Et, si' vous voulez que je vous dise la vérité vraie : (( c'est un homme qui vous fait vivre ! Et même, pour
MEMOIRES DE SARAII BttRNIlARUT
" i*tre plus vraie : ce sont deux hommes qui vous font, " vivre, an bru» et un blondi C'est du propre! » Elle n'avait pas achevé son " C'est du propre ! » qu'elle recevait une gifle comme elle n'en a jamais reçue, je voua l'affirme'. Seulement, après, je me s l*te pour comprendre ce que voulait dire la gueuse, et j'ai trouvé : Les deux hommes, le brun et le blond, qui me font vivre, ce sont nos directeurs : Chilly et Dijqiiesnel. Et voilà que vous me dites que Chilly... ». Elle s'arrêta, très cssoufllée par son récit et, reprise de terreur : « J'étoulle ", murmura-t-elle enfin; malgré le froid glacial, dous baissâmes toutes les vitres. Je l'aidai à monter ses quatre étagc.<< et, après l'avoir bien rçcomroaodÂe à la concierge à aquelle, pour plu» do sûreté, je laissai un louis, je rentrai chez moi, très secouée par ces incidents aïKisi dramatiques qu'imprévus (fans une fête.
Trois jours après, le l'i juin 1872, Chilly mourait sans avoir repris cennaiï<saa<e.
Douze joars après, ma pauvre Lamtequirt' mourait, disant au prêtre qui l'absolvait : « Je meurs d^avoîr cru Ip démon ».
XXfl
Je quittai TOdéon avec un très profond chagrin.: J'adorais et j 'adore encore ce théâtre. Il a Tair, à lui tout: seul, d'une petite ville de province. Ses arcadeà hospi?; talières, sous lesquelles se promènent vieux et ;pau:^nrjBp: savants venant prendre le frais à l'abri. du soleit; J^grandes dalles qui l'entourent, dans l'écartement desquelles surgit une herbe jaune et microscopique; ces hautes colonnes noircies par le temps, les mains et- la crotte de la chaussée; le bruit régulier qui l'entoure ;le départ des omnibus ressemblant au départ des anciennes. diligences; la confraternité des gens qui s'y rencontarent;; enfin, jusqu'à cette grille du Luxembourg : tout lui donne un aspect à part, dans Paris.
Puis on y respire comme une odeur d'école. Les murs gardent encore les juvéniles espoirs. On n'y parle pas toujours d'hier comme dans les autres théâtres. Les jeunes artistes qui viennent là parlent de demain.
Enfin je ne pense jamais à ces quelques années de ma vie sans une émotion enfantine, sans un rappel de rires, sans une palpitation de narines respirant des petits bouquets, communs et maladroitement attachés.
MÉHOiriES DE SARAH BF.RMlAltnT 331
'|iii sentent le frais des fleurs de plein vont; fleurs ollertes par des cœurs de vingt ans, petits bouquets payés par des bourses d'étudiants.
Je ne voulus rien emporter. Je laissai le mobilier de ma loge k une petite artiste. Je laissai mes costumes, mes petits bibelots de toilette. Je partageai tout. Je sentais que là s'arrêtait ma vie d'esptrances, Je sentais que le terrain était mflr pour l'éclosion de tous les rêves; mais que la lutte avec la vie allait commencer. Et je devinais juste.
Ma première station à la Comédie-Française m'avait mal réussi. Je savais que j'entrais dans la cage des fauves.
Je ne comptais guère d'amis dans cette maison, saut Laroche, Coquelin et Mounet-SuUy. camarades, les deux premiers, du Conservatoire, le dernier, de l'Odéon.
Parmi les femmes : Marie Llyod et Sophie Croizette, toutes deux mes amies d'enfance, cette méchante Jouassain qui n'était bonne que pour moi et l'adorable .Madeleine firohan, bonne à ravir l'âme, spiiituelle à ravir l'esprit, indilTérente à désoler le dévouement.
M. Perrin décida que je débuterais dans Mademoiselle de Belîe-Isle, selon le désir de Sarcey.
Les répétitions commencèrent dans le foyer, ce qui me troublait fort.
C'était Madeleine Brohan qui devait jouer la marquise de Prie. A cette époque, elle était envahie par la graisse d'une façon presque monstrueuse, et j'étais, moi, si maigre, si maigre, qui.- ma maigreur alimentait les faiseurs de chansons rosses et les albums de caricaturistes.
9n MA DOUBLE Yili:
Il était donc impossible au duc) de Richelieu de prendre la marquise de Prie (Madeleine Brohan) pour Mlle de Belle-Isle (Sarah Bernhardt), dans l'inconvenant et concluant rendes-vous nocturne donné par la marquise au duc, qui croyait alors étreindre dans ses bras la chaste Mlle de Belle-Isle.
A chaque répétition, Bressant, qui jouait le duo de Richelieu, s'arrêtait, disant : « Non, c'est trop bête! Je jouerai le duc de Richelieu matichot des deux bras, f* Et Madeleine quittait la répétition pour se rendre au cabinet directorial afin d'obtenir qu'on lui retirât le rôle.
Tel était bien le désir de Perrin qui avait dès la première minute pensé à Croizette, mais qui voulait avoir la main forcée pour de petites raisons sournoises connues de lui seul et devinées par d'autres.
Enfin le changement eut lieu; et les répétitions sérieuses commencèrent. Puis on annonça la première représentation pour le 6 novembre (1872).
J'ai toujours eu de tout temps, et maintencmt encore, un trac fou, surtout quand je sais qu'on attend beaucoup de moi. Et je savais que, longtemps d'avance, la salle avait été louée. Je savais que la presse comptait sur un gros succès, et que Perrin lui-même entrevoyait une succession de belles recettes.
Hélas! toutes les espérances et prédictions s'en furent à vau-l'eau; et mes redébuts à la Comédie furent médiocres.
Voici ce qu'en dit, dans Le Temps du 11 novembre 1872, Francisque Sarcey, que je ne connaissais pas alors, mais qui suivait ma carrière avec un très grand intérêt :
La salle était fort brillante, et ce début avait attiré tous les amateurs de théâtre. Il faut dire qu'en dehors
«('.HOIRIES de: SARAii BKRNHARI>T H3
du mérilo persouniil île Mlle Sarah Bernhardt, il 6'cal lurmâ autour de sa personne une foule de légendes tauMBS ou vraies, qui voltiKenl sur son Dom et piquent la curiosité du public parisien. Ce Tut une déceptiou quand elle parut Elle avait, par son costume, exagérii avec ofitenUtion unu sveltesse qui est Alëgante sous les voiles aux larges plis des héroïnes grecques et romaines, aiais déplaisante sous le costume moderne, t^oil que la poudre n'aille pas à l'air de son visage, soit que le . trac » l'eût terriblement pâlie, l'impression fut peu agréable do voir jaillir do ce iongfourrean noir — j'avais l'air d'une fourmi — cette longue figure blanche d'où l'éclat dea yeux avait disparu et sur laquelle Iranchaieiit seules des dents étincelantes. Elle dit ses trois premiers actes avec un tremblement convuIsiF, et nous ne retrouvâmes la Sarah de Buy Bios que dans deux couplets qu'elle (lia de sa voix enchanteresse avec une grâce merveilleuse ; mais elle manqua tous les passages de force. Je doute que Mlle Sarah Bernhardl trouve jamais dans son délicieux org.ine ces notes éclatantes et protondes, pour exprimer le paroxysme des passions violentes, qui transportent une saUe. Si lu naturelui avait donné ce don, elle serait une artistecompléte, et il u'y en a pas de telles au théâtre. Agacée par la froideur du pubUc, Mlle âarah Bernhardt s'est retrouvée tout entière au cinquième acte. C'était bien noire Sorah. la Sarah de Ray Bios que nous avions tant admirâe  l'Odéon, etc., etc.
Ainsi que le dit Sarcoy, j'avais tout à fait raté mon dtbut.Mon excuse n'était pas dans len trac», mais duns l'inquÎL'tude où m'avait plongûc la sortie précipitée de maman, qui quitta sa place de balcon cinqmînutes après qui! j 'ùtais entrée en scène.
Dans II! furtif regard que je lui avais jeté dès mon entrée, je l'avais entrevue d'uno pâleur mortelle. J'i'us la sensation, en la voyant sortir, qu'elle allait avoir une
3^i MA DOUBLE VIE
de ces crises qui mettaient sa vie en danger; et ce premier acte me parut interminable. Je jetai les mots après les mots, bredouillant les phrases au hasard et n'ayant qu'une idée : savoir ce qui était arrivé.
Oh ! le public ne peut pas se douter des tortures endurées par les pauvres comédiens quand ils sont là devant lui, en chair et en os, faisant des gestes, disant des mots, et que leur cœur angoissé s'envole près de l'être chéri qui souffre. En général, on peut jeter à bas les ennuis, les soucis de la vie, et, pour quelques heures, on dépouille sa propre personnalité pour en endosser une autre ; et Ton marche dans le rêve d'une autre vie, oubliant tout. Mais cela est impossible quand des êtres aimés souffrent : l'inquiétude s'ag ippe à vous, atténuant les bonnes chances, grossissant les mauvaises, vous affolant le cerveau qui vit deux vies, et bousculant le cœur qui bat à se rompre.
Ce sont toutes ces sensations que je ressentais durant ce premier acte.
Je sortis de scène. « Maman... qu'est-il arrivé à maman?... » Personne ne sav it ri.^n. Croizette s'approcha de moi et me dit : « Qu'est-ce que tu as? Je note reconnais pas? Et tu n'étais pas toi tout à l'heure, en scène? » En deux mots je la mis au courant de ce que j'avais vu et ressenti.
Frédéiic Febvre envoya vite aux nouvelles, elle médecin du Théâtre accourut : « Votre mère. Mademoiselle, a eu une syncope, mais on vient de la reconduire cliez elle. >) Je le regardai : « Son cœur, n'est-ce pas. Monsi Hir? » — Oui, me fit-il. Elle a le cœur très airit»'. Madame votre mère. — Je le sais, elle est très malade. » Kt je ne pus me retenir plus longtemps, j'éclatai en sanglots.
MËMOIHKS DK SVBAIl IIKIINIIIRIIT a^I.
Croizette m'aida à remonter dans ma loge. Elle était ^onne, nous nous connaissioat depuis l'enlance et nous »i us aimions. Hien n'a jamais pu nous lirouiller; rnL'niRlpsmét'hantsracimtni^ dos envieux nu Ifs petites siiiilTrances de vanîtt'.
Ma rii^re Mme Guérard prit une viiiture el courut «liez maman pmir mo rappnrtfr dcj nouvelles.
Je me remis un peu de poudre de riz. Mais le public, ne sachant pas ce qui se passait, commen(,-ait à se fâcher, m'accusant d'un nouveau caprice, et me reçut plus froidement cncorn. Cela m'était tout à fait égal, je pensais à autre choso : Je disais les mots do Mlle de Delle-Ific — rôle stupide et assommant, — mali j'attondais, moi, Sarali, des nouvelles de maman; et je guettais le retour de « mon petll'dame u, à laquelle j'avais dit : « Kntr'ouvre la porte — côté jardin — aussitôt que tu seras de retour, et fais comme ça... avec la tête, si ça va mieux, et comme ça... .si ça va mal. •>
Mais, voilà que je no me rappelais plus lequel... comme ça... était pour « mieux »; et quand je vis Mme Guérard, à la On du troisième acte, entr'ouvrant la porte et remuant la tète de bas en haut comme pour dire <■ Oui >>, je devins tout à fait idiote.
C'était pendant la grande scène du troisième acte : quand Mlle de Belle-Isie reproche au duc de Iliehelieu (Bieisant) de la perdre â tout jamais. Le duc répond : « Que ne disiez-vous que quelqu'un nous écoutait, que quelqu'un était caché? o
Je m'écriai ; « C'est Guérard qui m'apporte des nouvelles! " Le public n'eut pas le temps de comprendre. car Uressaut ctcamola la répliqu-- rt yauva la situation.
8iC MA DOUBLE Vlti:
Après un petit rappel bien mou, je reçus des nouvelles de maman, qui allait mieux, mais qui avait eu une crise très forte. Pauvre maman! Elle m'avait trouvée si laide dès mon entrée en scène, que sa belle indifférence s'était écroulée sous une douloureuse stupeur, laquelle devint rage en entendant une grosse dame, assise près d'elle, dire en ricanant : « Mais c'est un os brûlé, que cette petite Bernhardt ! »
J'étais rassurée; et je jouai mon dernier acte avec confiance. Cependant, le gros succès de la soirée fut pour CroiEette, ravissante dans la marquise de Prie.
Mon succès cependant augmenta à la seconde représentation, s'affirma dans les représentations suivantes, et devint si grand, qu'on m'accusa de me payer de la claque. J'ai beaucoup ri et ne me suis même pas défendue, ayant l'horreur des paroles inutiles.
Je continuai mes débuts dans Junie, de Britannicus, ayant, pour Néron, Mounet-SuUy qui y fut admirable. J'obtins un succès immense, incroyable, dans ce délicieux rôle de Junie.
Puis je jouai, en 1873, Chérubin, dans Le Mariage de Figaro; c'était Croizette qui jouait Suzanne; et ce fut un régal pour le public que de voir la délicieuse créature jouer un rôle de charme et do gaieté. Chérubin fut pour moi l'occasion d'un nouveau succès.
Au mois de mars 1873, Perrin eut l'idée de monter Dalilay d'Octave Feuillet.
Je jouais alors les jeunes filles, les jeunes princesses ou les jeunes garçons, mon corps menu, ma figure pâle, mon aspect maladif me vouant pour le moment aux victimes; quand tout à coup Perrin, trouvant que les victimos attendrissaient le public, et pensant que c'était grâce à mon u emploi » que j'excitais la sympa-
HEHOIRKS DL SAilAII HEHNiiAnilT 3*1
thie, Perrin Rt la plus cocasse Aee distributions : Il me donna le rôle de Dalîla, la méchante bmne et féroce princesse, et donna A Sophie Croiiette la blonde et idéale jeune fllle mouranto.
La pièce culbuta sous cotte étrange distribution. Je forçai ma nature pour paraître l'altière et voluptueuse sirène; je bourrai mon corsage d'ouate et les hanehoa demajupeavecducnn;mais je gardai mon petit faciès maigre et douloureux.
Croizette fut obligée de comprimer les avantages de son buste, sous la pression de bandes qui l'oppressaient et l'étouiïaient; mais elle garda sa jolie lîgure pleine aux jolies fossettes.
f''^e tus obligée de grossii' ma vois, elle d'éteindre la sienne. Enfin c'était absurde. La pi^ce obtint un demi-
Je créai après cela : L'Absent, un joli acte en vers d'Eugène Manuel; Cfuz l'Avocat, un acte en vers très amusant de Paul Ferrier, où Coquolin et moi nous nous disputions à ravir.
Puis, le 22 août, je jouai avec un succès immense le rôle d'Andromaque. Je n'oublieraijamais cette première représentation, dans laquelle Mounet-Sully oblint un triomphe délirant. Ah! qu'il était beau, Monnet-Sully, dans ce rôle d'Oresto ! Son entrée, ses fureurs, sa folie, et la beauté plastique de ce merveilleux artiste, que c'était beau !
Après Andromaquû, je jouai Ariclo dans Phèdre; el ce soir-Iè, dans ce rôle secondaire, j'obtins en n^olitl't le I uccès do ta soirée.
Je pris une telle place, en peu de temps, à In Comédie, que l'inquiétude l'emparn do quelques artistes et gagna
3i8 MA DOUBLE VIE
la direction. M. Perrin, homme supérieurement i ligent, et pour lequel j'ai conservé un souvenir tete affectueux, était horriblement autoritaire. Mm imiil Et c'était entre nous un perpétuel combat. II vouliijt m'imposer sa volonté, et je ne voulais pas la subir. U riait volontiers de mes boutades quand elles étaieni contre les autres, mais il entrait en fureur qiuoid elles étaient contre lui.
Et pour moi, mettre Perrin en fureur était VM de mes joies. Je m'en accuse. Mais il était si brédottB* lant quand il voulait parler vite, lui qui pesait chàqof mot en temps ordinaire ; son regard généralement héiif tant d'un œil devenait tout à fait torve, et sa flgnrà distinguée et pâle se tachait de plaques lie-de-vin. Lu fureur lui faisait ôter et remettre son chapeau ({1111113 fois en quinze minutes et ses cheveux bien liaate hérissaient sous cette folle galopade du gibus.
Quoique j'eusse alors l'âge de pleine raison, je plaisais à ces méchantes gamineries, que je regratte toujours après, et que je recommence sans cesse, ayant encore aujourd'hui, malgré les jours, les semaines, les mois, les années vécus, une joie infinie à faire des faree&
Néanmoins, la vie à la Comédie devenait un péa énervante pour moi. Je voulus jouer Camille dans On ne badine pas avec V amour : le rôle était à Croizette. Je voulus jouer Célimène : le rôle était à Croizette. Perrin était très partial pour Croizette; il l'admirait, et la jeune femm % qui était très ambitieuse, avait des é{ des prévenances et une docilité qui charmaient le autoritaire.
Elle obtenait tout ce qu'elle voulait; et, comme Sophie Croizette était franche et droite, elle me disait
UtHniKES DK SAHAH BERHIUIIDT 319
souvent, quand je me plaignais : « Fais comme moi sois plus souple; tu passes ton temps à terûvolter; moi, i'ai l'air de taire tout ce que veut Perrin, mais, on vérité, je lui fais faire tout ce que je veux. Essaie. >
Alors je prii'nnt^ mon couraji^eàdeux mains, je montais chez Perrin. Fresque toujours il me recevait par cette phrase : « Ah ! bonjour, Mademoiselle Rovolte,ête3-vou8 calme, aujourd'hui? — Oui, tfts calme. Mais soyez gentil, aocordeK-moi ce que je vous demande. i> Et je faisais du charme, je prenais ma jolie voix. Il ronronnait, faisait de l'esprit {il en avait beaucoup); et on était très bien ensemble pendant un quart d'heure. Puis j'accouchais de ma demande : « Laissez-moi jouer Camille dans On ne badine pas avec l'amour. — Mais, c'est impossible, ma chère enfant. Croizotte ne sera pas contente. — Je lui on ai parlû, ça lui est égal. — Vous avez eu tort de lui en parler. — Pourquoi? — Parce que la distribution des rôles regarde l'administrateur et non les artistes. » Il ne ronronnait plus, il grognait; moi, je rageais et, au bout d'un instant, je sortais en claquant les portes.
Mais je me minais. Je passais des nuits à pleurer. C'est alors que je pris un atelier pour faire de la sculpture. Ne pouvant dépenser au théâtre mes forces intelligentes et mon désir de créer,je les mis au service d'un autre art. El je me mis à travailler la sculpture avec une nrdeur folle. Je fis vite de grands progrès.
Le Théâtre m'était devenu indifférent. Je montais à cheval le matin à huit heures et, à dix heures, j'étais dansmonatelierdesculpture,boulcvarddeClicby,n''lI.
Ma santé très délicate se ressentit de ces doubles efforts. Je vomissais le sang d'une façon torrillante et je res'ais des heiirei sans connaissance. Je n'allais plus
à la Comédie que lorsque j'y étais appelée par mon service.
Mes amis s'inquiétôrent sérieusement; et Perrin, mis au courant de ce qui se passait, poussé aussi par la press? et le Ministère, se décida à me donner une création dans Le Sphinx, d'Octave Feuillet. Le rôle principal était pour Croizette; mais, à la lecture, je trouvai le rôle qui m'était destiné charmant, et je résolus qu'il serait aussi le rôle principal ; il y aurait deux rôles principaux, voilà tout.
Les répétitions marchaient assez bien au début de la pièce, mais mon rôle semblant prendre plus d'importance qu'on avait cru, les agacements se firent jour. Croizette elle-même devint nerveuse. Perrin s'irritait, et ce manège me calmait. Octave Feuillet, homme sub il, charmant, très bien élevé et légèrement ironique, s'amusait follement de ces escarmouches.
Cependant la guerre allait éclater. La première hostilité vint de Sophie Croizette : Je portais toujours, piquées à mon corsage, trois ou quatre roses, qui s'effeuillaient dans la chaleur de l'action. Un jour, Sophie Croizette s'étala de tout son long sur la scène et, comme elle était grande et forte, elle tomba sans pudeur et se î'^î-n^a sans grâce. Le rire étouffé de quelques subalternes la cingla au sang; et, se tournant vers moi : « C'est ta faute! tes roses s'effeuillent et font tomber tout le monde ! » Je me mis à rire : «Il manque trois pétales à mes roses, les voilà toutes les trois, près de ce fauteuil, côté cour, et tu es tombée du côté jardin; donc ce n'est pas ma faute, mais celle de ta maladresse. »
T. a discussion continua un peu vive de part et d'autre. Doux clans so formr^rent : les Croizettistes et les Bernhardtistes. La iruorre «'tait déclarée, non pas entre
Sophie et moi, mais entre nos admirateurs et détracteurs respectifs.
Ces petites querelles se répandirent au dehors, et le public commença aussi à former des clans. Croizette avait pour elle tous les banquiers et tous les congestionnés; j'avais pour moi tous les artistes, les étudiants, les mourants et les ratés.
La guerre déclarée, on ne recula plus devant les combats. Le premier, le plus sanglant, le plus définitif, fut livré à propos de la lune.
On commençait les dernières répétitions générales. Le troisième acte se passait dans une clairière de forêt. Au milieu de la scène, un gros rocher sur lequel Blanche (Croizette) donnait le baiser à Savigny (Delaunay), lequel était mon mari. Je devais arriver, moi (Berthe de Savigny), par le petit pont jeté sur un cours d'eau. La lune baignait toute la clairière. Croizette venait de jouer sa scène. On avait applaudi son baiser, hardi pour la Comédie-Française d'alors. (Que n'a-t-on pas fait depuis!) Lorsque tout à coup les bravos éclatèrent à nouveau... La stupeur se peignit sur quelques visages. Perrin se dressa terrifié. Je traversais le pont, le visage pâle et douloureusement bouleversé, laissant traîner au bout d'un bras découragé la sortie de bal qui devait couvrir mes épaules; j'étais baignée par la blancheur de la lune et l'effet était, paraît-il, saisissant et poignant.
Une voix nasale et barbelée de piques cria : « Un effet de lune suffît! Éteignez pour Mlle Bernhardt ! » Je bondis sur le devant de la scène : « Pardon, Monsieur Perrin, mais vous n'avez pas 1 ? droit de me I étirer ma lune ! 1 1 y a sur le mamiscri : « Berthe s'avance, pâle, convulsée, sous le rayon de lune. » Je
suis pâle, je suis convulsée, je veux ma lune! — C'est impossible! rugit Perrin. Il faut que le : « Tu m'aimes donc? » de Mlle Croizette et son baiser soient enveloppés de lune. Elle joue le Sphinx, c'est le personnage principal, il faut lui laisser les principaux effets! — Eh bien. Monsieur, donnez une lune brillante à Croizette et une petite lune à moi; ça m'est égal, mais je veux ma lune!»
Tous les artistes, tous les employés passaient la tête par toutes les issues de la salle et de la scène. Les Croizettistes et les Bernhardtistes commentaient le débat.
Octave Feuillet, interpellé, se leva à son tour : « Je conviens que Mlle Croizette est fort belle sous son effet de lune! et Mlle Sarah Bernhard idéale dans son rayon lunaire! Je désire donc la lune pour toutes deux! »
Perrin ne put se contenir de colère. Il y eut discussion entre l'auteur et l'administrateur, entre les artistes, entre le concierge et les journalistes qui questionnaient.
La répétition fut interrompue. Je déclarai que je ne jouerais que si j'avais ma lune.
Je ne reçus pas de bulletin de répétition pendant deux jours; et j'appris, par Croizette, qu'on faisait répéter eu cachette mon rôle de Berthe à une jeune femme que nous avions surnommée « le Crocodile w, parce qu'elle suivait toutes les répétitions, ainsi que cet animal suit les bateaux, espérant toujours happer un rôle jeté par-dessus bord.
Octave Feuillet refusa ce troc et vint me chercher avec Delaunay qui avait pacifié les choses : « C'est convenu. La lune vous éclairera toutes les deux », dit-il en uKi baisant les mains.
HCMOtUES DK. SAIIAM H8[INHARDT '.m
.a prmnit^re du Sphinx fut un triomphe pimr Croi- § Setteetmoi.
Les deux clans s'âchaulTaient à qui mieux mieux, ce I qui doublait notre succès et nous amusait beaucoup, I car Cmizctte a toujours été une dôlicieuse amie (>t tune camarade loyale. Elh travaillail pour elb, mais I jamais contre personne.
Après Le Sphinx, je jouai une jolie pièce eu un acte l'un jeune élève de l'École polytechnique, Louis [ Denayrouse, La Belle Paule. Ce jeune auteur est devenu S un savant remarquable et a renoncé à la poésie.
J'avais prié Perrin de me donner un congé d'un nois, mais il s'y refusa lioergiquement et me fit répéter ' Zaïre pendant les pcnibles mois de juin et juillet, et I annonça, malgré moi, la première pour le 6 août. 11 i faisait cette année-là une chaleur efiroyable dans !" Paris. Je crois que Perrin, ne pouvant me dompter, ' avait, sans mauvaise intention réelle, mais par pure ' autocratie, le désir de me dompter morte,
Le docteur Parrot était allé le trouver, lui disant que ' mon état de faiblesse était si grand qu'il y avait danger I k me faire jouer pendant les grandes chaleurs. 11 no f voulut rien entendre. Alors, moi, furieuse do l'entètenient féroce de ce bourgeois intellectuel, je me jurai de I jouer à on mourir.
11 m'est arrivé souvent, étant enfant, de vouloir r me tuer pour embêter les autres. Je me souviens mémo avoir avalé le contenu d'un grand encrier, après une ! panade avalée de force devant maman qui s'était f Imaginée que les panades étaient nécessaires à ma I santé. Notre bonne lui avait dévoilé mon horreur des r panades, ajoutant que chaque niatiu la panade allait [ dans le seau de toilette.
3ti MA DOUBLE VIE
J'eus, bien entendu, d'horribles maux de cœur. Et je criais, dans les tortures de mon pauvre estomac, je criais à maman affolée : « C'est toi qui me fais mourir! » Et ma pauvre maman sanglotait... Elle n'a jamais su la vérité; mais elle ne m'a jamais plus forcée à avaler quoi que ce soit.
Eh bien, après tant d'années passées, je me retrouvais avec les mêmes sentiments rancuniers et enfantins : a Ça m'est égal, me disais- je, je tomberai sans connaissance sûrement et je vomirai le sang; et peutôlre j'en mourrai! Et ce sera bien fait pour Perrin! Il sera furieux ! » Oui, je pensais cela. Je suis aussi bête que cela, par moments. Pourquoi? Je ne puis le définir, mais je le constate.
Je jouai donc, le 6 août, par une soirée caniculaire, le rôle de Zaïre. La salle, comble, était en buée. Je n'entrevoyais les spectateurs qu'à travers une vapeur. La pièce, mal montée comme décors, mais bien costumée et surtout très bien jouée par Mounet-Sully (Orosmane), Laroche (Nérestan) et moi (Zaïre), obtint un immense succès.
Voulant tomber évanouie, voulant cracher le sang, voulant mourir pour faire enrager Perrin, je m'étais donnée tout entière : j'avais sangloté, j'avais aimé, j'avais souffert, et j'avais été frappée par le poignard d'Orosmane en poussant le cri vrai de la vraie douleur; car j'avais senti !e fer pénétrer dans mon sein, puis, tombant, haletante, mourante, sur le divan oriental, j'avais pen é mourir sérieusemcn ; et, pondant tout le temps de la fin de l'acte, j'osais à peine remuer un bras, convaincue que j'étais de ma languissante agonie, et un peu offiayée, je l'avoue, de voir réaliser ma méchante
farce à Perrin. Mais grande fut ma surprise quand, le rideau tombé sur la fin de la pièce, je me relevai prestement pour le rappel, et saluai le public sans langueur, sans affaiblissement, prête à recommencer la pièce.
Et je marquai cette représentation d'un petit caillou blanc, car de ce jour je compris que mes forces vitales étcdent au service de mes forces intellectuelles. J'avais voulu suivre l'impulsion de mon cerveau dont les conceptions me semblaient trop fortes pour que mes forces physiques les puissent réaliser. Et je mo trouvais, ayant tout donné, même au delà, en parfait équilibre !
Alors j'entrevis la possibilité de l'avenir rêvé.
J'avais pensé — jusqu'à cette représentation de Zaïre — et j'avais entendu dire, et j'avais lu dans les journaux, que ma voix était jolie, mais frêle; que mon geste était gracieux, mais vague; que ma démarche souple manquait d'autorité; que mon regard perdu dans le ciel ne domptait pas le fauve (le public). Je pensai alors à tout cela.
Je venais d'avoir la preuve que je pouvais compter sur mes forces physiques; car j'avais commencé la représentation de Zaïre dans un tel état de faiblesse qu'il était facile de prédire que je ne terminerai pas le premier acte sans un évanouissement. D'autre part, quoique le rôle soit doux, il exige deux ou trois cris qui pouvaient provoquer les vomissements de sang si fréquents chez moi à cette époque.
J'eus donc la certitude, ce soir-là, que je pouvais compter sur la solidité de mes cordes vocales, car j 'avais poussé mes cris avec une rage et une douleur réelles, espérant me casser quelque chose, dans mon inepte désir de jouer un tour à Perrin.
Ainsi, cette petite comédie manigancée par moi
tournait à mon profit. Ne pouvant être mourante à mavolonté, je changeai mes batteries et résolus d'èiiè^ forte, solide, vivace, et vivante, jusqu'à rénenremeat* de quelques-uns de mes contemporains qui ne m'avaioSEt: supportée que parce que je devais mourir bientdt,.niiii qui me prirent en haine dés qu'ils eurent la certîtadls' que j e vivrais longtemps peut-être. Je ne veux ditdoiiBflk'*^ qu'un exemple, raconté par Alexandre Diimas fils ^^Oi/f assistant à la mort de son intime ami Charles Naiinq^t^ recueillit ses dernières paroles ; :' 3!
Je suis heureux de mourir, car je n'entendrai plus parler de Sarah Bernhardt et du grand Français (FÉr* dinand de Lesseps). • •
Mais cette constatation de mes forces me.renditplns. pénible l'espèce de « farniente » dans lequel me edttf' damnait Pcrrin. En effet, après Zaïre, je restai des nifds sans créations, jouant de ci, de là. Alors, décoiiragée':Â> dégoûtée du Théâtre, je me pris de paission pour-'la; sculpture. / ' .
En descendant de cheval, je prenais un léger repos et me sauvais dans mon atelier, où je restais jusqa'àu' soir. Des amis venaient me voir, s'installaient autour de moi, jouant du piano, chantant; puis on discutait'' violemment politique, car je recevais dans ce modiestS' atelier les hommes les plus illustres de tous les olaôs.' Quelques femmes venaient prendre le thé, toujours' exécrable, toujours mal servi; mais ça m'était égal. J'étais absorbée par cet art admirable; je ne voyaisrien ou, pour mieux dire, je ne voulais rien voir.
Je faisais le buste d'une adorable jeune fille, Mlle Emmy de **♦. Sa conversation lente et posée' était d'un charme infini. Elle était étrangère, mais
MRMOIRCS DE SAIIAH BEHNHARIIT
îit notre langue avec une perfection telle que j'en étais stupéfaite. Elle ne quittait jamais la cigarette, et gardait un protond mépris pour qui ne la devinait pas.
Se ils durer les séances aussi longtemps quo possible, car je sentais que cet esprit délicat nae pénétrait de sa science de voir au delà; et bien souvent, dans les hésitations graves de ma vie, je me suis dit ; a Qu'aurait fait... qu'aurait pensé... Emmy?... »
Je fus un peu interloquée un jour par la visite d'Adolphe de Rothschild qui vint me commander son buste. Je me mis tout de suite à l'ouvrage. Mais je l'avais mal regardé, cet aimable homme : il n'avait rien d'esthétique, tout au contraire. J'essayai néanmoins, et je mis toute ma volonté en éveil pour réussir cette première commande dont j 'étais si fière.
Deux fois je jetai par terre le buste commencé et, aprêa une troisième tentative, je renonçai définitivement, balbutiant d'imbéciles excuses qui ne durent pas convaincre mon modcMc, car je ne le revis jamais cliez moi. Quand nous nous rencontrions le matin à cheval, il me saluait d'un salut froid et un peu sévère.
Après cet échec, j'entrepris le buste d'une ravissante enfant : Mlle Multon, petite Américaine délicieuse que j'ai retrouvée au Danemark, mariée, mère de famille et aussi ravissamment jolie.
Puis je fis le buate de Mlle Hocquigny, cette adorable personne, lingére de toutes les intendances militaires pondant la guerre, et dont le secours avait été si puissant pour moi et si nécessaire à mes blessés.
Puis j'entrepris le buste de ma plus jeune soeur,
Hégina, hélas! bien malade de la poitrine. Jamais
masque plus parfait ne fut pétri par la main de Dieu!
Des yeux de lionne, cernés de giands cils fauves si
SX
388 Mil DOUBLE VIE
longs, si longs... un nez mince aux narines mobiles; une bouche toute petite; un menton volontaire dans un visage nacré surmonté d'un casque de rayons lunaires, car je n'ai jamais vu de cheveux d'un blond si pâl^, si brillant, si soyeux. Mais cet admirable visage était sans charme ; le regard était dur, la bouche sans sourire. J'essayai de rendre de mon mieux ce beau visage de marbre, mais il eût fallu un grand artiste, et je n'étais qu'un humble amateur.
Quand j'exposai le buste de ma petite sœur, elle était morte depuis cinq mois, après six mois d'une agonie lente, pleine de sursauts vers la vie. Je l'avais prise chez moi, rue de Rome, n» 4, dans le petit entresol que j'habitais depuis le terrible incendie qui avait dévoré mes meubles, mes livres, mes tableaux, enfin tout mon petit avoir. Cet appartement de la rue de Rome était petit. Ma chambre était minuscule. Le grand lit de bambou prenait toute la place. Devant la fenêtre était mon cercueil, dans lequel je m'installais souvent pour apprendre mes rôles. Aussi, quand je pris ma sœur chez moi, trouvai-je tout naturel de dormir chaque nuit dans ce petit lit de satin blanc qui devait être ma dernière couchette, et d'installer ma sœur sous les amas de dentelles, dans mon grand lit de bambou.
Elle-même trouvait cela tout simple, puisque je ne voulais pas la quitter la nuit et qu'il était impossible d'installer un autre lit dans cette petite chambre. Puis, elle avait l'habitude de mon cercueil.
Un jour, ma manucure, entrant dans ma chambre pour me faire les mains, fut priée par ma sœur d'entrer doucement parce que je dormais encore. Cette femme tourna la tête, me croyant endormie dans un fauteuil; mais, m'apercevant dans un cercueil, elle s'enfuit en
poussant des cris de folle. A partir de ce moment, tout Paris sut que je couchais dans mon cercueil ; et les cancans vôtus d'ailes de canards prirent leur vol dans toutes les directions.
J'avais une telle habitude des turpitudes écrites sur mon compte, que je ne m'en inquiétais guère. Mais, à la mort de ma pauvre petite sœur, un incident tragicomique se produisit : Quand les croque-morts se présentèrent dans la chambre pour enlever la morte, ils se trouvèrent en face de deux cercueils, et, perdant la tête, le maître de cérémonies envoya chercher un second corbillard en toute hâte. J'étais alors près de ma mère qui avait perdu connaissance, et je revins à temps pour empêcher les hommes noirs d'emporter mon cercueil. Le second corbillard fut renvoyé, mais les journaux s'emparèrent de cet incident. Je fus blâmée, critiquée, etc., etc.
Ce n'était pourtant pas ma faute.
Je tombai assez gravement malade après la mort de ma sœur. Je l'avais soignée des jours et des nuits; et, le chagrin aidant, je devins très anémique. Je fus envoyée pour deux mois dans le Midi. Je promis d'aller à Menton, et je me dirigeai de suite vers la Bretagne, le pays de mes rêves.
J'avais avec moi mon petit garçon, mon maître d'hôtel et sa femme. Ma pauvre Guérard, qui m'avait aidée dans les soins donnés à ma sœur, était au lit, malade d'une phlébite; j'aurai tant voulu l'avoir avec moi.
Ah! le beau voyage que nous fîmes alors! La Bretagne, il y a trente-cinq ans, était sauvage, inhospitalière, mais aussi belle, peut-être plus belle que maintenant, car elle n'était pas sillonnée de route» carrossables; ses flancs verts n'étaient pas tachés de petites villas blanches; ses habitants, les hommes, n'étaient pas aiïublés de l'abominable pantalon moderne, les femmes, du miséreux potit chapeau à plumes. Non, les Bretons promenaient fièrement leurs jambes
MÉMOIRES \}t SARAH BERHH\l<riT 311
'nerveuses velues de la guêtre ou du bas à côtos, lo pied pris dans le soulier do cuir ù boucles ; les longs cheveux lïollt's aux tempes cachaient les oreilles maladruites et donnaient au visage une noblesse que ne laisse pas la coupe moderne. Les femmes, avec leurs jupes courtes laissant voir leurs chevilles menues sous le bas aolr, ; leur petite tète sous les ailes de la cornette, resiblaient à des mouettes.
arle pas, bien entendu, des habitantsde Pontf l'Abbé ou du bourg de Batz, qui ont des aspects tout didéreuts.
Je visitai presque toute la Bretagne et séjournai surtout dans le Finistère, La pointe du Raz m'avait con- H. Jerestai douze jours à Audicrue, chez le pêrc Batimllé, si gros, si gras, qu'il avait lait faire une entaille [dans la table pour y loger son ventripotent abdomen. Je partais chaque matin à dix heures. Mon maître lid'bôtel Claude préparait lui-même mon déjeuner qu'il Eflinpilait ensuite avec un soin extrême dans trois petits Kipaniers; puis, montant dans le véhicule — combien somique — du père Batitoullé, mon petit garçon con- I duisant, nous partions pour la baie des Trépassés.
Ahl la belle et mystérieuse plage, toute hérissée do rochers, toute blonde et toute plaintive! Le gardien du ' phare me guettait et venait au-devant de moi. Claude lui remettait nos victuailles, avec mille renseignements sur la façon do cuire les oeufs, de réchauffer les lentilles, et de griller le pain. Il emportait tout, puis revenait avec deux vieux bâtons auxfpiels il avait ajouté des clous pour en faire des piques; et nous recommencions la teiTihaiite ascension de la pointe du Raz, espèce de labyrinthe plein de surprises désagréables, de i crevasses qu'il fallait sauter au-dessus de l'abîme béntil
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nlles. Et aussitôt mon arrivée, les mâmes gamins, laugmentL's encore, m'offrirent d'enlever, moyennant ■'finances, les traces de leur occupation.
Je fis charger la vilaine bande par Claude et le gar- I dien du phare ; et, comme ils nous jetaient des pierres, je ■■braquai mon fusU sur la petite troupe. Ils s'enfuirent en l burlant. Seuls, deux gamins do six il dix ans étaient restés là, assis tristement. Nous n'y primes pas garde et je m'installai plus loin, abritée par un rocher faisant auvent. Les deux gamins avaient suivi. Claude et le
t^rdien Lucas guettaient pour voir si la bande ne revenait pas.
Les enfanta s'étaient accroupis sur la pointe extrême du rocher qui surplombait au-dessus de nos tètes. Us semblaient tranquilles, quand tout à coup ma jeune ïemme de chambre sursauta : u QueUo horreur! Madame... Quelle horreur! Ils nous jettent dus poux! m
Et, en effet, les deux petits vauriens amassaient depuis une heure tout ce qu'ils trouvaient de vermines
Istireux, et nous les jetaient, Je lis saisir les deux petits drôles, et ils reçurent une correction d'importance. Il y avait une crevasse à laquelle un avait donné le nom d' a Enfer du Plogolï". J'avais une envie folle de descendre dajis cette crevasse, mais le gardien m'en dissuadait toujours, objectant avec ténacité le danger à courir et sa crainte de responsabilité en cas d'accident. Je persistai néanmoins dans ma volonté; enfin, après mille promesses, plus un certificat attestant que, malgré les supphcations du gardien et malgré la certitude du danger que je courais, j'avais voulu quand k 'iDômc, etc., etc., et après avoir fait un petit cadeau de l'Oinq louis au brave homme, j'obtins les facilités pour
descendre dans l'Enfer du Plogoff, c'est-à-diro : une grande ceinture à laquelle était attachée une forte corde. Je bouclai cette ceinture autour de ma taille, si mince alors (quarante-trois centimètres) qu'il fallut faire des trous supplémentaires pour arriver à la fermer.
Puis le gardien chaussa chacune de mes mains d'un sabot dont ia semelle était bardée de gros clous sortant de deux centimètres. Je restai bouche bée à la vue de ces sabots et je demandai l'explication avant de vouloir les ganter. « Voilà, me dit le gardien Lucas: quand j'vas vous descendre, comme vous êtes plus fine qu'une arête, vous ballotterez dans la crevasse et vous risquerez de vous broyer les os; tandis qu'avec vos sabots aux mains, vous vous défendrez contre les parois en étendant l'bras à droite... à gauche... selon qu'vous ballotterez... Je n'vous réponds pas qu'vous n'aurez pas quelqu' "" gnions ", mais ça, c'est votre faute; c'est vous qui voulez y aller. Maintenant, écoutez bien, ma p'tite dame : quand vous s'rez en bas sur l'rocher du milieu, faites attention d'pas glisser, car c'est là qu'est Tplus dangereux. Si vous tombez dans Tcau,] 'tirerai la corde, ben sûr, mais j 'réponds de rien. Dans c'maudit tourbillon d'eau, vous pouvez être priso entre deux pierres, et j'aurai beau tirer, j 'casserai la corde, et c'e^t tout! »
Puis l'homme devint pâle et, faisant le signe de la croix, il se pencha vers moi, murmurant d'une voix de rêve : « C'est les naufragés qui sont là sous les pierres, en bas. C'est eux qui dansent au clair de lune sur la plage des Trépassés. C'est eux qui mettent du goémon gras sur la petite roche, en bas, pour faire tomber les voyageui's qu'ils entraînent ensuite dans le fond de la mer.»
HEHOIHES de SARAU BERNilAHDT 3i^
Puis, me regardant de tout prèi dans ios yeux : « Voulez-vous tout d'même descendre? — ■ Mais oui, père Lucas, je veux descendre tout de suite. "
Mon petit garçon bâtissait des remparts, dos lurtereaaes.ià-bas sur le sable, avec Félicie. Seul, Claude était avec moi. 11 ne disait pas un mol, connaissant mon effréné désir du danger. 11 regarda si la ceinture était bien accrochée et me demanda la permission de ficeler la patte au ceinturon; puis il passa plusieurs fois un gros fdin tout autour pour consolider le cuir; et jo descendis, suspendue par la corde, dans le noir de la crevasse. J'étendais les bras de droite, de gauche, ainsi que me l'avait prescrit le gardien et, quand même, je me cognais les coudes.
Au premier moment, je crus que le bruit que j'entendais était la résonance rêperculée des coups de sabots sur les parois; mais, soudain, un elTroyable Tracas envahit mon cerveau ; des coups de canon successifs, des coups de fouet stridents, claquants, féroces, des hurlements plaintifs.,, et les « han » fatigués d'une centaine de matelots tirant une « seine » remplie de poissons, d'algues et de pierres. Tous ces bruits s'entrechoquaient sous la méchante poussée du vent.
Je devenais enragée de colère contre moi, car la peur m'avait s^ie. Plus je descendais, plus le grondement hurleur devenait bourdonnant dans mes oreilles, dans mon cerveau ; et mon cœur battait la charge des lâches. Le vent s'engoulTrait dans l'étroit tunnel et courait eu sens divers autour de mes jambes, de mon torse, de mon cou. Le trac fou me prenait. Je descendais lentement, et je sentais, & chaque petite secousse, que les quatre mains qui me tenaient là-haut arrivaient à un
nœud. Je voulu > me rappeler le nombre de nœuds, car il me semblait que je n'avançais pas. Alors j'ouvris la bouche pour crier : « Remontez-moi! » Mais le vent, qui tournoyait en danse folle autour de moi, s'engouffra dans ma bouche anxieusement ouverte. Je faillis étouffer. Alors, je fermai les yeux et renonçai à lutter. Et je ne voulais même plus étendre les bras.
Quelques instants après, je relevai mes jambes dans un accès d 3 terreur indéfinissable : la mer venait de les étreindre d'une caresse brutale qui les avait trempées. Cependant, je repris courage, car j'y voyais clair. Je détendis mes jambes qui se trouvaient d'aplomb sur la petite roche. C'est vrai qu'elle était glissante.
Je me cramponnai à un grand anneau fixé exprès dans la voûte qui surplombait la roche et je regardai. La crevasse longue et étroite s'élargissait tout à coup dans sa base et se terminait en une large grotte qui donnait sur la pleine mer ; mais l'entrée de cette grotte était défondue par une quantité de gros et petits rochers qui se perdaient à fleur d'eau, à une lieue en avant; ce qui explique, et le bruit terrible de la mer déferlant dans le labyrinthe, et la possibilité de se tenir debout sur un caillou — comme disent les Bretons, — ayant autour de soi la danse éperduo des vagues.
Cependant, je me rendais bien compte qu'un faux pas pouvait être mortel dans le remous brutal des lames qui accouraient de loin avec une vitesse vertigineuse, io broyaient contre Tobstacle insurmontable, et choquaient, en se reculant devant l'obstacle, d'autres lames qui 1 s suivaient. De là le jaillissement perpétuel (le ces fusées d'eau qui s'engouffraient dans la creva^si' sans danger de vous noyer.
La nuit commen(;ait à venir et j'éprouvai une
MEMUIRHS M SAH4U DKRiyilAKDT '-SU
elTroyable angoisse en découvrant « la crête d'un putit rocher deux youx cnormes qui me regardaient Elément. Puis, à une touffe d'alguos, plus loin cncor.\ deux autres yeux fixes. Je no voyais rien du corps di' c«s ôtres, que des yeux.
Je crus un instant qua j'avais le vertige, et je nao mordis la langue au sang; puis je tîrat violenunent sur ma corde, ainsi qu'il le fallait faire pour ûtre roraontèe. Je sentis la joie frémissante des quatre mains, et je perdis pied, enlevée par mes gardiens. Les yeux s'étaient dressés aussi, inquiets de me voir partir. Et je ne vis plus, pendant que je montais en l'air, que des yeux partout : des yeux jetant de longues antennes pour avancer vers moi. Je n'avais jamais vu do pieuvres, et je ne connaissais même pas l'existence do ces horribles bêtes.
Pendant l'ascension, qui me parut interminable, j'eus la vision de ces bêtes le long dos parois, et je claquais des dents en débarquant sur le tertre vert. Je racontai de suite au gardien la cause de ma terreur, et il se signa en disant : s C'est les yeux des naufragés. Faut pas rester là. " Je savais bien que ce n'était pas les yeux des naufragés, mais j'ignorais alors ce que c'était. Et je crus que j'avais vu des bètes ignorées do tous. Ce n'est qu'à l'Iiôtol, chez le père Batîfoullé, que j'appris à connaître les pieuvres.
Il ne me restait que cinq jours de congé; je les passai à la pointe du Raz, assise dans une encoche de rocher qu'on a surnommée « le fauteuil Sarah Bernhardt ».
Bien des touristes s'y sont a.'^sis depuis.
Je rentrai ft Paris, mon congé terminé. Mais, très faible encore, je ne pus reprendre mon service que vers
le mois de novembre. Je jouais les pièces de mon répertoire, et m'énervais de n'avoir aucune création.
Un jour, Perrin vint me voir à mon atelier de sculpture. 11 se mit à bavarder d'abord sur mes bustes, me dit que je devrais faire son médaillon et, comme par hasard, il me demanda si je savais le rôle de Phèdre. Je n'avais jusqu'alors joué qu'Aricie, et le rôle de Phèdre me semblait formidable. Pourtant je l'avais étudié pour mon plaisir. « Oui, je sais le rôle de Phèdre. Mais je crois que, si je devais le jouer, je mourrais de peur. »
Il ria, de son petit rire de canard, et me dit en me baisant la main (car il était très galant) : «Travaillez-le, je crois que vous le jouerez. »
En effet, huit jours après, je fus mandée au cabinet directorial, et Perrin m'apprit qu'il annoriçait Phèdre pour le 21 décembre, la fête de Racine, avec Mlle i: arah Bernhardt dans le rôle de Phèdre. Je faillis m'écroulor. « Eh bien, et Mlle Rousseil? lui dis-je. — Mlle Houssoil veut avoir la promesse du comité qu'elle sera sociétaire au mois de janvier, et le comité, qui la nommerait sans doute, refuse de faire cette promesse, déclarant que la demande ressemble à un chantage. Maintenant, peut-être Mlle Rousseil changera-t-elle ses batteries; en ce cas, vous jouerez Aricie et je changerai l'affiche. »
En sortant de chez Perrin, je me heurtai à M. Régnier. Je lui racontai ma conversation avec l'administrateur et je lui fis part de mes angoisses. « Mais non, mais non, me dit le grand artiste, il ne faut pas avoir peur! Je vois très bien ce que vous allez faire de ce rôle'. 11 faut simplement ne pas forcer votre voix
MEMOIRKS DK SAHAH BSRNIiAllUT 319
Poussez le rôle vers la douleur et non vers la furour, tout le monde y gagnera, même Racine. »
Alors, joignant les mains : n Oh ! mon petit Monsieur Régnier, faites-moi travailler Phèdre et j'aurai moins peur. » Il me regarda, un peu surpris, car je n'étais, en général, ni docile, ni accessible aux conseils; je reconnais que j'avais tort, mais j'étais ainsi. Seulement, la responsabilité qui m'incombait me rendait timide.
Régnier accepta, et je pris rendez-vous pour le lendemnia matin, à neuf heures. Rosélia Rousseil persistant dans sa demande au comité, Phèdre fut aflichée poui- le 21 décembre, avec Mlle Sarah Bemfaardt pour la première fois dans le rôle de Phèdre.
Cela nt grand bruit dans la phalange artistique et dans le monde qui aîme le théâtre. Le soir, on refusa plus de deux cents personnes au bureau de location. Quand on vint m'annoncer cela, je me pris à trembler très fort.
Régnier me réconfortait de son mieux, en disant ; « Voyons, courage! N'étes-vous pas l'enfant gâtée du public? Il fera crédit à votre inexpérience des grands premiers rôles... etc., etc. »
C'étaient les seules paroles qu'il ne fallait pas me dire. Je me serais sentie plus forte si j'avais pensé que tout CD public venait contre, et non pour moi.
Je me mis à pleurer désespérément commp pleurent les enfants. Perrin, appelé, me consola de son mieux; puis il me fit rire, en me remettant de la poudre de riz si maladroitement, que je fus un instant aveuglée et étouffée.
Tout le théâtre averti se tenait â la porte de ma loge, voulant entrer pour me réconforter. Mounet-Sully, qui jouait Hippolyte, me disait qu'il avait fait un rêve :
« Nous jouions Phèdre et j'étais sifflée, huée, et mes rêves se réalisent toujours à Tonvers... Donc, s'écriat-il, nous aurons un immense succès! »
Mais ce qui acheva de me mettre en belle humeur, c'est Tarrivée de ce brave Martel, qui jouait Théramène et qui n'avait pas achevé son nez pour venir plus vite, me croyant malade. La vue de ce visage gris, avec une grande barre de cire, rose partant d'entre les deux sourcils, descendant et dépassant le nez d'un demicentimètre, en laisant loin, là-haut, un bout de nez aux larges narines noires... ce visage était inénarrable î Et le fou rire gagna tout le monde. Je savais bien que Martel se faisait un faux nez, car je l'avais vu, ce pauvre nez, changer de forme à la seconde représentation de Zaire^ sous la dépression tropicale de l'atmosphère; mais je ne m'étais jamais rendu compte de combien il allongeait son nez. Cette apparition comicomacabre me rendit toirte ma gaieté et, dès lors, toute la possession de mes moyens.
La soirée fut un long triomphe pour moi. Et la presse fut unanimement très élogieuse, sauf l'article de Paul de Saint- Victor qui, très lié avec une sœur de Rachel, ne pouvait admettre mon impertinente outrecuidance de me mesurer à la grande artiste disparue : ce sont ses propres paroles, dites à Girardin qui me les a répétées de suite.
Comme il se trompait, ce pauvre Saint- Victor! Je n'avais jamais vu Rachel, mais j'avais le culte de son talent, car je n'étais entourée que de ses plus dévotieux admirateurs; et ils ne songeaient guère à me comparer à leur idole.
Quelques jours après cette représentation de Phèdre, on nous fit la lecture de la nouvelle pièce de Bornier,
MÊMOIIIES DK SAIIAH BERNHMlIlT ISM
La FilU de Roland. Le rôle de Bertbe me fut confié, et nous commençâmes de suite les ré pétition a de cette belle pièce, aiu: vers un peu plats, mais enveloppée d'un grand souffle patriotique.
Il y avait dans cette pièce un duel terrible, auquel le public n'assistait pas, mais qui lui était raoontù par Berthe, fille do Holaud.au furet à mesure que les incidents se déroulaient sous les yeux de la malheureuse amante qui, d'une fenêtre du château, suivait, éperdue d'angoisse, les péripéties du combat. Cette scène était la seule importante de mon rôle trës sacrifié.
La pièce éluit prête à passer, lorsque Bornier demanda qu'on permit à son ami Emile Augier d'assister à une répétition générale. La pièce finie, Perrin vint â moi : il avait l'air affectueux et contraint. Quant à Bornier, il vint droit à moi, l'air décidé et batailleur. Emile Auf^er le suivait. « Voilà... », me dit-il. Je le regardai fixement, le sentant ennemi dans cette minute. Il s'arrêta court et, se grattant la tête, se tourna vers Augier. en disant : n Je vous en prie, cher Maître, expliquez vou.s-même à Mademoiselle... »
Emile Augier était un homme grand, large d'épaules, à l'aspect commun, à la parole un peu grasse. Il était très considéré au Théâtre- Français dont il était pour le moment l'auteur à succès. Il s'approcha de moi :
I C'est très bien, ce que vous avez fait à cette fenêtre, Mademoiselle, mais c'est ridicule; ce n'est pas votre raute,maisceliederauteur, qui a écrit une scène invraisemblable. Le public se roulerait do rire, il faut couper cette scène. >'
Je me tournai vers Perrin qui écoutait silencieux :
II EBt-ce votre avis, Monsieur l'administrateur? J'ai discuté tout â l'heure avec ces Messieurs, mais l'au-
teur est maître de son œuvre. » Alors, m'adressant à. Bornier : « Eh bien, mon cher auteur, qu'est-ce que? vous décidez? «Le tout petit Bornier reg€u*da le grand' Emile Augier. 11 y avait, dans ce regard quémandemià et piteux, la douleur de couper une scène à laquelle'fl tenait, et la crainte de contrarier un acadénûcieii wt^l moment où il voulait se présenter à l'Académie. « Coii?I * pez! Coupez! sans quoi vous êtes foutu! » répondilS»: brutalement Augier, et il tourna le dos. ^^A^ '
Alors, le pauvre Bornier, qui ressemblait à un gpu)M|Pi.-. breton, s'approcha de moi. — Il se grattait délie$péÊk^< ment, car le malheureux avait une maladie dérp^lpr^t^: qui le démangeait terriblement. — Il resta sans pâiiMf ^ Ses yeux interrogeaient mes yeux. Une anxiété 1Krihf% gnante était peinte sur son visage. . ufJf^
Perrin, qui s'était rapproché de nous, comprit S ^ "^^ petit drame intime qui se passait dans le ceryean doux Bornier : « Refusez énergiquement, » me minp^i mura-t-il. Je compris à mon tour et déclarai netteniaiit^ à Bornier que, si on coupait cette scène, je rendais moftis^^ rôle. ' *■
Alors Bornier se précipita sur mes deux mains qu'il baisa ardemment. Puis, courant vers Augier, Il ï s'écria dans une emphase comique : « Mais je ne peitt ' pas couper! Je ne peux pas! Elle rend son rôle! Et' nous passons après-demain ! »Puis,sur un geste d'En^e Augier qui voulait parler : « Mais non! Mais non! Remettre ma pièce à huit jours, c'est la tuer! Je ne peux pas couper! Ah! mon Dieu! » Et il criait, et il gesti* culait de ses deux bras trop longs. Et il trépignait de ses deux jambes trop courtes. Sa grosse tête chevelue allait do droite, de gauche. 11 était à la fois comique et attendrissant.
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Emile Augier, énervé, fonça sur moi, toi un sanglici traqué pûr un chion traquant : a Vous prenei la rosponsabilité, Madomoisclle, des événements à la première, après cette scène absurde de la fenêtre? — Parfaitb ment. Monsieur. Et je m'engage même à faire de cetle scène que je trouve, moi, très belle, un énorme succès ! « H haussa grossièrement les épaules, marmonnant je ne sais quoi de mallionnùto entre ses dents.
Au moment do quitter le ibéâtre, je rencontrai ce pauvre Bomier transfiguré. Il me remercia mille fois, car il tenait tant à cette scène, et il n'osait pas contrecarrer Emile Augier, Perrln et moi avions deviné les justes émotions de ce pauvre poète très doux, très bien élevé, mais un peu jésuite.
Ln pièce eut un gros succès. Et la scène de la fenùtre, le soir de la première, fut un triomphe. C'était peu de temps après la terrible guerre do 1870, La pièce contenait de fréquentes allusions. Et, grâce au cbauvinisme du public, elle eut une carrière plus belle que ne. le méritait l'ccuvre en elle-même.
Je fîs mander ^milc Augier. Il entra dans ma loge d'un air bourra et me cria dès la porte : a Tant pis pour le public, ça prouve qu'il est imbécile, de faire un succès à une semblable turpitude! o El il disparutavant d'avoir pénétré tout à fait dans ma loge. f Sa boutade me Ct rire. Et comme Bornier triom- Ibant m'avait embrassé plus de dix fois, je me grat-
i partout.
ï mois après, je jouai Gabrielle de ce même Au- ", et j'eus avec lui d'incessantes querelles. Je trous les vers de cette pièce exécrables. Coqnelin, qui Bit mon mari, eut un grand succès. Moi, je fus
«Si MA DOUBLE VIE
aussi médiocro que la pièce, ce qui n'est pas peu dire. J'avais été nommée sociétaire au mois do janviei' et, depuis ce temps, il me semblait que j'étais en prison, car je m'étais engagée à ne pas quitter la Maison de Molière, d'ici beaucoup d'années. Cette idée me rendait triste. C'est Perrin qui m'avait poussée & demander le sociétariat. Et je le regrettais maintenant.
Je restai presque toute la fm de l'année, ne jouant, que de temps à autre. J'occupais alors tout mon temps à surveiller la construction d'un joli hôtel que je me faisais bâtir au coin de l'avenue de Villiers et de la rue Fortuny.
Une sœur de ma grand'mère m'avait laissé par testament une assez jolie somme que j'employai à acheter un terrain. Mon rêve était d'avoir mon chez moi bien à moi; je le réalisai donc. Le gendre de M. Régnier, Félix Escalier, architecte très à la mode, me construisit un ravissant hôtel.
Rien ne m^amusait plus que d'aller dès le matin avec lui sur les chantiers. Puis, après, je montais sur les échafaudages mouvants. Après, je montais sur les toits. J'oubliais mes chagrins du théâtre dans cette nouvelle occupation. Oh! mon Dieu! je ne rêvais rien moins que do me faire architecte.
Puis, la construction terminée, il fallait penser à l'intérieur. Et je dépensais mes forces à aider mes amis peintres qui faisaient des plafonds dans ma chambre, dans ma salle à manger, dans mon hall : Georges Clairin, rarchitecte Escalier qui était en même temps peintre de talent, Duez, Picard, Butin, Jadin et Parrot^ Je m'amusais follement. Et je me souviens d'une farco que je jouai à une do mes parentes.
Ma tante Betsy était venue de H QUande^ son payi.
MÉMOIRES DE SAlUll liEIlKIURDT 3S$
latal, pourpasscr quelques jours à Paris. Elle était dosindue chez mamérc. Je l'invitai à déjeuner dans mon
louveau local non Icrminû. Cinq de mus amîs peintres travaillaient, qui dans une pièce, qui dans une autre; partout de hauts Échafaudages étaient installés.
Moi, pour être plus à mon aise pour grimper les échelles, je m'étais mise en costume de sculpteur. Ma tante, en me voyant ainsi, se trouva horriblement ohoquéo st m'en fit la remarque, Jo lui préparais une autre surprise : elle avait pris tous ces jeunes gens jiour des peintres en bâtiment, et me trouvait trop fomiliére avec eux. Mais elle faillit s'évanouir quand, nidi sonnant, je me précipitai sur le piono pour accompagner la complainte des estomacs aiïamés. Cette (Complainte folle avait été improviaéo par le groupe ides peintres, mais revue st corrigée par les amis
loôlcs. La voici :
Ob: peintres de la Dam' jolie, De vos pinceaux arrêtez la folie!
Il faut descendr' des escabeau."c,
Vous nettoyer et vous faire très beaux!
Digue, dingue, donne.
L'heure sonne!
Digue, dingue, di...
C'est midi !
Sur les grils et dans les cass'roles Sautent le veau, et les œufs et tes soles.
Le bon vin rouge et I' Saint-Marceaiix l-'eront gaiment galoper nos pinceaux!
Digue, dingue, donne,
L'heure sonne !
Digue, dingue, di...
C'est midi:
356 UA D0UBLI2 VIE
Voici vos peintres, Dam' jolie.
Qui vont pour vous débiter leur folie.
Ils ont tous lâché l'escabeau.
Sont frais, sont fiers, sont propres et très beaux. Digue, dingue, donne,
L'heure sonne!
Digue, dingue, di...
C'est midi !
* Puis, le chant terminé, je grimpai dans ma chambn et me mis on « belle Madame » pour déjeuner.
Ma tante m'avait suivie : « Voyons, ma peiilei'iiie dit-cllc, vous êtes folle, de penser que je vais déjraïKar avec tous vos ouvriers. Il n'y a vraiment que daosPém qu'une dame peut faire de pareilles choses. — Mais noOi ma tante, tranquillisez-vous. » Et je l'entraînai, quaad
je fus vêtue, vers la salle à manger, laquelle était la pijèco la plus habitable de l'hôtel.
Les cinq jeunes gens saluèrent gravement ma tante qui ne les reconnut pas tout d'abord, car ils avaient quitte leurs costumes de travail et semblaient cinq jeune3 gensfroidset snobs. Mme Guérard déjeunait avec nous. Tout à coup, au milieu du déjeuner, ma tante s'écria : « Mais ce sont vos ouvriers de tout & l'heure! » Les cinq jeunes gens se levèrent en saluant très bas. Alors, ma pauvre tante comprit son erreur et s'en excusa dans toutes les langues, tant elle était intimidée et confuse.
Un jour, on m'annonça Alexandre Dumas lîls. Il venait me donner la bonne nouvelle qu'il avait terminé sa pièce pour la Comédie-Française, L'Étrangère^ et que mon rôle, la duchesse de Scptmonts, était très bien venu, a Vous pouvez, me dit-il, vous tailler là un beau succès ! » Je lui exprimai toute ma joie reconnaissante.
Un mois après cette visite, nous fûmes convoqués à la Comédie pour la lecture de L'Étrangère,
La pièce eut* un grand succès de lecture, et moi j'étais ravie de mon rôl?, Catherine de Septmonts. Je trouvais, du reste, très bien aussi le rôle de Croizette : Mistress Clarkson.
Got nous remit à tous nos rôles copiés, et, pensant qu'il fçdsait erreur, je passai à Croizette le rôle de l'Étrangère qu'il venait de me remettre, lui disant : « Tiens, Got se trompe, voilà ton rôle. » Elle me répondit un peu sèchement : « Mais non, il ne se trompe pas, c'est moi qui joue la duchesse de Septmonts. » Je fus prise d'un fou rire inextinguible qui stupéfia tous les assistants.
Et quand Perrin agacé me demanda pourquoi je
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riais oinsi, j'exclamai : « C'est votre tôle, celle de Dumas, de Got, de Croizette et de vous tous qui étiez dans le sournois complot et n'étiez pas sans crainte de l'issue de votre petite lâcheté. Eh bien, remettez-vous : j'étais ravie de jouer la duchesse de Septmonts, mais cela m'amuse dix fois plus de jouer l'Étrangère! Et cette fois, ma petite Sophie, je te mettrai dans ma poche,et je n'y mettrai aucun ménagement, car tu viens de jouer une petite comédie indigne de notre amitié! »
Les répétitions furent nerveuses de part et d'autre. Perrin,qui était un Croizettisteenragé,se lamentait sur le manque de souplesse du talent de Croizette, si bien qu'un jour, celle-ci, hors d'elle, lui décocha : « Eh bien, Monsieur, il fallait hisser le rôle à Sarah, elle aurait eu la voix que vous désirez pour les scènes d'amour; moi, je ne peux pas faire mieux. On m'énerve trop, j'en ai assez! » Et elle s'enfuit en sanglotant dans le petit guignol, où elle eut une véritable crise de nerfs.
Je la suivis et la consolai de mon mieux. Et, au milieu de ses larmes nerveuses, elle murmurait on m'embrassant : « C'est vrai... c'est eux qui ni'ont poussée à te faire cette cochonnerie, et maintenant, ils m'embetcnt... «Croizette parlait gras, très gras... et parfois clic avait la plaisanterie gauloise. Ce jour-là, nous nous réconciliâmes tout à fait.
Une semaine avant la première représentation, je reçus une lettre anonyme, me prévenant que Perrin mettait toute sa diplomatie en jeu auprès de Dumas, pour faire changer le titre de la pièce. Il désirait, cela va de soi, que la pièce eût pour titre : La Duchesse de Septmonts.
Je bondis vers le théâtre pour trouver de suite Perrin. Je rencontrai à la porte Coquclin, qui jouait le duc
UËHOIRFJ DK BABAH BRRRHARDT S69
itmonls, dans loquL'l il fut morvoillcux. Je lui montrai la lettre. Il haussa les ûpaulog : n C'est uno infamie ! Comment peux-tu croire uno lettre anonyme ? C'est indigne do toi! n
Nous causions on bas do l'escalior, quand l'administratour arriva. « Tiens, montre-lui ta lettre, à Pcrrin. g Et il me la prit des mains pour la lui montrer. 0} dernier rougit légèremonl:ixJo connais cette écriture, dit-il, c'est quoiqu'un de la Maison qui a ôcrît cette lettre... nJo la lui repris vivement, lui disant ; n Alors, c'est quelqu'un de ronscignt', et ce qu'il écrit est peutêtre vrai, dites-le moi ? Je suis en droit de le savoir.— J'ai le mépris des lettres anooymesl » Et il monta sans plus répondre, apnlB avoir légèrement salué.
tr * Ah! 61 c'est vrai... s'écria Coquolin, elle est raide! weux-tu que j'aille chez Dumas, je le saurai tout do Jnitc? — Non, merci! Mais tu me donnes uno idée... J'y vais. » Et, après lui avoir serré la main, je me fia conduire chez Dumas Hls.
[I allait sortir, o Eh bien ?... Eh bien, qu'est-ce qu'il ya?Vou8Bve2 des yeux de Ilammes! » Je rentrai avoo lui dans le union ot lui posai nettement ma question. Il avait gardé son chapeau; il le rôtira pour se donner uno contenance, innLs, avant qu'il ait pu dire un mot, j'entrai dans uno colère folio. De ces colères qui no mo prenaient plus que rarement, mais qui ressemblaient à
Ke accès de folio.
Et, en effet, tout ce que j'avais de rancœur contre t homme, contre Pcrrin, contre tout le monde du Th^-âtrc qui aurait dû m'uimor, me soutenir, et qui mo trahissait ù tout propos; tout ce quo j'avais amoncelé de colères sourdes pendant les répétitions, décris de
rtTolLo contre l'injustioe perpétuelle do
'deux
3G0 MA OODSLE TIE
hommes : Perrin et Dumas; je^lfichai tout dans noe avalanche de phrases ciuglantes, furieuses et sincèrea. Je lui remémorai ses promesses des premiers jours, sa visite à mon hôtel de l'avenue de Villiors, la façon lâche et sournoise dont il m'avait sacrifiée sur la demande de Perrin et sur les instances des amis de Sophie... Je parlai... je parlai... sans lui permettre de placer un mot.
Quand, épuisée, je dus m'arrêter, je murmurai haletante de fatigue : n Quoi?... Quoi?... Qu'avez-vona k répondre?... ^Ma chère enfant, (it-il d'une voix très émue, si j'avais fait mon examen de conscience, j'aurais dû me dire tout ce que vous venei de dire si éloquemment! Maintenant, je dois avouer pour me disculper un peu, que je croyais que votre Ihéâtre vous était absolument indifférent; que vous préfériez de beaucoup votre sculpture, votre peinture et voira cour. Nous avons rarement causé ensemble, et on m'a laissé croire tout ce que je croyais. Votre furieux chagrin m'intéresse beaucoup. La pièce gardera son titre primitif : L'Étrangère, je vous en donne ma parole! £t maintenant, embrassez-moi bien fort pour me prouver que vous ne m'en voulez pas. n
Je l'embrassai. Et à partir de ce jour nous fûmes bons amis.
Je racontai le aoir toute cette histoire à Croizetlc, et je vis qu'elle ne savait rien de la vilaine machination. J'en fus bien contente.
La pièce eut un énorme succès. Coqueltn, Fcbvre et moi remportâmes les gros succès de la soirée. ~
Je venais de commencer, dans mon atelier du bon* levard de Clichy, un grand groupe qui m'avait été ins-
MÊMOIHES de SARAH BEnSHAflOT 381
pire par l'histoire lamentable d'une pauvre vieille femme que je voyais souvent à la tombée de la nuit dans la baie des Trépassés.
Je m'étais approchée d'elle un jour, désirant lui parler, mais je fus si effrayée par son regard de folle que je m'éloignai aussitôt; et lo gardien me conta ceci : Mère de cinq Ois, tous marins, deux avaient été tués par les Allemands en 1870, et trois dormaient sous les Ilots. Elle avait élevé le petit garçon de son dernier tils, lo tenant toujours loin de la mer, dans une petite vallée, et lui apprenant à hair l'eau. Elle n'avait jamais quitté le petit, mais l'enfant devenait si triste, si triste, qu'il tomba malade et déclara qu'il allait mourir parce qu'il n'avait pas vu la mer. « Eh bien, guéria-toî, dit l'aïeule attendrie, et no'js irons ensemble la voir, » Deux jours après, l'enfant était sur pied ; et la grand'mére quitta la vallée, accompagnée du petit garçon, pour aller voir la mer, tombeau de ses trois fils.
C'était un jour de novembre. Le ciel bas s'aplatissait sur l'Océan, bornant l'horizon. L'enfant bondit de joie. 11 sauta, gambadant, riant, criant de joie en voyant tonte cette eau mouvante.
La grand'mère, assise sur le sable, cachait ses youx pleins de larmes sous ses deux mains tremblantes; puis, soudain frappée par le silence, elle se redressa éperdue; là, devant elle, une barque à la dérive, et, dans la barque, son gars, son petit gars de huit ans qui riait comme un fou, pagayant de son mieux aveo l'unique rame qu'il pouvait k peine tenir; et il criait : « J 'vas voir quoi qu'y a derrière legris et je revicn.s! »
II ne revint pas. Et, le lendemain, on trouva la pauvre causant tout bas aux vagues qui venaient baigner ses pieds. Depuis, elle allait chaque jour jeter
36tt MA DOUBLE VIE
le pain qu'on lui donnait, disant aux flots: « Il faut porter ça au p'tit... »
Ce poignant récit m'était resté en mémoire. Je voyais encore la femme^ grande, avec sa cape brune surmontée d'un lourd capuchon.
Je travaillai avec acharnement à ce groupe. Il me semblait maintenant que j'étais née pour être sculpteur, et je commençais à prendre mon théâtre en mauvaise part. Je n'y allais que par devoir, et je me sauvais le plus vite possible.
J'avais fait plusieurs esquisses. Aucune ne me satis^ faisait.
Au moment où, découragée, j'allais jeter à terre ma dernière esquisse, le peintre Georges Clairin, qui venait d'entrer, s'y opposa de toutes ses forces. Et mon brave ami Mathieu*Meusnier, qui était plein de talent, s'opposa ainsi que lui à la destruction do ma maquette.
Excitée par leurs encouragements, je décidai de pousser mon œuvre et d'en faire un grand groupe. Je demandai à Meusnier s'il connaissait une vieille femme très grande, très osseuse; il m'en envoya deux qui ne me convenaient pas. Alors je m'adressai à tous mes amis peintres et sculpteurs, et pendant huit jours la Cour des miracles défila devant moi.
J'arrêtai mon choix sur une femme do ménage qui devait avoir une soixantaine d'années. Elle était géante et taillée à coups de serpe. J'éprouvai, en la voyant entrer, un léger sentiment de crainte. L'idée de rester seule des heures entières avec ce gendarme féminin me laissait une inquiétude. Cependant, quand je l'entendis parler, je fus calmée : une petite voix timide et des gestes effarouchés de fillette sauvage contras* taient avec la structure de la pauvre femme.
^^rai
UËM01IIES DK .SlrtAlt nERNIlAI'.UT HS3
Quand je lui montrai l'asquisBO, clic rosta Iii^bétoG : « Fondra que je montra mon cou et mon t'pQulo? j'poiirriii jamais... d Jg lui afrirmni qu'il n'y avait jamais pprsonnc quand je travaillais, Et je lui demandai
■voir son cou tout do suite.
Oh! co cou! Je frappai les moins de joie on lo dticou- ,nt. Il tîtoit long, délabré, terrible. Le stcrno-cltîidomastoidion ressortait en bataille, la pommo d'Adom menaçant do percer la peau. C'était admirable. J 'approchai d'elio et découvris doucement son épaule. Ohl quelle joie! quelle ivresse ! L'os de l'épaule était visible sous l'épidcrme, et sa clavicule surplombait un creux large et profond. Cette femme était le rôvc 1
Émue, je m'écriai : « Que c'est beau! que c'est écrit! C'est admirable! » Et la géante rougissait. Je lui demandai à voir ses pieds, nus. Elle relira ses gros bas et laissa voir un pied malpropre, mais sans caractère. a Non, lui dis-jo, merci. Madame, les pieds eont trop petits, je no prendrai que la tête et l'épaule, n
Après avoir fait le pri-i; avec elle, je la rotins pour ■rois mois! A l'idée qu'elle allait gagner tant d'argent pendant trois mois, la pauvre femme se prit à picuror et me fit si grande pitifi, que je lui assurai tout son hiver, alln qu'elle n'eût pas à se chercher de l'ouvrage cet hiver-là, puisqu'elle m'avait déjà raconté qu'elle pas- «fiit six mois au pays, dans la Sologne, cheï ses pctits- Iftfonts.
I Ma n grand'm^re k trouvée, il mo fallait un enfant. >3e vis alors défiler toute la bande de petits Itaitons modèles de profession. Il y avait des enfants admirables, de véritables petits Jupins. En une seconde, la ,jllÉre déshabillait le bambin, qui prenait toutes les poses orablcB au développement de ses muscles et de sou
364 MA DOUBLE Ylli;
torse. Je choisis un beau petit gars de sept ans qui me paraissait bien neuf.
J'avais fait venir les manœuvres, qui avaient, d'après mon esquisse, monté la carcasse nécessaire à soutenir le poids de mon groupe : d'énormes tiges de fer retenues par des crampons scellés dans le plâtre, puis, partout, d'autres de bois, de fer, aux quelles on suspend des papillons, c'est-à-dire deux petits bouts do bois do trois à quatre centimètres tenus en croix par un petit fil de fer qui s'accroche à toutes les tiges. La carcasse d'un grand groupe ressemble à un immense piège dressé pour attraper des milliers do rats et souris.
J'attaquai cet énorme travail avec le courage d'un ignorant. Rien ne me rebutait. Je travaillais souvent jusqu'à minuit, quelquefois jusqu'à quatre heures du matin. Et comme l'humblo bec de gaz était insuffisant pour éclairer, je m'étais fait faire une couronne, ou plutôt un cercle d'argent dont chaque fleuron était un bougeoir dans lequel on mettait une bougie, ceux de derrière ayant quatre centimètres de plus haut que les autres, et, ainsi casquée, je travaillais sans désemparer.
Je n'avais pas une pendule, pas une montre avec moi, je voulais ignorer l'heure, sauf quand je jouais; alors, une femme de chambre venait me chercher. Que do fois je n'ai ni déjeuné, ni dîné, ayant oublié. J'étais alors prévenue par un évanouissement de faiblesse, et vite je me faisais chercher des gâteaux.
J'avais presque terminé mon groupe, mais je n'avais pas fait les pieds ni les mains de ma pauvre grand'mèrc. Elle tenait son petit gars mort sur ses genoux, mais
HËMOinKS Di:; 5ARA1I BERNIlAltDT 'HZ
S bras n'avaient pas de maiûs, et les jambes n'avaient ia de pieds. Je cherchais en vain les mains et les pieds fÉvés : grands, osseux.
1 jour que mon camarade Martel \-int me voir à l'atelier pour connaître ce groupe dont on parlait tant, s un Irait de génie. Martel était grand, grand et maigre à rendre la Mort jalouse. Je le regardais tourner autour de mon couvre. Il regardait en connaisseur. Moi, je le regardais aussi. Et soudain, je lui dis : o Mon ptit Martel, je voua en prie,., je vous en supplie... )osez-moi les mains et les pieds de ma o grand'mère? » Il se mit à rire, et avec une bonne grâce parfaite, il ôta iB8s souliers, ses chaussettes, et prit la place de ma ^ante un peu vexée. 11 revint dix jours de suite, me donnant trois heures par jour.
Grâce à lui, je pus terminer mon groupe. Je le fis mouler et l'envoyai au Salon {1876), où il obtint un véritable succès.
Ai-je besoin de dire que je fus accusée d'avoir fait lairc ce groupe par un autre. J'envoyai une assignailion à un critique qui n'était autre que Jules Claretie, et qui avait déclaré que cette œuvre, très intéressante du reste, ne pouvait être de la signataire. Jules Claretie s'excusa très courtoisement et les choses en restèrent là.
Le jury, après s'être renseigné, me décerna une mention honorable, et je fus folle de joie.
Je fus très critiquée, mais trÈs louée. Presque toutes les critiques portaient sur Iccou de ma vieille Bretonne. Je l'avais travaillé avec tant d'amour, ce cou ! Voici un article de René Delorme :
L'œuvre de Mlle Sarah Bernhai'dt mérite d'ôtre étudiée en détail. La tËte de la grand'mère, très recherchée
dans les rides très accentuées, exprimo bien la dduleur, Timmense douleur, près do laquelle toutes les autres ne sont rien. Je reprocherai seulement à l'artiste d'avoir donné trop de relief au réseau de nerfs qui tranchent sur le cou décharné de l'aïeule. 11 y a de l'inexpérience à procéder ainsi. Elle est contente d'avoir bien étudié Tanatomie, et elle n'est pas fâchée do le montrer. C'est, etc..
Ccrtcs,ilayait raison, co Monsieur. J'avais étudié mon anatomio avec fureur et d'une bien amusante façon : j'avais pris des leçons avec lo docteur Parrot, si bon pour moi. Jo mo promenais sans cesse avec un mémento do planches anatomiques; puis, rentrée chez moi, jo mo mettais devant la glace, et jo mo disais subitement : « Qu'est-ce que c'est que ça? » en posant mon doigt sur l'endroit indiqué. Jo dovais mo répondre tout do suite, sans hésiter... Et quand j'hésitais, jo me condamnais à apprendre par cœur la musculature do la tcto ou du broB, et jo no m'endormais qu'après l'exécution de ce pensum volontaire.
Un mois après l'Exposition, il y avait lecture à la Comôdie-Fronçaisc pour la pi(}ce do Parodi : lionie vaincue. Je refusai le rôle de la jeune vestale Opimia, qui m'était distribué, et réclamai cncrgiquement celui do la septuagénaire Posthumia, vieille Romaino aveugle, figure superbe et très noble.
Il y eut sans doute corrélation d'idées en mon esprit entre ma vicillo Bretonne pleurant son flou et l'auguste patricienno réclamant la grâce de sa petite-fillo.
Pcrrin, d'abord interloqué, céda cependant à mon désir. Mais son goût pour l'ordre, son amour pour la symétrie, le rendirent anxieux à propos de Mounet-Sully^
MËttOI
DK SAR.VII RLRMlAltnT
qui devait jouer aussi dans la pièce. 11 avait l'habitudo de voir Moiinet-Sully ot moi, dans les deux victimes, les deuic héros, les deux amants; conimuiit fairu pour que nous soyons cette fois encore los deux... qucltiuti chose?... u Eurêka! » 11 y avait dans la pièce un vieux fou nommé Vestaepor, lequel était inutile à l'action, mais avait été inspiré àParodi pour la tranquillité de Perrin. « Eurêka! s'écria l'administrateur do la Comédie : Mounet-Sully jouera le vieux fou Vestaepor. » L'équilibre était rétabli. Le dieu des bourgeois était content.
La pièce, assez médiocre en réalité, obtint un très gros succès do première (27 septembre 1876). Et j'obtins, mol, un succès personnel immense, au quatrième acte. La foule décidément venait à moi. en dépit de tout ot de tous.
La repn'îsentation à'IIernani acheva de me livrer k
public.
J'avais déjà répété avec Victor Hugo, et ce fut une joie pour moi de me retrouver presque chaque jour avec le grand poète. Je n'avais jamais cessé de le voir; mais je ne pouvais jamais causer avec lui, chez lui. Il y avait loujoui's des hommes à cravates rouges gesticulant, ou des femmes éplorées déclamant. 11 était bon, il écoutait les yeux mi-clos; je crois qu'il dormait. Puis, éveillé par le silence, il disait une parole consolante, mais tt récusait trôs habilement; car Victor Hugo n'aurait pas pu promettre, aimant à tenir ses promesses.
Ce n'est pas comme moi : je promets tout avec la ferme intention d'exécuter ma promesse et, deux heures apr.'?s, j'ai tout oublié. Si une personne de mon entouratre ravive mon souvenir, je m'arrache les cheveux et, pour rabibocher mon oubli, j'invente des histoires, j'aclu'te dos cadeaux; enfm, je complique ma vie d'inntilt'>. souris. Va c'est comme ça depuis... toujours. Et cela rostfra «onime ça jusqu'à la fin.
MBHOIRES DE SABAH ItËRNlIAltTiT M'i
Comme je me plaignais un jour à Viclor H ugo de no
■voir jamais causer avec lut, il m'invita à déjeuner,
disant qu'après le déjeuner nous pourrions bavarder
les deux, seuls. Je m'en fus ravie à ce déjeuner
quel assistaient : Paul Meurice, le poiHe Léon Cladel,
mmunard Dupuis, une dame russe dont je ne sais
ilus le nom, Gustave Doré, etc.. En face de lui était
;me Drouct, l'amie des mauvais jours.
Oh! l'horrible déjeuner! que c'était mauvais, mon
:u! Et que c'était mal servi! Puis j'avais les pieds
icês par le vent-coulis des trois portes sans bourrelets
sifflait sous la table uiie lamentable complainte. Près de moi était M. X..., socialiste allemand, qui est aujourd'hui un homme très arrivi-. Cet homme avait des mains si sales... il mangeait si malproprement, que le cœur me soulevait. Je l'ai retrouvé à Ber- ^.; il est maintenant très propre, 1res correct et, je ïis, très impérialiste.
Le malaise de ce voisinage, le froid aux pieds, l'ennui mortel firent de moi une loque incapable de lutter. Je perdis connaissance.
Quand je repris mes sens, je me trouvais étendue sur un canapé, une main dans celle de Mme Drouet, et en face de moi, prenant dos croquis : Gustave Doré. » Oh ! ne bougez pas, s'écria-t-il, vous étiez si jolie! * Cette phrase lancée si mal à propos me charma quand même, et je me prêtai au désir du grand dessinateur qui était de mes amis.
Je quittai la maison de Victor Hugo sun-s prendre congé de lui, un peu honteuse. Le lendemain, il vint chez moi. Je lui racontai je no sais quelle histoire justiliaot mon malaise, et je ne le revis plus qu'aux répétitions lyilernani.
ZÎO IIA DOCfiLE TtC
La première à'Hcrnani eut lieu le 21 novembre 1877. G^ fui un triomphe pour l'auteur et tous les interprètes.
HênuËHÎ avait déjà été joué dix ans auparavant, mais Delaunay jouant Hemani était tout le contraire du rôle. Il n'était pas épique, pas romantique, pas poctique. U n'avait pas le style de ces grandes épopées. Il était charmant, gracieux, avec le sourire perpétuel, moyen de taille, aux gestes étriqués : idéal dans Musset, parfait dans Emile Augier, charmant dans Molière, exécrable pour Victor Hugo. Bressant, qui jouait Charlos-Quint, était au-dessous de tout. Sa diction aimable et molle, son oeil rieur et sa paupière frisée par la blague lui retiraient toute grandeur. Ses deux L-normcs pieds, généralement dissimulés à moitié par le pantalon, prenaient une importance folle. Moi, je ne voyais qu'eux. Ils étaient grands, grands, plats et lêgè- P-ment en dedans, ils étaient affreux, cauchemardanb. Ah! ladinirable couplet aux mânes do Charlemagne, quel î^alimaliasî Le public toussait, se remuait; c'était bien pénible.
Dans notre représentation en 1877, c'était Mounct- Sully, dans tout<î sa beauté, dans toute la splendeur de son talent, qui jouait Hemani. Et c'était Worms, l'admirable artiste, qui jouait Charles- Quint. Avec quelle ampleur! quelle virtuosité du vers! quelle diction impeccable!
Celte représentation du 21 novembre 1877 fut un triom[)ho. Le public me fit une jolie part dans le sih.ces général. Je jouais dona Sol, et Victor Uugo m'envova cette lettre :
Madame.
\'nus avez été grande et cliarraante; vous m'avez L'inu. iiiui le vieux combattant et à un certain moint^nt.
MÊ>10tRii;S DK SAHAll BEr.NIIARDT 371
pendant que le public attendri et enchs^nté par vous applaudissait, j'ai pleuré. Cette larme que vous avez fait couler est à vous et Je me mets à vos pieds.
VicTOB Hugo.
Il y était joint un potit carton contenant un bracclet-chalnon, auquel pendait une goutte en diamants. Ce bracelet, je l'ai perdu chez lo plus riche des nababs : Alfred Sassoon. Il a voulu le remplacer, mai^ je l'ai refusé. Il ne pouvait me rendre la larme de Victor Hugo.
Mon succès & la Comédie était affirmé, et le public mo traitait on enfant cliéri. Mes camarades en conçurent quelque jalousie Fcrrin me chercha noise à tout propos. Il avait de ramitié pour moi, mais il ne pouvait adniottre qu'on n'eût pas besoin de lui; et, comme il refusait régulièrement ce que je lui demandais, je n'avais plus recours à lui. J'envoyais un mot au Ministère et j'obtenais gain de cause.
Toujours assoiffée de nouveau, je voulus faire de la peinture. Je sa\ ais quelque peu dessiner et j'étais très coloriste. Je fis d'abord deux ou trois petits tableaux, puis j'entrepris le portrait de ma chère Guérard.
Alfred Stevcns le trouva vigoureusement peint, et Georges Clairin m'encouragea à continuer la peinture. C'est alors que je me lançai courageusement, ou follement; et j'entrepris un tableau de près de deux mètres : La Jeune fdle et la Mort.
Alors, ce fut un toile contre moi. « Pourquoi faire autre chose que mon théâtre, puisque c'était ma carrière? Quel besoin avais-je de faire parler de moi quand mêm*.»? »
Perrin vint me trouver, un jour que j'étais très malade. lime fitde la morale : « Vousvoustuez,machère enfant, pourquoi faire de la sculpture ? de la peinture?... Est-ce pour prouver que vous pouvez en faire?... — Mais non! mais non! m'écriai-je; mais c'est pour me créer la nécessité de rester ici. — Je ne comprends pas... » lit Perrin très attentionné.
« Voilà : j'ai ime envie folle de voyager, de voir autre chose, de respirer un autre air, de voir des ciels moins bas que le nôtre, des arbres plus grands, autre chose enfin! Et je me crée des tâches pour me retenir à la chaîne : sans quoi, je sens que mon désir de savoir et de voir l'emportera, et je ferai des bêtises ! »
Cette conversation devait tourner contre moi quelques années après, dans le procès que me fit la Com'îdie.
L'Exposition de 1878 acheva d'exaspérer Perrin et quelques artistes du Théâtre-Français contre moi. On me reprochait tout : ma peinture, ma sculpture, ma santé. Et enfin j'eus avec Perrin une terrible scène, qu fut la dernière, car à partir de ce moment-là nous ne nous parlâmes plus. A peine un salut froid de part et d'autre.
Cette crise éclata à propos de ma promenade en ballon. J'adorais et j'adore encore les ballons. J'allais chaque jour dans le ballon captif de M. Gifîard. Cette assiduité avait frappé le savant et, un jour, il se fit présenter par un ami commun. « Ah î Monsieur Giffard, que je voudrais monter en ballon libre! — Eh bien, Madeiiiuiselle, vous y monterez, me dit l'aimable homme. — Quand? — Le jour qu'il vous plaira. »
J 'aurais voulu tout de suite, mais il me fit remarquer qu'il lui fallait équiper un ballon, et qu'il prenait là
MÉMOIRES DE SARAII BF.RNIlAltHT .ITa
«ne grosse responsabilité. Le renilpz-vous fut pris pour le mardi prochain, juste huit jours après. Je le priai de n'en rien dire, car, si les journaux s'emparaient lie cette nouvelle, ma famille terrifiée ne me laisserait pas monter.
M. Tissandier, qui devait quelque temps après, le pauvre, s'écraser dans une chute aérienne, me promit de m 'accompagner, mais un empachement me priva de son aimable présence. Et ce fut le jeune Godard qui, huit jours après, montait avec moi dans le Doua Sol, joli ballon orange préparé spécialement pour mon voyage.
Le prince Napoléon, qui était avec moi quand GilTard me tutprésenté, avait insisté pour être du voyage; mais il était lourd, un peu maladroit, et je ne prenais pas plaisir à sa conversation, malgré son merveilleux esprit, car il était méchant ot tapait volontiers sur l'empen^ur Napoléon III que j'aimais beaucoup.
Nous partîmes seuls : Georges Ciairin, Godard et moi. Le bruit s'en était quand même répandu, mais trop tard pour que la presse s'en emparât.
J'étaisdanslesatrsdepuiscinq minutes quand un de mes ami», le comte de Montesquiou, croisa Perrin sur le pont des Saints-Pères ; « Tenez, dit-il, regardez dans Ift ciel... Voilà votre étoile qui flie! « Perriu leva la tète, et montrant le hal'on qui s'élevait :« Qui est Ift-dedans? - — Sarah Bernhardt! » Il parait que Pcrrîn devint pourpre et, serrant les dents, il murmura : « Encore un de ses tours ! Mais celui-là, elle le paiera !» Et il s'éloigna vivement, sans même saluer mon jeune ami, qui resta slupéfait de cette colère sans raison. Et s'il avait soupçonné ma joie infinie de voyager ainsi dans l'air, Perrin eût souffert davantage.
:]7i MA DOUBLE VIE
Ah ! notre départ ! Il était cinq heures trente minutes. Je serrai la main à quelques amis. Ma famille, tenue dans la plus complète ignorance, n'était pas là. Et j'eus un petit serrement de cœur quand, après le cri de : «Lâchez tout! » je me vis en une seconde à cinquante mètres do terre. J'entendais encore quelques cris : « Attention! Revenez! Ne nous la tuez pa^! » Et puM, rien... rien... La terre au-dessous, le ciel au-dessus- Puis, tout à coup, je suis dans les nuages. J'ai laissé Paris brumeux : je respire sous un ciel bleu, je vois un soleil radieux. Autour de nous des montagnes opaques de nuages aux crêtes irisées.
Notre nacelle plonge dans une vapeur laiteuse, toute tiède de soleil. C 'est admirable ! c'est stupéfiant ! Pas un bruit, pas un souffle. Mais le ballon ne faisait presque aucun mouvement. Ce n'est que vers six heu es que les courants arrière se firent sentir, et nous prenions notre vol vers Test.
Nous étions à 1,600 mètres d'altitude. Le spectacle devenait féerique. De gros nuages moutonnés de blanc nous servaient de tapis. De grandes draperies orange frangées do violet descendaient du soleil pour s'aller perdre dans les nuages de notre tapis.
A six heures quarante minutes, nous étions à 2,.'^00 mètres d'altitude, et le froid et la faim cornnionraient à se faire sentir.
Le dîner fut copieux, en foie gras, en pain frais, on oranges. Le bouchon de Champagne sautant dans le iiiini:ros ont un joli petit bruit estompé. Nous levâmes nds vc^ro^5 on l'honneur de M. GifTard.
Nons avions beaucoup bavardé; la nuit avait rccou- V' rt ?o< épaules de son lourd manteau brun. II faisait trôs froid. L'aérostat était alors à 2,600 mètres, et le
CCtl
HËIIOIRES DB SARAII CEnNIlAltin 375
g me bourdonnait follement aux on^illes. La sang coulait du nez. Je me sentais très mal à mon aise ot inolais sans pouvoir rëagir.
Georges Cliiirîn s'inquif^la.ol lo jcunu Godard aVWÎa
'S fort, pour me réveiller sans doute ; « Allons, allons,
faut descendre 1 Jetons le guidc-rope ! n
Co cri me réveilla, on effet. Je voulafe savoir ce quo cVtait que le guîde-rope. Je me lovai un peu étourdie; ot, pour secouer ma torpeur, Godard rao mit lo guide-rope aux mains. C'était uno forte corde déroulant i 20 mètres, à laquelle étaient fiséa, do distança en distance, des petits crampons do fer. Clairin et moi liérouISmes la corde on riant, pendant que Godard, penché sur la nacelle, regardait avec uno ion^e-vuo.
" ilalteicria-t-iltout à coup... Diable! Voilà bien des arbres! n En effet, nous étions au-dessus des bois do Ferrières.Mais,devantnous,iinopetite plaine sollicitait notre descente. " Il n'y a pas à hésiterl s'écria Godard. Si nous manquons la plaine, nous descendrons en pleine nuit dons les bois de Ferriéros. Et dame! c'est dangcreu.i£. n Puis, se tournant vci-s moi : «■ Voulez- vous, mo dit-il, ouvrir la soupape? « Ainsi fut fait. Et lo gaz s'échappa de sa prison en sifUant d'un air moqueur. La soupape refermée sur Tordre de l'aéronauto, nous descendîmes rapidement.
Tout h coup le silence de la nuit fut déchiré par un
Ipel de trompe. Je tressaillis. C'était Louis Godard de sa poche, véritable magasin, avait sorti une irompc dans laquelle il soufflait avec violence.
Un coup de sifflet strident répondit à notre appel et nous vîmes, à cinq cents métrés au-dossou.t do nous, un bomme galonné qui s'époumonnait à nous appeler. Comme nous dtions tout prés d'tino petite gare,
nous derinâmes aisément que cet homme en était le chef.
t Où sommes-nous? s'écria Louis Godard dans sa trompe. — A... en-en-en-ille! ■ répondit le chef. Impossible de comprendre. «Où sommes-nous? tonitrua Georges Gairin de sa voix la plus formidable. — A... en... en... en... ille! ■ hurla le chef dans sa main en cornet. « Où sommes-nous? m'ccriai-je de ma voix la plus cristalline. — A... en... en... en... ille! » répondit le chef... et son équipe. Impossible de rien savoir.
Il fallut lester le ballon. Nous descendîmes d'abord un peu trop vite et, le vent nous chassant vers le bois, nous dûmes remonter vers le ciel. Cependant, après dix minutes de route, la soupape de nouveau ouverte nous fit redescendre. L'aérostat se trouvait alors à droite de la gare et très éloigné de son aimable chef. « A Tancrcî d s'écria d'un ton de commandement le jeune Godard. Et, aidé par Georges Clairin, il lança dans Tespaco une nouvelle corde au bout de laquelle se trouvait attachée une ancre formidable. La corde mesurait 80 mètres de long.
Au-dessous de nous, un troupeau d'enfants de tous âges courait après le ballon depuis notre halte à la gare. Quand nous fûmes à trois cents mètres de terre, Godard cria dans sa trompe : « Où sommes-nous? — A Verchère î » Aucun de nous ne connaissait Verchère. « Bah! nous verrons bien. Descendons toujours. Allons, vous autres, cria TatTonaute, prenez la corde qui traîne! Et surtout ne tirez pas trop fort! » Cinq hommes vigoureux empoignèrent la corde. Nous étions à 130 mètres de terre et le spectacle devenait curieux. La nu t commençait à estomper toutes choses. Je levai la tète pour voir le ciel, mais je restai bouche bée, notre bal-
MËMOIRKS DE SARAU RËltMIARDT
1 à moitié dégonflé laissait pendre en fripe toute sa
ise. C'<5tait fort laid.
^ Nous atterrisEioiis duiicement, sans le iictît traînage |ue j 'espérais, sans le petit drame que j'avais rêvé. Une pluie torrentielle accueillit notre descente.
Un jeune propriétaire d'un cliSteau voisin accourut comme les paysans, pour voir. Il m'olTrit son parapluie. a Oh! Monsieur, je suis si mince que je no peux me mouiller, je passe entre les gouttes. » Le mot fut répété et fit fortune.
1 .\ quelle heure le train? s'informa Clairin. — Oh! vûui avez le temps, répondit d'une voix gommée et luurde un nouveau venu : Vous ne pouvez prendre quo le train de dix heures, la gare étant aune lif^ure d'ici; et comme il n'y a pas de voiture, avec le temps, il faudra deux heures de marche à Madame. »
Je restai confondue et cherchai du regard le jeune propriétaire, et son parapluie pour me servir de canne, ni Clairin ni Godard n'en avaient emporté. Mais, comme je l'accusais dans mon for intérieur, il sauta lestement d'une voiture que je n'avais pas entendu venir. o Voih'i, me dit-il, une voiture pour vous et ces messieurs, et une autre pour le cadavre de l'aérostat. — Ma foi, vous nous sauvez! dit Clairin en lui serrant la main, car il parait que les chemins sont défoncés.
- Oh! s'écria le jeune homme, il eût été impossible ^
s pieds de Parisienne de faire seulement la moitié
ela route. » Puis, il nous salua, nous souhaitant bon foyage.
f Un peu plus d'une heure apr^s, nous arrivions ù la e d'Émcrainville. Le chef de gare, apprenant qui Kous étions, nous reçut fort aimablement. Il s'excusa n'avoir pas su se faire entendre quand nous l'avions
interpellé, une heure auparavant, du haut de notre véhicule flottant.
Il nous fit servir un petit repas frugal : un fromage, du pain et du cidre. Je détestais le fromage et n'avais jamais voulu en mangcr,no trouvant pascela poétique; mais je mourais de faim. ^ Goûtez, goûtez », me disait Georges Clairin. Je goûtai du bout des dents, et je trouvai cela excellent.
Nous rentrâmes très tard, très tard dans la nuit ; et je trouvai tout mon monde dans un état extrême d'inquiétude. Mes amis, venus pour savoir des nouvelles, étaient restés. Il y avait foule chez moi. J'en fus un peu agacée, étant morte de fatigue. Je renvoyai tout ce monde un peu nerveusement et montai à ma chambre.
En me déshabillant, ma femme de chambre m'apprit que l'on était venu plusieurs fois de la Comédie-Française : «Oh! mon Dieu! m'ccriai-je, inquiète. Le spectacle avait-il été changé? — Non, je ne crois pas, répondit la jeune femme. iMais il paraît que M. Perrin est furieux, et qu'ils sont tous en rage contre vous. Du reste, voilà le mot qu'on a laissé. » J'ouvris la lettre. J'étais convoquée à me rendre à l'Administration le lendemain à deux heures.
Arrivée chez Perrin, à l'heure indiquée, je fus reçue avec une politesse exagérée, pleine de sévérité.
Puis commença la série des récriminations sur mes boutades, mes caprices, mes excentricités; et il termina son discours en me disant que j'avais mille francs d'amende pour avoir voyagé sans l'autorisation de l'Administration.
Je pouiïaido rire : « Le cas *' ballon ", lui dis-je, n'est pas prévu; et je jure bien que je ne paierai pas mon
me
HÊMOlKEi; flF, S.MIAII TlKlIMIArUTT 37fl
amende, Je fais ce qu'il me plait co dehors du Théâtre, el cnla ne vous regarde pas, mrm cher Monsieur Perrïn, tant que je ne porte pas atlcinleaii service! Et puis... vous m'assnmmcKt... Je vous donne ma démission. Soyez lieureux!»
Je le laissai penaud et inquiet.
Le lendemain, j'envoyai ma démission par écrit ô M. Perrin; et, quelques heures après, je fus mandée par M. Turquet, ministre des Heaux-Arts. Je refusai de m'y pendre; on m'expédia un amî commun, qui me déclara que M. Perrin avait dépassé ses droits, quo l'amende était levée, et que je devais reprendre mii démission. Ainsi fut fait.
Mais la situation était tendue. Ma célébrité était devenue énervante pour mes ennemis, un peu bruyante, je l'a voue, pour mes amis. .Mais moi, à cette époque, tout ce tapage m'amusait follement. Je ne faisais rien pour attirer l'attention. Mes goûts un peu fantosliquos, ma maigreur, ma pâleur, ma façon toute personnelle de m'habiller. mon mépris do la Mode, mi?n j'm'enfide toutes choses, faisaient de moi un ôtre à part.
Je no m'en rendais pas compte. Je ne lisais et nu lis jamais les journaux. J'ignorais donc tout co qui se disait de méchant et de bienveillant sur moî. Entourée d'une cour d'adorateurs et d'adoratrices, je vivais dans ^non rSvo ensoleillé.
Toutes les royautés, les célébrités qui furent les hôtes
la Franco en 1878 pendant l'Exposition, mo ren-
mt visite. Ce défilé m'amusait beaucoup. La Comédie
iait la première Ûtapo théâtrale de tous ces illustres
lilsîtcura. Et Croizclte et moi jouions presque chaque
o tombai assez gravement malade en jouan t. -ImpAy-
trion, et je fus envoyée dans le Midi. J'y restai deux mois. J'habitais Menton, mais j'avais fait mon quartier général au Cap Martin. Je m'étais fait dresser une tente à l'endroit que l'impératrice Eugénie choisit plus tard pour se faire bâtir une magnifique villa.
Je ne voulais voir personne et pensais que, vivant tout le jour sous la tente, si loin de la ville, pas un visiteur ne se hasarderait. Erreur! Un jour, pendant que je déjeunais avec mon petit garçon, j'entendis s'arrêter subitement les grelots de deux chevaux conduisant une voiture.
La route surplombait notre tente, qui était à moitié cachée sous les arbustes. Tout à coup, une voix que je connaissais sans la reconnaître s'écria d'un ton emphatique de héraut d'armes : « Est-ce ici que loge Madame Sarah Bcrnhardt, sociétaire de la Comédie- Française? » Nous ne bougeâmes pas. L'appel fut fait à nouveau. Môme silence. Mais nous perçûmes le bruit de branches cassées, d'arbustes écartés; et à deux mètres de la tente, la voix, qui s'était faite narquoise, recommença...
Nous étions découverts. Je sortis alors, un peu ('•norvée. En face de moi, un homme vêtu d'un grand manteau en tussor, une lorg.ietto en bandoulièi-o, un chapeau melon gris, une figure rouge, joyeuse, avec uir harbichf on fer à cheval. Je regardai d'un air fâchr ce personnage ni distingué ni commun, l'air... parvenu.
11 souleva son melon : « Madame Sarah Bornhardt est ici?... — Qu'est-ce que vous me voulez. Monsieur? — Voie'; ma carte, Madame... » Et je lus : « Gambard, Nice, villa des Palmiers. » Je le regardai, étonnée. Lui le fut plus encore en voyant que son nom ne me disait rien.
MÉMOIRES DE SARAU BERNUARDT 381
II avait un accent étranger. « Eh bien, voilà, Madame, je viens vous demander de me vendre votre groupe Après la tempête. » Je me mis à rire. « Ma foi. Monsieur, je suis en pourparlers avec la maison Susse : on m'offre six mille francs; si vous m'en donnez dix, je vous le laisse. — Parfait ! dit-il. Voilà dix mille francs ! Avez- vous de quoi écrire? — Non, Monsieur. — Ah! reprit-il, pardon. » Et il sortit un petit étui dans lequel il avait plume et encre. Je lui fis le reçu, et lui donnai un papier qui lui permit d'aller chercher le groupe à Paris, dans mon atelier. Il prit congé; et j'entendis les grelots s'agiter et s'éloigner.
Depuis, je fus invitée souvent chez cet original qui était un des petits rois nègres de Nice.
Si) rentrai peu do temps après à Paris. On préparait le « bénéfice » de Bressant qui prenait sa retraite. 11 fut convenu que Mounet-Sully et moi devions jouer un acte d*OUiclb, de Jean Aicard.
La ^allc était admirable, et le public bien disposé, comme il l'est toujours en ces occasions. Après la chanson du Saule, je m'étais étendue dans le lit de Desdémone, quand tout ù coup j'entendis le public rire doucement d'abord, puis inextinguiblement : Othello venait d'entrer, dans la nuit, en chemise ou peu s'en faut, une lanterne à la main, et se dirigeait vers une porte perdue sous une draperie.
Le public, masse impersonnelle, se livre sans réserve à ces manifestations un peu grossières, alors que chaque membre de cette masse, pris à part, aurait honte de sa pensée mise en lumière.
Lo ridicule jeté sur cet acte par la pantomime exagérée de l'acteur empêcha la pièce d'entrer en répétitions, <'t c«' n»' fut que vingt longues années après que
SIËtlOIIIKS m %kll\\l UElINlIAnDT 383
Othello fut jouû dans son oiiUer au Théâtre-Français. Moi, je n'y étais déjà plus.
Après avoir jouiî Bérénice daue Milkridale avec succès, je repris mon rôle de la reine do liuy Bias. Lu piêc« obtint un succès aussi durable qu'à l'OdéoD; cl le public se montra peut-être encore plus favorable a mou t-gard. C'était Mounct-Sully qui jouait Ruy Bios. 11 y fut admirable et cent fois supérieur à Lafontaine, qui le jou lit à rOdéon. Frédéric Febvre, très bien costum*!', avait composé son rôle d'une façon intéressante, mais il rt'sta inférieurà Gefiroy, qui avait été le plus distingué et le plus ciTroyable Don Sallustc que l'on pût rêver.
Mes rapports avec Perrin étaient de plu3 en plus froids. 11 était heureux, pour la Mais jn, de mon granil succès; il était joyeux des magnifiques recettes de Uuy Bios; m^ il aurait voulu que ce fut une autre que moi qui bénéficiât do tous les bravos. Mon IndOpcodance, mon horreur de la soumission, même fictive, l'agaçaient prodigieusement.
Un jour, mon domestique vint me diro qu'un vieil Anglais demandait à mo voir avec une telle insistance qu'il avait cru, malgré ta consigne, devoir venir m'averlir,« Renvoyez cet homme et laissez-moi travailler. " Je venais de commencer un tableau qui me possionnoit : Une rUIottc tenant, le jour des Rameaux, dos palme» dans ses bras. Le pelit modèle italien qui posait était une ravissante fillette de huit ans. Tout ù coup, clic ne dit : 1 Y s'dispute, l'Anglais... -
En elTet, j'entendais dans l'antichambre un bruit de vois de plus en plus querellantes. Je sortis, ma palette à la moin, résolue â chas^r l'intrus; muis, au mo-
'ment juste où j'ouvrais la porte de mon ateliery un homme de haute stature s'avança si près de moi que je dus reculer; et il pénétra ainsi dans mon halL II avait les yeux clairs et durs, des cheveux d'argent; une baibe soignée; il s'excusa très correctement, admira ma peinture, ma sculpture, mon hall, tant et si bien que' je né savais pas encore quel était son nom.
Quand, au bout de dix minutes, je le priai de s'assèdr pour me dire le but de sa visite, il commença d'une voix posée, avec un fort accent : « Je suis M/Jarreit, imprésario. Je puis vous faire faire une fortuiie. Voulez- vous venir en Amérique? — Jamais de ina'ml m'écriai-jc vivement. Jamais! jamais! — Oh! bien; Ne vous fâchez pas. Voici mon adresse, ne la perdez pas. > Puis, au moment où il prenait congé : « Ah! dit-il, vous allez à Londres avec la Comédie- Française, voules-TOUS gagner beaucoup ** de l'argent " à Londres? — Oui,oom« ment? — En jouant dans les salons. Je vous ferai faire une toute petite fortune. — Oh! ça, je veux bien, si toutefois je vais à Londres, car je ne suis pas décidée. -^ Alors, voulez-vous me signer un tout petit contrat, auquel nous allons ajouter une clause conventionnelle? » Et je signai un contrat avec cet homme qui m'inspifa do suite une pleine confiance, laquelle ne fut jamais trompée.
Le comité et M. Perrin avaient fait un traité avéa John Hollingshead, directeur du Gaiety Théâtre à». Londres. Personne n'avait été consulté et je trouvais ci^la un peu sans fa«;on. Aussi, quand on nous fit part du contrat accepté par le comité et l'administrateur, je ne dis mot.
Perrin, un peu inquiet, me prit à part : « Qu'est-ce que vous ruminez? — Je rumine ceci : C'est que je
If
MËMOlFttS DE ShRI^H BtRNHARDT :W5
"lie veux pas aîlfir k Londres dans une situation inférieure à qui que ce soit. Je veux, f.our tout le temps de notre contrat, être Sociétaire à part entière, u Cette prétention excita très fortement le comité. Et Perrin me dit, le lendemain, que ma proposition était rejetée. < Eli bien, je n'irai pas à Londres, voilà tout! Rien {tans mon engagement ne me force à ce déplace- ■Bent. Il
^K Le comité s'assembla de nouveau, et Got s'écria : B.«Ehbien, qu'elle ne vienne pas! Elle nous embête! » Il fut donc décidé que je n'irai pas à Londres. Mais HoUingshead et Mayer, son associé, ne le comprenaient pas ainsi; et ils déclarèrent que le contrat serait annulé si Groizette, Coquelin, Mounct-Sully ou moi ne venions pas.
Les éditeurs, qui avaient acheté pour deux cent mille francs de places à l'avance, se refusaient à regarder l'a flaire bonne sans nos noms.
C'est Mayer qui vint me trouver dans un profond désespoir et qui me mit au courant. « Nous allons, dit-il, rompre notre contrat avec la Comédie si vous ne venez pas, car l'alTaire ne semble plus possible. »
ElT rayée des conséquences do ma méchante humeur, jo courus chez Perrîn, et je lui dis qu'après la consultation que je venais d'avoir avec Mayer, je comprenais le tort et l'injure mvolontaires que j'avais faits à la Comédie et à mes camarades, et je lui déclarai que j'étais prête à partir dans n'importe quelles conditions. , Le comité était en séance. Perrin me pria d'attendre , il revint peu de temps après. Croizette et moi ions nommées Sociétaires à part entière, non seuleint pour Londres, mais pour toujours. Chacun avait it son devoir.
886 MA DOtmLC VIE
Periin, très ému, me lendit les deux mains, et m'attirant à lui : « Oh! la bonne et l'indomptable petite créature ! » Notis nous embrassâmes, et la paix fut de nouveau conclue.
Mais elle ne pouvait durer longtemps, car, cinq jours après cette réconciliation, vers neuf heures du soir, on m'annonça M. Emile Perrin. J'avais du monde à dîner. J'allai néanmoins le recevoir dans le hall; me tendant un papier : « Lisez cela », me dit-il. Et je lus dans un journal anglais, The Times^ ce paragraphe que je traduis:
Comédies de scdon de Mlle Sarah Bernhardl, sous la direction de Sir..» BenedicU
Le répertoire de Mlle Sarah Bemhardt se compose de comédies, proverbes, saynettes et monologues écrits* spécialement pour elle et un ou deux artistes éf^alement de la Comédie -Française. Ces comédies se jouent sans décors ou accessoires et s'adaptent, à Londres comme à Paris, aux matinées et soirées de la haute société. Pour tous les détails et conditions, prière de s'adresser à M. Jarrett (secrétaire de Mlle Sarah Bernhardt), au Théâtre de Sa Majesté
En lisant les dernières lignes, je compris que Jarrett, apprenant que décidément je venais à Londres, avait commencé son petit travail de réclame.
Je m'en expliquai avec Perrin en toute franchise. (( Pourquoi voulez-vous, lui dis-je, que je n'utilise pas mes soirées à gagner de l'argent, puisque la chose m'est offerte ? — Ce n'est pas moi, c'est le comité. — Ah ! elle est forte! » m'écriai-je. Et appelant mon secn?taire : (( Donnez-moi la lettre de Delaunay que je vous ai donnée à garder hier. — La voici », fit-il en la sortant
ueuOIRKS Dl: SAltAII BERNHAKDT 3«1
î de ses innombrables poches. Et Perrin put tire :
Vous pliilt-il Je venir jouer La Nuit d'Octobre chel Lady Dudiey le jeudi 5 juin? On nous donnera cinq mille TranCB pour nous deux. Amitiés. — Dilaunay.
I Laissez-moi cette lotlm? me dit l'administrateur contrarié. — Non, je ne veux pas. Mais vous pouves dire à Delaimay que je vous ai dit son olTre. "
Pendant trois ou quatre jours, il ne fut question â Paris, dans les journaux, dans les discussions, que de l'annonce scandaleuse do Times. Les l-'rançais, alors très peu aaglicanisés, ignoraient les us et coutumes de l'Angleterre.
Enfin le tapage m'énervait à un point tel, que je priai Perrin de le faire cesser; et le lendemain, parut dans Le National du 29 mai :
Beaucoup de b mil pour ncn. -^ Dans une conversation tout amicale, il est demeuré convenu qu'en dehors dos répétitions et des représentations de la Comédie-Française, chaque artiste était libre d'employer son temps à sa guise. Il n'y a donc absolument rien de vrai dans la prétendue querelle que la Comédie -Française ferait à Mlle Sarah Bernhardt. Cette artiste n'a fait qu'user d'un droit strict que personne ne songe à lui nier et dont tous ses camarades ont l'intention de profiter également. L'administrateur de lu Comédie -Française a simplement demandé à MM. et Mraes les Sociétaires de ne pas donner de représentations en corps
' Cet artiele émanait de la Comédie, et les membres du comiUi avaient prolltè de cela pour se faire une petite réclame annonçant qu'eux aussi étaient disposésft jouer
dans les salons; car la note fut envoyée à Mayer avec prière de la faire paraître dans les journaux anglais. Je tiens ce détail de Mayer lui-même.
Toutes querelles terminées, nous commençâmes nos préparatifs pour le départ.
Je n'avais jamais fait la moindre traversée en mer quand fut décidé le voyage à Londres par les artistes de la Comédie-Française. L'ignorance voulue des Français pour tout ce qui est étranger était beaucoup plus sensible à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Donc, je me fis faire un manteau très chaud. On m'avait affirmé que la traversée était glaciale, même en plein été, et je l'avais cru.
On m'apportait de tous côtés des bonbons contre le mal de mer; des opiacés contre le mal do tcte ; du papier de soie pour me mettre dans le dos; des petits cataplasmes compressifs pour me mettre sur le diaphragme; et des semelles goudronnées pour mettre dans mes souliers, car il ne fallait pas, surtout, prendre froid aux pieds.
Oh! que cela était drôle et amusant! Et je prenais tout. J'écoutais toutes les recommandations. Je croyais à tout.
Mais ce qui fut le plus inénarrable, ce fut l'apport sur le bateau, cinq minutes avant le départ, d'uneénorme
caisse très légère. Elle était tenue à la main par un grand jeuno homme, devenu aujourd'hui un homme remarquable, ayant toutes les croix, tous 'es honneurs, une fortune colossale et une outrecuidante vanité. 11 étail à ce moment-là un timide inventeur : jeune, triste et pauvie, le nez toujours dans des livres traitant de questions abstraites, il ignorait tout de la vie.
NÉnOritES DK SARAH BERNHARDT %m
'Il avoil pour moi une grande admiration, mêlée ~3'un peu de crainte. Ma petite cour l'avait surnommé " la Quenelle ». Il était long, flottant, sans couleur, et ressemblait à une quenelle de vol-au-vent.
11 s'approcha de moi, le visage encore plus terne que de coutume, le bateau remuant un peu. Mon départ le terrifiait, et le vent le Taisait osciller de droite et de gauche. Il me fit un signe mystérieux.
Je le suivis, accompagnée par n mon petit'damc » et laissant derrière moi mes amis en veine d'ironie. 11 ouvrit la caisse, en sortit une énorme ceinture de sauvetage inventée par lui. Je restai ahurie; car, quoique je fusse novice pour les voyages, l'idée ne m'était pas venue du danger de faire naufrage en une heure de traversée.
Sans se déconcerter, « la Quenelle " déroula sa ceinture de sauvetage et la revêtit pour m'en apprendre le maniement. Rien de plus fou que cet homme en chapeau haut de forme, en jaquette, avec sa grave et trist» ligure, endossant cet appareil.
Il y avait tout autour une douzaine de vessies grosses comme des œufs. Dans onze de ces œufs gonfiéft par l'air, il y avait un morceau de sucre; dans le douzième, une toute petite vessie contenant dix gouttes d'eau-de-vie. Par le milieu de la ceinture, une petite pelote sur laquelle étaient piquées quelques épingles.
u Vous comprenez... me dit-il, 'vous tombez à l'eau, paiïl... vous restez comme ça n, et il s'asseyait dans le vide, se haussant, se baissant pour suivre le mouvement des vagues, ses deux mains en avant s'appuyant sur l'eau imaginaire: et il tirait son cou comme une tortue pour tenir la tête hors de l'eau.
390 MA DOUBLli: VIE
« Vous voyez, vous ôtes dans l'eau depuis deux heures, il faut réparer vos forces. Alors, vous prenez une épingle et vous piqueis un œuf. Ainsi, fit-il, vous prenez votre morceau de sucre, vous le mangez, cela vaut un quart de viande. » Et, jetant la petite vessie crevée par-dessus bord, il plongea dans la caisse, en sortit un autre œuf et le rattacha à la ceinture. Il avait tout prévu.
J'étais pétrifiée. Quelques amis s'étaient rapprochés, espérant bien quelque folle équipée de « la Quenelle»; mais ils n'avaient pas prévu colle-là.
M. Mayer, l'un de nos imprésarios, craignant un scandale par trop comique, éloigna la foule. Je ne savais si je devais me fâcher ou rire ; mais la boutade railleuse et injuste d'un de mes amis éveilla ma pitié pour cette pauvre Quenelle. J'eus la vision des heures passées à chercher, à combiner, enfin a fabriquer cette ridicule machine. J'eus de l'attendrissement pour l'amour inquiet qui avait présidé à l'éclosion de cet engin de sauvetage ; et je tendis la main à ma pauvre Quenelle, en lui disant : « Filez vite, le bateau va partir! » Il baisa cette main amie et s'enfuit.
J'appelai mon intendant : « Je vous en prie, Claude, aussitôt que nous aurons perdu la terre de vue, jetez la caisse et son contenu à la mer. »
Le départ du bateau fut accompagné par les hurrah ! les Au revoir! Bon succès! Bonne chance! les bras levés, les mouchoirs flottants, les baisers envoyés au hasard, dans le tas.
Mais ce qui fut vraiment beau, et un spectacle inou- bliable, ce fut notre débarquement à Folkestone. Il y""™ avait là des milliers de personnes; et ce fut la première!-:
MeHOIRES DR SARAH BERNHARnT 391
•ïoîs que j'entendis crier; Vice Sarah Bernhardt/ Je tournai la tête et me trouvai en face d'un jeune homme pâle — ia tête rêvée d'Hamlet — qui me remit un gardénia. Je devais l'admirer plus tard sous le costume d'Hamlet joué par Forben Robertson.
Nous passions au milieu d'une haie de ileurs tendues, de mains pressées ; et je via tout de suite que j'étais plus
» favorisée que les autres.
[ Cela me gênait un peu et me charmait quaud même. Vne camarade qui se trouvait près de moi. et qui ne m'aimait pas, me dit méchamment : i Bientôt ou te lera un tapis de ileurs... — Le voilà! « s'écria un jeune fauimnti eu jetant devant moi une brassée de lis. Je m'arrêtai confuse, n'osant marcher sur ces blanches Ileurs, mais la toulo, pressée derrière moi, me forçait d'avancer. 11 fallut bien écraser les pauvres lis.
« Un Hip! Hip! Hurrah! pour Sarah Bernhardt! • s'écria le fougueux jeune homme. Sa tète dépassait toutes les autres tètes; ses yeux étaient lumineux ; ses cheveux, longs; il avait l'air d'un étudiant allemand. C'était cependant un poète anglais, un des plus grands de ce siècle; poète plein de génie, mais hélas! tourmenté depuis et vaincu par la fohe: c'était Oscar Wilde.
La foule répondit à son appel, et nous montâmes dansle train, poursuivis par les» Hip! hip! hip I Hurrah! pour Sarah Bernhardt! Hip! hip! hip! Hurrah! pour les comédiens français ! »
Quand le train s'arrêta vers neuf heures à Charing Cross, nous avions plus d'une heure de retard.
tl Une tristesse s'empara de moi. Le temps était couvert. Et puis, je croyais que nous allions encore être acclamés à notre arrivée à Londres. Je m'étais préparée à de nouveaux : u Hip! hip!...» Il y avait là du monde,
399 MX DOUBLE VIK
beaucoup de monde, mais personne ne semblait nous connaître. J'avais vu un beau tapis en arrivant en gare. Je croyais que c'était pour nous. Oh ! je ne doutais plus de rien, notre accueil à Folkestonc m'avait grisée.
Le tapis venait de servir à Leurs Altesses le prince et la princesse de Galles partis pour Paris !
Cette nouvelle me contraria, me vexa même personnellement. On m'avait raconté que tout Londres frémissait dans ses moelles à l'idée do recevoir la Comédie-Française : et je trouvai Londres très indifférent.
La foule était nombreuse, très compacte, mais froide. « Pourquoi, dis-jc à Mayer, le prince et la princesse de Galles partent-ils aujourd'hui? — Mais, parce qu'ils avaient décidé leur départ pour Paris. — Oh ! alors, ils ne seront pas là pour la première? — Non. Le prince a pris une loge pour la saison et l'a payée dix mille francs, mais elle sera occupée par le duc de Connaught. »
J'étais désespérée. Je ne sais pas pourquoi; mais j'étais désespérée. Je trouvais que tout cela allait mal.
Un valet de pied me conduisit à ma voiture.
Je traversai Londres le cœur serré. Je trouvais que tout était noir. Et quand j'arrivai devant la maison, 77, Chester Square, je ne voulus pas descendre. Mais la porte grande ouverte me montra le vestibule lumineux, dans lequel se dressaient toutes les fleurs de la terre, en corbeilles, en bouquets, en gerbes. Je descendis et pénétrai dans la maison que j'allais habiter pendant six semaines.
Toutes ces branches me tendaient leurs fleurs.
« Vous avez les cartes de tous ces bouquets? deman— dai-jo à mon domestique. — Oui, me répondit-il, je les ai misi s sur un plateau, car toutes ces fleurs sont arru
HtKOlRCS DK SARAII BERMIXRDT 3Kl
\èes hier de Paris, envoyées par les amis de Madame, Il n'y a que ce bouquet qui est d'ici, n Et il me remit un bouquet énorme. Je pris la carte. Il y avait écrit : ■ Welcorae ! — Henri Irving. »
Ji' fis le tour do la maison. Jo la trouvai triste. Je voulus aller au jardin, l'humiditû me pénétra. Jo rentrai claquant des dents et m'endormis le cœur angnissé comme à la veille d'un malheur.
Le lendemain fut consacré à recevoir les journalistes. Je voulais les recevoir tous ensemble, mais M. Jarrelt s'y opposa.
Cet homme était un véritable génie de la réclame. Je ne m'en doutais pas alors. Il m'avait fait de très belles propositions pour l'.^mérique; et malgré mes refus, il s'était imposé à moi par son intelligence, son esprit comique, et mon besoin d'être pilotée dans ce pays nouveau. « Non, me dit-il, si vous les recevez tous ensemble, ib seront tous furieux, et vous aurez de mauvais articles. Il faut les rscevoir chacun l'un après l'autre, n II en vint tronte-sept ce jour-là; et Jarrelt ne me lit grâce d'aucun.
Il restait avec moi et sauvait la situation chaque fois que je disais une bêtise, Je parlais très mal l'anglais, quelques-uns très mal le français, et Jarrett translatait mes réponses. Je me souviens parfaitement que tous me dirent d'abord : <> Eh bien, Mademoiselle, que pensezvous de Londres? »
J'étais arrivée le soir à neuf heures, et le premier auquel je parlai me fil cette question à dix heures du matin. J'avais entrouvert mon rideau en melevftiit,et je ne connaissais de Londres que Chesler Square, c'està-dire un petit carré de verdure sombreau milieu duquel 3e dressait une statue noire et dont l'horizon était borné
par une église laide. Je ne pouvais répondre à cette question.
Mais Jarre tt avait prévu le coup; et j'appris le leodeinain que j'étais enthousiaste de la beauté de Londres, que je connaissais déjà un tas de monuments, etc., etc...
Vers cinq heures, la charmante Hortense Daroain qui était très aimée de la société anglaise, vint me prévenir que la duchesse de*** et lady de H*** Rendraient me rendre visite à cinq heures et demie. «Oh! reste avec moi, lui dls-je, tu sais comme je suis sauvage. Je sens que je serai stupide. »
A l'heure dite, on m'annonça les visit^îUi^es. Ce fut mon premier contact avec l'aristocratie anglaise; et j'en ai conservé un souvenir plein de charme. Lady de R*** était une beauté parfaite, et la duchesse, d'une gi*àce, d'une distinction et d'une bienveillance qui mê lai^isèrcnt très émue de sa visite.
Lord Dudley vint quelques instants après. Je Icionnaissais beaucoup! 11 m'avait été présenté pari»' maréchal Canrobert, un de mes plus chei*s amis. Il 'H'' demanda si je voulais monter à cheval le lendemain matin. Il avait un très joU cheval de dame à ma disposition. Je le remerciai; mais je voulus d'abord me rendre au H<Uten row en voiture.
A sept heures, Hortense Damain vint me cli«'n'h»'i' pour aller dincr chez la baronne M. de***. Elle habitait une jolie maison à Princess Gâte.
11 y avait une vin^j^taine de pei*sonnes, entre aulnes le peintre Millf^t. On m'avait dit qu'on mangeait très mal cFi Angleteire : je tr«»uvai le dîner parfait. On inavait (lit que les Anglais »Haient froids et gourmés : je trouvai
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des êtres charmants, pleins d'humour. Tout le monde parlait très bien le français. J'étais honteuse de mon ignorance de la langue anglaise.
Après le dîner, il y avait musique et récitation. Je fus très touchée de la bonne grâce et du tact de mes hôtes, qui ne me demandaient pas de dire des vers.
Je pris grand intérêt à examiner la société que j'avais sous les yeux. Elle ne ressemblait en rien à une réunion française. Les jeunes filles s'amusent pour leur propre compte et s'amusent très sincèrement. Elles ne sont pas là pour trouver un mari.
Ce qui me surprit un peu, c'est le décolleté de dames très ravagées par le temps. Je m'en expliquai avec Hortense Damain : « C'est affreux ! lui dis-je. — Oui, mais c'est chic! » Elle était charmante, mon amie Damain, mais elle ne connaissait que le « Chic ». Elle m'avait envoyé les Commandements du « Chic », quelques jours avant mon départ de Paris :
Chester square, habiteras. A Rotten row, tu monteras.
Le Parlement, visiteras.
Garden -parties, fréquenteras.
Chaque visite, tu rendras.
A chaque lettre, répondras.
Photographies, tu signeras.
Damain Hortense, écouteras.
Et tous ses conseils, tu suivras.
J'avais ri de ces commandements; mais je me rendis vite compte que, sous leur forme badine, elle les tenait pour sérieux. Hélas! la pauvre amie tombait mal : je détestais rendre des visites, écriro, signer des photographies et suivre les conseils qu'on me donne.
J'adore qu'on vienne chez moi, je déteste aller chez
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les autres. J'adore recevoir des lettres, les lire, les commenter, je déteste en écrire. Je déteste les promenades fréquentées, j'adore les routes désertes, les endroits solitaires. J'adore donner des conseils, je déteste en recevoir; et je ne me rends jamais du premier coup à un conseil sage qu'on me donne. Il me faut un effort de volonté pour reconnaître la justesse d'un conseil, et un ciïort intellectuel pour en être reconnaissante; je suis d'abord vexée.
Aussi, je ne tins aucun compte des conseils d'Hortense Damain ni de ceux de Jarrett; et j'eus très grand tort, car je fis beaucoup de mécontents. Dans un autre pays, je me serais fait des ennemis.
A cette première visite à Londres, que de lettres d'invitation auxquelles je n'ai pas répondu! Que de femmes charmantes auxquelles je n'ai pas rendu leiu* visite! Que de fois, après avoir accepté un dincr, je n'y suis pas allée sans avertir. C'est odieux.
Et cependant, j'accepte toujours avec plaisir, me promettant d'être exacte; mais, l'heure venue, une fatigue me prend, un besoin de rêver, de me soustraire à une obligation; puis, quand je veux me décider — quand même, — l'heure est passée, c'est trop tard poiu* prévenir, trop tard pour y aller, et je reste mécontente de moi, des autres, de tout.
L'hospitalité est une qualité faite de saveur primitive et de grandeur antique.
Le peuple anglais est, à mon avis, le peuple le plus hospitalier du globe. Et il Test simplement, largement. Quand il a ouvert sa porte, l'Anglais ne la referme jamais. Il excuse vos défauts et accepte vos travers. Et c'est grâce à cette largeur d'idées que je suis restée depuis vingt-cinq ans l'artiste aimée et choyée.
Je fus ravie de ma première soirée à Londres.
Je rentrai à la maison très gaie et très anglomanisée. Je trouvai des amis, des Parisiens qui venaient de débarquer et qui étaient furieux. Mon enthousiasme les exaspéra, et nous restâmes à discuter jusqu'à deux heures du matin.
Le lendemain, je mo rendis au Hotton row. 11 faisait un temps radieux.
Tout Hyde Parle semblait semé d'énormes bouquets, tant par ses massifs merveilleusement composés par ses jardiniers, que par les touffes d'ombrelles bleues, roses,
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rouges, blanches, jaunes, qui abritaient des chapeaux clairs couverts deflcurs,sous lesquels brillaient les jolies figures des babics et des femmes.
Sur la route des cavaliers, c'était le vertigineux galop des élégants pur-sang emportant des centaines d'amazones fines, souples et hardies. Puis des cavaliers et des enfants montant sur les larges poneys irlandais. D'autres enfants galopant sur des poneys écossais aux crinières longues et touffues. Et cheveux d'enfants, crinières de chevaux, se soulevaient sous le vent de la course.
La route des voitures, tenant le milieu entre les cavaliers et les piétons, était sillonnée de dog-carts, de calèches, de mail-coachs, de huit-ressorts, et de très élégants cabs; valets poudrés, chevaux fleuris, sportmen conducteurs, ladies conduisant crânement d'admirables trotteurs.
Toute celte élégance, tout ce parfum de luxe, toute cette joie de vivre dressèrent devant mes yeux le souvenir évocaicur de notre Bois de Boulogne, si élégant, si vivant quelques années auparavant, quand Napoléon III le traversait en daumont, nonchalant et souriant. Ah! qu'il était joli, notre Bois de Boulogne! Les officiers caracolaient dans l'avenue des Acacias, sous les regards des belles mondaines! La joie de vivre éclatait partout alors : l'amour de l'amour enveloppait la vie d'un charme inlini !
Je fermai les yeux et mon cœur s'angoissa sous l'étreinte de l'affreux souvenir de 1870. Il était mort, le doux erapereui' au sourire si fin : vaincu par les armes, trahi par la lortune, terrassé parla douleur.
La vie intense avait repris son cours en France. Mais la vie d'élégance, de charme, de luxe, était encore en-
HEHOIHES t)t Skrt\n RERNHAHDT
Vftl(l|
Hoppi'e de cn'pi-. Il y avait h peine huit ans que la fiiivn'e avait fauclir- nos sCiMats, ruîni^ nos espéranue» et hiimiiié notre gloire.
Trob président»* s'étaient déjà succédé. Le vilain petit Thiers, à l'âme bourgeoise et perverse, qui avait usé ses dents à grignoter tous les régimes : la royauté de Louis-Philippe, l'empire de Napoléon 111 et le pouvoir exécutif de la République Française, n'avait guère pensé à redresser notre cher Paris courbé sous tant de ruines, II avait été remplacé par Mac-Mahon, bou, brave et nul. Et Grévy avait succédé au maréchal. Mais Grévy était avare et trouvait toute dépense inutile pour lui, pour les autres et pour le pays.
Et Paria restait triste, gardant vivaces les lèpres que h Commune lui avait communiquées par le baiser de ses brasiers.
Et notre charmant Bois de Boulogne portait encore les traces des blessures que la Défense Nationale lui avait infligées. Et l'avenue dos Acacias restait solitaire.
Je rouvris mes yeux pleins de larmes et, au travers de leur brouillard, j'entrevis à nouveau la triomphante vitalité qui m'entourait.
Je voulus rentrer de suite, car je jouais le soir pour la première fois et je me sentais en malaise et en désespérance.
Quelques personnes m'attendaient à Chesler Square. Je ne voulus voir personne. Je pris une tasse de thé et me rendis au Gaiety Théâtre où nous allions pour la première fois affronter le public anglais.
Je savais déjà que j'étais élue favorite, et cela me glaçait de terreur, car je suis ce qu'on appelle une " traijueuse », j'ai le trac, le trac fou...
Quand je débutai, j'avais de la timidité, mais pas de trac; je devenais parfois rouge comme un coquelicot quand mon regard croisfiût celui d'un spectateur; j'étais honteuse de parler si haut devant tant de gens silencieux. Cela venait de mon éducation monacale; mais je n'avais aucun sentiment de peur.
La première fois que j'eus la sensation réelle du trac, ce fut au mois de janvier 1869, à la septième, peut-être la huitième représentation du Passant. Le succès de ce petit chef-d'œuvre avait été colossal; et mon interprétation de Zanetto avait charmé le public, et surtout les étudiants.
Quand je fis mon entrée ce jour-là, je fus soudainement acclamée. Je me tournai vers la loge impériale, croyant que l'empereur venait d'entrer dans la salle. Mais non, la loge était vide; et je dus me convaincra que tous les bravos étaient pour moi. Je fus prise d'un tremblement nerveux, et une folle envie de pleurer me picotait les yeux.
J'eus un succès fou ce soir-là. Agar et moi fûmes rappelées cinq fois. Et à la sortie, les étudiants, rangés de chaque côté, me décernèrent trois bans.
Rentrée à la mai-on, je me jetai dans les bras de ma grand'mère aveugle, qui vivait chez moi : « Qu'est-ce que vous avez, ma petite? — Grand'mère, je suis perdue, ils veulent fair<^ de moi une *' Étoile " et je n'ai pas encore assez de talent pour cela. Et vous verrez, on va me jeter à bas et m'a^sommer sous les bravos.»
Ma grand'mère me prit la tôte et elle fixa le néant de ses irands yeux clairs sur mon visage. « Vous m'avez dil, ma petite, que vous seriez la Première dans votre carrière et, quand la chance se présente, vous avez peur? Vous me semblez un bien mauvais soldat! »
lï refoulai mes larmos et mo proinU ilc soutenir cuurageusement lo succès qui venait chercher noiao à ma tranquillité, à mon insouciance, à mon n j'm'on-
^JÎL'liiime ». Mais, h partir de cette époque, la peur s'em-
^Ujtra (le moi, le trac tno martyrisa.
^F Ce fut dans ces dispositions que je me préparai pour le second acte de Phèdre, dans lequel je devais paraître pour la première fois devant le public anglais. Trois fois je me mis du rouge sur les joues, du noir aux yeux; trois fois je m'enlevai tout, d'un coup d'i^'pongc. Je me trouvais laide. Je me trouvais plus maigre. Je me trouvais moins grande.
Jo fermai les yeux pour i!'coutor ma vois. Mon diapason h moi, c'est « le bal », que je prononce en bas en ouvrant l'a : « '.o bûùûiîl », ou que jo I!!e en liaut en fermant l'a et en suivant Yl : « le halll ». — Ali! bien oui! je ne trouvai « le bal » ni en haut, ni en bas. J'avais la voix onroufîc dans les nntes graves, voilée dans les notes (ic soprano; jo pleurai de rage.
Un vint me prévenir que le second acte de Phtdre allait commencer. Je devins folle. Je n'avais pas mon
tîle. Je n'avais pas mes bagues. Ma ceinture de camées tait pa"* atLachéo. Je mu murai :
voici. Vers mon cœur tout mon sang s J'oublie, en le voyant
Mais le mot n J'oublie » me frappa au cerveau : Si j'nllais oublier ce que j'ai à dire !
C'est vrai... Qu'est-ce que je dis?.,. Je ue sais plus... je no sais plus,.. Qu'est-ce que je dis après a en la voijant j> ? Personne ne mo répondit. Jo les terrifiuis
iOt MA DOUBLE VIE
tous par mon état nerveux. J'entendis Got marmonner: « Enc devient folle! » Mlle Thénard, qui jouait Œoone, ma vieille nourrice, me dit : « Calme- toi, tous les Anglais sont partis pour Paris, il n'y a que des Belges dans la salle! »
Cette réplique follement comique fit virer mon esprit inquiet : a Tu es stupide ! lui dis-je. Tu sais bien comme j'ai eu peur à Bruxelles. — Oh ! bien inutilement, répondit-elle froidement : il n'y avait quo dos Anglais ce jour-là. »
Il fallait entrer en scène. Je n'eus pas le temps de lui répondre; mais elle avait changé le cours de mes idées.
J'avais le trac, mais pas celui qui paralyse : celui qui affole. C'est déjà pas mal, mais c'est préférable. On fait trop, mais on fait quelque chose.
La salle entière avait applaudi mon entrée en scène pendant quelques instants; et, courbée sous mon salut. je me disais intérieurement : o Oui, oui... vous allez voir... je vais vous donner mon sang... ma vie... mon âme. 1) Et quand j'entamai ma scène, comme je ne nu' possédais pas, je la pris un peu trop haut. Impossibk de redescendre, une fois lancée. J'étais partie. Hion ne pouvait plus ni'arréter.
Je soutirais, je pleurais, j'implorais, je criais; et l"'J* cela était vrai ; ma souffrance était horrible, mes larimcoulaient brûlantes et acres. J'implorais Hippolyto pour l'auiour qui me tuait, et mes bras tendus vors Mnunet-Sully étaient les bras de Phèdre tordus par l<^ «luol drsir d(' l'étreirito. Le dieu était venu.
l'A, <|uarK. !•• ridrau Ifinba, Mounet-Sully me vvl^à iîianiiiit'e cl in<' trans|)orta dans ma loge.
Le public, ignorant ce qui se passait, voulut que
MÉMOIRES DE SARAIl BERNHARDT 403
je revienne saluer. Moi aussi, je voulais revenir remercier le public de son attention, de sa bienveillance, de son émotion. Je revins.
Voici ce que dit John Murray dans Le Gaulois du 5 juin 1879:
Aussi, lorsque rappelée à grands cris, Mlle Bernhardt a reparu, épuisée par ses efTorts et se soutenant sur Mounet-SuUy, lui a-t«on fait une ovation que je crois unique dans les annales du Théûtre en Angleterre.
Le lendemain, le Daily Tekgraph terminait sa merveilleuse critique par ces lignes :
Clearly Mlle Sarah Bernhardt exerted èvery nerve and fibre and her passion grew with the excitement of the spectators, for when, after a recall that could not be resisted the curtain drew up, M. Mounet -Sully was seon supporting the exhausted figure ot the actress, ^vho had won her triumph only after tremendous physical exertion and triumph it was however short and sudden.
Le Standard finissait son article par ces mots :
The subdued passion, repressed for a time unlil at length it burst its bonds, and the despairing, heart broken woman is revealed to Uippolyte, was schown with so vivid reality that a scène of enthousiasm such as is rarely witncsscd in a théâtre followed the fall of the curtain. Mlle Sarah Bernhardt in the few minutes the was upon the staîrc (an<l comiiii^' on it inust be remembered to phingo iiitu tho iiiiddle ut a stirriiig tragedy) yet contrived to makc an impression which will not soon be elTacd trom those wlio werc présent.
Le Morning Post disait :
Very brief are the words spoken before Phèdre rushes into the room to commence tremblingly and nervously, with struggles which rend and tear and convulsé the System, the secret of her shameful love. As her passion mastered what remainded of modesty or reserve in her nature, the womansprangforwardand recoiled again with the movements of a panther, striving, as it seemed to tear trom her bosom the heart which stifled her with its unholy longings, until in the end, when terrifled at the horror her breathings hâve provoked in Hippolyte, she strove to pull his sword from its sheath and plunge it in her own breast she fell back in complète and absolute colapse. This exhibition marvellous in beauty of pose, in fébrile force, in intensity, and in purity of dclivery, is the more remarkable as the passion had tobereached, sotospeak,at abound,no performance ot the first act having roused the actress to the requisite hcat. It proves Mlle Sarah Bornhanit worthy of her réputation, and shows what may be expect^d froin her by U)e public which bas eagtrly expectcd her coming.
Cette première soirée à Londres fut définitive pour mon avenir.
Mon violent désir de conquérir le public anglais avait surmoaé mes forces. J'avais tout donné la première soirée. Je ne m'étais pas assez ménagée et, la nuit, je tus prise de tels vomissements do sang qu'on courut à l'ambassade chercher un médecin.
Le docteur Vintras.médecluenchef de l'hôpital français à Londres, me trouva étendue dans mon lit, exsangue et semblant morte. U fut effrayé et demanda qu'on nt venir ma famille. Je Os signe de la main que c'était inutile. On m'apporta un crayon et j'écrivis, ne pouvant parler : « Télégraphiez docteur Parrot ».- Vintras resta prés de moi une partie de la nuit, glissant toutes les cinq minutes de la glace pilêe entre meslèvres. Enfin, vers cinq heures du matin, les vomissements de sang s'arrêtèrent et je m'endormis, grâce à la potion du docteur Vintras.
On devait jouer le soir L'Étrangère au Gaiety Théâtre. Le rôle n'étant pas très fatigant, je voulus jouer quand même, mais le docteur Parrot s'y opposa
formellement. Il était arrivé par le bateau de quatre heures. Il me soignait depuis longtemps. Cependant, je me sentais bien mieux. La fièvre avait disparu. Je voulus me lever, Parrot s'y opposa.
On annonça le docteur Vintras et M. Mayer, l'imprésario de la Comédie-Française. M. Hollingshead, le directeur du Gaiety Théâtre, était en voiture, attendant pour savoir si je jouais, oui ou non, L'Étrangère^ ainsi que l'affiche l'annonçait.
Je priai le docteur Parrot d'aller rejoindre le docteur Vintras dans le salon, et donnai l'ordre d'introduire M. Mayer dans ma chambre. Je lui dis très vite : « Je me sens mieux. Je suis très faible, mais je jouerai. Chut! pas un mot ici, prévenez Hollingshead et attendez-moi dans le fumoir; mais ne dites rien à personne. » Je me jetai à bas du lit. Je m'habillai en un clin d'œil, aidée de ma femme de chambre, qui avait deviné mon projet — et qui s'en amusait follement.
Enveloppée dans mon manteau, une dentelle sur la
tôte, je m'en fus rejoindre Mayer dans le fumoir eL> montai avec lui dans son hansom-cab. « Viens me rejoindre dans une heure », chuchotai-je à macamériste- Mayer, stupéfait, me dit : « Où allons-nous? — Avx théâtre! vite, vite! »
La voiture se mit en marche, et j'expliquai que si j'étais restée h la maison, jamais Parrot ni Vintras ne m'auraient laissée jouer. « Maintenant, ajoutai-je, le sort on est jeté, nous verrons bien ce qui arrivera. »
Au théâtre, je me cachai dans le cabinet directorial pour éviter la fureur du docteurParrot. que j'adorais. Je sentais bien à quel po'nt j'avais tort vis-à-vis de lu* qui s'était si pénérousomont dérangé à mon premier appel; mais'j'' n'aurais jamai* pu lui faire comprendre que je
tieilOIRES DE SARAI1 IlKRNilAnDT
e sentais rûellemert mieux, et qu'en risquant ma vio, je ne risquais que mon bien à moi.
Une demî-heuro après, ma femme de chambre vint mo rejoindre avec uni; lettre do Parrot, pleine do retfoches tendres, do conseils furibonds, et ilnîssant par c ordonnance en cas de récidive. Il s'embarquait une tour; après, ne voulant pas venir me serrer la main. Vais î'<Jtais bien sûre qu'on se raecommoderaït au btour.
I Je me préparai pour jouer L'Étrangère. Trois fois B perdis connaissance on m'habillant; mais je voulais luer quand même.
I L'opium qu'on m'avait tait prendre dans la potion pc laissait la tête un peu lourde. J'entrai en sci*ne, kconscÏLintc et charmée par l'acciioil qui me fut fait. We marchais dans un rJve. Je disiinguais mal tout ce qui m'entourait. Je ne voyais la salle qu'au travers un brouillard lumineux. Mes pieds glissaient sans effort sur h lapis, et le son de ma voix me semblait lointain, très lointain. J'étais dans le vague délicieux que vous donne le chloroforme, la morphine, l'opium ou la hachisch.
Le premier acte se passa très bien. Mais au troisième, au moment où je racontais à la duchesse do Septmonts (Groizctte) tous les malheurs que moi, ^^tistrcss Clarkson, j'avais eus dans ma vie, au moment ^Bk je commençai mou interminable récit, je ne me sou- ^Hins plus de rien. Croizelte me soufflait la phrase, mais ^^0 voyais remuer ses lèvres et je n'entendais rien. Alors, je lui dis tranquillement : « Si je vous ai fait venir ici, Madame, c'est quo je voulais vous instruire des raisons m'ont fait agir... j'ai rélléchi.ic ne vous les dirai aujourd'hui. » ,
Sophie Croîzettc me regarda, terrifiée, so leva, et quitta la scène, les lèvres tremblantes, ne me quittant pas dos yeux. « Qu'est-ce que vous avez, lui dit-on en la voyant tomber presque sans souffle dans un fauteuS? — Sarah est devenue folle! Je vous dis qu'ollo est devenue folle ! Elle a coupe toute sa scène avec moL — Comment? — Elle a coupé deux cents lignes! — Miût pourquoi? — Je ne sais pas. Elle a l'air très calme. » .
Toute cette conversation, qui me fut racontée aprèi|^ prit moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Coquelin, averti, fit son entrée en scène pour ter-. miner l'acte.
Le rideau tombé, je restai confondue et désespérie de ce qui me fut conté.
Je ne m'étais aperçue de rien et il me semblait avoir joué tout mon rôle comme d'habitude. J'étais réellement sous l'empire de l'opium. Il me restait très pea de choses à dire au cinquième acte, et je m'en tinu parfaitement.
Le lendemain, les comptes rendus et les criiiqoflS furent trè élogieux pour notre compagnie, maislajââee fut discutée. Je craignis un instant que masuppres* sion involontaire de la grande scène du « trois » fût pour quelque chose dans cette sévérité de la presse; mais non tous les critiques avaient lu et relu la pièoei ils en discutaient le fond et ne faisaient pas mention de mon oubli. Seul, Le Figaro^ qui était alors en très méchante humeur contre moi, s'exprima en ces termes :
Figaro du 3 juin. — L'Étrangère n'est pas du goât anglais, mais Mlle Groizette est vivement applaudie. ainsi que Coquelin et Febvre; mais Mlle Sarah Ber-
nhardt, toujours nerveuse, a perdu la' mémoire.,.
UËMÛtneS DE SAHAH D&RNHARDT
r ï' savait très bien, le brave Johnson, que j'étais très malade; U était venu chez nioi, il avait vu le docteur Parrnt, il savait quo j'avais joue malgré la Faculté, et pour sauver la recette de la Comédie. Mais le public anglais m'avait téœoigniî une toile sympathie, quo la Comédie s'en était un pou émuo, et Le Figaro, étant l'organe du Théâtre-Français, avait prié Johnson de modérer ses éloges à mon égard ;ainsi fit-il tout le temps do notre séjour à Londres.
Si j'ai tenu à raconlor ce menu fait de mon oubli qui n'a en lui-même aucune importance, c'est pour prouver à quel point les auteurs ont tort do se préoccuper d'expliquer les personnages. Il est certain qu'Alexandre Dumas a tenu à démontrer le pourquoi (les agissements bizarres de Mistrcss Clarkson. 11 a créii un personnage intéressant, vibrant, dans l'action, et tout de suite révélé au public au premier acte, dans les quelques lignes que Mistrcss Clarkson dit à Mme do Septmonls : « Je serais très heureuse, Madame, si vous vouliez bien me rendre visite. Nous parlerions d'un de noi amis, M. Gérard, quo j'aime peut-être autant que vous l'aimez, bien qu'il ne m'aime peut-être pas autant qu'il vous aime. "
Cela suffisait pour intéresser le public fi ces deux femmes. C'était l'éternelle lutte du bien et du mal. Le combat entre le Vice et la Vertu. Mais cela semblait un peu bourgeois à Dumas, un peu vieux jeu, et il a voulu rajeunir le vieux thème, en e^sayan'. d'o-chestrer l'orgue 1 1 b banjo, et il a obtenu une cacophonie épouvantable. H a fai'. une pièce folle qui eût pu être belle, car l'origina'ilé do son stylo, la loyau!é de ses idées et la brutahté de sont humeur suffisaient à rajeunir de vieilles idées, lesquelles son^ du reate la base
étemelle de toutes les tragédies, comédies, romans, tableaux, poèmes et pamphlets : L'amour, entre le Vice et la Vertu,
Personne, des spectateurs qui ont assisté à la repn'*sentation de L'Étrangère^ et il y avait autant de Français que d'Anglais, personne ne s'est dit : « Tiens, il manque quelque chose... Je n'ai pas bien compris ce personnage... »
J'ai interrogé un Français très érudit : « Vous n'avez pa> vu qu'il y avait un trou au troisième acte? — Non. — Dans ma grande scène avec Croizette? — Non. — Eh bien, lisez ce que j'ai passé. » Et, après avoir lu : « Tant mieux ! s'est écrié mon ami, c'est assommant, cette histoire, et bien inutile. J'ai très bien compris le caractère sans cette amphigourique et romanesque his'.oire. »
Et quand je mo suis excusée plus tard prés do Dumas fils de cette coupure de son texte : « Ah! ma cht^re enfant, m'a-t-il répondu : quand j'écris une pièce, je la trouve bien; quand je la vois jouer, je la trouve >lupide; et quand on me la raconte, je la trouve parfaite, parce qu'on en oublie la moitié. »
Les représentations de la Comédie-Française attiraient toujours la foule au Gaioty Théâtre, et je restais la favorite. Je le dis ici avec orgueil, mai> sans vanitt''.
J'ctais très heureuse et très reconnaissante do mon succès, mai- mes camarades m'en gardaient rancune. Kt la iruerre commença, sourde et traîtresse.
M. Jarrett, mon conseiller et mon agent, m'avait as uiè que je vendrais quelques-unes de mes œuvres, soit en sculpture, soit en peintur.\ J'apportai donc
MÉMOIRES DE SIRAH BBRNHMIDT
[vec moi six sculptures et dix tableaux et j'en fis u exposition dans Piccadilly.
J'envoyai des invilalions, une centaine ft peu près, Son AMessp Royale le prince de Gallosmo fit ppi^venir qu'il viendrait avec la princesse. Toute la haute aristo- (•rnlie anglaise, tontes les célébrités de Londres vinrent à cette ouverture. J'avais lancé cent invitat'ons, il vint douze cenU personnes. J'étais ravie, je m'amusais follement.
M. Gladstone mo fit le jîrand honneur de causer avec moi plus de dix minutes. Cet hommi^ au corvoBu génial parlait de tout avec une g.-âco parlicnlière. 11 ma demanda mon impression .sur le^ attaques que quelques paritoura lançaien'. contre la Comédie-Française et contre la profession damnable d'artiste dramatique.
Je ropondii que je regardais notre art aussi profiiable&la morale que le sermon d'un prédicateur colholiqu- ou protestant.
Il Mais, expliquez-moi. Mademoiselle, quelle est la lefjon morale qu'on peut tirer de Ph'-dre? — Oli! Monsieur Glad itono, vous me surprenez un peu. Pkàdre étan une t apûdie antique, les mœurs et la moralité sont d'une optique dilTérente do la nô:re et do la moralité de nottc société actuelle. Cependant j'y trouve le châtimi'nt de la vieille nourrice Œnone, qui commet le crime atroce d'accuser un innocent. L'amour de Phèdra et excusé par la Fatalité qui pèse sur sa famille et s'abft" impitoyable sur elle. Aujourd'hui, cette fatalité s'appellerait atavisme, car Phéijre est fille de Minos et do Pasiphaû- Quant ù Thésée, son verdictanns appel, acte arbitrairi.' ot monstrueux, est puni parla mort do ce fils tant chéri, le seul ot dernier espoir de sa vie. On no doit jamais créer de l'irréparable! — Aht me dit
il2 MA DOUBLE YIE
gravement le grand hommes vous êtes contre la peine de mort? — Oui, Monsieur Gladstone. — Vous avez raison, Mademoiselle. »
Frédéric Leigton vint nous rejoindre, et il me fit, avec une grande bienveillance, des compliments pour mon tableau représentant une jeune fille portant des palmes. Ce tableau fut acheté par le prince Léopold.
Ma petite exposition eut un grand succès, et je ne m^ doutais guère alors qu'elle serait la cause de tant d^ potins, de tant de lâches attaques, et qu'elle cause — raît définitivem=nt ma rupture avec la Comédie-Fran — çaise. Je n'avais aucune prétention comme peintre et comme sculpteur. J'exposais mes œuvres pour le^ vendre, car j'avais envie de deux petits lions. J^ n'avais pas assez d'argent pour les acheter. Je vendaismes tableaux ce qu'ils valaient, c'est-à-dire à des prLxi très modestes.
Une dame anglaise, Lady H..., m'acheta mon group Après la tempête. Ce groupe est la réduction du gran groupe que j'avais exposé deux ans avant, au Salon d
Paris, et pour lequel j'avais eu une récompense
Je voulais le vendre quatre mille francs, mais Lady H..m'en envoya dix mille, avec un mot si délicieux qu je me permets de le reproduire.
... Faites -moi la grâce, Madame, d'accepter ces qua cents livres pour votre admirable groupe Après tempcte, et faites -moi l'honneur de venir déjeuner ave
moi. Après le déjeuner, vous choisirez vous-même place où il se trouvera être le mieux éclairé...
Ethbl h...
C'était un mardi. Je jouab Zaïre le soir; mable
crcdi, le jeudi et le vendredi, je ne jouais pas. J'avais de quoi acheter mes lions. Sans rien dire au Théâtre, je filai pour Liverpool. Je savais qu'il y avait là une grande ménagerie : Cross' Zoo, et que j'y trouverais des lions.
Le voyage fut très amusant. Quoique voyageant incognito, je fus reconnue surtout le parcours de la route et je fus gâtée, choyée. Trois de mes amis m'accompagnaient. C'était une escapade pleine de fantaisie; je savais que je ne pouvais manquer mon service à la Comédie, puisque je ne jouais que le samedi et que nous étions le mercredi.
Partis le matin à dix heures et demie, nous arrivâmes à Liverpool à deux heures et demie et nous allâmes de suite chez Cross.
Impossible de trouver l'entrée de la maison. Nous demandâmes au boutiquier qui fait le coin; il nous indiqua une petite poric que nous avions déjà ouverte et refermée deux fois, ne pouvant admettre que ce fût là. Moi, j'entrevoyais une grande porte grillée et laissant voir une large cour, et nous étions devant une toute petite porte s'ouvrant sur une toute petite pièce Due, où se tenait un petit homme.
« MonsieurCross? — C'est moi. — Je voudraisacheter desHons. » 11 se mit à rire. « Alors, c'est vrai. Mademoiselle, vous aimez tant que cela les bêtes? Je suis allé la semaine dernière à Londres voir jouer la Comédie- Française, et je vous ai vue dans Hernani, — Ce n'est pas cela qui vous a appris que j'aimais les botes? lui répondis-je. — Non. C'est un marchand de chiens de Saint- Andrews street qui m'a dit que vous lui aviez acheté deux chiens et que, sans un gentleman qui était avec vous, vous en auriez acheté cinq. >
H racontait tout cela en très mauvais français, i&ais avec beaucoup d'humour.
« £h bien, Monsieur Cross, aujourd'hui, je veux deux lions. — Je vais vous montrer ce que j'ai. > Et nous allâmes dans la cour où se trouvaient les fauves.
Oh! les magnifiques bêtes! Deux lions d'Afrique luperbcs, au poil brillant, la queue puissante et fouettant Tair. Ils venaient d'arriver. Ib étaient encore en pleine santé, en plein courage de révolte. Ils ignoraient la résignation, qui est le stigmate dominant des êtres civilisés.
a Oh ! Monsieur Cross, ceux-là sont trop ^ands. Je veux des lionceaux. — Je n'en ai pas, Mademoiselle. — Alors, monlrez-moi toute3 vos bêtes ! » Je vis les tigres, les léopards, les chacals, les guépards, les pumas, et m'arrêtai devant les éléphants. J'adore les éléphants! Mais j'aurais voulu un éléphant nain. C'est un rêve que je caresse toujours. Peut-être se réalisera-t-il un jour.
Cross n'en avait pas. Aloi*s, j'achetai un guépard. 11 itait tout jeune, tout drôle, il ressemblait à une gargouille d'un château moyen âge. Je fis l'acquisition d'un chien-loup tout blanc, le poil dru, les yeux en feu, les donts en fer de lance. 11 était effrayant à voir.
M. Cross me fit cadeau de six caméléons de petite race, ressemblant à des lézard', et d'un admirable caméléon, animal préhistorique, fabuleux, un véritable bibelot chinois passant du vert tendre au bronze noir, svelto et allongé comme une feuille do lis et soudainemenL gonflé et trapu comme un crapaud. Ses yeux, en lorgiu'ttes comme ceux des homards, ne dépendaient pa^ 1 im de l'autre. 11 jetait l'œil droit en avant et l'œil gauchi^ on arriére.
J'j u- vite ravie, enthousiasmée, de ce cadeau. J'ap-
MÉMOIRES DE 3ARAU BERMIAItOT 115
jrelai mou camélôon « Crosa-ci, Cross-ça », pour lionorer et remercier Crow.
Nous revînmes à Londres avec le guépard en ctlgo, le chien-loup en chaîne, mes six petit? caméléons en boite, et « Crosa-ci, Crosa-ça » sur mon épaule, retenu par une chaîne d'or que nous venions d'acheter chez un bijoutier. .. j
Je n'avais pas trouvé de lions, mais j'étais tuut do même contente.
Mon personnel le fut moins. 11 y avait déjà trois chiens dans la maison : Minuceio, venu avec moi de Paris, el Bull et Fly, achetés à Londres; plus Bizibonzoa, mon perroquet, et mon singe Darwin.
L'intrusion de CCS nouveaux hôtes lit pousser des cris à Mme Guérard. Mon maître d'hôtel hésita à s'approcher du chien-loup. Mais j'avais beau dire quo lo guépard n'était pas dangereux, personne no voulut Ouvrir sa caj,'i! transportée dans le jardin. Je demandai un marteau et des pinces pour faire sauter la porto clouée qui retenait ce pauvre guépard prisonnier. Ce que voyant, mei domestiques se dûcidèrent à ouviir. Mme Ciuérard et les femmes de service regardaient, des fiiiiL'troj. La porte aauLa et le guépard, fou do joie, bondit comme un tigre hors de sa cage, ivre de liberté, boxant les arbres, et allant droit sur Ioh chiens, qui se mirontàhurlorde lorreur;pourlant,iU étaient quatre. Le perroquet, excité, poussa dos cria stridents, et le singe, secouant sa cage, crissa h, fondre l'ùme.
Co concert dans le silenc'eux aquoro fit un oITet prodigieux : toutes les fcnûlros s'ouvriront et, au-dessus
1 mur de mon jardin, plus de vingt têtes apparurent trieuses, tremblantes, furieuses.
416 MA DOUBLE MB
Le fou rire s'était emparé de moi, de mon amie Louise Abbema, du peintre Nittis venu pour me rendre visite, de Gustave Doré qui m'attendait depuis deux heures. Georges Deschamps, un musicien amateur de beaucoup de talent, essaya de noter cette harmonie hoffmannesque, pendant que mon ami Georges Gairin, le dos secoué par le rire, croquait cette inoubliable scène.
Le lendemain, dans Londres, il ne fut bruit que du sabbat qui avait eu lieu au 77 de Chester Square, et cela prit une telle proportion que notre doyen, M. Got, vint me prier de ne point faire un tel scandale qui rejaillissait sur la Comédie-Française.
Je l'écoutai sans rien dire et, lui prenant la main : «Viens, je vais te montrer le scandale. » Je Tcntrainai dans le jardin, suivi de mes visiteurs et amis. «Lâchez le guépard! » m'ccriai-je debout sur les marches, semblable à un capitaine do vaisseau criant : « Prenez des ris! » Et le guépard lâché, la scène folle de la veille se renouvela.
« Tu vois. Monsieur le doyen î Voilà mon sabbat. — Tu es folle! me dit-il en m'embrassant. Mais c'est crânement drôle. » Et il riait aux larmes en voyant les tètes apparaître au-dessus du mur.
Cependant, les hostilités continuèrent par les petits potins transportés de bouche en bouche, de milieu en milieu, tant dans la presse française que dans la presse anglaise.
Malgré ma belle Iiumeur et mon mépris des racontars, je devenais agacée. L'injustice m'a toujours profondément révoltée. Et Tinjustice s'en donnait à cœur joie. Je ne pouvais riou faire qui ne fût contrôlé de suite, blâmé.
;MIAH BKRNHAriDT
Un jour que je me plaignais à Madeleine Brohan, que j'aimais in6mment, l'adorable artiste me prit la tête et, me regardant dans les yeux : « Ma pauvre chérie, tu ne peux rien y faire; tu es originale sans le vouloir, tu as une efiroyable crinière rebelle et frisée par la nature, ta sveltesse est exagértie, tu possèdes dans ton gosier une harpe naturollc : tout cela fait de toi un être à part, ce qui est un crime de lèse -ban alité. Voilà pour ton physique. Tu ne peux cacher ta pensée, tu ne pcus courber l'échiné, tu n'acceptes aucune compromission, tu ne te soumets à aucune hypocrisie : ce qui est un crime de lèse-société. Voilà pour ton moral. Comment veux-tu, dans ces conditions, ne pas éveiller la jalousie, froisser les susceptibilités, exciter les rancunes? Si tu te désespères de ces attaques, tu es perdue, cap tu seras sans forces pour lutter. En ce cas, je te conseille de brosser tes cheveux, de les enduire d'huile, enfin de les rendre aussi plats que ceux du Corse, et encore, non : car lui, Napoléon, les avait si plats que c'en était original! Tiens, plats comme ceux de Prudhon, tu ne risqueras rien (Prudhon est un artiste du Théâtre- Français). Je te conseille, continua-t-elle, d'engraisser un peu et de te faire quelques trous dans la voix. Alors, lu ne gêneras personne. Mais si tu veux rester toi, ma chérie, prépare-toi à monter sur un petit piédestal construit de calomnies, de potins, d'injustices, d'adulations, de flatteries, de mensonges et de vérités. Seulement, quand tu seras dessus, tiens-toi bien, et cimentele par ton talent, ton travail et ta bonté. Alors tous les méchants qui, sans le vouloir, ont apporté les premiers matériaux de l'édifice, enverront des coups de pied dedans, pour le démohr. Mais, si tu le veux, ils seront impuissants, et c'est ce que je te souhaite, ma
411 HA DOUHLE M\¥.
chère Sarah, car tu ais là soiT ambiiieilse de ]a Glofa^. Moi, je ne comprends rien à cela, je n'aime qtie Tombre et le repos, w
Je la regardai avec enyie. Elle était si belle avec ses yeux mouillés, sa figure aux lignes pures et reposées, son sourire las. Je me demandai, anxieuse, si le bonbear n'était pad dans ce calme, dans ce dédain de toutes choses.
Je rintelTOgeai doucement pour savoir : elle me dit que le Théâtre l'ennuyait, qu'elle y avait eu tant de déboires. Son mariage? Elle en frissonnait encore de déplaisir. Sa maternité ne lui donnait que des cbftgrinB. L'amour l'avait laissée le cœur broyé, le corps désemparé. Ses beaux yeux menaçaient d'éteindre leur himicro. Ses jambes étaient enflées et ne la portaient qu'à regret. Elle me dit tout cela, de ce même ton calme, un pou lassé.
Co qui m'avait charmé tout à Theure me glaçait maintenant, car sa haine du mouvement venait de l'impuissance de ses yeux, de ses jambes; et son amour de l'ombro n'était que l'apaisement nécessaire auï blessures do sa vie déjà vécue.
L'amour de vivre me reprit plus violent que jamais. Je remerciai ma belle amie et profitai de ses conseils: car, à partir de ce jour, je m'armai pour la lutte, aimant mieux mourir en plein combat que m'éteindre dans les regrets d'une vie manquée. Je ne voulus plus pleurer des tiir|)itudes débitées contre moi. Je ne voulus plus soullVir des injustices. Je pris le parti de me défendre.
L'occasion ne se fît pas attendre.
On \inm\tL* Étrangère pour la .seconde fois (le 31 juin 1879) en matinée.
HÉHOIRES NE S&HAU BEnnilARDT
La veUle, j
a Tait p
r May^r q
j 'étais très
t prévenir \ souffrante et que, jouant Hernaai le eoir, je le priai do changer le spectacle du matin si c'était posBibte. Mais la recette i?tait de plus <1(> quatre cents livres, et la Comùdie ne voulut rien entendre. " Eh bien, répondit Gol à Mayer, on remplaoera 8arah Bernhardt si elle ne peut pas jouer; il y a dans la pièce : Croizette, Madeleine Brohan, Coquelin, Febvre et moi, et, que diable! nous valons bien h nous tous Mlle Burnhardtl m
On ohargua Coquelin de demander ù Lloyd de me remplacer, car elle avait déjà joué le rôle ù la Comédie quand j'étais malade, Mais Llyod eut pour et refusa. On offrit de changer le spectacle, et eo tut Tartuffe qui remplaça 1,'Ëtrangère.
Mais le public, presque en entier, redemanda son argent, et la recette, qui devait être de cinq cents livres, ne fut que de quatre-vingt-quatre livres.
Ce fut la levée des rancunes, des jalousies. Toute la Comédie (surtout les hommes, moins un. M- Worn^s)
(Dtarcha contre moi, lancée en avant.
I Francisque Sarcey, transformé en tambour- major, ndençait son pas, sa terrible plume k la main. Les inventions tes plus folles, les calomnies les plus stupides, les mensonges les plus odieux, prirent leur vol comme une nuée de canarde sauvages s'ahattant soudainement dans toutes les rédactions ennemies. On y racontait qu'on pouvait me voir habillée en homme pour un shilling; que je fumais de gros cigares, appuyée au balcon de lua maison; que, dans les soirées mon' (laines où je jouais des saynètes, je prenais ma femme (ie chambre pour me donner la i-éplique; que je faisais dos armes dans moji jardin habillée en pierrol blanc ; que je prenajâj des leririis de boxe, et que
4t0 MA DOUBLE VIE
j'avais cassé deux dents à mon malheureux professeur!
Quelques amis me conseillèrent de ne pas faire attention à toutes CCS turpitudes, me disant que le public ne pouvait les croire, mais ils se trompaient : le public adorj croire le mal. Cela l'amuse plus que le bien, et j'eus la preuve que le public anglais commençait à croire ce que disaient les journaux français.
Je reçus une lettre d'un tailleur, me demandant de porter, quand je me montrerai en homme, un habit fait parlui,etquenon seulement il ne me le ferait pas payer, mais encore qu'il me donnerait cent livres si je voulais le porter. Cet homme était un grossier personnage, mais il était sin?ère.
Je reçus plusieurs boites de cigares, et les professeurs de boxe et d'escrime m'offrirent leurs services pour rien.
Tout cela m'irrita à tel point que je résolus d'en finir. Ce fut un article d'Albert Wolff dans Le Figaro qui me décida à rompre les chiens. Voici la réponse que j'envoyai à la suite de l'article du Figaro paru le 27 juin 1879 :
Ar^EBT Wolff, Figaro, Paris.
Et vous aussi,mon cher Monsieur Wolff, vous croyez de semblables insanités? Qui donc a pu vous renseigner si mal? Oui, vous êtes mon ami, car, malgré toutes les infamies qu'on a pu vous dire, il vous reste encore un peu de bienveillance. Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur que je ne me suis jamais vêtue en homme, ici, à Londres! Je n'ai même pas emporté mon costume de sculpteur. Je donne le démenti le plus formel à cette imposture. Je n'ai été qu'une seule fois à la petite Exposition que j'ai faite, une seule fois, et c'était le jour où je n'avais fait que quelques invitations privées, pour l'ouverture. Personne n'a donc pay
MEMOIRES nB SAKAtI BERNHARDT
\iii shilling pour me voir. Je joue dans le inonde, c'est vrai. Mais vous n'ignorez pas que je suis une des sociétaires les moins payées de la Comédie -Française. J'ai donc bien le droit de combler un peu la diflérence.
J'expose dix tableaux et huil sculptures. C'est encore ^Tfli. Mais puisque je les si apportés pour les vendre, il faut bien que je les montre.
Quant au respect dû à la Maison de Molière, cher Monsieur WollT, je prétends le garder plus que qui que ce soit ; car je suis, moi, incapable d'inventer de pareilles calomnies pour tuer un de ses porte-drapeau.
Maintenant, si les sottises qu'on débite sur niot lassent les Parisiens, et qu'ils soient décidés à me taire mauvais accueil à mon retour, je ne veux exposer personne à commettre une lâcheté. Et je donne ma démission à la Comédie- Française.
8i le public de Londres est lassé de tout ce bruit et veut retourner sa bienveillance en malveillance, je prie la Comédie de me laisser quitter l'Angleterre, pour lui épargner le chagrin de voir une sociétaire sifflée et huée.
Je vous envoie celte lettre par dépêche; le cas que je fais de l'opinion publique me donne le droit de faire cette folie; et je vous prie, cher Monsieur Wolfl, d'accorder à ma lettre le même honneur que vous ave» fait aux calomnies de mes ennemis.
Je vous serre amicalement la main.
8abai{ Bebnuabdt.
Celle dépcclio lit cijuler beaucoup d'encre. On m'? âonaail généralement raison, tout en me traitant en enfant gâtée.
La Comédie se montra plus aimable. Perrin m'écrivit uneleltre afToctueuse, me priant de renoncer à mon projet de quitter la Comédie. Les f'-mmes &■? montrèrent Irès amicales; Croizelte vint me voir, et me tenant dans ses bras : « Tu ne feras pas cela, dis, ma folle chérie? Tu ne vas pas envoyer ta démission se-
its MA DoiiftLe vte
rieusemcnt? i /abord, on ne Tacceptera pas, je t'en réponds! »
Mounet-Sully me parla d'art, de probité... tout son discours était empreint de protestantisme : dans sa. famille, il y a plusieurs pasteurs protestants, et il ea avait souvenance sans le vouloir.
Delaunay, surnommé « le petit père la Francbise )>, vint solennellement me faire part de la mauvaise impression de ma dépêche. 11 me dit que la Comédie- Française était un ministère, qu'il y avait le ministre, le sec étaire, les sous-chefs et les employés, et que chacun devait se conformer au règlement, et faire l'apport de son talent ou de son travail, et patati... el patata...
Je vis Coquelin le soir au Théâtre. 11 vint à moi, les mains tendues : « Tu sais que je ne te complimente pas sur ton coup de tête; heureusement que nous te ferons changer d'a\Hs. Quand on a le bonheur et l'honneur d'être à la Comédie- Française, on doit y rester jusqu'à la fin de sa carrière. »
Frédéric Fcbvn' me fit observer que je devais rester à la Comédie parce qu'elle faisait des économies pour moi, ce dont j'étais incapable moi-même. « Crois-moi, me (lit-il, quand on est à la Comédie, il faut y rester, c'c»sl W pain assun'^ pour plus tard. »
Enfin (.ïot, notre doyen, vint à moi : « Tu >ais comment c la s'appelle ce que tu fais en donnant ta démission? — Non. — DéR<»rter! — Tu te trompe.^, je ne déserte pas : je change de caserne! » lui répondis-je.
Et il en vint d'autres. Et tous me donnaient des t'onsuilH à travei'B leur personnalité : Mounet, en illuminé, vn croyant ; Delaunay, avec une âme de bureaucrate; Coquf lin, en politicien blâmant l'idée d'aut
MEMOIRHK l>K SAHAII DERNH\K[)T U>
, pour la préconbeF plus lard ti son prolit; Fi'bvrc, en ami dp la respi'ctabilitô ; Gol, en vieux grognard i^golstn, ne connaissant que la consigne et l'avancemunl par voie lii)!'rarcliiqui!.
Worms mit dit & Iravcr» sa mi'ilanoolii! ; " Vaudrontlits mieux ailleurs? '< Ce Worin« iJtait Tninc la plue rè- T-veuso, le earaclère le plun nvl de notre illustri' cora- I pagnie. Je l'aimais infiniment.
Nnus allions n'tourner à l'ai is, ol jv ne viiilui* |ioii»er
i pendant quelque lempu. J'ctnî» ln^titante, je
WniÎH & plu» tard de prendre une décision absolue. Le
vuit Fait auluiu' de moi, le Itien dit en ma favrur, le
RwHeiU contre moi, tout rela avait erùiï dans le monde
tisttque un(< bUnofipMre do bataille,
Noitii allions rentrer à pHtii;, Qiicli|ui's amis s'inquîé-
laienl do la féeeplion qui me serait faite. Le pulillo ac
{igure, douce erreur) que le bruit fait autour dea artietcH
eéiihnt esL provoqué par cm dornieni avec eonnais-
l^'Mncede nauBe; et, dans son lÎDerveini^nt de revoir aanH
mémo nom revenir à propim de tout, il déclare
B'I'ftrtiete attaqué ou choyé amateur forcené da la
tolamc.
Héloi! troJH foin liiilaxl Ou osl victiuitf de la ré-
BBlaiDe. Ceux-là qui goûtent les joies l't Ic.i tristtissas de
% célébrité quand il» uni piiBsè quatautu an» savent
lie défendre : ils connaissent lei l ournant-court , les
(londiiéres cachées soua les fleure, et ils savent brider
î monstre de la réclame, pieuvre aux innombrables
B'tentaculcs, jetant à droite, à laucito, on avant, en
IjWrièrc, Bcs brus vi&quuux, ramax&eiU par ^C' miilc
ptttita^ ptunpeH aspiianti-K tout ce qui traîne de potins,
e calomnies de louangeo, pour lei; cracber au public
dans son vomissement de fiel noir. Mais ceux-là que la célébrité accroche quand ils ont vingt ans, ceux-là ne savent rien.
Je me souviens que la première fois qu'un reporter est venu chez moi, je me dressai en crête de coq rouge et droite de joie. J'avais dix-sept ans : j'avais joué dans le monde un petit Richelieu avec un succès énorme. Ce Mons eur vint me trouver chez ma mère, et me demanda ceci... cela... et puis encore ceci... Je répondais, je parlais... j'étais affolée d'orgueil, d'émotion. Il prenait des notes. Je regardais maman. Il me semblait que je grandissais. J'avais besoin d'embrasser maman pour me donner une contenunce. Je mettais ma figure dans son cou pour cacher ma joie. Enfin, ce Monsieur i. e leva, me tendit la main et se retira. Je sautai dans la chambre et je me mis à tourner en rond en disant : tt Trois petits pâtés^ ma chemise brûle d, quand tout à coup, la porte s'ouvre et le Monsieur dit à maman : a Ah! Madame, j'oubliais : Voici la petite quittann de 1 abonnement, c'est pour rien, seize francs par aiLi
Maman ne comprit pas tout de suite. Je restai, moi^ la bouche ouverte, ne pouvant digérer mes « petits pâtés ». Maman paya les seize francs; et, me pienanl en pitié, car je pleurais, elle me caressa doucement kl cheveux.
Depuis, j'ai été livrée au monstre pieds et poingv liés, et j'ai été et suis encore accusée d'adorer larfclame.
Et quand on ponso que mon premier titre à la réclame a été mon extraordinair»» maigreur et ma fragile santé. J'avais à peine débuté, que les épigrammes, les calt^mbours, les jeux de mots, les caricatures, s'en donnèrent à cœur joie. Était-ce vraiment pour faire de
la réclame que j'étais si mince, si menue, si faible? Que je passai six mois dans mon lit, écrasée par la maladie? Mon nom devint célèbre avant que je le fusse réellement.
Un jour de première représentation à TOdéon, on jouait Mademoiselle Aïssé, Flaubert, intime ami de Louis Bouilhet, auteur de la pièce, me présenta un attaché de l'ambassade d'Angleterre. « Oh! je vous connaissais depuis longtemps. Mademoiselle! Vous êtes le petit bâton surmonté d'une éponge! — Il venait en effet de paraître une caricature de moi, qui avait fait la joie des badauds.
A cette époque, j'étais encore une enfan". et je ne souffrais de rien, ne me souciais de rien. D'abord, j'étais condamnée par tous les médecins. Tout m'était donc égal; mais tous les médecins s'étaient trompés et je devais, vingt ans plus tard, me battre contre le monstre.
La rentrée de la Comédie duns ses foyers devint un événement, mais un événement sournois. Notre départ de Paris avai'. éU^ tapageur, gai, et public ; notre retour fut clandestin pour beaucoup : attristé pour le-^ incompris, rageur pour les ratés.
Je n'étais pas à la maison depuis une heure, que notiv administrateur Perrin me fut annoncé. Il commenta doucement les reproches contre 1-^ peu de soin que je pr» nais de ma santé. Il me dit que je faisais trop de tapage autour de moi. « Mais, m'écriai-je, est-ce ma faute si je suis trop mince! si j'ai trop de cheveux î s'ils s<»iit trop frisés! et si je ne pense pas comme le> autres? Admettez que pendant un mois je prenne d»- Tarsenic à me faire gonfler comme un tonneau, que je me rase la tête comme un Arabe, et que je réponde oui à tout ce que vous dites : On dira que c'est pour fairr de la réclame. — Mais, me répondit Perrin, mai-. ma chère enfant, il y a des gens ni gras, ni maigr s. ni rasé>, niciievelus, et qui répondent oui et non. ^
Je restai pétriliée par la justesse de ce raisonnement.
HËMOIHKS m SAHAH BEK?<itARm
MT
rf. je comprù le « parce que " de tous ces " pourquoi o que je me posait) depuis dee années. Je n etaie pas de la moyoïiue; j'avais du <• trop m et du ■ trop peu •>. Ht je sentais qu'il n'y avait rinn à faire à cela. Je l'avouai â
fPerrin en lui disant qu il avait raison. r U proiita de cette sage disposition pour ma seiinon- D(!r ol, euÊn, pour me donner le conseil de ne point paraître à la Cérémonie du retour, à la Coniédie- Française. Il rraif^ait une cabale contre moi. Ls esprits étaient montés, k tort ou à raison; un peu des deux, disait-il avec net air lin et cuui-Utis qu'il gsrdat presque toujours.
Je l'êcoutai sans l'inleiTompro, ci; qui le gêna un peu, cor Perrin était un ergoteur, pas un orateur.
(Juand il eut lini : « Vous m'avee dit trop do choseï^ qui itri;x(iiU>nt, clior Monsieur Penin, j'adurc Itt bataille. Je pHraltrai à la Cérénuirûi?. Teuec, j'étais prétenue déjà : voilà truin lettres anonymes. Lisez celle-là; ! est la plus jolie. » Il déplia le papier parfumé i'ainbre et lut :
Mon pauvre squelette, tu feras bien de ne pas taire voir ton horrible nez juîF à la Cérémonie a prfe -demain. Je cf^ns pour lui qu'il ne serve de cible 6 toutes les pommeG qu'on fait cuire nn M mnoif^nt duns t« bonne ville de Parie à luu inlenlinn. Fais dire dsjis les éulios que tu as craché le sang, et reste dans ton lit â rétléi:hir sur les conséquences de la réclame à outrance.
Un Abossé,
Perrin repoussa la lettre avec deguût. > En voici X autres, lui dis-je, mais elles sont trop groesiérEiB, je a «U fais grfic«. J'irai à la Géri'monie. — BîboI dit )Perrin. On répète demuin. Viendrez -vous? — Je vion-
Le lendemain, à la répétition, les artistes hommes et femmes ne tenaient guère à venir saluer avec moi. Je dois dire qu'ils y mirent tous, quand même, de la bonne grâce.
Mais je déclarai que je voulais entrer seule, contre la. règle ordinaire, car je devais seule supporter la mauvaise humeur et la cabale.
La salle était archi-comble.
Au lever du rideau, la Cérémonie commença au milieu des bravos. Le public était heureux de revoir ses artistes aimés. Ils s'avançaient deux par deux, un à droite, l'autre à gauche, tenant la palme ou la couronne destinée à orner le buste de Molière.
Mon tour venu, je m'avançai seule. Je me sentais pâle et pleine de volonté conquérante. Je m'avcmçai lentement vers la rampe et, au lieu de saluer comme mes camarades, je restai droite, regardcmtdemes deux yeux dans tous les yeux convergecmt vers moi. On m'avait annoncé la bataille : je ne voulais pas la provoquer, mais je ne voulais pas la fuir.
J'attendis une seconde, je sentais la salle frémissante, énervée; puis tout à coup, soulevée par une impression de tendresse généreuse, elle éclata dans une fanfare de bravos et de cris. Et le public, si aimé et si aimant, se grisait de sa joie. Ce fut certainement un des plus beaux triomphes de ma carrière.
Quelques artistes furent très contents, les femmes surtout, car il est une chose à remarquer dans notre art: les hommes jalousent les femmes beaucoup plus qu les femmes ne se jalousent entre elles. J'ai rencontr beaucoup d'ennemis parmi les hommes comédiens, e très peu parmi les femmes comédiennes.
Je pense que l'Art dramatique est un art essentiell
MËMOIRKS DE SARAH BKRNHARDT iii
^ment féminin. En effet, farJer sa figure, dissimulor ses vrais sentiments, cherclior à plaire, vouloir attirer les regards, sont les travers qu'on reproche souvent aux femmes et pour lesquels on montre une grande indulgence. Ces mêmes défauts deviennent odieux chez un homme.
Et cependant, le comédien doit se rendre le plus attrayant possible, fût-ce avec le secours des fards, des barbes postiches, des petits toupets. S'il est républicain, il doit soutenir avec chaleur et conviction des théories royalistes, et s'il est conservateur, des théories anarchistes, si tel est le bon plaisir de l'auteur.
Au Théâtre-Français, ce pauvre Maubant était un radical des plus avancés, malssastatureet la beauté de son masque le condamnaient à Jouer les rois, tes empereurs, les tyrans ; et tout le temps que duraient les répétitions, on entendait Charlemague ou César jurer contre les tyrans, maudire les conquérants et réclamer pour eus les plus durs châtiments. Je prenais grand plaisir à cette lutte entre l'homme et le comédien.
Peut-être cette perpétuelle abstraction de soi-même donne-t-elle à l'acteur une nature plus féminine. Mais il est certain que le comédien est jaloux de la comédienne. Sa courtoisie d'homme bien élevé s'évanouit devant la rampe. Tel comédien qui, dans la vie privée, rendra service à une femme en peine, lui cherchera noise en scène. Il risquera sa vie pour la sauver d'un danger sur la route, en chemin de fer, en bateau ; mais, sur le tremplin des planches, il ne fera rien pour la tirer d'embarras si elle manque de mémoire ; ou si elle fait un faux pas, il la pousserait volontiers. Je vais peut-être un peu loin, mais passi loin qu'on pourrait le croire.
J'ai joué avec des comédiens célèbres qui m'ont fait de méchants tours. En revanche, il en est parmi ceuxlà qui sont des êtres exquis, restant en scène plus hommes que comédiens : Pierre Berton, Worms et Guitry sont et resteront les types les plus parfaits de courtoisie amicale et protectrice pour la comédienne. J'ai joué quantité de pièces avec chacun d'eux et, moi qui suis si « traqueuse », je me sentais en confiance avec ces trois artistes; je les savais d'une intelligence supérieure, pitoyables à mon « trac n et en éveil pour les faiblesses nerveuses que me donnait ce trac.
Pierre Berton et Worms, deux grands, très grands artistes, se sont retirés de la scène en pleine vigueur artistique, en pleine force vitale : Pierre Berton pour se consacrer à la littérature, Worms, on ne sait pas pourquoi... Quant à Guitry, le plus jeune de beaucoup, il est le premier artiste de la scène française^ car c'est un admirable comédien doublé d'un artiste, ce qui est fort rare. Je connais très peu d'artistes en France et à l'étranger réunisscmt ces deux qualités.
Henry Irving est un admirable artiste, mcds pas un comédien. Coquelin est un admirable comédien, il n'est pas artiste. Mounet-Sully a du génie, qu'il met tantôt au service de l'artiste, tantôt au service du comédien; mais, en revanche, il a parfois des exagérations comme artiste et comédien qui font grincer des dents les amateurs du Beau et de la Vérité. Bartet est une parfaite comédienne, ayant un sens artistique très délicat. Uéjane, la plus comédienne des comédiennes, est artiste quand elle le veut.
Eleonora Duse est plus une comédienne qu'une artistt' ; elle marche dans les routes tracées par d'autres; ell(* ne les imite pas, certes, car elle plante des fleurs où
il y avait des arbres, et des arbres où il y avait des fleurs ; mais elle n'a pas fait sortir de son art un personnage qui s'identifie à son nom ; elle n'a pas créé un être, une vision qui évoque son souvenir. Elle met les gants des autres, mais elle les met à l'envers, et tout cela avec une grâce infinie, un sans vouloir plein d'abandon. C'est une grande, très grande comédienne, mais ce n'est pas une grande artiste.
Novelli est im comédien de l'ancienne école, où on se préoccupait très peu du côté artistique. Il est parfait dans le rire et les larmes. Béatrice Patrick- Campbell est surtout une artiste, et son talent est fait de charme et de pensée ; elle exècre les routes battues ; elle veut créer, et elle crée.
Antoine est souvent trahi par ses moyens, car sa voix est sombre et son allure un peu ordinaire, aussi laissot-il souvent à désirer comme comédien ; mais il est toujours un artiste hors de pair, et notre Art lui doit beaucoup dans son évolution vers la vérité; et celui-là non plus n'est pas jaloux de la comédienne.
Les jours qui suivirent cette rentrée de la Coméifii dans son foyer furent très énervants pour moL Notn administrateur voulait me mater et, pour cela, fl me faisait souffrir par mille petits coups d'épingle phB douloureux pour une nature comme la mienne que ies coups de couteau. (Je le pense du moins, car je n'en ai jamais reçu.)
Je devenais malade, irritable et de méchante humeur à propos de tout. Moi si gaie, je devenais triste. Ma santé toujours chancelante se trouvait plus en pMl par cet ôtat de choses.
Porrin me distribua le rôle de TAventurière. Je n'aimais pas ce rôle, je détestais la pièce, et je trouvais les vers de LWventurière de mauvais, très mauvais vers. Comme je sais mal dissimuler, je le dis nettement à Emile Augier dans un accès de colère. Il s'en vengea d'une façon discourtoise à la première occasion qui lui fut olTerte.
Cotte occasion fut ma rupture définitive avec la
MBHOIRKS DE SARAH BERNHAIIDT
'tSS
Comédie- Française, le lendemain de la première représentation de L'Aventurière, qui eut lieu le samedi 17 avril 1881).
Je n'étais pas prête à jouer ce rôle. J'avais été très soulTrante, et la preuve en est dans cette lettre que j'écrivis à M. Perrin le 14 avril 1880 :
,..Je suis désolée, Monsieur Perrin, mats j'ai un mal rlegorgeBicomplet, que je ne puis parler. Js suis forcée de garder le lit. Veuillez m'excuser. C'est à ce maudit Tri>cadéro que j'ai pris Iroid dimanche. Je suis bien tracassée, sachant que cela vous met dans l'embarras. Ça ne fait rien, je serai prête pour samedi, quand même.
Mille regrets et mille amitiés. — Sakih Bebnhabut.
ayant guéri mon mal
3e fus, en effet, prête à joi
I gorge.
Mais je n'avais pu étudier pendant trois jours, ne pouvant parler; je n'avais pu essayer mes costumes, ne pouvant sortir de mon lit. J'allai le vendredi prier Perrin de remettre à l'autre semaine la représentation deL'Avenluriére. lime répondit que la chose était impossible, que la location était faite et que la pièce devait être jouée le premier mardi, jour d'abonnement.
Je me laissai convaincre, ayant conllance en mon étoile." Bah! me disais-je.je m'en tirerai quand même.»
Je ne m'en tirai pas du tout ou, plutôt, je m'en tirai fort mal. Mon costume était manqué, il m'allait mal. Moi dont on narguait sans cesse la maigreur, j'avais l'air d'une théière anglaise. J'avais la voix encore légèrement enrouée, ce qui me désarmait un peu. Je jouai très mal la première partie du rôle; mieux la seconde. A un moment de la scène de violence, je m'appuyai,
m Uf^ DOUBLE Vl£
del^out, les deux mwi& ^ur la t^bl^ qiM portât u^ fi^ifLbeau allumé. On cria dam» la &alie, car mes cheveux étaient près de la flamme. Le lendemain, i^i journal disait que, sentant la partie parque, j'^v^ vo)4upiettre le feu à mes cheveux pour faire cesger la représentation avant mon échec complet. C'était le cpiphle des combles de la stupidité.
La presse ne fut p^ bonne. Kt la presse avait raison. J'avais été inférieure, laide et en méchante? humeur; mais je trouvais qu'on manquait de coiirtoisiiî et d'indulgence à mon égard. Auguste Vitu, dajis //C Figaro du 18 avril 1880, terminait son article par cette phrase :
La nouvelle Glorinde (l'Aventurière) a eu peudau ^ les deux derniers actes des mouvements de corps et d '^ bras qu'il serait fâcheux d'emprunter à la grande \'irginie de V Assommoir pour les introduire à la Comédie Française.
Le seul défaut que je ^'ai jamais eu et que je ne pourrai jamais avoir, c'est la vulgarité. C'était donc i^e injustice et un parti pri$ de me froisser. Vitu, 4u reste, n'était pas mon ami.
Je compris à cette faconde m'attaquer que les petites haines dressaient leurs petites têtes de serpent à sonnettes. Tout le bas petit monde vipérin grguillait sous mes Heurs et mes lauriers, je le savais depuis longt(împs. J'entendais pai'fois à la cantonade le cliquetis (le leurs petits aimeaux. Je voulus me donner la joie de les f^ire sonner tous à la fois. Je jetai mes lauriers et mes Heurs aux quatre vents. Je rompis brutalement le contrat qui me liait ù la Corné die -Française et par cela mèmu à Paris.
HEMOIIIKS llE S^KAII ttEIINUARItT f^
ifi m'ufihfnihi toiitii la inptinûc et, apcc» nulle af. mille dfâcueswfis ^ym (noi-^ôfiitt, je me àimd^ fi envoyer jpa djûmisaion à la Comédiu. J ecjivi^ donc ccttf IcttR' à M. Pcrriii, le 18 avril 1881} :
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Viius m'.-ivex ('
ileviint li< pulilu'. \ l'ii'-' 1 •l'-'i. .xU:<'A:i\ii<-ii\ ■■\ifi,-. <..•■ i|ii.i j(i prévoyais est aii'ivé, L» nàtiiKut ilu lu rx-|)rr»iTiiUitiuii u dépimi mes prévision». Un crîLiqiifi u prâtnndu ijuo j'uyai^ juu^ VfCKiqju Us fJ 4ifarnfi\gir au Ijeu 4» 441(9 Cliirindc tji! t'Ai-enturUrf. Qije Itola et Emile -VjfPW m'iii>s<ilveDt. Ceul mon premier écheu à la Coipédie, ce sera le dernier. Je vous avais provenu le jour de lu répétition générale. Vous avez pa»sé outre. Je tiens parole. Quand vous rei^evrez cette lettre, j'aurai quitté Pvû. Veuillez, Mouilleur l'Adiflitistrate ifr.recevoir ma d^mis sion immédiate, et agréer l'assurunce de mes senti' ments distingués. — Sabau BiRNHARUT.
■,pQjjr ^ae cetta deiniBsiua ije puisse ètcn 'tiactjtou ^u comité, j'envoyai ma latlje copiée aux journaux te Figaro et l^ Oaultiis, qui la publiaient au inoiiient où M. peiTin la rpeovait. l'uis, dùcidt'e à ne pas m£ laja»er ifjJI^eBCer, je partis de suite avei: uia fejim^ de charobru pour I-e Havie. J'avais donne l'ordre de ne djrpiïpoi><)nniJoii j'ûtais, el je restai loulu la suiréo 4b mm y/TJvei! ijan» le plu» strirt incognitu. j\)aia, It-JendiMnajji jn.atin, des guns m'uviiitjil j'jîi'uiijmu et itvaient télêgfapluc à Pai-io- Je fus asaaiJliLE de reportera.
JeBj'ét^p;»ï)4e d^ (jôtê ds La HtHu.ou je restai Utut
ifi JMJtf tîtesrfl'*' S»r le,s galets. maJgrù la plyie [fojdfi (JUJ
ne cessa pas une minute de tomber. Je rentrai à Thôtel Frascati, glacée; et j'eus, la nuit, une fièvre assex violente pour qu'on dût faire chercher le docteur Gilbert.
Mme Guérard, appelée par ma camériste aiïolée, vint me rejoindre, et je restai deux jours sous Tinfluencc d'une mauvaise fièvre chaude. Pendant ce temps, les journaux ne cessaient de verser des torrents d'encre sur du papier. Cette encre se changeait en fiel, et je fus accusée des pires méfaits.
La Comédie envoya un huissier frapper à mon hôtel de l'avenue de Villiers; et cet huissier déclara qu*après avoir frappé trois fois à la porte, nul être n'ayant répondu, il avait laissé copie, etc., etc., etc...
Cet homme mentait. Il y avait, h€Lbitant l'hôtel : mon ûls et son précepteur, mon intendant mari de ma femme de chambre, mon maître d'hôtel, la cuisinière, la fille de cuisine, la seconde femme de chambre et cinq chiens; mais j'eus beau protester contre cet homme qui représente la Loi, ce fut chose inutile.
La Comédie devait, d'après ses règlements, me faire trois sommations ; elles ne furent pas faites, et le procès s'engagea contre moi. Il était perdu d'avance.
Maître AUou, avocat de la Comédie-Française, inventa de méchantes petites histoires. 11 se donna la joie de me rendre tant soit peu ridicule. Il avait un dossier formidable de lettres de moi à Perrin, lettres toujours écrites dans un moment d'attendrissement ou de colère. Perrin les avait toutes gardées, mes lettres, même les plus petits mots. Moi, je ne gardais aucune des siunnes; et les rares lettres qu'on a publiées de Perrin à moi ont été données par lui-même, après les avoir relevées dans son livre de copies. Bien entendu,
HÉMOIRES DE SARAH BERMIARnT W
il ne livrait que celles qui pouvaient donner au public l'idée de sa paternelle bonté à mon égard, etc., etc...
La plaidoirie de maître Allou eut un grand succès : il réclamait trois cent mille francs de dommages et intérêts, plus la confiscation, au profit de la Comédie. des quarante- trois mille francs qu'elle me devait.
J'avais pour avocat maître Barboux, ami intime de Perrin. Il me défendit mollement. Je fus condamnée à payer cent mille francs de dédit à la Comédie-Française; de plus, à perdre les quarante-trois mille francs confiés par moi à la sollicitude de l'administration.
Je dois dire que je ne m'occupai guère de ce procès.
Trois jours après ma démission, je vis apparaître Jarrett. 11 me proposait pour la troisième fois un contrat pour l'Amérique. Cette fois, je prêtai l'oreille à ses propositions. Nous n'avions jamais parlé chiffres, et voici ce qu'il me proposa : cinq mille francs par représentation et la moitié de la recette en surplus de quinze mille francs ; c'est-à-dire que le jour où la recette atteindrait vingt mille francs, je toucherais sept mille cinq cents francs. De plus : mille francs par semaine pour mes frais d'hfttel; de plus, un Pulman spécial pour mes voyages, contenant ma chambre, un salon dans lequel devait se trouver un piano, quatre lits pour mon personnel, et deux cuisiniers pour me faire ta cuisine pendant la route. M. Jarrett toucherait dix pour cent sur toute somme perçue par moi... J'acceptai tout. J'avais hâte de quitter Paris.
Jarrett envoya de suite une dépêche à M. Abbey, le grand imprésario d'Amérique, et celui-ci débarquait treize jours après. Je signai le contrat fait par Jar-
4BS HfA bOliftLe Vifi
rett, oi â\sc\ii6 point à point par Itli utrffc le dîf é»cteiif américaîti.
11 in(» fut remis, en échange de ce contrat, cent mille fratics d'ayrtnce potir l^s frais orcaslonnéft pfir ce dépan.
Je devais jouer htiit pièces : HefndHiy Phèdre^ Adrienrte Ltcouvreur, FtoufroU^ La Datne au» Cathilias^ Le Sphinx^ U Étrangère^ La PrlneesÈë Geôtge,
Je coftifnàndai vingt-cîftq toilettes de ville à Lafefriète, chez qui je m'habillais alors. Je fis coiïimande, chej! 6aroti,dc six costiifnes pour Adriennè Lecoupteur^ et de quatre costumes pour Hernarii. Je commandai ft un jeune peintre costtittiier nommé Lepatil moh costume de Phèdre. Ces trente-six costumes me revenaient h soixante et un mille francs; il est vrai de dire que mon costume de Phhdte combiné par ee jeulie Lepatil coûtait à lui tout seul cpiatre mille francs. Ce malheureux artiste l'avait brodé lui-même.
Ce costume était une merveille. Il me fut H\Té deux jours avant mort départ ; et je ne puis penser à la minute de cette livraison sans un profotid émoi. Énervée par l'attente, j'écrivais un mot de colère au eosttumie^ quand ce dernier se fit annoncer. Je le reçus mal d'obord, mais je le trouvai si changé, le pauvre, q«e je le fis asseoir pour in'inquiéter de sa mauvaise mine.
« Oui, je suis assez malade, me dit-il, d'une voix si fragile que j'en fus bouleversée. Je voulais finir ce travail et j'ai passé trois nuits. Mais regardez comme il (^st boau, votre costume! »> Et il l'étala avec respect cl amour devant moi
' Tiens, fil remarqniM' (iiiérard, une petite taclie! — Ali! je me suis piqué », répliqua vivement le pauvre article. Mais jf» venais de voir, sous la commissure dé
MËIHOIFIKS DE ftARHH RftRNIlATlIiT 130
^ ievres,une gonttfilette de nnng.ll Kessnya vivement,
|fin qu'elle ne tombât pas xiir le }o)i cnsttftne comme
■autre petite tarhe. Je remis h l'artiste les quatre mille
rancs. qu'il prit en tremblant. 11 murmura quelques
nîntplli^lea et <lUparut.
' Kmp()rte ee eostume! Emportez-le! » eriai-je. h
Bibon petH'dame » et A ma femme àe ehambre. Et je
inglotai d'un chafrrin si profond que je restai toute la
pée sous l'oppression des hoquets, Personne ne com-
renait mon chagrin. Mais moi,}e me maudissais d'avoir
tat harcelé le pauvre homme. C'était visible qu'il
ait mourir. Et je me trouvais, par l'enchaînement
B circonstances dont l'avais forgi» leprtmier chaînon,
nplice de la mort de cet homme, de cet enfant de
tagl-dcux ans, de cet artiste d'avenir.
t Je ne voulus jamais mettre ce costume. Il est encore
on carton jauni. Ses broderies d'or se sont bru-
s par le temps; et la petite taphe de sang a légSre-
ient rong(5 rétoffc.
[ Quant au pauvre artiste, j'appris sa mort pendant ion séjour à Londres au mois do mai, car, avant de krtir pour l'Amérique, je signai avec Hollingshead BtMayer, le» imprésarios de la Comédie, un contrat qui e Hait à enx du 24 mai au 27 juin (188(1).
[ C'est pendant cette période que fut plaidé le procès
le faisait la Comédie- Française. Maître Barbous
! consulta sur rien, et mes succès à I^nndres
I la Comédie achevèrent d'irriter le comité, la
base et le public.
[ Maître AIlou, dans son réquisitoire, prétendit que le
i)lic de Londres, très vite lass^ de moi, ne voulait
is venir aux représentations données par la Comédie
MA DODBLE VIE
dans lesquelles je paraissais. Voici le plus beau démenti & cette réplique de maître AUou :
2. Prologue. Le Misanihro^, Phèdre acte II, Les Prieieute» ridieuit» . . * 19^Ml