Matinée : Hernani
— 30. Ruy Bios * 13,660
Juillet \". Mereadet, L'EU de la Saint-Martin. . 9,850
— 2. Ruy Bios * 13,160
— 3. Le Mariage de Viclorine. Les Fourberie»
deScapin 10,165
— 4. Les Femmes savantes, L'Étincelle . . . 11,960
— 5. Les Fourchambaiilf 10,700
— 5. Matinée : Phèdre. La Joie fait peur. * 14.265
— 7. LeMarquisde ViUemcr 10.565
— 8. L'ami Fritz 11,005
— 9, Hernani. • 14,275
— 10. Le Sphinx ' 13.775
— 11. Philiberte, L'Étourdi 11,500
— 12. Ruy nias • 12,660
^ 12. îiialiaée:Gringoire, Hernani, acteV. La
Binédîction, Davenant, L'Elincelle. * 13,725
Total des recettes 492,150
La moyenne des recettes fut environ de 1 1 ,175 francs. Ces chiRres montrent que, parmi les quarante -trois représentations données par la Comédie- Française, les dix-huit représentations auxquelles je pris part ont donné une moyenne de 13,350 francs par représentation, tandis que les vingt-cinq autres représentations ont donné une moyenne de 10,000 francs.
C'est à Londres que j'appris la perle de mon procès, t ses considérants... ses attendus... etc., etc...
Par ceî motifs, déclare Mlle Sarah Berffhifrdt déchue de tous les droits, privilèges et avantages résultant à son profit de rengagement qu'elle a contracté avec la Société do la Comédie -Française par acte authentique du 24 mars 1875; la condamne à payer atif demandeur, en la qualité qu'il s'agit, fa somme de cent mille francs à titre de dommages et intérêts...
Je donnais ma dernière représentation à Londres le jour où les journaux annoncèrent cet injuste verdict. Je fds acclamée, et le public ne cessa de me jeter des fleurs.
J'avais amené avec moi comme artistes : Mme Devoyod, Mary JuUien, Kalb, ma sœur Jeanne, Pierre Bcrton, Train, Talbot, Dieudonné, tofus artiôtes de valeur.
Je jouai tout le répertoire que je devais jouer en Amérique.
Vitu, Sarcey, Lapommeraye, avaient tant hurlé contre moi, que je restai stupéfaite en apprenant par Mayer leur arrivée à Londres pour assister à mes représentations. Je n*y compris plus rien. Je croyais fermemont que les journalistes parisiens respiraient enfin, et voilà que mes plus acharnés ennemis traversaient la mer pour me voir et m'entondre. Maintenant, peutêtre avaient-ils respoirdeTAnglais suivant le dompteur pour le voir manger par ses fauves.
Vitu. dans Le Figaro^ avait terminé un article fulminant par ces mots :
l^t puis, assoz, n'est-ce pas! Assez parlé de Mademuiselle Sarali lîcrnhardt. Qu'elle aille porter aux ♦Hrangers sa voix monocorde et ses fantaisies ma- (Mhrcs! Pour nous, elle ne peut rien nous apprendre de nouveau sur son talent, sur ses caprices... etc., etc...
HBMOiiiics m: stRAR RKRMiAitm m
Sarrry, dans un artioli; looitruant à ppnpos Hr ma démission à la Com^diP, fprmlrtBit snn ffiiilk'Ion pur c.-M mots ;
Quant au doux Laporameraye, il m'avait accablé (le l.outesles fureurs emprunti^eB ù chacun, \fai9, comme un lui mprocbait toujours sa mollesse, il avait voulu pruuver que lui duss) savait brandir la plume venimeuse, et il m'avait crié : « Ron voyage! »
Etvoilàqu'ilsvenaient, coHtrois-là;ettant<I'aùlfe3... Kt le lendemain de nia première représentation d'Adrkurté Zrftco «crewr, Auguste Vitu t^lé^aphîait au Figaro un long article, dans lequel il me critiquait dans certaines sc^dgs, renrettant que je n'ausse pas nivi les traditions de Bacbel (que je n'ai jamflis vue).
i il terminait cependant sim article par ces li^ies :
On ne pourra dotiter de la sincérité de mon admiration lorsque je déclarerai que Sarah Befnhardt s'est élevée dans le tînqiiiûme acte à une pnissance dramatique, à une vérité d'accents qui ne sauraient être surpassées. Elleajouéla longue et cruelle scène où Adrieunc empoisonnée par la duchesse de Bouillon se débat coutre les angoisses d'une épouvantable agonie, non setilement avec nu imtncnse talent, mais encore avec une sriencede composition qu'etlen'avail jamais révélée jusque-If). SI In public parisien entendait, s'il entend jamais Mlle Sandi Berrihardt s'écrier avec l'accent dédUrant qu'elle y a mis hier au soir : » Je ne veux pas mourir, jn ne veux pas mourir! " il éclulerait en SBiiglols et en acclamations.,.
ISarcey flnissaîl une admirable critique par ces ■1 Elle est prodigieuse!,.. " Ri Lapommeraye
iU MA DOUBLE VIE
redevenu doux, doux, me suppliait de réintégrer la Comédie, qui n'attendait pour tuer le veau gras que le retour de l'enfant prodigue.
Sarcey, dans sa chronique du Temps du. 31 mai 1880, me consacrait cinq colonnes d'éloges et terminait son article par ces mots :
Rien, rien à la Comédie ne nous remplacera jamais ce dernier acte d^AdrUnne Lecouçreur, Ah! qu'elle eût bien mieux fait de rester à la Comédie ! Oui, je reviens à mon antienne, c'est plus fort que moi. Que voulezvous, nous y perdons autant qu'elle. Oui, je sais bien nous avons beau dire : « Mlle Dudlay nous reste. » Eh I oui, je le sais bien, Mlle Dudlay nous reste. Ohl elli nous restera toujours, celle-là! Je ne puis en prendra mon parti. Quel dommage I quel dommage !
Et huit jours après, le 7 juin, il écrivait dans sa chronique théâtrale sur la première de Froufrou :
Je ne crois pas que jamais, au théâtre, l'émotion ai été plus poignante. Ce sont là, dans l'art dramatique des minutes exceptionnelles où les artistes sont trans portés hors d'eux-mêmes, au-dessus d'eux-mêmes, e obéissent à ce « démon » intérieur — (moi, j'aurais di « dieu ») — qui soufflait à Corneille ses rimes immor — telles... Eh bien, dis -je à Mlle Sarah Bernhardt après \st représentation : « Voici une soirée qui vous rouvrira, si vous le voulez, les portes de la Comédie-Française. — Ne parlons plus de cela, me dit-elle. N'en parlons plus.» Soit. Mais quel dommage! Quel dommage!
Mon succès fut si grand dans Froufrou qu'il combla le vide, et terrassa rémotion produite par la défection do Coquolin qui, après avoir signé, avec l'autorisation de Perrin, avec MM. Mayer et HoUingshead, déclara qu'il ne pouvait tenir ses engagements. C'était
1 vilain coup de Jarnac que Perrin espérait porter à mes représentations de Londres.
li m'avait, avant cela, envoyé Got qui venait officieusement me demander si je no voulais pas décidément rentrer à la Comédie- Française; qu'on me laisserait faire ma tournée d'Amérique; et que tout s'arrangerait à mon retour. Mais ce n'était pas Got qu'il aurait fallu m'envoyer : c'était ou Worms, ou a le petit père la Franchise » (Delaunay).
L'un m'aurait persuadée par ses raisonnements
affectueux et nets ; l'autre m'aurait peut-être persuadée
par la fausseté do ses arguments, présentés avec une
grâce si enveloppante qu'il était difficile de s'y sous-
[ traire.
■ Got me déclara que je serais trop heureuse de ren- Ftrer à la Comédie à mon retour d'Amérique. « Car tu sais, ajouta-t-il, tu sais, ma petite, que tu vas crever là-bas. Et, si tu en reviens, tu seras peut-être bien heureuse de rentrer à la Comédie -Française, car tu aéras pas mal démolie, et il faudra du temps pour te remettre. Crois-moi, signe! Et ce n'est pas nous qui faisons la bonne afiaîre là-dedans... ^ Je te remercie, lui répondis-je. Mais je préfère choisir mon hôpital à mon retour. Et maintenant, laJBse-moi tranquille, u Je crois même que je lui ai dit : « Fiche-moi la paix !... d
Le soir, il assistait à la représentation de Froufrou. Il vint dans ma loge et médit : « Signe! croîs-moi. Et rentre dans frou/rou.' Jeté promets une jolie rentrée! o Je refusai et terminai, sans Coquclin, mes représentations à Londres.
La moyenne de nos recettes fut de neuf mille francs. Et je quittai Londres avec regret, moi qui l'avais quitt é Wec tant de joie la première (ois.
il6 MA l^jD^LE yif.
C'est qm Lon4res est uue vilk iipéciale. Son c|iarrae ne se dévoile que peu à peu. h^ première impression pour un Français est pelle d'ujie angoisse poignaj^te, (J'un enpi^ i^^ta}. Ce$ grondes piaisojas armées de fenêtres à gi^illojtînve saps f*i4eauxj ces monuments l^ds, ^ndeiiillés. de pqussière, noirs do crasse (enace; ces m.<9jrchai^des do Ueprs k tous les coins de rue avec leur Jîgure triste comnje )a pluie, leur chapeau à plumes et le déguenillé lanient|i}>|e 4u reste de leyr mise; la })oue nwire à^ rues; Je c^el toujours un peu bas; la macabre cocassiîrie des femmes saoules s'accrochant à des tu)pimes UQf> moins ivres; la d^se échevelée des fillettes amaigries, délabrées, cbabwtsgit la gigue autour des orgues de Barbarie aussi nombreux que les omnibus; tout ceto causât, il y a vingt-cinq ans, un malaise iudéfinissable à ua cerveau parisien.
Mais, peu à peu, la profusion des squares reposant la vue, la beauté des femmes de Taristocratie elTarait à tout jamais l'image des marchandes de fleurs. Ce vertigineux mouvement de H y de Park et surtout du Hotten row emplissait le cerveau de gaieté. La large hospitalité anglaise détendant la guindé du premier shakeliands; l'esprit des hommes se comparant sans desavantage avec l'esprit français ; et la galanterie beaucoup plus respectueuse, et par cela même plus flatteuse, ne faisait pas regretter la proverbiale galanterie française.
Jr préf'Tais seulement notre boue blonde à la h«»ue nnirr; et nos fenêtres à l'horrible fenêtre à guillotina'. .!•' hnino du reste que rien ne marque plus la ditT»rence de caractère des deux nations française et anirlaise (jue nos fenêtres respectives. Les nôtres s'ouvrent toutes grandes. Le soleil pénètre chez nous
jusqu'au cœur de notre home. L'air balaie toutes les poussières, tous les microbes; elles se referment de môme, sans mystère, comme elles se sont ouvertes.
Les fenêtres anglaises s'ouvrent par moitié, soit en haut, soit en bas. On peut môme se donner la jouissance de les ouvrir un peu en haut, un peu en bas, mais pas du tout dans le milieu. Le soleil ne peut y pénétrer en pleine franchise. L'air ne peut entrer en bienfaisante visite. La fenêtre garde son petit quant-à-soi égoïste et perfide. Je déteste les fenêtres anglaises.
Mais j'adore maintenant la ville de Londres et, ai-je besoin de le dire, ses habitants. J'y suis retournée, depuis ma première visite avec la Comédie, vingt et une fois; et toujours le public m'est resté fidèîe et même adecLueux.
Après cette première épreuve de ma persomialité en liberté, je me sentis plus sûre de la vie que je me voulais faire. Quoique très faible de constitution, la possibilité de faire ce qui me plaisait sans entraves, sans contrôle, détendit mon système nerveux qui, renforcé, équilibra du coup ma santé affaiblie par te perpétuel énervement, par l'excès de travail, qui me frisait oublier mes tracas. Je dormis sur des laurien cueillis pour moi toute seule, et je dormis mieux. Do^ mant mieux, je commençai à manger im peu. Et grand fut Tétonnement de ma petite cour quand, àmonretov de Londres, ils virent leur idole arrondie et rosée.
Je restai quelques jours à Paris; puis je partis poor Bruxelles, où je devais jouer Adrienne Lecouçreur et Froufrou.
Le public belge — j'entends par là le public bruxellois — est celui qui se rapproche le plus de notn public. En Belgique, je ne me sens jamais à rétranger« Notre langue est la langue courante; les attelages sont
HEMOIIIES BK SAKAII llKRMHAItl
UO
'un goût parfail; les femmes du vrai monde ressemblent à nos femmes du vrai moada; les cocottus abondent; les hôtels ne sont pas meilleurs ù Bruxelles qu'à Paris; les chevaux do fiacre sont aussi malheureux; les jouroaux aussi méchants. Bruxelles est un tout petit Paria potinîer.
Je jouai pour la première fois à la Moni-aie, et je me sentis d'abord mal à l'aise dans cet immense et glacial théâtre. Mais l'enthousiasme bienveillant du public me réchauffa, et nos quatre représentations turent quatre soirées inoubliables. Puis je partis pour Copenhague, où je devais donner au ThéâtreRoyal cinq reprtrsen talions.
Notre arrivée, très attendue sans doute, me causa un trac [ou. Plus de deux mille personnes poussèrent, à l'arrêt du train signalant ma présence, un Hurrah! si terrible que je ne pus me rendre compte de ce qui se passait. Puis, quand M. de Fallescn, directouv du Théâtre Royal, et le premier chambellan du roi entrèrent dans mon compartiment, ils me prièrent de me montrer à la fenêtre pour satisfaire la curiosité amicale du publie. Le terrible Hurrahîrecommença.etje compris.
Mais une inquiétude folle s'empara de moi. Jamais, oh !non,jamais je ne pourrai, quel qu'en soit mon désir, être à la hauteur de ce qu'on attendait de moi. iMa menue personne fera pitié à tous ces magnifiques gars, à toutes ces splendides et rayonnantes femmes. Je descendis du train si diminuée par la comparaison, que j'eus la sensation de n'être rien qu'un souffle; et je vis la foule, soumise à sa police, s'écarter en deux lignes ■«ompactes, laissant une large voie pour ma voiture. Je 1 petit trot entre cette haie
recevant des fleurs jetées, des baisers envoyés, des coups de chapeau administratifs et affectueux.
J'ai eu depuis, dans ma longue carrière, bien des triomphes, des réceptions, des ovations ; mais celles de ce peuple danois me sont restées parmi les plus chéries. La haie se continuait jusqu'à Thôtel d'Angleterre, où je descendis après avoir encore une fois salué et remercié tous ces sympathiques visages.
Le soir, le roi, la reine et leujr fille, la princesse de Galles, assistèrent à la première d'Adrienne Leeouvrtur.
Voici ce que dit Le Figaro du 16 août 1880 :
Sarah Bernhardt vient de jouer Adrienne Lecouçreur avec un succès immense devant un public magnifique. La famille royale, le roi et la reine des Hellènes ainsi que la p rincesse de Galles assistaient à la représentation. Les reines ont jeté leurs bouquets à l'artiste française au milieu des acclamations. C'est un triomphe sans précédent. Le public est en délire. Demain : Froufrou...
Les représentations de Froufrou curent un égal succès. Mais, comme je ne jouais que tous les deux jouK. je voulus visiter Elseneur. Le roi mit un bateau à ma disposition pour ce petit voyage.
J'avais invité toute ma Compagnie. M. de Fallesen, premier chambellan et directeur du Théâtre Royal nous fit servir un magnifique déjeuner; et, accompagnés des premières notabilités du Danemark, nous visitâmes le tombeau d'Hamlet, la source d'Ophélie et le château de Marienlyst, puis nous nous fîmes conduire au château de Kronborg.
Je regrettai ma visite à Elseneur. Mon rêve était pla'^ beau. Le soi-disant tombeau d'Hamlet est représenU'
HEMOIllES DE 6ARAII BERNIIARDT 451
one petite colonoo tristo ot laide, un peu de verdure, et la di^solante tristesse du mensonge sans beauté. On me fit boire un peu d'eau prise à la soi-disant source d'Ophôlie ; et le baron de Fallesen cassa le verre sans permettre à personne d'autre de boire à la petite source.
Je revins un peu triste de ce voyage sans grandeur. AppuyéeBurle bastingage, jeregardaisTeau filer, quand je remarquai quelques pétales de roses immergeant et venant, sous l'impulsion d'un remous invisible, se coUer aux Uancs de notre bateau. Puis des milliers de pétales. Et, dans le mystérieux déclin du soleil couchant, éclatèrent, comme uno fanfare étouflée par des baisers, les chants mélodieux des flU du Nord.
Jo levai les yeux. Devant nous se balançait, poussé par le vent, un joli bateau aux voiles déployées : une vingtaine de jeunes gens jetaient des brassées de roses que le petit flot nous apportait et chantaient les merveilleuses légendes des siécteit passés. Et tout cela était pour moi : toutes ces roses, tout cet amour,tout« cette musicale poésie. Et ce soleil couchant, je le voulus aussi pour moi.
I|l Et, dans cette fugitive minute qui m'apportait toute ^bbeauté de la vie, je me sentis tout pi'és de Dieu.
Le lendemain, à l'issue de la représentation, le roi me lit mander dans la loge royale et il me remit la décoration du Mérite, très johmeot ornée de diamants.
Il me gai'da quelque temps dans sa loge, m'interrogeaut sur quantité de sujets. Je fus présentée à la reine et je m'aperçus de suite qu'elle entendait difûcilemeut. J'en conçus quelque gëuc, lorsque vint à mou secours la reine de Grèce. Elle était belle. Mais com-
bien moins jolie que sa belle-sœur la princesse deGaUes: Oh! l'adorable et séduisant visage! Des yeux d'enfant du Nord dans un visage grec d'une pureté virginale, un long cou souple créé pour le salut d'une reine, un sonrire doux et presque timide. Le charme indéfinissable de cette princesse la rendait si lumineuse que je no vis plus qu'elle; et je quittai la loge, laissant, je le crains, une triste opinion de mon intelligence aux couples royaux de Danemark et de Grèce.
La veille de mon départ, on m'offrit un grand souper. M. de Fallesen prit la parole et, dans un discours très élégant, nous remercia de la semaine française que nous venions de donner au Danemark.
Robert Walt fit, au nom de la presse, un discours très chaud, très court et très sympathique. Notre ambassadeur remercia très courtoisement en quelques mots Robert Walt; mais quelle ne fut pas la surprise générale de voir le baron Magnus, ministre de Prusse, se lever et dire, d'une voix forte, en se tournant vers moi : «Je bois à la France qui nous donne de si grands artistes! A la France, à la belle France que nous aimons tous! »
Dix ans à peine s'étaient écoulés depuis la terrible guerre. Français et Françaises étaient encore meurtris; aucune blessure n'était cicatrisée. Le baron Magnus. très aimable et vraiment charmant homme, m'avait, dès mon arrivée à Copenhague, envoyé des fleurs avec sa carte. J'avais renvoyé les fleurs et prié un attaché de Tambassade anglaise, sir Francis..., je crois, de dire au baron allemand que je le priais de ne point renouveler son envoi. Le baron, très bon enfant, se prit à rire et m'attendit au moment de ma sortie de l'hôtel. Il vint à moi les mains tendues, me dit je ne sais quelles paroles
MÊMOmES 1)8 SARATI BEBNHAnDT
sourtoises et sensées. Tout le monde nous regardait. "J'étais gênée. Cet homme était visiblement bon. Je remerciai, touchée malgré moi par la franchise de son attitude, et je m'esquivai indécise sur mes propres sensations. 11 renouvela deux fois ses visites, mais je ne le reçus pas et le saluai toujours à ma sortie de l'hôtel. Mais je m'étais un peu irritée de la ténacité de cet aimable diplomate.
Le soir du souper, quand je le vis prendre, debout, l'attitude d'un orateur, je mo sentis pSlir. 11 n'avait pas achevé aa petite allocution que, debout, je m'écriai : « Soit. Buvons à la France, mais à la Franc* tout entière. Monsieur le ministre de Prusse! » J'étais nerveuse, vibrante et théâtrale sans le vouloir. Ce fut une traînée do poudre.
L'orchestre de la Cour, placé dans la galerie supérieure, fit éclater La Marseillaise. A celte époque, les Danois haïssaient les Allemands. La salle du souper devint déserte comme par enchantement.
Je remontai dans mes appartements, ne voulant répondre à aucune question. J'avais dépassé la note. La colère m'avait fait dépasser ma volonté. Le baron Magnus ne méritait pas cette algarade. Et puis, mon instinct me prévenait que cela aurait des conséquences. Je me mis au lit, furieuse contre moi, contre le baron. __COntre l'univers.
, Vers cinq heures du matin, je commençais à somoler, quand je fus éveillée par le grognement de mon bien. Puis j'entendis frapper au salon. J'appelai ma
mme de chambre qui réveillason mari, el il alla ouvrir.
Un attaché de la légation de France défirait me larler de suite. Je passai une tca-gown d'hermine et je n'en fus trouver le visiteur.
« Je VOUS en prie, me dit-il, écrivez de suite un mot, pour expliquer que les paroles que vous avez dites n'ont pas le sens qu'on veut leur donner. Le baron Magnus, que nous aimons tous, est en très mauvaise posture, et nous en sommes désolés. Le prince de Bismarck ne plaisante pas, et c'est très grave pour lui. — Eh, mon Dieu, Monsieur, je suis cent fois plus désolée que vous, car cet homme est bon, charmant. Il a manqué de tact politique et il est très excusable, puisque je ne suis pas une femme politique. Moi, j'ai manqpié de sangfroid. Je donnerais cette main gauche, qui m'est très nécessaire tout de même, pour réparer le mal. — Nous ne vous en demandons pas tant. Et ce serait dommage, en vérité, pour la beauté de vos gestes... (Ah 1 dame, il était Français). . . — Voici un brouillon de lettre : veuillez l'accepter, l'écrire, le signer, et tout sera dit... »
Mais c'était inacceptable. Le brouillon de cette lettre donnait des explications tortueuses et un peu lâchas. Je me rebiffai; et, après plusieurs essais mal venus, y rononçai à écrire quoi que ce soit.
Trois cents personnes assistaient à c^ souper; pins rorcliostre royal, plus les serviteurs. Le baron avait lancé son aimable, mais maladroite harangue, à toute volée. J 'avais répliqué en toute surexcitation. Le public, la prosso, étaient saisis de l'algarade ; nous étions garottés par notre sottise, le baron et moi. Ce serait aujourd'hui, je ino moquerais de ce qu'en pourrait penser l'opinion ; et je trouverais un biais, même en me ridiculisant, pour sauver un brave et galant homme. Mais à cette époqiu\ j'étais (l'une nervosité excessive, d'un chau\nnisme iiitransitroant. Et puis, peut-être me croyais-je un petit quelqu'un. La vie m'a appris depuis que si l'on doit
HËMOIRES HE SAIIAU BI^RNHARDT 4Mi
lelqu'un, ce n'est qu'après la mort que la manifestation a 'affirme.
Aujourd'hui que je descends l'autre versant de la colline de la vie, je regarde gaiement tous les piédestaux sur lesquels j'ai été élevée ; il y en eut tant et tant que leurs morceaux^brisês par les mêmes Sicambres qui les avaient dresses, me font un pilier solide sur lequel je me tiens heureuse de ce qui tut, attentive k ce qui sera.
Mon amour-propre imbécile a fait du mal à qui ne voulsùt pas m'en faire et j'ai gardt- de ont. incident uo
Bagrinant remords.
le quittai Copenhague au milieu des ovations et aux cris mille fois répétés de « Vivo la France! " A toutes les fenêtres, des drapeaux françaiselaquaientleurjoli bruit cinglant; i^t je sentais bien que tout cela n'était pas pour moi, mais contre l'Allemagne. Je servais de prétexte.
Depuis, les Allemands et tes Danois se sont très solidement réunis; et je ne jurerais pas que quelques Danois ne m'aient gardé rancune de l'histoire du baron Magnus.
Je rentrai à Paris pour faire mes derniers préparatifs pour le grand voyage en Amérique. Je devais être embarquée le 15 octobre,
^BUn jour d'août, je recevais comme do coutiuno, A
^^^q heures, tous mes amis, qui se pressaient d'autant
"Pus que j'allais partir pour longtemps. Il y avait là
Girardin, le comte Kapenist, le maréchal Canrobert,
Gt'orgcs Clairin, Arthur Weyer, Duquesisel, la si belle
/Lugusta Holmes, Raymond de Montbel, Nordenskjold,
lonnor, et d'autres personnes amies. Je pérorais,
heureuse de me retrouver dans ce milieu de tendres et d'intellectuels.
Girardin faisait l'impossible pour me détourner de mon voyage en Amérique. Il avait été Tami de Rachel et me racontait la triste épopée de ce voyage. Arthur Me ver trouvait que je devais toujours agir selon moa impulsion. Los autres amis discutaient.
Le maréchal Canrobert, cet homme admirable que la France adorera toujours, disait ses regrets de ces bonnes causeries de cinq heures : « Mais notre jeune amie a une nature combative. Nous n'avons pas k droit, dans notre égoïste affection, d'arrêter l'effort de sa volonté. — Ah! oui, m'écriai-je. Oui, je suis faiie pour la lutte, je le sens. Rien ne m'amuse comme d'avoir à dompter un public hostile à l'avance parles racontars et les potins des journaux. Aussi, je regrette de ne pouvoir jouer, non à Paris, mais en France, mes deux grands succès : Adrienne et Froufrou. — Qa'à cela ne tienne, s'écria Félix Duquesnel. Ma ch^ Sarah, c'est avec moi que tu as eu tes premiers succès, voux-tn avoir avec moi les derniers? »
Tout le monde se récria ; et je bondis.
« Attends, ajouta-t-il; les derniers... jusqu'à twi retour d' Amérique. Si oui, je me charge de tout. Dans liuit jours la troupe sera faite. J'aurai, coûte que coûte, des tliéiUros dans les plus grandes villes, et nous donne* rons vingt-cinq représentations pendant le mots de septembre. Quant aux conditions d'argent, elles seront des plus simples : \'ingt-cinq représentations, cinquante mille francs. Demain, je te remettrai moitié de la somme et te ferai signer ton contrat pour ne pas te laisser le temps de te dédire. »
J'applaudis des deux mains, joyeuse.
lui
MemOtRES DE SARATI BERNni^RDT ITJ
Tous les amis présents prièrent Duquesnel de leur remettre au plus vite l'itinéraire de la tournée, car chacun voulait me voir dans ces deux pièces, dans lesquelles je venais de remporter de si grands succès en Angleterre, en Belgique et en Danemark.
Duquesnel promit l'itinéraire; et il fut convenu qu'on tirerait au sort les visites, dans un petit sac où chaque ville serait inscrite avec sa date et le titre de la pièce.
Huitjours après, Duquesnel, avec qui j'avais signé, revint avec l'itinéraire complet et la troupe formée. Cela tenait du prodige.
Les représentations devaient commencer le samedi 4 septembre ; il y en avait vingt-cinq ; et le tout, du jour du départ au jour du retour, devait durer 28 jours. Ce qui fit appeler cette tournée : Ias vingt-huit fours de Sarah Bernhariit, tels les 28 jours d'un bourgeois dans les obligations de son service militaire.
La petite tournée eut un succès formidable; et je ne me suis jamais plus amusée que dans cette artistique promenade. Duquesnel organisait des excursions, des fêtes, en dehors des villes.
Au début il avait préparé, croyant me faire plaisir, une visite dans les musées. Il avait écrit d'avance de Paris prenant jour, date et heure. Les conservateurs eux-mêmes s'étaient offerts à me montrer les plus belles choses. Puis les maires avaient préparé les visites ans églises et aux monuments célèbres.
Quand, la veille de notre départ, il nous montra le monceau de lettres annonçant l'aimable réponse de chacun, je poussai les hauts cris.
J'ai l'horreur de visiter les musées avec des gens qui m'expliquent... Je connais à peu près tous les musées do France, mais je les ai visités quand cela m'a plu, et
458 MA I>OUBLE VIE
avec dos amis choisis. Quant aux églises et autres monuments, cela m'assomme d'entrer dedans. Je n'y peux rien. Cela m'assomme!... Je ne veux pas en visiter.
Admirer leur silhouette en passant, les voir se profiler dans une couche de soleil, soit!... c'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Mais entrer dans des salles froides pendant qu'on m'explique quelque absurde et interminable histoire; me fatiguer à regarder les plafonds; cramponner mes pieds sur des planchers trop cirés; entendre admirer la restauration de cette aile alors que j'eusse préféré qu'on la laissât s'effriter; me faire admirer les profondeurs de fossés qui, autrefois, étaient pleins d'eau et sont maintenant secs comme vent du Nord, d'Est... tout cela m'assomme à hurler!
D'abord, je déteste, depuis mon enfance, les maisons, les châteaux, les églises, les tours, enfin tous les édifices dépassant la hauteur d'un moulin. J'aime les cahutes, les fermes basses; et j'adore les moulins parce que ces petites constructions ne voilent pas Thorizon. — Je ne dis pas de mal des Pyramides; mais je pn^ffrerais cent fois qu'on ne les eût pas élevées.
Je suppliai Duquesnel d'envoyer vite des dépêches à tontes ces notabilités si complaisantes. Nous passâmes d(Mi\' heures à ce travail, et je partis le 3 septemhn\ libre, joyeuse, contente.
Je reçus les visites de mes amis selon le tour que leur avait indiqué le tirage au sort; et nous finies de in*and'^s parties en coach dan^ les campagnes entourant les villes où je jouais.
Rentn'o à Paris le 30 septembre, je n*eus que le temps <1(^ préparer mon départ pour TAmérique. Je
MÉMOIRES DE SABAIl BERNHARnT i59
n'étais paa depuis huit jours à Paris que je reçus la visite de M. Bertrand, alors directeur des Variétés. Son fK-re était directeur du Vaudeville, en association avec Raymond Dcsiandes. Je ne connaissais pas Eugène Bertrand, mais je le reçus de suite, car jn le savais ami d'amis communs.
« Qu'est-ce que vous faites à votre retour d'Ame' tique? me demanda-t-il après les bonjours échangés. Mais... je ne sais pas... Bien... Je ne fais rien. Je n' pensé à rien. — Eh bien, moi, j'ai pensé pour vous, Et s'ii voua plait rentrer à Paris dans une pièce de Vict< rien Sardou, je signe de suite avec voua pour io Vaudeville, ~ Ah! m'écriai-je, le Vaudeville, y pensez- vous ? Raymond Deslandes est directeur et il m'en veut ù mort à cause de ma fuite du Gymnase le lendemain de la première de sa pièce, Un mari qui lance sa femme- Sa pièce était ridicule; moi, plus ridicule quela pièce, dans unrLrledeJL>unenu.sseaiïoK'ededanseetdesandvvîcfae3. Jamais cet homme ne voudra m'engager. »
11 se mit à sourire : ■ Mon frère est l'aascujé de Raymond Deslandes. Mon frère... c'est moi, en un: lotiTout l'argent apporté par les deux : c'est le mien 1 Je suis seul maître! Qu'est-ce que vous voulez gagner? — Maïs... Mais je ne sais pas... — Voulez-vous quinze cents francs par représentation ? n Je le regardai, ahurie et pas très tranquille sur sa raison.
« Mais, Monsieur, si je ne réussis pas, vous pordres de Targent, et cela... je ne peux pas l'admettre. — Soyez sans crainte. Je vous réponds du succès... auccéa l'.olùssal! Voulez-vous signer? Tenez, je vous assure cinquante représentations? — Ah! ça, non! jamais! Je
signe avec joie! J'adore le talent de Victorien Sardou,
ne veux aucune garantie. Le succès dépend de
lui. Et, après lui, dépend de moi! Voilà! Je signe et je vous remercie de votre confiance. »
Je montrai, à mes « cinq heures », le nouveau contrat à mes amis réunis ; et ils convinrent tous que la chance semblait favoriser ce qu'ils appelaient ma folie (c'està-dire ma démission).
Trois jours me restaient à vivre à Paris. Mon cœur se déchirait à l'idée de quitter la France, pour des raisons douloureuses... Mais je veux mettre de côté dans ces Mémoires tout ce qui touche à l'intimité directe de ma vie. Il y a un «moi» familial qui vit une autre vie, et dont les sensations, les joies et les chagrins naissent et s'éteignent pour un tout petit groupe de cœurs.
Mais je me sentais le besoin d'un autre air, d'un plus grand espace, d'un autre ciel.
Je me séparai de mon jeune garçon, que je confiai à mon oncle, père de cinq garçons. Sa femme, protestante un peu rigide, était bonne; et ma cousine Louise, leur fille aînée, spirituelle et supérieurement intelUgente, me promit do veiller et de me prévenir à la moindre alerte.
Jusqu'à la dernière heure, on n'avait pas cru, dans Paris, à mon départ pour l'Amérique. J'étais si délicate de santé, que cela semblait la plus folle de toutes mes dérisions. Mais quand il fut avéré, certifié, que je partais, il y ont comme une détente de la gent vipérine, qui put enfin orchestrer sa musique, et le concert commença. Ah ! co fut un beau concert.
J'ai là sous les yeux le monceau d'insanités, de calomnies, de mensonges, de stupidités, de conseils imbéciles, de portraits burlesques, de plaisanteries
MÉMOIRES f)E SARAU BËRNHAUDT 461
macabres, et d'adieux à la Chérie ! à l'Idole ! à l'Étoile ! à la Zimm boum boum!... etc., etc.
Tout cela est tellement fou, que j'en reste confondue. Je n'avais pas lu la plupart de ces articles, mais mon secrétaire avait ordre de découper, et de coller sur des petits cahiers, tout ce qui s'écrivait en mal ou en bien à mon propos. C'est mon parrain qui avait commencé ce travail quand j'étais entrée au Conservatoire, et je le fis continuer après sa mort !
Heureusement que je trouve de belles et nobles pages dans ces milliers de lignes.
Des pages écrites par J.-J. Weiss, Zola, Emile de Girardin, Jules Vallès, Jules Lemaître, etc., etc.. Et des vers de beauté, de grâce et de justice, signés par Victor Hugo, François Coppée, Richepin, Haraucourt, Henri de Bornier, Catulle Mendès, Parodi, et plus tard, Edmond Rostand.
Je ne pouvais ni ne voulais être tuée par les calomnies et les mensonges; mais j'avoue que je prenais une joie infinie dans l'appréciation bienveillante et élogieuse que me témoignaient les esprits supérieurs.
Le navire qui devait m'emporter vers d'autres espérances, d'autres sensations, d'autres succès, s'appelait V Amérique. C'était le bateau maudit. Le bateau hant^ par les gnomes. Tous les malheurs, tous les accidents, toutes les tempêtes avaient été son lot.
Il était resté bloqué des mois la quille en l'air. Il avait été défoncé à l'arrière par une barque d'Islande. Il avait ^^ombré, je crois, près des bancs de Terre-Neuve et avait été renfloué. Le fou avait pris à bord en pleine rade du Havre, sans trop grands dégâts pourtant.
Et il avait eu une aventure célèbre, qui avait un peu ridiculisé ce pauvre bateau. En 1876 ou 1877, on avait pris à bord un nouveau système de pompes, en usage depuis longtemps sur les bateaux anglais, mais alors inconnu dans la marine française. Le capitaine eut l'idée très sage de faire fonctionner ces pompes pour CM iviidre le maniement facile aux hommes de Téquipap' en cas de danger. L'essai se faisait depuis ([ut'lqurs minutes, quand on vint prévenir le capitaine que la cale se remplissait d'eau et qu'on ne pouvait
MÉMOIRES DE SARAH BERNHAnDT U3
1 découvrir lo motif, a Alerte, les enfante! s'écria le capitaine. Pompez! Pompez! » Et les pompes firent rage, tant et si bien que la cale s'emplit tout à fait et que le capitaine dut abandonner le bateau après avoir mis les voyageurs dans les canots.
Un baleinier anglais rencontra le navire deux jours après. 11 fit fonctionner les pompes, qui marchaient admirablement, mais dans le sens inverse de celui indiqué par le capitaine français.
Cette petite erreur coûta douze cent mille francs de sauvetage à la Compagnie transatlantique qui, voulant relancer ce steamer aur lequel les voyageurs ne voulaient plus monter, fit de très belles conditions à mon imprésario, M. Abbey. Il les accepta ; et il eut raison en dépit de tous les pronostics. Le bateau avait payé wd tribut.
H. Je n'avais que fort peu voyagé et j'étais folle de joie.
P Le 15 octobre 1880, à sis. heures du matin, j'entrai
dans ma cabine. Elle était large, tendue de reps grenat
pâle, avec mes initiales. Ah ! quelle profusion de S. B. ! ! !
Un grand lit de cuivre tout brillant et des (leurs partout.
A côté, une cabitic très confortable pour « mon petit' dame » et une autre faisant suite, pour ma femme de chambre et son mari. Le reste de mon personnel était à l'autre bout du navire.
Le ciel était brumeux ; la mer grise et sans horizon. J'allais là-bas, derrière cette brume qui réunissait le ciel et l'eau en un mystérieux rempart.
Le branle-bas du départ secoua les choses et les étrea. Le ronflement de la machine, les siltlets d'appel, la
464 MA DOUBLE VIB
cloche, les sanglots, les rires, le grincement des cordages, la note stridente des commandements, l'effarement des retardataires, les « Houp! » les « Hop, là! » les a A toi ! » des hommes lançant des paquets à toute volée du port à la cale, les claques rieuses de la vague sur le flanc du bateau, tout cela se confondait en un effroyable tapage qui, fatiguant le cerveau, le laissait incertain sur ses véritables sensations.
J'étais de ceux qui, jusqu'à la dernière minute, jouissent des adieux, des mains serrées, des projets de retour, des baisers, et qui, la vision finie, se jettent éperdus et sanglotants sur leur couchette.
Je restai trois jours en effroyable désespérance, pleurant des larmes lourdes, des larmes qui brûlent la joue. Puis le calme se fit, ma volonté surmonta ma douleur.
Je me levai le quatrième jour, vers sept heures du matin, pour aller prendre Tair sur le pont. 11 faisait un froid lupal.
Je me promenais, croisant une dame vùtue de noirft le visage douloureusement résigné. La mer était sournoise, sans couleur et sans flots. Tout d'un coup, une vague rageuse se précipita si violemment contre notre bateau que nous fûmes renversées toutes deux. Je m'étais de suite cramponnée au pied d'un banc ; mais la pauvre fut lancée en avant.
M'étant relevée d'un bond, j'arrivai assez à temps pour la retenir par sa jupe. Aidée de ma femme de chambre et d'un matelot, nous empêchâmes la malheureuse de filer dans l'escalier la tête la première.
Très endolorie, un peu confuse, elle me remercia d'une voix si douce, si lointaine, que mon cœur se prit à battre d'émotion. « Vous auriez pu vous tuer,
Madame, dans cet horrible escalier. — Oui, fît-elle dans un soupir plein de regret : Dieu ne l'a pas voulu. » Puis,me regardant : « N'êtes- vous pas Madame Hessler ? — Non, Madame. Je me nomme Sarah Bernhardt. » Elle recula, droite et le visage blanc, le front barré. Elle me lança d'une voix douloureuse, d'une voix morte : « Je suis la veuve Lincoln. »
Moi aussi, je reculai. Et une grande douleur s'empara de tout mon être, car je venais de rendre à cette malheureuse femme le seul service qu'il ne fallait pas lui rendre : la sauver de la mort. Son mari, le Président Lincoln, avait été assassiné par le comédien Booth, et c'était une comédienne qui l'empêchait de rejoindre le cher mort.
. Je rentrai dans ma cabine et j'y restai enfermée deux jours, car je ne me sentais pas le courage de rencontrer cette figure si sympathique, à laquelle je n'aurais plus osé parler.
Le 22, nous fûmes bousculés par une abominable tempête de neige.
Je fus appelée en toute hâte par le capitaine Jouclas. Je passai une grande houppelande de fourrure et montai sur la passerelle. C'était assourdissant ! étourdissant! féerique! Le bruit des flocons durcis s'entrechoquant dans leur valse échevelée provoquée par le vent.
Le ciel s'était subitement obscurci par toute cette blancheur, qui tombait autour de nous en avalanches et qui fermait hermétiquement l'horizon. Je faisais face à la mer, et le capitaine Jouclas me fît remarquer qu'on n'y voyait pas à cent mètres devant nous. Je me retournai alors, et je vis le bateau blanc
460 MA DOUBLE YIB
comme une mouette : les cordages, les filins, les bastingages, les sabords, les haubans, les baleinières, le pont, les voiles, les échelles, les cheminées, les prises d'air, tout était blanc ! La mer était noire, le ciel était noir. Seul, le bateau tout blanc flottait dans cette immensité. Il y avait lutte entre la haute cheminée, crachant avec peine sa fumée à travers le vent qui s'engouffrait dans sa large gueule, et les hurlements prolongés de la sirène. Le contraste était si extraordinaire entre la blancheur virginale de ce bateau et son tapage infernal, qu'il me semblait voir un ange pris d'une crise hystérique.
Le soir de cette étrange journée, le docteur me pré* vint qu'une de mes chères protégées émigrantes était en mal d'enfant. Je fus vite près d'elle, et j'aidai de mon mieux le pauvre petit être à entrer dans ce monde. Oh! les lugubres plaintes dans la lugubre nuit, au milieu de toute cette misère ! Oh ! le premier cri strident de l'enfant affirmant sa volonté de vivre au milieu de toutes ces souffrances, de toutes ces angoisses, de toutes ces espérances !
Tout était mêlé dans ce fouillis humain : hommes, femmes, enfants, loques et conserves, oranges et cuvettes, tûtes chevelues et crânes chauves, bouches entr'ouvertes de vierges et lèvres serrées de mégères, bonnets blancs et foulards rouges, mains tendues vers Tespérance, poings serrés contre l'adversité.
Je vis des revolvers mal dissimulés sous les haillons, des couteaux dans les ceintures. Un coup de roulis éventra un paquet tombé des mains d'un mauvais drôle à Tair décidé : une hachette et un casse-tête s'échappèrent des nippes. Aussitôt un marin se saisit des deux armes pour les porter au commissaire. Je n'oublierai
MÉHomES DK 3ABAH BRItNKARDT WT
'jamais le regard attentif que lui jeta l'homme. Il avait certainement pris note exacte des traits du matelot- Et je fis le souhait fervent qu'il n'y eût pas de ren- ^ contre solitaire entre ces deux hommes.
Je me souviens, avec remords, de l'horrible dégoût
Fqui s'empara do moi quand le docteur me paBsa l'enfant
Tjiour le laver. Cette petite chose sale, rouge, remuante
t gluante (Hait un Être humain, une âme, allait ?tre
e pensée.
Le cœur me tournait. Et je n'ai jamais pu voir cet enfant, dont je devins la marraine, sans revivre cette première impression.
Quand la jeune maman fut endormie, je voulus
rejoindre ma cabine, aidée du docteur; mais la mer
lait si grosse que nous avancions avec peine à travers
8 ballots et les émigranla. Quelques êtres accroupis
^ous regardaient ailencieusement tituber et virer
•oomme des ivrognes.
J'i^tais irritêt! de me sentir regardée par ces yaux mal- Îreillant9 et gouailleurs. Un homme noua interpella : I Dites dnno, docteur : IVau de la mer ça grise autant l que le vin ? Vous avez l'air, vous et votre dame, do deux " retour de noces »! Une vieille femme ao cramponna à mot : « Dites, Madame, est-ce qu'on ve faire naufrage, que ça remue comme ça? Mon Dieu! Mon f Dieu! » Alors, un grand diable roux et barbu s'avança |-Vers la pauvre vieille et, la recouchant doucement : ■ ■ Dora calme, la m^rc; si on fait naufrage, je le jure I qu'il y en aura plus de sauvés par ici que par là-haut. » Puis, s' approchant de moi, il me dit d'un air plein de |)déû:<i Les riches, les premières... â l'eau! Les émigrants, 6 secondes... dans les canots ! n Et j'entendii un rire iournois, étoufTii, qui sortait de partout ; devant moi.
468 MA DOUBLE YIB
derrière moi, à côté de moi, sous mes pieds; et qui se répercutait dans le lointain comme les rires » à la cantonade » au théâtre.
Je me tenais contre le docteur. Il me sentit inquiète. « Bah! me dit-il en riant, on se défendrait! — Mais combien pourrait-on sauver de passagers, docteur, si nous étions en réel péril? — Deux cents... deux cent cinquante... au plus, avec toutes les embarcations k l'eau, et en admettant que toutes arrivent à bon port. — Mais il y a sept cent soixante émigrants, m'a dit le commissaire ; nous sommes à peine cent vingt, nous, les passagers ; combien comptez-vous pour les officiers, les hommes d'équipage et le personnel du bateau? — Cent soixante-dix, reprit le docteur. — Donc nous sommes en tout mille cinquante, et vous no pouvez en sauver que deux cent cinquante? — Oui. — Mais alors je comprends la haine de ces émigrants que vous embarquez comme des bestiaux, que vous traitez comme des nègres, et qui sont absolument certains qu'en cas de danger ce sont eux que vous sacrifieriez ! — Mais on les sauverait à leur tour. »
Je regardais avec épouvante l'homme qui me parlait. Il avait l'air honnête ; et il pensait ce qu'il disait.
Ainsi, ces pauvres êtres, trahis par la vie, malmenés par la société, n'auraient droit à la vie qu'après d'autres plus heureux?... Oh! comme je comprenais le mauvais drôle à la hachette et au casse-tête ! Combien, à cette minute, j'approuvais les revolvers et les couteaux cachés dans les ceintures! Oui, il avait raison, le grand diable roux : puisque nous vouhons les premières places, toujours les premières places, eh bien, nous aurions les premières places... et houp ! dans l'eau !
« Eh bien, êtes-vous contente? dit le capitaine qui
iSortait de sa cabine. Ça s'eat-il bien passé?... — Très bien, capitaine. Mais je suis révoltée! » Jouclas recula. B Oh! mon Dieu! Et de quoi donc? — De la façon dont vous traitez vos passagers... » Il voulut parler. «...Corament.vous nous exposez, en casdenau- — On ne tait jamais naufrage! — Soit. En cas d'incendie... — Il n'y a jamais le teu à bord! — Soit. En cas de submersion... « Il se mit à rire : « J'admets. A quoi vous expoae-t-on, Madame? — A la pire des morts : le coup de hache sur la tôte, le couteau dans le dos, ou simplement le bon coup de poing qui vous flanque à l'eau... Hop !... » Il voulut parler...
Il y a en bas sept cent cinquante émigrants, nous sommes à peine trois cents, équipage elpassagersdepremière; les canots peuvent sauver deux cents personnes ...et encore. — Eh bien? — Ebbien, et lesémigrants? — Nous les sauverons avant l'équipage! — Et après nous? — Oui, après. ,, vous ! — Et vous croyez qu'ils se laisseront faire? — Il y a des fusils pour les tenir en respect! — Des fusils... des fusils contre des femmes, des enfants? — Non, les femmes et les enfants sont
qui passent d'abord! — Mais c'est idiot! c'est absurde ! Pourquoi sauver des femmes et des enfants, si
en faites des veuves et des orphelins? Et vous croyez que ces jeunes hommes se résigneront devant vos fusils?... Us sont le nombre! Ils sont armés! Ils ont une revanche à demander à la vie ! Ils ont le môme droit que noua t do détendre la minute suprême! Us ont lu ;ouragc qui n'a rien à perdre el tout à gagner daus la lutte! Kl je trouveinique, infâme, que vous nous expo- ;»iez, nous, à une mort certaine, el eux, à un crime forcé «t justifié!»
Le capitaine voulut parler « ... Et sans aller jus*
qu'au naufrage. Admettez ce qui a déjà eu lieu — que nous soyons pendant des mois ballottés et falots sur la mer démontée... Vous ne pouvez avoir des vivres pour mille bouches pour deux mois... ou trois?... — Non, certes, dit sèchement le commissaire, un très aimable homme, très susceptible. — Alors, qu'est-ce que vous feriez? — Eh bien... et vous? interpella le capitaine Jouclas, très amusé par la tête pincée du commissaire. — Moi, je ferais un bateau pour émigrants, et un pour passagers; et je trouve que ce serait justice! — Oui, mais ce serait ruineux. — Non. Celui pour les classes riches serait un steamer comme celui-ci ; et celui pour les émigrants, un bateau à voiles. — Mais, chère Madame, ce serait injuste aussi, car le steamer irait bien plus vite que le bateau à voiles. — Ceci n'a aucune importance, capitaine : les gens riches sont toujours pressés, les malheureux ne le sont jamais. Et puis, pour ce qui les attend... Là où ils vont... — C'est la terre promise !
— Oh! les pauvres! les pauvres! La terre promise... le Dakota ou le Colorado! Le jour, c'est le soleil qui bout le cerveau, crevasse la terre, dessèche les sources et enfante les innombrables moustiques qui piquent la peau et talonnent la patience! La terre promise!... la nuit, c'est le froid terrible qui mord les yeux, ankylosc les membres et crevasse les poumons! La terre promise!... c'est la mort dans quelque coin, après des appels vains à la justice de ses compatriotes; c'est la mort dans un sanglot, la mort à travers un terrible juron de haine ! Et tous doivent clro recueillis par Dion, car c'est pitié de penser que tous (M^s pauvres rlivs sont livrés, pieds liés par la souffrance, points liés par l'espérance, à des négriers qui
MEMOIRES DB SABAH BKRSBARUT t7I
font la traite des blaDCs! Et quand je pense que dans votre caisse, Monsieur le commissaire, il y a l'argent que vous a apporté le négrier pour le transport de tous ces pauvres êtres! Argent ramassé dans des mains calleuses, tremblantes! Pauvre argent économisé sou par son, terme sur larme! Quand je pense à cela, je voudrais que nous fissions naufrage, que nous soyions loua tues, et qu'ils fussent tous sauvés ! »
Et je m'en fus dans ma cabine pour pleurer, car j'étais prise d'un grand amour de l'hunianité, d'un immense chagrin de ne pouvoir rien... rien faire.
Le lendemain, je m'éveillai tard, m'étent endormie tard. Ma cabine était encombrée de visiteurs, et tous tenaient à la main un petit paquet dissimulé. Je frottai mes yeux pleins de sommeil, ne comprenant pas très bien cette invasion.
Mme Guérard s'avança vers moi et, ra'embrassant : " Ma chère petite Sarah, ne croyez pas que co jour de votre fête soit oublié par ceux qui vous aiment. — Ah ! m'écriai-je, nous sommes donc le 23? — Oui, Et voilà d'abord le souvenir des absents. » Mes yeux se mouillèrent et entrevirent, à travers leur brouillard, le portrait du jeune être qui m'était le plus cher au inonde, avec quelques mots de sa main... Puis des souvenirs d'amis... despetitsouvrages des humbles aimants.
Mon petit filleul de la nuit me fut présenté dans une corbeille entourée d'oranges, de pommes et de mandarines. Il avait une étoile d'or sur son front, une petite étoile en papier doré qui avait Pntouré des tablettes de chocolat.
Ma femme de chambre Félicie, et Claude, son mari, deux cœurs pleins de tendres>ie et de dévouement.
472 MA DODBLE VIE
me firent des petites surprises pleines d'ingéniosité.
Un coup fut frappé à la porte. « Entrez! » Et je vis avec surprise entrer trois matelots qui me remirent, au nom de l'équipage, un superbe bouquet. J'ét€ds transportée d'admiration. Comment avait-on conservé de si belles fleurs en si bel état?
Le bouquet était énorme. Et quand je le pris dans mes mains, je le laissai tomber dans un fol éclat de rire : c'était un bouquet de fleurs taillées dans des légumes avec un art si parfait qu'elles faisaient illusion à dix pas. De magnifiques roses rouges avaient été ciselées dans des carottes ; les camélias, dans des navets ; de petits radis avaient fourni des branches de boutons de roses piqués sur des longs poireaux teints en vert; et le tout était allégé par des feuilles de carottes artistiquement semées pour imiter les graminées de nos élégants bouquets; un ruban tricolore nouait toutes les tiges.
Une parole très émue d'un des matelots au nom des camarades qui me remerciaient pour une petite attention que j'avais eue pour eux, un loyal shakehands et un affectueux merci de ma part, furent le signal d'un concert organisé dans la cabine de « mon petit' dame » : Deux violons et une flûte avaient répété en cachette. Et je fus bercée pendant une heure par une ravissante musique qui me transporta près des êtres chéris, dans mon hall si loin à cette heure.
Cette fête un pini familiale, cette musique, avaient évoqué lo coin tendre et reposant de mavie; et je pleurai t^îins chagrin, sans amertume, sans regret de pleurer. Je pleurais parce que j'étais attendrie, fatiguée, énervée, lassée, et en grand désir de repos. Je m'endormis dans les larmes, la poitrine soulevée par des soupirs et des sanglo^^s...
■ da
Enfin, le navire stoppa le 27 octobro, àsîx heures et demie du matin. J'étais endormie, encore fatiguée par ces trois jours et ces trois nuits de furieuses tempêtes, Ma femme de chambre eut quelque peine à m'éveiller. Je ne voulais pas croire que nous fussions arrivés; et je voulus dormir j usqu'à la dernière minute. Je dus cependant me rendre à l'évidence. Le navire stoppait. J'en-
indais un bruit de coups sourds njpercutés à rinPini.
Je mis la tête hors de mon hublot, et j'aperçus des hommesoccupésâ nous frayer un passagedanslariviére. En ellet, l'Hudson était gelé. Toutes ses eaux étaient prises; et le lourd bateau ne pouvait avancer qu'avec l'aide des pioches faisant sauter les blocs de glace.
Cette arrivée non prévue me transporta de joie. En unemiuute, tout se transforma. J'oubliai mon malaise, mon ennui depuis les onze jours de traversée. Le soleil, pâle mais rose, se levait, dissipant la brume et éclairant la glacequi,sou3refrort des pionniers, jaillissait en mille morceaux lumineux. J'entrais dans le Nouveau Monde au milieu d'un feu d'artifices de glace. C'était féerique
474 MA DOUBLE YIB
et un peu fou, mais je trouvais cela d'un bon augure.
Je suis tellement superstitieuse que, si j'étais entrée sans soleil, j'aurais été désolée et en inquiétude jusqu'à près ma première représentation. C'est vraiment torturant d'être superstitieuse à ce point; et, pour mon malheur, je le suis maintenant dix fois plus qu'à cetU époque, car, outre les superstitions de mon pays, j'ai, ayant beaucoup voyagé, ajouté à mon cas toutes les superstitions des autres pays. Je les ai toutes! toutes'. Et, aux moments graves de ma vie, elles se dressent en légions armées pour ou contre moi! Je ne puis faire un pas, un mouvement, un geste, m'asseoir, sortir, me coucher, me lever, regarder le ciel ou la terre, sans trouver une excuse à espérer ou désespérer, jusqu'au moment où, exaspérée par ces entraves volontaires de ma pensée contre mes actions, je jette un défi à toutes mes superstitions et j'agis comme je veux agir.
Heureuse de ce qui me semblait être un bon pronostic, je me mis gaiement à ma toilette.
M. Jarrett venait de frapper à ma porte : « Madame, je vous supplie d'être vite prête, car il y a plusieurs bateaux pavoises aux couleurs françaises qui viennent au-devant de vous. »
Je jetai un regard vers mon hublot, et je vis un steamer dont le pont était noir de monde; puis deux autres petits bateaux non moins chargés que le premier, lie soleil éclairait tous ces pavillons français.
Le cœur me battait un peu. J'étais sans nouvelles aueunes depuis douze jours, car V Amérique avait mis douze jours, malgré la bonne volonté de notre brave eapitaine.
l'u homme venait de sauter sur le pont. Je courus vers lui et je tendis la main, ne pouvant articuler un
MéMOIRES DE SARAH BtRNHARDT
ils
seul mot. Il mo remit on paqoet de dépÈches. Je ne voyais perBonne, je n'entendais aucun son. Je voulais savoir. Et, parmi toutes ces dtipSches, je cherchais, avanttout, une signature. Enfin, la voilà, cette dépêche attendue I crainte! espérée! signée: M auhicb! La voilà! Je fermai un instant les yeux, car en cette minute je vis tout ce (jui m'était cher et j'en ressentis l'inHnie douceur.
Je me trouvai un pou confuse eu ouvrant les yeux. J'étais entourée d'une foule inconnue, silencieuse et Il ion veillante, mais très curieuse. Voulant me dégager, je pris te bras de Jarrett et me fia conduire au salon.
Au moment où je franchissais la porte, La Marseillaise éclata, et notre consul me dit quelques mots de bienvenue en me remettant des fleurs.
Un groupe représentant la colonie française me remit un aimable plaoet. Puis, M. Mercier, rédacteur en chef du Coumerrfes£iaW-f ni's.mefit un speech dans lequel l'esprit et le cœur se disputaient la palme, un speech très français. Puis vint le mcment terrible des présentations.
Oh! quelle heuie fatigante 1 L'esprit tendu pour comprendre les noms !... Pemberst... « Madame, aspirez ril, Harthtem... "Je m'accrochais avec peine à la première syllabe et la seconde finissait dans un fouillis de voyelles absorbées ou de consonnes sifflantes... Au vingtième nom, je n'écoutais plus, je faisais simplement marcher mon petitrisorius de Santorini, je plissais mon œil, je tendais mécaniquement le bras au bout duquel se trouvait la main qui serrait et était serrée, je répondais : ■ Combien je suis cbarmûc. — Madame... — Ohl certainement.,. Oh! oui... Oh! non... Ah!.. .Ah I... Oh!... Oh!... 1 Je devenais ahurie, idiote, éreintêe d'être
debout. Je n'avais qu'une idée : retirer mes bagues de mes doigts, qui se gonflaient sous les pressions des shake-hands répétés.
Mes yeux s'agrandissaient avec effroi vers la porte par laquelle la foule continuait às'engouSrerpour venir vers moi... Encore tous les noms de tous ces gens à entendre... encore toutes ces mains à presser... faire fonctionner mon risorius de Santorini encore et encore...
La sueur me perlait sous les cheveux. Je commençais à m'énerver terriblement.
Je claquais des dents et je commençais à bégayer... «Oh! Madame... Oh!... Je suis char... cha-a... a...» Je n'en pouvais plus. Je sentis que j'allais me fâcher ou pleurer... que j'allais être ridicule, en un mot...
Je pris le parti de m'évanouir. Je fis le geste de la main qui voudrait mais ne peut... J'ouvris la bouche... je fermai les yeux... et me laissai choir tout doucement dans les bras de Jarrett. « Vite, de l'air! Un médecin! Pauvre j eune femme ! Comme elle est pâle ! Otez-lui son chapeau! son corset! — Elle n'en porte pas... — Dégrafez sa robe ! » Le trac me prit. Mais ma Félicie, appelée en toute hâte, et « mon petit'dame » s'opposèrent à ce déshabillage. Le docteur revint avec un flacon d'éther. Félicie empoigna le flacon : « Ah non! docteur, pas d'éther. Quand Madame se porte bien, l'odeur do l'éther la fait s'évanouir! » Et cela était vrai.
Je pensai qu'il était temps de reprendre mes sens.
Los reporters s'approchèreYit. Ils étaient plus de vingt. Mais Jarrett, très attendri,les pria de venir à Albemarle Hôtel où j'allais habiter.
Je vis chacun des reporters prendre Jarrett à part. Et, quand je lui demandai le secret de tous ces« apartési, il me répondit flegmatiquement : a Je leur ai donné
MÉMniHES DE SARAII BERNIIARDT 177
rendpz-vous à partir de une heure. lien viendra un nouveau toutes les dix minutée. »
jGloregardai.pélriËéc. 11 soutint monregard anxieux et me dit : « Oh ! yea, il était nécessaire ! a
En arrivant à Aibemarle Hôtel, j'étais fatiguée, et en grand besoin de solitude.
Je courus m'entermer dans une chambre de l'appartement arrêté pour moi. Je fermai toutes lesportes. Une seule n'avait ni verrou ni olef; je poussai un meuble contre elle. Et je refusai énergiquement d'ouvrir.
11 y aviûl dans le salon une cinquantaine de personnes; mais j'avais cette lassiludeeiïroyable qui, pour obtenir une heure de repos, vousporterait aux extrêmes les plus violents.
Je voulais, les bras en crois, la tête en arrière, les yeux clos, m'étendre sur des tapis. Je voulais ne plus parler, ne plus sourire, ne plus regarder.
Je me jetai à terre et je restai muette aux coups frappés à ma porte, aux supplications de Jarrett. Je ne voulais pas entrer en discussion. Je ne répondis pas un mot.
J'entendais le bourdonnement grondeurdes visiteurs et les paroles sournoises do Jarrett pour les retenir. J 'entendis le bruissement d'un papier passé sous la porte, puis le chuchotement de Mme Guérard. Elle répondait à Jarrett furieux : u Vous ne la connaissez pas, Monsieur Jarrett. Si on faisait mine de forcer la porte contre laquelle est poussé le meuble, elle sauterait par la fenêtre. — Non! Madame, disait Félicie à une Française qui insistait, c'est impossible! Madame aurait une crise de nerfs terrible! Elle a besoin d'une heure de repos. Eh bien, qu'on attende ! u
J'entendis encore dans le lointain des paroles confuses; et je m'endormis d'un sommeil délicieux et un peu rieur, car ma gaieté reprenait le dessus en pensant aux figures rageusesetdéconâtesde mes tourmenteurs... pardon... de mes visiteurs.
Une heure après, je m'éveillai, car j'ai le don précieux de dormir dix minutes, un quart d'heure, une heure, selon ma volonté ; et j e m'éveille doucement, sans secousse, à l'heure que j'ai fixée pour mon réveil. Et rien ne m'est plus favorable que ce repos volontaire et précisé de mon esprit et de mon corps.
Bien souvent, au milieu des intimes de ma maison, je me suis étendue devant la grande cheminée, sur les peaux d'ours, les priant de continuer la conversation sans s'occuper de moi; et je m'endormais une heure.
Parfois, à mon réveil, je trouvais assis deux ou trois nouveaux venus qui, respectant mon sommeil, se mêlaient à la conversation générale, attendaient pour me présenter leurs hommages que je fusse éveillée.
Maintenant encore, dans le petit salon Empire qui précède ma loge, j e m'étends sur le lourd et profond sofa, et je dors pendant qu'on introduit les amis et artistes auxquels j'ai donné rendez-vous. Et quand j'ouvre les yeux, je suis entourée de visages «unis, bienveillants, et ravis du repos que j'ai pris, me tendant des mains affectueuses. Alors, mon esprit quiet et reposé s'ouvre à toutes les belles conceptions qui me sont proposées, et so refuse sans mauvaise grâce à toutes les «ibsurditésqui me sont soumises.
Je m'éveillai donc une heure après sur les tapis d'Albemarle Hôtel.
J'ouvris ina porte et trouvai, assises sur une malle,
HéHOtHES DE 3ARAH BERNBARDT
I chères Gut'rard et Félicie. " Il y a encore du inonde? — Oh! Madame, me dit Félicie, ils sont cent mainte! D ant ! — Vitel aide-moi à me dévCtir, et donnemoi une robe blanche. »
Ce fut fait en cinq minutes. Et je mesentaia en joliesse de la tête aux pieds. J'entrai dans le salon oii m'attendaient toutes ces personnes inconnues. Jarrctt accourut au-devant de moi; mais, roo trouvant bien vêtue et de visage riant, il remit à plus tard h sermon qu'il voulait me faire.
Je veux présenter Jarrptt à mes leotsura, car cet homme fut un homme extraordinaire. Il avait alors soixante-cinq à soixante-dix ans. De taille élevée. Le visageduroiAgainemnon, couronné par uncchevelure d'argent, la plus belle que j'aie jamais vue sur t5te d'homme. Lcsyeux étaient d'un bleu si pâle que, lorsque la colère les fulgurait, il .semblait aveugle. Quand il était au repos, calme et admirant la nature, son visage était vraiment beau; main quand la gaieté animait son esprit, 9» lèvre supérieure, découvrant ses dents, se plissait dans un reniflement féroce ; et le rictus semblait se former par l'attirance des oreilles pointues qui se remuaient comme en éveil sur une proie. Cet homme était terrible. Doué d'une intelligence Ifcnpériouro, il avait dû dès l'enfance se battre avec la ; et il avait pris l'humanité en profond mépris. jfLyant beaucoup soulTert, il n'avait pas pitié de ceux
[ui Bouflraient, disant que tout être mâle était armé
W) UT se défendre. 11 plaignait les fonunes sans les aimer; B il les secourait facilement.
II était très riche et très économe, mais pas avare. Il (De disait souvent : « Je me suis frayé un chemin du ,is la
e k r«de de deux armes, la probité et le revulv.'f. En
4aO MA DOUBLE VIE
affaires, la probité est l'arme la plus terrible contre les coquins et les rusés : les uns ne la connaissent pas, les autres n'y croient pas; et le revolver est une invention admirable pour forcer les drôles à ratifier la parole donnée. » Et il me racontait d'admirables et terrifiantes aventures.
Il avait sous l'œil droit, une cicatrice profonde. Dans une discussion violente à propos d'un contrat à signer pour Jenny Lind, la célèbre cantatrice, Jarrett dit à son interlocuteur : « Regardez bien cet œil. Monsieur — il montrait son œil droit, — il lit dans votre pensée tout ce que vous ne dites pas! — Il lit mal! répondit l'autre, car il n'a pas prévu cela! » Et il lui lâcha un coup de revolver destiné à lui crever l'œil droit, a Monsieur, répliqua Jarrett, c'est ainsi qu'il fallait tirer pour le fermer à tout jamais! » Et il logea une balle entre les deux yeux de l'homme, qui tomba raide mort.
Quand Jarrett narrait cette histoire, sa lèvre se retroussait, ses deux incisives semblaient broyer délicieusement les mots, et les saccades de son rire étouffé semblaient des claquements de mâchoires... Mais cet homme était honnête et probe; je l'aimais beaucoup et j'aime son souvenir.
Ma première impression fut joyeuse, et je battis des mains en entrant dans ce salon que je n'avais pas encore vu. Les bustes de Racine, de Molière, de Victor Hugo étaient sur des socles entourés de fleurs. Autour de la large pièce, des canapés chargés de coussins ; et, pour évoquer mon home de Paris, de grands palmiers allongeaient leurs palmes au-dessus d'eux.
Jarrett me présenta l'aimable instigateur de cette
HËNOmES ne SAnAD XtliNtlAltDT 4N1
galanterie : K noedler. Je serrai la main de ce très cUarmant homme et nous fûmes tout de suite, et pour tonjours, bons amis.
Les visiteurs se retiraient peu à peu, mais les reporters ne se retiraient pas. Ils étaient assis : qui sur des bras de fauteuils, qui sur des coussins.
L'un d'eux était accroupi en tailleur sur une tête d'ours, le dos appuyé contre leuateamo brûlant; il était pâle, maigre, et toussait fri^quemmeot. Je m'approchai de lui et, au moment où j'ouvrai la bouche pour lui parler, un peu choquée de ne point 1g voir se lever, il m'interpella d'une voix de basse : « Quel est, Madame, le rùlc que vous préférez entre tous? — Ça ne
us regarde pas!o lui répondb-jo en lui tournant le
Et je me eognai à un autre reporter plus poli.
Qu'est-ce que vous mangez dès votre réveil. Madame? »
J'allais faire la même réponse qu'au premier reporter^ mais Jarrett, qui avait eu grand mal à calmer la fureur do l'homme accroupi, répondit vivement : a Du oatsmeallii Jo no connaissais pas ce plat. •< Et dans la journée?... reprit le féroce reporter. — Desmoulesiv m'écriai-jo. Et il écrivit flegmatique ment : n Dea moules toute la journée.,, n
Je me dirigeai vers la porte... Une reporter en jupe tailleur, cheveux coupés, me dit d'une voix douce et nette : « Êtes-vous jewcatlioliqueproteslanmaliométanboudhistathéezoroasthéiste ou déiste?»
Je restai clouée, ahurie. Elle avait dit cela d'une seule haleine, mettant l'infleïionau hasard et faisant du lout un mot d'une incohérence si folle, que j'eus
ÂSÎ MA DOUHLE VIE
l'impression de n'être pas en sûreté près de cette douce et étrangiî personne.
Mon regard inquiet tomba sur une dame âgée qui devisait gaiement dans un petit gi'oupe. Elle vint à mon secoui"» et me dit en très bon français : « Cette jeune fille vous demande, Madame, si vous êtes juive, catholique, protestante, mahométane, bouddhiste, athée, zoroaste, théiste ou déiste. » Je tombai sur le canapé.
« Ah! mon Dieu! Est-ce que ce sera comme ça dans toutes les villes où je vais aller? — Oh ! non, dit le placide Jarrett, vos interviews vont être télégraphiées dans toute l'Amérique. »
Et les moules?... pensai-je.
Et je réj)ondis, l'esprit ailleurs : « Je suis catholique, Mademoiselle! — Romaine... ou orthodoxe? » Je me levai d'un bond, elle m'ennuyait vraiment trop!
Un tout jeune homme s'approcha timidement : « Voulez-vous me ])ermettre de finir mon dessin, Madame? » Je restai debout, le visage de profil, selon son désir. Quand il eut fini, je demandai à voir. Et il ne remit sans honte son horrible dessin : un squelette coiffé d'une perruque frisée. Je déchirai le dessin et le lui jetai au nez. Et, le lendemain, cette horreur paraissait dans les journaux, soulignée d'une rubrique désagréable.
Heureusement, je pus causer sérieusement de mon art av(»c quelques journalistes probes et intelHgents.
Mais (Ml Amérique, il y a vingt-sept ans, le reportage étiiit j)lus gnuté que les articles de fond, et le pubhc, J)<»an(M)up moins lettré qu'aujourd'hui, se faisait facilement r«'cli() «les turpitudes inventées par un reporter aux ahnis. Je ne crois pasqu'ily ait «mi un être au monde.
MliHOmBS M BARAH BBRNIIÀRDT IN
lepuis l'invention du reportage, qui ait eu plus h en WufTrir que moi dans cette première tournée. Toutes lc9 plus bsssr-a calomnies lanc^<es par mes ■ ennemis bien avant mon arrivée en Amt^rique, toutes les perfidies des amies de. la Comédie- Française et de mes propres admirateurs, qui tenaient à ce que j'âchouasse dans mon voyage afin de revenir au plus vite au bercail, amoindrie, calmée et domptée. Toutei les réclames à outrance faites par mon imprésario Abbey et par Jarrett mon représentant, réclames souvent outrageantes, toujours ridicules et dont je n'ai connu la véritable source que longtemps après, quand il était trop tard, oh ! combien trop tard, pour enlever ^u public la persuasion que j'étais la preoùére instigarice de toutes ces inventions.
Aussi, j'y ai renoncé. Peu me chaut qu'on croie ceci ] cela! La vie est courte, même pour ceux qui virent longtemps. II faut vivre pour quelques-uns qui ^ous connaissent, voue apprécient, vous jugent et •mis absolvent, et pour lesquels on a môme tendresse > indulgence. Le reste est la u fouletitude n, joyeuse u triste, loyale ou perverse, de laquelle on n'a rien à attendre que des émotions passagères, bonnes ou mauvaises, mais qui ne laissent aucune trace.
1! faut haïr très peu, car c'est très fatigant. II faut lépriser beaucoup, pardonner souvent et ne jamais niblier. Le pardon no peut entraîner l'oubli ; pour moi, |du moins.
e reproduirai pas ici quelques-unes de ces outraintes et infâmes attaques ; ce serait faire trop d'bon- X gpedins qui les avaient forgées de toutes pièces D trempant leur plume dans le fiel de leur âme. Maïs ce que je puis affirmer, c'est que rien ne tue,
que la mort ! Et que tout être qui veut se défendre de la calomnie le peut! Pour cela, il faut vivre. Ce n'est pas à la portée de tout le monde, mais c'est à la volonté de Dieu qui voit et juge !
Je me reposai deux jours avant de me rendre au Théâtre. J'étais toujours sous l'impression du bateau. La tête me tournait un peu, et je voyais sans cesse monter et descendre le plafond. Ces douze jours de mer avaient troublé l'équilibre de ma santé.
J'envoyai un mot au régisseur, pour le prévenir qu'on répéterait le mercredi. Et aussitôt le déjeuner terminé, je me rendis au Booth Théâtre, dans lequel devaient avoir lieu nos représentations.
A la porte réservée aux artistes, je vis une foule compacte, grouillante, occupée, gesticulante.
Ce monde bizarre n'appartenait pas au monde artiste, ce n'étaient pas des reporters. Hélas! je les connaissais trop pour m'y tromper.
Ils n'étaient pas là en curieux. Ils semblaient trop affairés. Et puis il n'y avait que des hommes. Cependant ma voiture s'arrêta. Un d'eux se précipita vers la portière et s'en fut retrouver le groupe grouillant. « La voici! C'est elle! »
Et tous ces hommes communs, à la cravate blanche et aux mains douteuses, à la jaquette ouverte, ayant les genoux du pantalon usés et sales, s'engouffraient derrière moi dans l'étroit couloir qui conduisait à l'escalier.
Je n'étais pas tranquille.
Je montai rapidement. Plusieurs personnes m'attendaient en haut de l'escalier : M. Abbey, Jarrett, des reporters, hélas! deux gentlemen et une dame char-
MEMDIRliS DE SAR\H BBIinirABUT 48&
Bante et diatinguôe avec laquelle je suis restée liés l'amitié, quoiqu'elle n'aime pas beaucoup les Français. , Je vis le hautain et froid Abbey s'avancer avec grfico Pet courtoisie vers l'un de ces hommes qui me suivaient. Tous deux levèrent leur chapeau, puis se dirigèrent, suivis de l'étrange et brutale escouade, versio milieude la seèDC.
Alors, je devins spectatrice du plus étrange des spectacles : Au milieu de la scène étaient rangées mes quarante-deux malles. Sur un signe, vingt hommes se détachèrent et ae placèrent, chaque homme entre deux malles. Puis, d'un geste prompt, ils soulevèrent de la main droite, de la main gauche, le couvercle de la malle placée à droite, placée à gauche.
Jarrett, le front plissé, le rictus méchant, tenait les clefs, qu'il m'avait demandées le matin pour les formalités de la douane. «Oh! rien... diaait-il. Soyez tranquille, n Et l'habitude que j'avais du parfait respect envers mes bagages dans tous les pays où j'avais été, m'avait rendue confiante.
Le principal personnage du vilain groupe s'approcha de moi, conduit par Abboy.
tJe venais d'être mise au courant par Jarrett. C'était || la Douane », institution abominable dans tous les p&ys et plus encore dans celui-là que dans aucun autre. Je m'étais préparée; et je reçus avec beaucoup d'alTabilité ce bourreau de la patience du voyageur. Il souleva le melon qui lui servait de cuilTe et me dit, sans nier le cigai-e de sa bouche, une phrase incompréhensible ; puis, se tournant vers son escouade, il fit un geste brusque souligné d'un mot sec; et les quarante M^^iuins sales de ces vingt hommes s'abattirent sur mes latins, mes veloui-s, mes dentelles.
m MA DOUBLE VlK
Je me précipitai pour sauver mes pauvres robes de ce viol outrageant; et je donnai Tordre à notre costumière de sortir une à une toutes mes robes, ce qu'elle fit avec l'aide de ma femme de chambre qui pleurait en voyant le peu de respect de ces rustres pour tous ces objets de grâce et de fragilité.
Deux dames venaient d'arriver, bruyantes et affairées. L'une était grosse, courte, le nez prenant racine à la naissance des cheveux, les yeux ronds et placides, la bouche avançant en mufle ; les bras se cachaient avec timidité derrière sa lourde et molle poitrine, et ses genoux indiscrets sortaient directement de l'aine; on eût dit d'une vache assise.
L'autre ressemblait à une terrapine; sa petite tète noire et méchante se tendait au bout d'un cou trop long, très cordé, qu'elle rentrait ou sortait de son boa avec une rapidité incroyable ; le reste de son corps était bombé... à plat....
Ces doux délicieuses personnes étaient les couturières requises par la douane pour estimer nos costumes. Elles me jetèrent un regard fuyant, esquissant un petit salut plein de fiel et de rage jalouse à la vue de mes robes; et je compris facilement que deux ennemis de plus venaient d'entrer dans la place.
Ces deux odieuses pies-grièches se mirent à jaboter, à discuter, à patouiller et à tripatouiller mes robes, mes manteaux.
Elles p(nissai«Mit des cris d'admiration pleins d'emphase : c« Oh! que c'est beau! Oh! quelle magnificence! Quel luxe ! Toutes nos clientes vont vouloir des robes eomme (;a! Nous ne pourrons jamais les leur faire! Cria va innis niiîier, nous, pauvres couturières amoricairn.'s!! !... »
MËMOIRKS UE SARAII (tERI^IUHDT 487
Elles excitaient lu a tribunal du chifTon ». Elles se mentaient, s'extasiaient, demandaient " justice « mtre l'invasion litrangère. Et la vilaine bande opinait e la tête et crachait par terre pour affirmer mn indi!'mdance.
Tout d'un coup, la terrapine s'élance sur un des in- ^quisiteurs ; n Oh! que c'est beau!... Montrez! Montrez! » Et elle s'accrochait à une robe de La Dame aux CamiUaa. toute brodée de perles. « Cette robe vaut au moins dix mille dollars! » s'tcria-t-ello. Et, s'appro- ^•bant de moi : « Combien avcz-vous payé cette robe, ^■Madame 7 H
H Je grinçais des dents et ne voulais pas r6pondrL',car, Hmce moment, j'aurais voulu voir la terrapine au Tond H'â'une des marmites de la cnisinc d'Albemarlo Hôtel. ^F II était cinq heures et demie. Le froid gelait mes pieds. J'étais morte de fatigue et de rage contenue.
On remit au londRmain la suite do l'oxperUso. La
vilaine bande s'olTrit à tout remettre dans les malleH,
kfiiais je m'y opposai. J'envoyai acheter cinq cent»
nôtres de tarlatane bleue, pour recouvrir la montagne
~ I robes, chapeaux, manteaux, sotiliers, dentelles.
inge, bas, fourrures, gants, etc., etc.
On me fit jurer de ne rien enlever (charmante oon-
iânce !). Et je plaçai commegardicn mon maître d'hôtel,
' lo mari de Félicic; il se fit installer un lit sur le théâtre.
Je me sentais si énervée, que je voulus aller prendra
l'air loin et longtemps.
Un ami m'olTril de mo conduii'c voir lo pont de Brooklyn. < Ce chef-d'œuvre du génie amcpicain vous fera oublier les petites misoro» de nos paperassiers o, e dit- il avec douceur.
Et noua parthnes pour li3 pont do Brooklyn.
Il n'était pas encore achevé, il fallait un permis spécial pour le visiter. Mais les voitures s'y aventuraient déjà. Oh! ce pont de Brooklyn! c'est fou! c'est admirable! grandiose! enorgueillissant! Oui, on est fier d'être un être humain quand on pense qu'un cerveau a créé, suspendu dans l'air, à cinquante mètres du sol, cette effroyable machine qui supporte une dizaine de trains bondés de voyageurs, dix ou douze tramways, une centaine de voitures, cabs, charriots, des milliers de piétons; tout cela évoluant ensemble dans le vacarme de la musique des métaux qui crient, grincent, gémissent, grondent, sous l'énorme poids des gens et des choses.
Le déplacement de l'air occasionné par la tempête de cet effroyable va-et-vient des machines, des tramways, et des charriots qu'on essayait, tout cela me donnait le vertige, me coupait la respiration.
Je fis signe d'arrêter la voiture et je fermai mes paupières. J'eus alors l'étrange et indéfinissable sensation du chaos universel.
Je rouvris les yeux, le cerveau un peu apaisé, et je vis New- York étendue le long du fleuve, mettant sa parure de nuit aussi étincelante sous sa robe aux mille feux que le firmament sous sa tunique d'étoiles.
Je rentrai ùriiôtol réconciliée avec ce grand peuple.
Je m'cnidormis lassée de corps, mais reposée d'esprit. Je lis dos rêvL's délicieux qui me laissèrent on belb humeur lo lendemain, car j'adore rêver. Et les jours pénihles ot chagrinants pour moi sont ceux qui succèdent à dos nuits sans rêves. Mon grand désespoir est d(; no pouvoir les diuisir.
Que (le fois j'ai fait l'impossible pour continuer la journée heureuse dans le sommeil! Que de fois j'ai fait
MEMOIRES DE SARAH BER^fHARUT 489
ippel à la vision d'èlres chéris en m' en dormant. Mais toujours l'esprit dovie et me transporte ailleurs. Je préît're cela cent fois, même le songe fût-il cruel, à la ni^gatioQ absolue de la pensée.
Endormi, mon corps ressent une jouissance infinie. Mais le sommeil de ma pensée est une torture. Cette m-gation de la vie révolte mes formes vitales. Je veux Lien mourir une bonne fois, mais je me refuse à ces petites morts que donnent les nuits sans rêves.
Quand je m'êveillai, ma femme de chambre me dit que Jarrett m'attendait pour aller au Théâtre, afin de terminer l'évaluation de mes costumes. Je lis dire à Jarrett que j'avais assez vu l'escouade des douaniers et quo je le priai de tout terminer sans moi avec MmeGuérard.
Pendant deux jours encore, la terrapine, la vache assise et la bande noire prirent des notes pour la taxe, des croquis pour les journaux, et desmodêles pour les clientes.
Je m'impatientais, car il fallait rt^pélor.
Enfm j'appris, le jeudi matin, que le travail était terminé et que je n'aurais mes malles qu'après avoir versé vingt-huit mille francs à la douane.
Je tus prise d'un tel fou rire, qu'il gagna lo pauvre Abbey, terrifié, et même Jarrett qui découvrit ses cruelles incisives.
« Mon cher .Abbey, m'écriai-je, arrangez-vous ! Moi, je dois débuter lundi 8 novembre. C'est aujourd'hui jeudi. Je serai au Théâtre lundi pour m'habiller. Faites-moi avoir mes muUos, car la douane n'est pas comprise dans mon contrat. Néanmoins je paierai la moitié de ce que vous donnerez. »
490 MA DOUBLE VtE
Les vingt-huit mille francs furent déposés entre les mains d'un attomey, qui intenta en mon nom un procès au Board of Customs.
Mes malles me furent remises contre ce dépôt, et les répétitions commencèrent au Booth's Théâtre.
Le lundi 8 novembre, à huit heures et demie, la toile se leva pour la première représentation d* Aérienne Lecouvrear. La salle était bondée. Toutes les places, vendues aux enchères et revendues, avaient été payées des prix exorbitants.
J'étais attendue avec impatience, avec curiosité, mais sans sympathie.
Il n'y avait pas de jeunes filles dans la salle, lo spectacle étant trop immoral. (Pauvre Adricnne Lecouvreur!)
Le public fut très poli pour les artistes de ma compagnie, mais un peu impatient de voir l'étrange personne qu'on leur avait annoncée.
Dans la pièce, lo rideau tombe après le premier acte sans qu'Adriennc ait paru. Un spectateur dépité demanda à voir M. Henry Abbey. « Je veux mon argent, puisque la Bornhardt n'est pas de tous les actes! » Abbey refusa de rendre l'argent à ce bizarre individu. Et le rideau se levant pour le deuxième acte, il courut prendre possession de son fauteuil.
Mon entrée fut saluée par plusieurs salves d'applaudissements qui Je crois, avaient été payés par Abbey et Jarn'tt.
J(' roinnienrai ; et la douceur de ma voix dans la fable (les Deux Pigeons opéra le miracle. La salle entière, cetti» fois, éclata en bravos.
L<^ courant sympathique venait de s'établir entre le pul)liç«'l moi. Au lieu du squelette hystérique qu'on
MÉUOIFIEN IIE SAFIAH ilEKMIAnilT i9t
lui avait annoncù et dpurit, il avait devant lui tin Clro très frôle, ft la voix douce.
Le quatrièmo acte fut acclame. Larévolted'Adrienne contre la princeBse de Bouillon souleva la aalle.
Et enfin le cinquième acte, dans lequel la malheureuse artiste agonise , empoisonni^e par sa rivale, donna lieu à une manifestation pleine d'émotion. Après le troisième acte, il parait que les jeunes gens furent envoyés par les dames pour r<^quisitionner tout ce qu'il y avait de musiciens libres. Et quelles ne turent pas ma surprise et ma joie on arrivant à l'hôtel : une admirable s6r<'?nade me tnt donnée pendant mou souper.
La foule sVtait Hmassée sous les fenêtres d'Albcmarle Hôtel. Et je dus sortir plusieurs foi» sur le balcon pour saluer et remercier le public, qu'on m'avait annoncé comme froid en général, et comme très prévenu contre moi en particulier.
Aussi jo remerciai du fond de mon cœur tous mes détracteurs et calomniateurs qui me donnaient la joie de combattre avec la certitude de vaincre. La victoire était plus belle que je n'avais osé l'espérer,
Je donnai à Now-Yorlt vingt-sept représentations.
Los spectacles furent : Adricnne Lecoavrmr, Froufrou, Hernani, Lu Dame aiix Camélias, Phidre, Le Sphinx, L'Etrangère. La moyenne des recettes fut do vingt mille trois cent quarante-deux francs par représentation, matinùes cumpriHcs.
La dernière représentation fut donnée le samedi 4 décembre en matinée, car ma compagnie partait le soir même pour Boston. Et je m'étais réservé cette boirée pour rendre visite fi Edison, n Menlo Park, oil s'attendait ta plus féerique rt'ceptioa.
"Oh! cette matinée du samedi 4 décembre, je ne puis
Toublier. Quand j'arrivai au Théâtre pour m'habiller, il était midi, car la matinée commençait à une heure et demie. Ma voiture s'arrêta, ne pouvant plus avancer, car la rue était encombrée de dames assises, qui sur des chaises empruntées aux magasins voisins, qui sur des pliants apportés par elles-mêmes. On jouait La Dam aux Camélias, Je dus descendre de voiture et faire une vingtaine de mètres à pied pour arriver à l'entrée des artistes. Je mis vingt-cinq minutes pour parvenir à cette porte. On me serrait les mains, on me suppliait de revenir. Une dame retira sa broche et l'accrocha à moft manteau : une modeste broche en améthystes entourées de perles fines, mais sûrement, pour cette femme, cette broche était une petite valeur.
A chaque pas j'étais retenue. Une dame eut l'idée de sortir son calepin et me pria d'écrire mon nom. Ce fut comme une traînée de poudre. De très jeunes gens, qui se trouvaient avec leur famille, me firent écrire mon nom sur leur manchette. Je n'en pouvais plus. On me chargeait les bras de petits bouquets, de gerbes. Je sentis derrière moi que quelqu'un tirait un peu fort ma plume de chapeau. Je me retournai vivement. Une femme, ayant à la main une paire de ciseaux, avait essayé de me couper une mèche de cheveux, mais elle coupa ma plume.
Jarrott faisait eu vain de grands signes et de bruyants appels, je in* pouvais avancer. On fit chercher des détectives (jui vinrent ni(* délivrer, et cela sans courtoisie, ni pour mes admiratrices, ni i)our moi. C'étaient de véritables hnitc^s; et il était temps que j'arrivasse, car j'allais me fiu'luT.
Je jouai La Dame aux Camélias. Je comptai dix-sept rappels après le troisième acte et vingt-neuf rappels
Mf).>IOtllES DE SAHAH BErtNIlAKHT 49»
après le dnqujème. La pièce, grâce aux apjilaiidissL<ments et rappels, avait duré une heure de plus. J'étais morte de fatigue.
J'allais monter dans ma voiture pour rentrer à l'hôtel, quand Jarrett vint me prévenir qu'il y avait plus de cinq mille personnes dehors. Je tombai sur une chaise, lasse et dccouragée. « Ah '. j'attendrai là que la foule aoit écoulée. Je n'en peux plus.,, je n'en peux plus, u
Cependant, Henry Abbey eut une inspiration de génie. « Tenez, dit-il à ma sœur, mettez le chapeau de Madame — il me désignait ~ son boa, et prenez mon bras. Ah ! prenez aussi ces bouquets, et donnez... que je porte le reste. Et maintenant, montons dans la voiture de votre sœur et saluons. i> Tout cela, il le dit enanglais ; etjarrettle translata à ma aceur, qui se prêta de bonne gi'àce à cette petite comédie. Pendant ce temps, Jarrett et moi montions en voiture dans le coupé d'Abbcy qui stationnait sur le devant du théâtre, où personne ne m'attendait. Et, bien heureusement que nous pûmes agir ainsi, car ma sœur ne rentra à Albemarle Hôtel qu'une heure après moi, très fatiguée, mais très amusée. Notre ressemblance, mon chapeau, mon boa et la nuit tombante avaient été les complices de lapetite comédie offerte à mon cntliousiaste public.
Noua devions partir à neuf heures pour Menlo Park. Il fallait nous habiller en voyageuses, car, le lendemain dimanche nous Pdions sur Boston; et nos malles partaient le soir même, avec ma compagnie qui me précédait de quelques heures dans cette ville.
Notre repas [ut,comme toujours, bien mauvais, car à cette époque la nourriture en Amérique était l'horreur des horreurs. \ dix heures, nous montions dans le train.
404 MA DOCBLS TIE
Un joli train spécial, tout enguiriandé de fleurs, orné de drapeaux, qu'on avait eu l'obligeante amabilité de préparer pour moi. Mais nous fîmes quand même un voyage pénible, ccu» il fallait s'arrêter à tout propos, pour un train qui passait, une locomotive qui louvoyait, ou pour attendre l'aiguillage.
Il était deux heures du matin quand le train stoppa définitivement à la station de Menlo Park, résidence de Thomas Edison. La nuit était noire, profonde. La neige tombait silencieuse et lourde. Une voiture attendait; et la seule lanterne de cette voiture éclairait la station; car, par ordre, les lumières électriques avaient éteint leurs feux.
Je m'orientai, soutenue par Jarrett et aidée de quelques amis qui nous accompagnaient depuis New- York.
Le froid intense glaçait la neige qui tombait; et nous marchions sur de véritables glaçons, hérissés. Iranoliants et friables.
Derrière le léger cabriolet était une plus lourde voiture, attelée d'un cheval et sans lanterne. Cette voiture pouvait contenir cinq ou six personnes entassées; nous étions dix. Jarrett, Abbey, ma sœur et moi primes place dans la première voiture ; et les autres personnes s'entassèrent dans la seconde.
Nous avions Tair de conspirateurs : la nuit noire, les deux voitures mystérieuses, le silence imposé par le froid glacial, Temmitouflement de nos membres sous nos fourrures, les regards inquiets jetés çà et là, tout cela donnait une tournure d'opérette à cette visita chez le grand Edison.
Les voitures roulèrent, enfonçant dans la neige, cahotant terriblement; et les cahots nous faisaient craindre à tout instant un accident tragi-comique.
NKUOIRBS DE SAHAH BBHNHAKDT i9S
Di?puis combien de temps roulions-nous ? Je nepuis le dire. Bercée par le mouvement àa la voiture, enfouie dans la chaleur de mes fourrures, je soianolais doucement,lorsqu'un formidable :<iHip! liip! hurrahlunous fit sursauter, mes compagnons, le cooher, les chevaux, et moi; et avec la rapidité de la pensée, la campagne s'illumina tout à coup. Partout : sous les arbres, sur les arbres, dans les buissons, le long des allées, des lumières jaillissaient fulgurantes, triomphantes.
La voiture fit encore quelques tours de roue et nous fûmes devant la maison de l'illustre Thomas Edison.
Un groupe de personnes nous attendait sous la vérandah. Quatre hommes, deux dames et une jeune tille.
Le cœur me battait : Lequel de ces hommes était Edison? Je n'avais pas vu sa pliotographic, et j'admirais profondément ce génial cerveau.
Je sautai do voiture. L'éblouissante lumière électrique nous donnait l'illusion du plein jour. Je pris le bouquet que me présentait Mme Edison pt, tout on In remerciant, j'essayai de découvrir lequel de ces hommes était le grand homme. Tous quatre s'étaient avancés vers moi, mais l'un d'eux rougit légèrement, et son œil bleu exprima un si angoissant ennui que je devinai Edison.
Je devins confuse et gênée moi-même, car je sentais bien que je dérangeais cot homme. Il ne voyait dans ma visite que la banale curiosité d'une étrangère ivra de réclame. Il entrevoyait di^jà les interviews du lendemain, les stupidités qu'on lui ferait dire. Il souffrait ék l'avance des questions ignorantes qae j'allais lui poser, des explications que la poUtease le forcerait àme donner; et pendant une minute Thomas Edison me prit en
liHUNlIAIlOT
(im^^liincs, l'aveuglanto
himicTc, tout cela me
Il j'iUais, jo m'appuyais
■ parait lic! l'abîme avec
l'i'i', qu'avant même que
rprise, Eriiaon m'avait
m: et installée dans un
moindre souvenir. Il me
■ti- [iriseiiL' vertige.
iiii?ui's de ses découvertes
'tonnant phonographe,
t> condiiiro dans la salle à
-li-assembliie.
■ honneur au souper pré-
patre heures du matin.
tes et la station étaient
^eux de l'aimable savant.
j'avais cru faire un long
Lvoyager sur des routes
Jfiourt et lea routes char-
)r la neige. L'imagination
fcs le trajet qui nous avait
h; mais la réalité en jouait
pCme trajet quinoasrame-
fflîration pour les inventions c par sa grâce timide, r son priifond amour pour
Son merveilleux œil bleu, plus lumineux que ses lampes incandescentes, me permettait de lire toutes ses pensées. Alors, je compris qu'il fallait le conquérir; et mon esprit combatif fit appel à toutes mes forces séductrices pour vaincre ce délicieux et timide savant.
Je fis tant et si bien qu'une demi-heure après, nous étions les meilleurs amis du monde. Je le suivais rapidement, grimpant des escaliers étroits et droits comme des échelles, traversant des ponts suspendus au-dessus de véritables fournaises ; il m'expliquait tout.
Je comprenais tout; et je l'admirais de plus en plus, car il était simple et charmant, ce roi de la lumière.
Pendant que nous étions penchés tous deux sur le léger pont tremblant sur l'abîme effroyable dans lequel tournaient, viraient, criaient d'immenses roues enserrées dans de larges lanières, il donnait d'une voix claire des commandements divers, et la lumière éclatait de toutes parts, tantôt en jets crépitants et verdâtres, tantôt en éclairs rapides, parfois en traînées serpentines, tels des ruisseaux de feu.
Je regardais cet homme de taille moyenne, à la tète un peu forte, au profil plein de noblesse, et je pensais à Napoléon I". Il y a certainement dans ces deux liomiues une grande ressemblance physique, et je suis certaine qu'il est une case de leur cerveau qu'on trouverait identique. Bien certainement, je ne compare pas leurs génies : l'un fut « destructeur », l'autre « créateur ». Mais, tout en exécrant les batailles, j'adore les victoires; et, malgré ses erreurs, j'ai élevé dans mon cœur un autel à ce dieu de la mort, à ce dieu de la gloire, à Napoléon !
Donc, je regardais Edison, l'esprit rêveur, rapprocliant sou imago de celle du grand mort.
MÉMOIRES DE SARAH BEnNIIAtim J97
Le bruit étourdissant des machines, l'aveuglante rapidité des changements de lumière, tout cela me tournait la ti/tc; et, oubliant où j'étais, je m'appuyais sur le lygcr rempart qui me séparait de l'ablmo avec une telle inconscience du danger, qu'avant mOmc que je fusse revenue de ma surprise, Edison m'avait eatrainée dans la pièce voisine et installée dans un fauteuil, sans que j'en eusse le moindre souvenir. 11 mo raconta peu après que j'avais été prise de vertige.
Après noua avoir fait les honneurs de ses découvertes
téléphoniques et de son étonnant phonographe,
Edison m'ofirit le bras pour me conduire dans la salle à
manger, où je trouvai sa famille assemblée-
J'étais très fatiguée et je fis honneur au souper pré-
v^aré avec tant de bonne grâce.
Je quittai Menlo Parle à quatre heures du matin. Cette fois, la campagne, les routes et la station étaient éclairées à giorno par les mille feux de l'aimable savant, liizarresuggestiondelanuit : j'avais cru faire un long chemin et il m'avait semblé voyager sur des routes impraticables ; le chemin était court et les routes charmantes, quoique envahies par la neige. L'imagination avait joué un grand rôle dans le trajet qui nous avait conduit à la maison d'Edison ; mais la n'alité en jouait un bien plus grand dans le même trajet qui nous ramenait à la station.
J'étais transportée d'admiration pour les inventions de cet homme. Je restai charmée par sa grâce timide, pleine de courtoisie, et par son profond amour pour Shakespeare.
Le lendemain, ou plutôt 1» jour même, car il était quatre heures du matin, je partais pour Boston. M. Abbey, mon imprésario, m'avait fait aménager un car délicieux, qui n'était pourtant pas encore le merveilleux Pulman, car je ne devais le prendre qu'après Philadelphie pour continuer ma tournée. Néanmoins, en entrant dans le compartiment qui m'était réservé, j'éprouvai un grand plaisir : un véritable lit de cuivre, large et doux, tenait le milieu de la petite pièce, un fauteuil, une jolie toilette, une corbeille enrubannée pour mon chien, et des fleurs partout, mais des fleurs sans parfum cruel.
Tout près de moi, dans le compartiment touchant le mien, mon personnel particulier était fort bien installé.
Je me couchai contente, et m'éveillai à Boston. Une grande foule nous attendait à la gare : des reporters, beaucoup de curieux et de curieuses, public plus intéressé qu'amical, sans malveillance et sans enthousiasme.
J'avais tellement occupé l'opinion à New- York
MÉMOIBKS DE SARAH BERNUARIlT «il
•Sepuia un mois ; on m'avait tellement critiquée el glorifi/-e ; tant de calomnies slupides, salea, bittes et odieuses avaient couru sur mou compte! Les uns blâmaient, los autres admiraient le diJdain avec lequel j'avais rOpondu à CCS turpitudes. Puis, on n'ignorait pas que le succès tinftl avait été pour moi et que j'avais triomphé do tout, envers el contre tous.
Boston n'ignorait pas non plus que des clergymen étaient montés en chaire pour déclarer que j'étais envoyée par le vieux monde pour corrompre Ib nouveau, que mon art m'était insufllé par l'enter, etc., etc.
On savait tout cela, et le public voulait voir par luimême.
Boston appartient surtout aux femmes. La légende dit que c'est un pied do femme qui, le premier, a foulé le sol de Boston. Les femmes y sont on majorité ; elle? sont puritaines avec intelligence, et indépendantes avec grâce.
Je traversai la haie formée par cet étrange, courtois pt froid public.
Au moment où j'allais monter en voiture, une dame s'approcha do moi : a Soyez la bienvenue à Boston, Madame! Soyez la bienvenue, Madame! » Et ello me tendit une petite main douce et menue — les Américaines ont des mains et des pieds charmants, en général. D'autres personnes s'approchèrent et me sourirent. Je dus distribuer des shake-hands nombreux.
Je pris de suite cette ville on tendresse. Cependant, j'eus un instant de véritable fureur en voyant sauter sur le marchepied de la voiture qui m'emportait, un reporter plus pressé, plus audacieux encore que les autres. Cela dépassait vraiment la permission. Je repoussaiméchamment ce vilain bomme,maisJarrett, qui
avait prévu le coup, le retint par son collet, sans quoi il serait tombé rudement sur le pavé. Et c'était tout ce qu'il méritait.
Et voici ce que cet étrange personnage me débita : « A quelle heure allez- vous demain sur la baleine ? »
Je le regardai, ahurie. Il parlait parfaitement le français, a C'est un fou, dis-je tout bas à Jarrett. — Non, Madame, je ne suis pas fou, mais je voudrais savoir à quelle heure, demain matin, vous irez sur la baleine. Peut-être vaudrait-il mieux y aller ce soir même, car on craint qu'elle ne meure cette nuit, et ce serait vraiment dommage si vous ne pouviez lui rendre visite pendant qu'elle respire encore. »
Il parlait. Et, tout en parlant, il s'était à moitié assis près de Jarrett qui le tenait toujours par le collet, craignant qu'il ne tombât hors de la voiture.
« Mais, Monsieur, m'écriai-je. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de baleine? — Ah! Madame, c'est admirable! Elle est énorme! Elle est dans le bassin! Des hommes sont employés jour et nuit à casser la glace autour d'elle ! »
Puis, tout à coup, dressé sur le marchepied de la voiture, il se cramponna au cocher : « Arrêtez! arrêtez donc! lié! hé! Henri! venez ici! Tenez, Madame, le voilà ! »
La voiture s'était arrêtée. Et, sans plus de façons, il sauta à bas et poussa dans mon landau un petit homme, carré de partout, les yeux cachés sous un épais bonnet de fourrure, un énorme diamant à sa cravate, le plus étrange type d'ancien Yankee. Il ne disait pas un mot de français, mais il s'installa, très à son aise, près de Jarrett, tandis que le reporter restait toujours moitiç assis, moitié suspendu.
MêuotltES DR SARAH BERNHARDT