PRÉFACE XXI
plus sévère. Par mon grand -père paternel , je descends des prairies solitaires du Cantal, vivace, comme la petite herbe qui , sur ce haut plateau volcanique, battue d'un vent éternel, s'obstine tous les ans à revivre et à refleurir.
Çu côté maternel, le hasard m'a fait naître de trois races différentes : Allemande par mon arrière -grand -père, né à Francfort; Anglo- Saxonne par mon arrière-grand'mère, native de Londres; je suis — par deux générations successives — créole de la Louisiane. Dans mes jeunes années, j'ai senti courir sous la pâleur d'un teint mat, le sang chaud des colonies. Par lui, j'ai résisté, là où d'autres succombent ; et, au cœur vaillant qu'il a nourri, les épreuves ont pu mordre ; il a pu saigner de ses blessures ; mais se sentir amoindri, jamais...
Cette nature que Dieu m'a faite, variée dans l'équilibre, explique, en partie, pourquoi, dans le long compagnonnage qui a duré pour nous presque un quart de siècle, Michelet ne s'est jamais lassé d'avoir pour auditeur cette unique personne, et pourquoi il lui a été si fidèle
kXII préface
Le temps qui, d'ordinaire, relâche les plus forts liens , n'avait fait que rendre plus étroite notre union. Chaque jour, la pénétration de nos deux âmes s'approfondissait davantage. — J'étais lui, bien plus qu'il n'était moi, par la loi d'attraction qui veut que, le plus fort entraîne le plus faible. Il en avait conscience, et cela le charmait, de me sentir son œuvre.
Un jour qu'il se mirait en elle, ce mot fort lui échappa : « Mon esprit te devra sa plus grande joie en ce monde , celle qui assimile l'homme à Dieu. Je t'ai prise à peine éveillée des mains de la nature et j'ai été ton Prométhée. »
Sur une note plus douce il ajoutait : « Je suis ta nature et ta vie naturelle. »
Gomment, en effet, n'aurais-je pas été changée toute en lui? Emportée, chaque jour, dans le courant rapide de ses pensées, bientôt associée à ses travaux, partageant ses émotions, ses luttes, ses combats intérieurs d'historien et de juge de l'humanité, ma respiration même, avait fini par se régler sur la sienne. Si parfois son souffle trop ardent opprimait ma faiblesse, le plus souvent, il suscitait, en moi, des puissances dont il était le vrai créateur.
Dans les derniers temps de sa vie, cette force