‹ Ma jeunesseChapitre 22 sur 40 · MON ENFANCE · texte numérisé non relu

MON ENFANCE

Mon grand-père et mon père. — L^es cnartreux de Laon. — L^abbé de Bourbon. — Départ de mon père pour Paris. — Imprimerie des Assignats et des Sourds-et-Muets. — 9 thermidor. — Mon père fonde une imprimerie. — Le chanoine Michaud. — Mariage. — Le manuscrit de Babeuf. — Naissance et mort de mon frère aîné.

Mon père, Jean Furcy-Michelet, était Picard. Il naquit dans la très cléricale ville de Laon où son grand-père exerçait les fonctions de « clerc laïque », où son père était professeur de musique et maître de chapelle à la célèbre cathédrale. Celui-ci avait pris pour femme une jeune et jolie demoiselle , Marie Barbette Lécart, qui fut ma grand'mère ; elle tenait à Laon un pensionnat assez en vogue.

L'enfance de mon père, l'aîné de six enfants, fut des plus douces. Par son art, mon grand-père

était de relation avec les grands ecclésiastiques de l'église épiscopale qui dominait la ville ; avec la noblesse, fort liée aux musiciens et célèbres chanteurs de Paris, de l'Opéra. Legros était le dieu de Laon.

Mon père, fort bel enfant, et de bonne heure éveillé, devint vite le favori du clergé et des nonnes. Celles-ci lui prodiguaient force dragées; elles le faisaient passer par le tour pour Fiatroduire dans l'intérieur du couvent, où il lui arrivait de rester des journées entières.

Un peu plus tard, il fut choyé par les chartreux du val Saint-Pierre. Ce monastère, énormément riche, occupait, disait-on, dix-neuf villages, faisait travailler quatre-vingt-dix-neuf charrues. Un jour par semaine, les chartreux traitaient magnifiquement en maigre, selon la règle de Tordre. Les deux ou trois grands dignitaires du couvent allaient et venaient sous prétexte d'affaires , menaient grand train dans de belles voitures, dînaient hors de la maison , faisaient des petits voyages avec de belles dames qui couchaient dans les bâtiments extérieurs. Ils auraient bien voulu attirer mon père dans leur abbaye qui , à cette époque , ne comptait guère plus de douze moines. Il y avait de quoi tenter le jeune homme.

La famille souhaitait qu'au moins il se fît prêtre. Ses bonnes études et les protections dont il pouvait user, lui ménageaient d'avance un bénéfice. On le présenta à l'abbé de Bourbon , fils de Louis XV et de M"® de Romans. L'abbé , jeune prince de vingt-trois ans qui avait un demi-million de revenu ecclésiastique, fort joli homme, aimable et mondain , était à sa toilette, à demi poudré. Il se leva, vint au devant de mon père, le fit entrer dans son cabinet, le fît causer, le trouva homme du monde, sans vocation ecclésiastique. Il lui frappa amicalement sur l'épaule : « Très bien, mon ami, très bien, tu me plais, je te fais chanoine. »

L'amour et la Révolution qui survint bientôt, en décidèrent autrement.

La ville sainte, jusque-là si immobile, commença à remuer, à s'insurger contre le clergé. Mon père, jeune, ardent, aventureux, ne doutant de rien, pouvait se trouver mêlé d'un jour à l'autre aux agitations des partis. Mon grand-père alarmé, prit une résolution soudaine ; il le fit partir pour Paris où il arriva un mois après les sanglantes journées de Septembre. Bien accueilli par un M. Huet, caissier à l'Opéra-Gomique, ami de la famille, celui-ci le recommanda chaudement à Héner qui siégeait au conseil général.

fi MES ORIGINES

Mon père entra d'abord à l'imprimerie des Assignats, place Vendôme. Les règlements y étaient fort sévères. Tous les soirs les ouvriers, avant de sortir, étaient fouillés. L'imprimerie elle-même était gardée par deux canons. Une armoire de fer, sous son triple cadenas, gardien incorruptible, gardait le trésor de la nation.

Quand vint la réquisition de 93 qui appelait tout le monde sous les drapeaux, mon père était déjà passé de la place Vendôme à l'imprimerie de l'Arsenal. Il dut à sa position de sous-chef d'être exempté du service militaire. Cette imprimerie, objet d'une mystérieuse faveur, était celle des Sourds-et-Muets.

Leur silence, leur discrétion forcée, donnaient lieu à bien des contes. On remarquait que souvent Robespierre y venait déjeuner, ou tout près, sur le quai au coin de la rue Petinus, chez un traiteur dont la maison, naguère, existait encore (1846).

Parmi les bruits qu'on faisait courir sur sa prochaine dictature, on ne manquait pas de dire que, pour mieux garder le secret de son manifeste, il faisait imprimer cette dangereuse pièce par les Sourds-Muets.

Le 9 thermidor coupa court à tous ces bruits. Héner suivît Robespierre dans sa chute. Il périt aviîc la Commune de Paris.

Mon père, malgré son titre de sous-chef, était beaucoup trop jeune pour être responsable ; il ne donnait aucun ordre. Il semblait donc qu'il n'eût rien à craindre. Et cependant, il tomba sous le coup de la loi des suspects, ainsi que soii jeune frère qu'il avait fait venir de Laon et qui travaillait avec lui. Un expédient ingénieux les sauva. Ils avaient imaginé d'avoir deux logements, dont l'un à la Ghaussée-d'Antin , loin de l'Arsenal et parfaitement ignoré. C'est là que, bien cachés, ils laissèrent passer l'orage.

La liberté, qui renaissait après la compression violente de la Terreur, fit explosion en tous sens : elle donna à la presse un incroyable essor. Des populations entières prenaient part à la vie publique, s'intéressaient aux débats de la Convention, Usaient attentivement les lois faites pour le peuple.

C'est alors que des amis conseillèrent à mon père de profiter de cet élan nouveau pour monter une imprimerie à son compte. Il se laissa persuader. Mon grand-père vint de Laon à Paris et donna la moitié de sa petite fortune Dour acheter le maté-

riel nécessaire. Et voilà l'origine des maux qui faillirent faire périr une famille entière de faim, l'associèrent aux alternatives violentes où passa la France, respirant par moments , puis comprimée, et enfin cruellement asphyxiée tant que dura l'Empire.

Mais d'abord, tout sembla prospérer. Mon père, à ses premiers succès, avec son agréable figure et ses petits talents de société, eût pu mener la vie des jolis garçons du Directoire, ou songer, pour un mariage, aux brillantes personnes du jour. Il ne fit ni l'un ni l'autre ; il eut une pensée plus digne, il se rappela la sérieuse personne qu'il avait laissée à Laon, et dont le souvenir l'avait toujours gardé. Elle avait sept ans de plus que lui; l'austérité delà personne, le milieu ecclésiastique où elle vivait, ajoutciient encore à la différence de l'âge. Mon père y pensait, mais par la seule crainte de ne pas être accepté.

Ma mère, de race distinguée, intelligente et tine — je reviendrai plus loin sur ma famille maternelle — était venue à Laon, du fond des Ardennes, pour tenir la maison de Son vieil oncle, le chanoine Michaud, fort ennemi de la Révolution. Il avait refusé le serment, et, comme prétro réfractaire, avait été incarcéré. Il protesta, réclama • « Il n'était pas fonctionnaire public, on ne

pouvait le comprendre parmi les séditieux. » Son grand âge — soixante-douze ans — et la goutte dont il était affligé, plaidèrent pour lui. Il fut élargi, mais garda la peur de la prison, et, par cela même parut suspect. On l'accablait de visites domiciliaires.

Mon père trouva le moyen de le rassurer : « Votre maison est un bien national, lui écrivit-il, achetez-la, et vous dormirez tranquille. ))La nièce appuya ce conseil hardi du jeune homme. Le chanoine acheta et, dès lors, ne fut plus inquiété. Si affaiblie que fût la mémoire du vieillard, un pareil service lui resta présent et favorisa le mariage.

Voilà donc mon père en route pour Laon. Au premier regard, il se sent agréé ; il épouse et revient à Paris riche en promesses de bonheur. Mais bientôt le vent tourne, et les épreuves commencent. L'une d'elles faillit finir tragiquement.

La grande irruption de rimprimerie (94-95) ne dura pas. En 1796, elle s'était déjà ralentie. Pour prévenir les chômages ruineux, on prenait tout ce qui s'offrait, sans trop regarder.

Au moment oii la prison réunit les robespier-

ristes à leur ancien ennemi Babeuf, et où ils se rapprochèrent de ses idées sur la loi agraire, un jacobin de Lyon, nommé Révol, remit à mon père, de sa part, un mémoire à imprimer.

Était-ce leur manifeste de 96 pour l'insurrection du Directoire? Je le croirais, car mon père m'a souvent dit que sa mort était certaine si l'oû eût trouvé ce manuscrit chez lui (1).

C'était, paraît-il, de vains projets inexécutables, mais la police nouvellement créée eût été trop heureuse de signaler son avènement par une découverte de grande terreur dont on eût exagéré la portée.

(1) Ce ne fut point l'effet d'un hasard si mon beau-père reçut ce manuscrit. Les époques troublées amènent de singuliers rapprochements. On trouve, sur les registres des passeports de la ville de Laon , que , le 2 thermidor an II (20 juillet 94), cinq voyageurs prenaient place dans la même voiture publique : d'abord, en sa qualité de fonctionnaire de l'Etat, l'exécuteur des hautes œuvres appelé à Rennes ; puis Babue (Babeuf) — on écrivait et on prononçait le nom ainsi en picard — celui-ci provisoirement élargi , sous caution, de la maison d'arrêt, et s'en allant avec son fils à Paris pour y faire de la polémique ; enfin Félix Michelet — le grand-père de notre historien — honnête petit bourgeois de Laon, à la fois maître de pension et maître de chapelle à la cathédrale, menant sa fille en vacances à Vervins. Lorsqu'on songe à la lenteur des voyages à cette époque, — mon beau-père mit trois jours et trois nuits pour venir de Laon à Paris , — il n'est pas douteux qu'une certaine intimité dut s'établir entre les trois voyageurs qui s'étaient établis dans le même compartiment de la voiture. Cette rencontre ne put donc être oubliée de Babeuf. Elle valut certainement à M. Michelet le mémoire qui mit sa vie en si grand danger.

Si quelqu'un avait à écrire sur Babeuf, voici son portrait

Un matin, à la première heure, un monsieur tombe à l'improviste dans notre imprimerie et demande à voir les ouvrages qu'on imprime Les épreuves du fatal manuscrit étaient précisément sur la table. L'idée ne vint pas à Tagent qu'on pût laisser tramer ainsi , exposée à tous les regards, la pièce compromettante qu'il cherchait. Il jeta en passant un regard oblique sur la table : « Et ceci, qu'est-ce? » — « Ah! ceci, dît mon père négligemment, ce sont des épures d'imprimerie. — C'est bien! c'est bien! voyons aux presses. )> Et il tourna le dos. Ma mère qui avait assisté à la scène, blanche et froide de terreur, ne fit qu'un bond, se saisit du paquet, et, d'un tour de main, le jeta au feu.

Mon père était sauvé (1); mais l'enfant que ma mère portait dans son sein et qui allait naître reçut le coup fatal. Mon frère aîné ne vint au monde que pour mourir.

d'après le visa de son passeport : 33 ans, cinq pieds deux pouces cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, nez effilé, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, peu coloré.

Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Matton, achiviste à Laon, qui a bien voulu faire, pour moi, quelques recherches sur les origines de la famille Michelel.

(1) Sauvé, mais pour peu de temps. II fut incarcéré quelques mois plus tard, pour avoir combattu directement, dans un article, ta politiaue du Directoire.

MA NAJSSANCE (1798)

h quel moment je naquis. *— Le chœur des Dames de Saint-Chaii-

mont fut mon berceau. — Ma tante Hyacinthe me donne ma première culotte. — Ce que j'étais à quatre ans. — Tous les Michelet ont été, à différents degrés, musiciens. — Ma cousine Clarisse. — Je commence à sept ans une tragédie.

Né en 98, j'existais dès la fin de 97. La France éclatait en ce moment partout à la fois : Bonaparte en Italie, Hoche sur le Rhin.

L'Europe entière frémissait de notre initiative.

L'Angleterre, terrorisée par la révolte de sa flotte, semblait prête à sombrer. Fox désespère et Pitt s'affaisse. Nos ennemis reculent jusqu'en Russie.

Le 17 octobre , une joie immense , universelle, se répand sur le monde. Le traité de Campe Formio semble finir la guerre.

De Maistre lance à l'Europe son beau mot, profond : (( FéUcitez-vous d'être vaincus. »

Ma mère, pâle et faible, que je vois encore, à demi poitrinaire, ma mère en deuil de la mort de mon frère, consent à espérer puisque mon père est sauvé.

A ma naissance, mes parents habitaient rue de Tracy, n^ 16, au coin de la rue Saint-Dénis, un rez-de-chaussée sombre , humide , malsain pour une personne sédentaire et maladive ; mais le lieu était vaste et point du tout vulgaire. C'était une église attenant à l'hôtel seigneurial de Saint-Ghaumont, bâti en 1631, l'hôtel même où un courtisan d'esprit, le duc de la Feuillade, grâce à de vastes jardins , alors déserts , fit fondre dans le plus grand secret, pour les offrir au grand roi, sa statue équestre en bronze et les quatre groupes qui ont décoré longtemps la place des Victoires.

Un siècle plus tôt, en 1683, des religieuses étaient venues établir leur communauté sous l'abri de cet hôtel, et, quittant leur nom de sœurs de V Union chrétienne^ s'étaient fait appeler Dames de Saint- Chaumont.

En 89, l'orage révolutionnaire dispersa le troupeau.

Il y avait huit ans déjà que l'église était déserte, que le vent et la pluie y entraient par les vitraux ouverts, lorsque mon père et mon grandpère, pour bien peu de chose, y étabUrent leur

imprimerie. L'église ainsi occupée n'était pas profanée. L'imprimerie m'a toujours causé une émotion religieuse. Qu'est-ce que la presse aux temps modernes , sinon l'arche sainte , le temple de la pensée (1)?

C'est là, au fond de cette sombre nef, au chœur même de l'église, que vint au monde , en 98, le 21 août, cette créature chétive, orageuse. J'avais éprouvé dans le sein de ma mère toutes les fluctuations du temps.

Ma naissance mit sa vie en péril : Lacombe , son accoucheur, dit froidement : «Qui faut-il sauver, la mère ou l'enfant? »

J'étais né peu viable, agité, maladif sans maladie ; sans les soins de mon père et de ma mère qui se relayaient la nuit pourm'alimenter, je serais mort ^n effet.

Je ne reçus d'autre prénom que celui de Jules. Mon père, dans sa joie d'avoir un fils, disait en riant : « Si la République dure , ce sera Jules

(1) L'église existe encore aujourd'hui. On en a divisé l'intérieur en magasins ; mais la façade dessinée avec la simplicité des temples grecs, le portail avec sa Charité assise au fronton, rappellent toujours la première destination de l'édifice. Et l'hôtel de Saint-Chaumont a lui aussi gardé intacte, à l'intérieur de la cour, son élégante façade. Celle qui donnait sur les jardins a été gâtée lorsqu'on a nercé le boulevard Sébastopoi,

César ; si le catholicisme renaît , ce sera Jules pape. »

î\îen ne me rappelle le lieu où j'ai fait mon entrée dans la vie. L'époque la plus reculée dont je me souvienne est celle où je quittai la robe. On m'étala, revêtu d'une veste et d'un pantalon de nanquinet gris rayé, sur la table du bureau attenant à l'imprimerie. Ma tante Hyacinthe, qui était venue des Ardennes à Paris par amour de son neveu, avait fait les frais de ma toilette. Nous demeurions alors rue Montmartre (1).

C'est là que j'ai versé mes premières larmes de douleur, le jour où on emporta les petits de notre chatte pour les noyer dans l'égout. La pauvre mère courait après en miaulant, et je courais avec elle tendant mes petits bras. Je ne pus jamais m'en bien consoler. Longtemps après, lorsqu'on essayait de m'en parler, j'éclatais en sanglots.

J'étais, à quatre ans, tout nerveux, d'une sen-

ti) M. Michelet était établi, à cette époque , au n* 224, entre h rue Mandar et la rue Tiquetonnai.

sibilité exagérée , maladive , incapable d'évitei- la souffrance. Souvent mon père et ma mère me prenaient, le matin, dans leur lit et me plaçaient entre eux. Mon père s'amusait à me chanter des chansons qu'il faisait pouF moi: paroles et musique. Quand venait ce .'efrain :

Mon fils seri», mon consolateur,

l'effet des paroles , et même de l'air seul , était infaillible je fondais en larmes (1) .

G''" st aussi dans cette rue que je faillis avoir la iè^'à coupée par une fenêtre à guillotine. J'étais grimpé sur une chaise et je regardais dans la cour. Ma grand'mère ne m'eut pas plus tôt enlevé que le vitre retomba avec un grand bruit. Nous restâmes tous deux un moment stupéfaits ; ma grand'maman, agitée de mouvements convulsifs, m'adressait des reproches qu'elle mêlait de

(1) Tous les Michelet étaient mélomanes. Le grand -père de notre historien, — on l'a déjà vu, — remplissait les fonctions de maître de chapelle à la cathédrale de Laon, où il dirigeait les chœurs. En outre , il jouait avec beaucoup de goût de la basse et du violon. Son fils adorait la musique. Il en a écrit des volumes. J'ai de lui un recueil de chansons — plusieurs sont inédites — dont l'air lui appartient. Le hasard seul des circonstances le fit imprimeur. En réalité, M. Michelet était fils et petit-fils de musiciens. Lui-même l'a ét^, à uii très haut degré, par le rythme du stylé.

i8 MA NAISSANCE

baisers et de larmes, ce qui me laissait assez froid. Toute mon attention était pour cette fenêtre que j'avais vu marcher toute seule comme une personne et beaucoup plus vite. J'étais persuadé qu'elle avait voulu me faire du mal, et pendant longtemps, je ne l'approchais plus qu'avec un sentiment de crainte et de colère.

Mon troisième souvenir date de la rue du Jour. J'avais alors cinq ans. Mon oncle Millet dînait à la maison ; il ordonna à sa fille Clarisse départager un bonbon avec moi. La pauvre petite ne s'en souciait guère. Son père, homme un peu dur, devant qui tout devait plier, lui donna le fouet et l'enferma en pénitence. Un instant après, je fus député pour la consoler. Je crois la voir encore, debout contre le mur. Elle était grande, brune, avec de beaux yeux noirs comme sa mère. Elle ne pouvait se consoler. Tout petit que j'étais, il me semble que je fus touché. Il le faut bien, car je ne verrais pas cette scène si distinctement à dix-huit ans d'intervalle. Clarisse partit pour l'Amérique. Au retour, le navire essuya une effroyable tempête ; la pauvre petite en mourut de saisissement.

Sa mère crut ne pouvoir jamais s'en consoler ; et bientôt elle n'y pensa plus.

Quel contraste entre la sévérité de mon oncle pour sa fille et la douceur, la faiblesse même avec

laquelle j'étais élevé ! Partout j'étais fêté, admiré. Tantôt je devais être tel grand homme, tantôt tel autre. La grosseur de ma tète et les contrastes de mon caractère faisaient présager beaucoup.

Il n'y avait que ma mère de raisonnable ; elle eût voulu qu'on me traitât davantage en enfant. Cette admiration de tout ce qui m'entourait me donnait une prodigieuse opinion de moi-même. Ayant beaucoup d'idées au-dessus de mon âge (toutes fausses par conséquent), j'étais l'être le plus bizarre et peut-être le plus ridicule.

Trop gauche pour jouer avec les autres enfants démon âge qui se seraient moqués de moi, je vivais de la vie de ma mère, et beaucoup trop peutêtre. Mon père étant presque toujours dehors pour les affaires, j'étais bien forcé départager son existence sédentaire. Assis près d'elle , je m'appris tout seul à écrire et à lire ; j'apprenais mal, mais j'apprenais seul.

Le premier livre que je lus fut le dictionnaire de la fable de Ghompré; je connus le nom de lupiter bien avant celui de Jésus-Christ.

Mon imagination surexcitée par la solitude était déjà prodigieuse.

A sept ans, je conçus le plan d'une tragédie : c'était la mort de Brutus. Je devais fournir les pensées et papa les vers. Il y en eut cinq de faits ; je me rappelle fort bien que la scène était ouverte par un huissier du palais. Voici le premier vers :

Quoi! je verrai périr le plus juste des rois?

Qu'on juge du reste. Je me levai un jour de bon matin pour me faire une chaussure antique de mes jarretières rouges ; car je comptais jouer ma pièce et y remplir le principal rôle.

Ce caprice passa. Mais ce qui dura plusieurs années, ce fut un château en Espagne dont j'entretenais insatiablement ma bonne maman. Il ne s'agissait rien de moins que de pohcer une peuplade sauvage sur laquelle je régnais. Je prévoyais tout : le nombre des sujets que j'admettais dans mon île, le partage des terres, la grandeur de la ville, le nombre des portes, que sais-je encore?

Ma grand'mère écoutait tout avec une admirable patience, qui parfois m'irritait. J'aurais préféré quelques objections à son éternel : « Oui, oui, mon fils. »

Cependant, faute d'autre confident, j'aimais beaucoup à être seul avec elle ; la présence même de papa qui m'y conduisait,m'empêchait de jaser

de mes grands projets , et l'on s'en apercevait quelquefois.

Je me rappelle fort bien que, dans nos prome< nades hors des barrières, le plus souvent du côté de Montmartre, je parlais pendant des heures entières. Nous aUions lentement nous deux, tandis que mon grand-père marchant vite, d'un airdemip- fou et demi-fâché, parlant souvent à demi-voix avec lui-même, nous devançait de quelques pas.

in

Page 1