LA RUE DES SAINTS-PÈRES. — LES PERSÉCUTIONS
Quel était ix ce moment l'état de l'imprimerie. — Le gouvernement s'en réserve le monopole. — L'emprunt. — Nous quittons la rue Française pour la rue des Saints-Pères. — hes premiers tourments de la faim. — Les ivresses du jeûne. ~ Comment j'affligeais ma mère. — Ses sombres prévisions.
La position de mon père était celle qui donnerait la plus vraie, mais la plus cruelle note du temps. Chacun des pas de la tyrannie fut marqué par la persécution progressive, toujours aggravée, de l'imprimerie, l'asphyxie croissante de l'esprit général.
Notre imprimerie d'abord alimentée par les débats de nos assemblées, par les nouvelles des armées, par l'ardente vie de ce temps, dès 1800 fut frappée par la suppression des journaux qu'on
réduisit à seize (1). Un arrêt de mort ou de déportation menaçait, comme une épée de Damoclès, celui qui n'en eût point tenu compte.
Nous imprimions alors le Courrier des armées. Le gouvernement se réserva le monopole de l'impression des bulletins. Il restait, comme ressource, les journaux religieux. On permit à mon père de publie? une gazette ecclésiastique. Puis, lorsque les dépenses furent faites et l'entreprise lancée, tout à coup, brusquement, l'autorisation nous fut retirée pour être donnée à un prêtre neveu du ministre Portalis, M. Dastros, qui bientôt lui fut hostile.
Mon père ne se laissa pas décourager. Il essaya du roman. Le premier qu'il imprima, tout satirique, blessa un émigré puissant en Russie (2). Le livre , sans jugement , fut détruit. Tout manquant à la fois, que nous restait-il ? La famine et les dettes.
Un malheur ne vient jamais seul. Le nôtre fut de demeurer alors dans le voisinage d'un homme
(1) L'arrêté du '^J nivôse an VIII dit que la réduction des journaux fut plus forte er«ore; onn'en toléra plus que treize.
^) Le duc de Richelieu.
infiniment dangereux. Voyant notre détresse , il s'insinua, travailla mon père, le séduisit par de belles promesses, et finit par engager sa responsabilité dans un emprunt, malgré les représentations et le juste effroi de ma mère. Cet homme, ce Lœuillet , possédait en apparence un magasin considérable de verrerie rue Saint - Antoine ; il devait en céder une portion à mes parents. Pour donner plus de vraisemblance à ses paroles mensongères , il feignit de créer sur la rive gauche un établissement dont il devait nous donner la gérance et nous céder une part des profits. C'était ma mère qui devait tenir le magasin pendant que mon père chercherait à alimenter, tant bien que mal, son imprimerie.
En réalité, cet habile intrigant s'était ruiné par de fausses spéculations, et, sans la crédulité de mon père, il eût été à la merci de ses créanciers.
Nous quittâmes donc la rue Française pour aller demeurer rue des Saint-Pères, au coin de la rue de Verneuil (1). Je me représente encore l'arrivée de notre mince mobilier dans ce local immense, délabré, où nous étions comme perdus, où rien ne fermait, qu'il était impossible de chauf-
(i) C'est le n" iO de la rue des S«ints-Pères.
fer. Rien de plus affligeant que la pauvreté dans les quartiers riches, où tout vous sert de point de comparaison.
C'est là que nous fûmes accablés de toutes les misères humaines. Celle dont nous souffrîmes le plus, ce fut sans contredit le froid. Des habits légers, et, pour tout feu, une petite chaufferette au milieu de ces halles. Quant à la nourriture, elle était si frugale, que c'était une véritable sensualité pour moi de manger des légumes un peu assaisonnés.
Le croirait-on? j'en étais venu cependant, à la longue, à tirer quelques plaisirs de Textrême pé nurie oii nous vivions. Lorsque, dans nos longues courses, j'avais parcouru avec mon père tous les boulevards, tous les quais, et que nous rentrions à la 'maison avec quelque argent , la joie que j'éprouvais ne peut être comprise que par celui qui se serait trouvé dans la même gêne. Tout ce que les philosophes disent d'un repas sobre acheté par la fatigue et amélioré par l'incertitude de l'avenir, je le sentais. D'ailleurs, le présent est tout pour les enfants. Quand nous avions de quoi dîner, j'étais aussi tranquille que si nous eussions été riches pour toujours.
Le jeûne, loin de ralentir Tessor de mon imagination, l'activait au contraire. La sensation
que j'éprouvais ressemblait à de Tivresse. J'étais tourmenté d'une singulière agitation morale et physique. Presque toujours seul dans ce vaste magasin entouré de ses cases qui ne se remplirent jamais, je courais souvent pendant des heures entières autour d'une table placée au milieu et ne m'arrêtais guère que je ne fusse épuisé de fatigue. Dans cette course vertigineuse où le mouvement de mon corps semblait précipiter encore celui de mon esprit , je poursuivais mes ennemis, je m'entourais de mes belles maîtresses, car alors, il y avait toujours des femmes dans mes châteaux. Aussi ne pren^is-je plus de confident
Celle qui souffrait sans distraction du mauvais état de nos affaires , c'était ma pauvre maman. Et je dois avouer qu'elle ne trouvait en moi que bien peu de consolations. Gomme tout enfant unique et gâté , j'étais volontaire , dur même, irritable. A la moindre contradiction je me mettais en colère. Je cherchais des prétextes à la désobéissance et j'affligeais jusqu'aux larmes celle qui n'était déjà que trop accablée du poids
it LA RUE DES SAINTS-PÈRES
de nos malheurs. Bientôt j'étais touché de sa peine, mais j'étais trop fier pour revenir, et j'accumulais ainsi des torts graves qui me laisseront toujours les plus cuisants remords (1).
Personne n'était plus raisonnable. Elle tenait un milieu assez rare entre l'emportement sanguin des Belges de la basse Meuse — Dinan, Liège — et la critique un peu sèche des Ardennes, de Rethel, Mézières, Sedan; des villes lorraines.
Quand je l'ai connue, elle était déjà bien triste de nos épreuves, mais ses admirables qualités restaient tout entières. Elles faisaient équilibre à la jeunesse un peu légère de mon père, à ses crédules espérances, à sa sécurité dangereuse.
Au bout de douze ans, les chagrins et les privations avaient aigri son caractère. Elle attribuait tous nos malheurs à la négUgence de son mari, à ses opérations légèrement entreprises.
Chaque soir, il rapportait les nouvelles du dehors , ma mère les commentait. J'entrevoyais bien à ses tristesses qu'il ne la rassurait pas.
(1) Ces remords, sur lesquels Michelet reviendra plusieurs fois dans ses livres, sembleront bien exagérés à ceux qui ont connu sa religion pour la mémoire de sa mère. Il n'en pouvait parlée sans que sa voix ne s'altérât et que les larmes ne lui vinssent. Tout ce qui lui avait appartenu était conservé préciéusemeût. On sent partout, au contraire, que la bonté du cœur a toujours dominé chez lui la violence du caractère.
Alors, craignant d'en avoir trop dit, il eût voulut se reprendre et feindre la sécurité. Avec un certain rire qu'il affectait précisément lorsqu'il avait un souci à cacher, il jetait ce mot optimiste qui lui était familier : « Oh ! n'importe, on s'en tirera. »
De là naissait, entre eux, un débat — passionné du côté de ma mère — sur les craintes, les remèdes possibles; je ne puis dire les espérances. Tant de fois elles avaient été déçues!... D'un regard profond elle pénétrait l'avenir. Je faisais d'abord semblant de ne rien entendre, de regarder ailleurs ou de jouer avec mon chat; mais rien ne m'échappait. Mon père écoutait tout avec une bonté, une patience digne d'Épictète. Je dois dire qu'à cette époque il me semblait avoir toujours tort dans sa manière, parfois légère, d'envisager nos intérêts. J'aurais dû garder cela pour moi et continuer à me taire ; mais il arrivait souvent que mon caractère impétueux me faisait prendre parti , ce qui ne servait qu'à envenimer la querelle.
Aujourd'hui, plus juste envers mon père, je crois que sans ce caractère picard, cette jeunesse de sang, la tristesse plus naturelle de ma mère, avec qui j'avais bien plus de rapports, m'aurait tué.
LA PRISON. — VIMITATION
L'usurier Vatard. — Mon père enfermé à Sainte-Pélagie. — Notre misère. — Mon chat Raton. — Les livres qui m'ont soutenu. — Mon goût pour les saisons indécises et la solitude. — Désir de la mort. — Mouvement religieux. — V Imitation; — sa consolante douceur et son danger.
La pauvreté n'était rien, comparée aux scènes affreuses que venait nous faire l'usurier Vatard auquel mon père et Lœuillet avaient emprunté. Je vois encore sa figure atroce, j'entends sa voix rauque et ses paroles menaçantes.
Elles ne restèrent pas longtemps sans effet. Un matin, au milieu de nos maux de toute espèce, nous reçûmes le dernier coup qui semblait devoir dissoudre notre famille. On vint nous dire que mon père était arrêté.
La nouvelle à peine reçue, maman ferma tout, et nous nous acheminâmes vers Sainte-Pélagie. Nouvellement établis sur la rive gauche, ce fut à
grand'peine que nous trouvâmes cette odieuse maison.
Qu'on juge de l'effet que produisit sur mon imagination d'enfant ces guichets où il fallait se baisser, ces barreaux , ce bruit de portes ferrées, de clefs qu'on entrait à chaque instant. En me voyant alarmé au passage sous les lourdes portes, ma mère m'attirant à elle, me disait :
« Ne crains rien, tu es sous mon aile. »
Mon père était enfermé dans une étroite cellule tout à côté d'un fou qui inventait un poêle dévorant sa fumée. En sortant de cette première visite, nous nous assîmes quelque temps sous le cèdre du labyrinthe d'où mon père pouvait peutêtre nous voir encore. Maman était accablée et pleurait. J'essayais de la consoler en la caressant de mes petites mains.- Souvenir toujours vif et toujours présent 1... L'âge que l'on croit inconscient, celui de la première enfance, est précisément celui qui m'a laissé les traces les plus durables, comme des brûlures qui ont d'autant plus marqué sur un âge si tendre.
Cet emprisonnement nous ôtait toute ressource. Notre famille , qui demeurait en province , essaya de nous faire passer quelques provisions. Mon oncle Millet, de Provins, qui avait un moulin à eau, nous envoya des farines.
Mes tantes des Ardennes confectionnèrent des pâtés, mais ils mirent tant de semaines ^ venir, qu'ils nous arrivèrent tout moisis ^ ne sais vraiment comment lit ma mère dop.ît subvenir à tout, tant que dura cette cruellp détention.
Je n^avais aucun de ces plaisirs Penfance qui aident à tromper la misère, en émoussent le pénible sentiment. Je n'avais aucun camarade, aucune amitié de mon â^^e, si ce n'est celle d'un pauvre chat qu'on appelait Raton, et dont la cuisine était, comme celle de ses maîtres, toujours au maigre.
Un jour que, par extraordinaire, je venais de manger de la viande, et que mes petits doigts en étaient restés un peu gras , Raton sauta à ma main et me lit mal. Mon premier mouvement fut de colère, puis, faisant un retour sur notre situation qui rendait si triste celle du pauvre animal, les larmes me vinrent aux yeux et je le sei rai dans mes bras.
Ma mère étant souvent obligée de me laisser seu.\. j'aurais pu m'én.anc'per, sortir dans la rue
ii LA PRISON
avec les petits garçons de mon âge; mais je ne jouais guère avec eux. J'étais un homme en comparaison, il me le semblait du moins, et je crois bien qu'il y avait quelque chose de cela.
Je préférais rester seul à lire. Mes livres n'étaient ni nombreux ni très variés. J'avais avec Robinson Crusoé qui alluma si vivement mon imagination, les sommaires de l'histoire de France en vers, quelques tragédies, Boileau surtout, dont je me croyais enthousiaste, et dont j 'aimais particuhèrement (je ne sais pourquoi) la satire contre lesfemmes. On conclut, sur-le-champ, de mon goût pour cet écrivain, que je serais un grand poète satirique.
Je mets à part l'ouvrage de prédilection de ma mère, que tant de fois nous avons lu ensemble, que nos mains ont usé ; livre faible au total , et qui pourtant éveilla dans mon esprit le goût de l'histoire: Les Reines et Régentes de France de Dreux du Radier.
En me reportant à ces temps, il me semble que j'étais alors, tout ce que je suis aujourd'hui (1820). Je lisais un peu et j'imaginais beaucoup. Ne sachant rien, il me fallait tirer tout de moi-même. J'étais prodigieusement inventif.
Dès cette époque, j'aimai les saisons indécises, les ciels voilés. C'était par un instinct naturel ,
car je n'avais pas l'esprit gâté par les romans.
Je me souviens qu'un jour, au sortir de l'hiver, par un temps de brouillard, je me tenais sur la porte, occupé à racler du bois avec du verre. J'étais doucement pénétré par cet air humide et tiède ; libre d'inquiétude présente , je ne pensais pas, je vivais seulement et je le sentais. Ce souvenir m'est resté comme un des plus doux moments de ma triste enfance.
Ce que j'aimais encore, c'était d'être seul. J'ai eu ce goût de la soUtude dès ma plus tendre enfance. Je me souviens toujours qu'à l'âge de quatre ans, rue Montmartre, j'éprouvais un vrai bonheur à me tenir caché dans une chambre tendue de vert. Cette couleur me charmait déjà, sans doute parce qu'elle me donnait l'illusion de la verdure des arbres à laquelle j'ai été de bonne heure si sensible! Rue des Saints- Pères, mes préférences étaient pour un cabinet isolé, donnant sur la cour, et tout à fait séparé de l'appartement. Je n'y montais pas sans hésitation, à cause de l'obscurité de l'escalier et de la grandeur des armoires où un homme pouvait facilement se cacher. Mais, une fois établi dans mon réduit, je rêvais, j'étais heureux. Vraiment, il fallait que je fusse déjà bien avancé, pour goûter ainsi longuement, les plaisirs vagues de la mélancolie.
àfl LA PRISON
Mais le mouvement le plus vif que j'éprouvai dans ce temps de malheur, dans cette sombre maison de la rue des Saints-Pères, fut le mouvement religieux et le désir de la mort.
J'étais né pendant la fermeture des églises et n'avais reçu aucune instruction religieuse. Le besoin présent de chaque jour — terrible distraction — empêcha plus tard mes parents de songer à me faire baptiser.
Ma mère n'était pas dévote, mais elle respectait la religion dans laquelle elle avait été élevée. Pour mon père, il était plus qu'indifférent aux questions religieuses, malgré son éducation quasi cléricale.
Jamais on ne m'^avail conduit aux offices, non plus que depuis. Les prêtres, dans leurs longues robes noires, m'effrayaient presque. Ils étaient pour moi tout autre chose que des hommes. Mais ce que j'aurais aimé voir, c'était précisément les pompes de l'Église; ce que j'aurais voulu savoir, c'était ce qu'elles signifiaient. La curiosité sympathique que j'ai pour toute chose inconnue s'éveillait déjà ; je m'étonnais de n'en entendre rien dire à ces foules qui se pressaient le dimanche dans les temples, et semblaient y entrer pour fraterniser.
rétais avide de ces mystères sans m'en faire
aucune image. Je ne croyais même pas que Ton pût s'en former. Je me souviens qu'un jour le fils de notre voisin me montra un petit Glirist cle plomb et l'appela un petit bon Dieu, J'en fus scandalisé et me moquai philosophiquement de son idolâtrie.
La négligence des miens à m'instruire^fut précisément ce qui me servit. Dans les détresses extrêmes où nous nous trouvâmes, je ne sais quel instinct sohtaire me poussa à ouvrir un Kvre de piété.
C'était V Imitation de Jésus-Christ jprécédée de l'ordinaire de la messe. Comment dire l'état de rêve où me jetèrent les premières paroles de ce livre ? Ces dialogues entre Dieu et une âme malade, comme l'était la mienne, m'attendrissaient profondément. Je ne hsais pas, j'entendais..., comme si cette voix douce et paternelle se fût adressée à moi-même.
Timide , ne connaissant les hommes que par le mal qu'ils nous avaient fait, je goûtais avidement les louanges de la sohtude dont ce livre est plein. Il me semblait déjà (et j'ai su depuis que j'avais raison) qu'il avait été écrit par un solitaire comme moi. Il me faisait apercevoir, tout à coup, au bout de ce triste monde, la déhvrance de la
mort, l'autre vie et l'espérance... Je vois encore
la grande chambre froide et démeublée ; elle me parut vraiment éclairée d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.
La religion, reçue ainsi sans intermédiaire humain, M très forte en moi. Elle resta comme chose mienne, chose libre, vivante, si bien mêlée à ma vie, qu'elle s'alimenta de tout, se fortifiant sur la route d'une foule de pensées tendres et saintes dans l'art et la poésie, qu'à tort on lui croit étrangers.
Et ce qui fut bon aussi, c'est que ces m.ouvements, ce désir de sortir du présent , cet espoir que tout finirait bientôt, n'aient pas eu alors plus de durée que les moments de détresse qui les faisaient naître. Ce livre, d'une consolante douceur, avait ses dangers. Si je l'eusse continué, la langueur m'eût gagné, et peu à peu, insensiblement, je n'aurais vu dans la religion que le catholicisme, et je me serais trouvé muselé comme les autres. J'y reviendrai (1820).
Transaction avec Vatard. — Mon père remonte son imprimerie. — Toute la famille se met à l'œuvre. — Je deviens compositeur. — Ce qu'était la cave où je composais. — Mon amie l'araignée. — La famille Plateau. — Sophie. — Je suis jaloux. — Visions de la nuit dans ma cave du boulevard.
Il me semble que ce séjour rue des Saints- Pères a duré un long siècle , triste , monotone , sans autres événements que la prison et la misère*
Rien autre ne se présente à ma mémoire quand j'interroge ce sombre passé.
Mon père est sorti de Sainte-Pélagie. Gomment? Je ne sais. Il signe, avec son créancier Vatard, un traité que j'ai là sous les yeux, 15 janvier 1810 (1), par lequel il s'engage à payer la somme
(1) Des pièces de ce genre, des quittances, m'ont servi plus d'une fois à établir une chronologie exacte ; et les lettres aussi m'ont été utiles. On ne se servait pas alors d'enveloppes, en sorte que l'adresse était écrite sur le verso de la dernière page. Le timbre de la poste s'est trouvé ainsi conservé, donnant la date précise, quand l'auteur de la lettre a négligé de l'écrire.
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qu'il lui doit, six mille francs^ en exemplaires d'un ouvrage déjà en vogue : Le Savant de société, et, de plus, à lui fournir mille exemplaires de la grammaire de Lhomond.
Nous quittons la rue des Saints-Pères pour le boulevard Saint-Martin.
Mon père, dans son optimisme inébranlable, calcule, qu'outre l'imprimerie, qui s'alimentera des ouvrages de ville, on pourrait encore tenir un cabinet de lecture et une papeterie, où il ne manquera que des livres et du papier.
Pour remonter l'imprimerie , c'était déjà toute une entreprise, et nous manquions de bras, n'ayant pas de quoi payer des ouvriers. Il nous fallut donc faire le travail nous-mêmes. Mon oncle Narcisse, qui imprimait à son com.pte, nous vint de temps en temps en aide. Mon pauvre grand-père se mit aussi à l'ouvrage ; il imprima de ses mains tremblantes. Ma mère, déjà atteinte de la cruelle maladie qui devait l'emporter prématurément, se fit brocheuse, coupa, plia.
Et moi, enfant, je composais, m'apprenant seul à assembler les lettres.
Le lieu oii fut établie notre imprimerie , fort
triste et fort humide, était de plain-pied sur la rue de Bondy, mais faisait cave du côté du boulevard. N'allant pas encore à l'école, c'est là que je passais la plus grande partie de mes journées.
De temps en temps, quand l'hiver s'adoucissait, le soleil venait à midi , par un large soupirail , égayer d'un rayon oblique la casse où j'assemblais mes petites lettres de plomb. Je n'étais pas seul à m'en réjouir. Alors, à l'angle du mur, j'apercevais distinctement une prudente araignée qui, supposant que le rayon amènerait pour son déjeuner quelque étourdi moucheron, se rapprochait de ma casse. Ce rayon qui ne tombait point dans son angle, mais plus près de moi, était pour elle une tentation naturelle de m'approcher. J'avoue que je ne goûtais guère une société si intime ; la figure d'une telle amie me revenait peu. Mais j'admirais dans quelle progression de timide , lente et sage expérimentation , elle s'assurait du caractère de celui auquel il fallait qu'elle confiât sa vie.
Sans analyser sa figure ni bien distinguer ses yeux, je me sentais regardé, observé; et apparemment, à la longue, l'observation me fut tout à fait favorable. Par l'instinct du travail peut-être (qui est si grand dans son espèce), elle sentit que je devais être un travailleur et que j'étais là
occupé comme elle à tisser ma toile. Quoi qu'il en soit , elle quitta sans ambages les précautions ; avec une vive décision elle descendit de son fil et se posa résolument sur notre frontière respective, le bord de ma casse, favorisée en ce moment d'un blond rayon de soleil pâle. Si différents, nous arrivions ensemble du travail nécessiteux et de la froide obscurité à ce doux banquet de la lumière.
Cependant, peu à peu, les jours s'étaient allongés, l'été était venu. Je trouvais bon, par moments, de quitter ma cave et de remonter vers le monde des vivants. Mon existence, sans être gaie, n'était plus aussi complètement isolée que dans la rue des Saints-Pères.
Nous avions pour très proches voisins une honnête famille, tout aussi gênée que nous.
Le soir, quand il faisait chaud, elle s'asseyait sur sa porte pour prendre le frais, comme c'était alors l'usage. Nous nous y mettions aussi. Ce fut pour moi l'occasion d'une connaissance dont le souvenir ne s'est jamais entièrement perdu.
LA CAVE nu BOULEVARD ?AINT-MARTIN 43
Le ménage se composait d'un M. Armand, qui fumait toujours. Sa femme, se voyant veuve et seule avec deux enfants , l'avait épousé pour soutenir sa maison. Mais elle l'aimait fort peu et pleurait toujours quand on nommait son premier mari, M. Plateau.
Son fils était un franc polisson qui ne m'allait pas; sa fille, au contraire, m'intéressait beaucoup. Sophie Plateau avait un an de plus que moi. On pouvait être plus blanche, mais elle avait des traits fort réguhers et des yeux, des cheveux d'un si beau noir ! Peu de fraîcheur, trop sérieuse et trop froide pour être gentille.
Ce fut pourtant sur sa petite personne que se porta le premier élan de mon imagination, car jusque-là j'avais fait mes maîtresses.
Sophie me répondait trop peu pour faire naître la passion. Et cependant j'étais fort ombrageux. Un jeune garçon du voisinage venait aussi jouer avec elle. Lorsque notre porte était fermée et que je les savais seuls ensemble, j'en crevais. Je vois encore la lune qui brillait dans une de ces terribles soirées où je nourrissais ma jalousie par la lecture d'Ossian.
Au reste , mes rares bonnes fortunes se bornaient à baiser sa main. Un jour pourtant, j'essayai de lui témoigner plus vivement mon iucli-
nation. La voyant sortir pour une emplette, je courus bien loin devant elle et me cachai derrière une borne, d'où, brusquement, je l'appelai. Ainsi, j'étais sûr de fixer un instant sur moi ses beaux yeux.
Avec tout cela, j'étais bien enfant, tellement enfant, que pendant plusieurs jours je me fis une armée avec des pains à cacheter collés les uns sur les autres. J'en ruinai mes parents.
A vrai dire, j'étais une créature hybride, hommeenfant, plein de contrastes. Quand vint l'automne, je redescendis avec plaisir dans mon souterrain. Un autre y serait mort de tristesse; moi, j'aimais ces demi-ténèbres.
Pendant que je composais, mon imagination prenait l'essor. Plus elle voyageait, plus ma main était rapide, plus la lettre se levait vite. Mais ce n'étaient plus mes châteaux en Espagne, ni Robinson et son île, qui passionnaient mon esprit. Il était plein alors d'une vision bien autrement saisissante.
Je n'ai encore rien dit de cette impression d'en-
fant, la plus forte après celle de V Imitation ; je veux parler de l'impression que fit sur moi le musée des monuments français, si malheureusement détruit en 1815. C'est là, et nulle autre part, que j'ai ressenti la vive intuition de l'histoire.
Pendant que mon père était en prison, ma mère m'y conduisait pour me distraire , et nous n'y étions jamais seuls. Que d'âmes y ont pris l'étincelle historique, l'intérêt des grands souvenirs, le vague désir de remonter les âges I
Le soir, lorsque dans un silence profond, je composais encore à la lueur indécise et tremblante de ma petite lampe, et que je voyais de longues ombres se glisser ou s'agiter le long des murs humides, muets fantômes (1), alors se réveillait rémotion, toujours la même et toujours vive, qui me faisait battre le cœur, lorsque j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles, quand j'allais, cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle et d'âge en âge. Je cherchais, quoi? Je ne sais; la vie d'alors, sans doute, et le génie des temps. Je n'étais pas bien sûr qu'ils ne vécussent pas, tous ces dormeurs de marbre étendus sur leurs tombes; et quand des
(i) Ces longues ombres devaient être celles des passants qui cheminaient sur les boulevards et dont la silhouette se profilait sur le mur par l'ouverture du soupirail. (M»e j. m.)
somptueux monuments du seizième siècle, éblouissants d'albâtre, je passais à la salle des Mérovingiens où se trouvait ia croix de Dagobert, je ne savais trop si je ne verrais point se mettre sur leur séant, Cbilpéno ei Frédégoiide.
Ce qu'étaient le savant et l'homme. — Plaisirs de la route. — Un mot sur mes condisciples.
Si utile que je fusse à mes parents, ils voyaient bien que mon avenir était compromis. Personne n'avait le temps de s'occuper de mon éducation. Déjà, rue des Saints-Pères, il avait été question^ de me mettre au collège pour commencer le latin. Tant que dura cette menace, j'en versais chaque matin en m'éveillant, des torrents de larmes, comme si j'eusse prévu ce que je devais y souffrir un jour.
Ma mère , me voyant si malheureux , s'était laissé toucher, et je l'avais échappé pour cette fois.
Maintenant , je prenais mes douze ans , il n'y avait plus à reculer. Mon père se mit donc en
quête d'une pension peu chère où l'on m'enverrait comme externe.
Il connaissait^ rue Saint-Thomas-du-Louvre, où il avait habité avant ma naissance, en 97, un homme assez singulier, un vieux jacobin, -autrefois maître de pension en province. La Révolution l'avait grisé. Il était venu à Paris, laissant derrière lui son gagne-pain, et, pour vivre, il s'était établi libraire. Mais, les livres ne se remplaçant pas, il avait bien fallu qu'il reprît son ancien métier.
Je ne sais où il avait fait ses études. A Besançon, je crois, ville où il était né. Il connaissait bien, ou plutôt fortement, le matériel de la langue latine. Point de français. Toutes ses études s'étaient portées sur la grammaire , que l'on sait mal quand on la sait seule; il connaissait tous les grammairiens, savait toutes les langues, les exprimait d'une manière concise. Mais nulle vue philosophique, et beaucoup d'incorrection, d'obscurité dans l'expression. Voilà le savant.
Grossièrement etfadementpoli comme un maître d'école de village , assommant les gens de compliments hyperboliques, se répétant ridiculement, accumulant les proverbes, citant toujours une demi-douzaine de bons mots : voilà l'homme dans sa conversation.
Au dedans, une vertu âpre et farouche, un mépris de ce qui n'est que convenance ; ce mépris, mêlé à l'abandon de ses premières habitudes, lui donnait souvent un air cynique. Il parlait de la vertu sottement , et il la pratiquait à la manière antique. Je n'ai jamais vu tant de candeur. C'était la rudesse et la néghgence rebutante d'un Gratès, d'un Diogène, avec la simplicité d'un enfant et la probité d'un Gaton. Il louait avec enthousiasme Voltaire et surtout Rousseau, comme on faisait dans la Révolution, sans les avoir lus. Au total, il était resté, pour les opinions, les manières et même le costume , en 92. On lui reprochait le bonnet rôuge, les clubs; mais, au péril de sa vie, il avait défendu et sauvé quatre chevaliers de Saint-Louis qui, le lendemain allaient, sans lui, à l'échafaud.
Voilà le maître auquel je fus confié .
Nerveux, timide, craintif comme je l'étais pour avoir été toujours trop tenu dans l'ombre, la tête souvent vide de jeûne, tout me faisait impression sur le long chemin que j'avais à parcourir du boulevard Saint -Martin au boulevard des Gapu-
cines. Tout était nouveau pour moi dans ces beaux quartiers. A chaque pas, je trouvais des marchands d'estampes, ce qui me plaisait beaU' coup. Mais je n'osais trop m'arrêter à les regarder. La crainte d'être moi-même observé me rendait tout maladroit, et par cela même j'attirais l'attention.
Un jour, un monsieur âgé m'arrêta en plaçant sa canne en travers de mon chemin , à peu près comme Socrate arrêta Xénophon. Je ne sais trop ce que je lui dis pour qu'il me rendît ma liberté. Il rit, et me laissa passer.
Une autre aventure me déconcerta davantage. Un matin que je revenais de l'école , je tombai dans la boue en face des Bains chinois,, et mon petit carrick en fut tout crotté. Grand embarras ! Je priai un marchand d'estampes qui se trouvait un peu plus loin, et que mon père connaissait, de m'aider à m'approprier ; ce qu'il fit à moitié et de fort mauvaise grâce. Il fallait voir comme je courais de peur d'être regardé.
Mais revenons à M. Mélot.
Une fois arrivé chez lui, on me faisait barbouiller les conjugaisons (car j'écrivais mal et lentement),
puis je traduisais le Selectœ. C'est tout ce que je me rappelle de ces commencements.
Mais, entrant pour la première fois en relation avec mes semblables, je me souviens beaucoup mieux de mes condisciples.
A part les grands, déjà des hommes, qui, secrètement et sans bruit, tâchaient de suppléer à leur éducation manquée dans les temps troublés de la Révolution — entre autres , le propre neveu de M. Mélot, lequel, de temps en temps, venait faire quelques solécismes — nous étions environ une douzaine dans la classe.
Bon gré, mal gré, j'étais mêlé aux élèves démon âge; j'écoutais leurs conversations, surtout celle d'un certain Pailletqui n'avait que deux ans déplus que moi, et qui me semblait un homme parce qu'il me parlait toujours de sa maîtresse , petite personne assez gentille , qui demeurait , comme lui , hôtel MoUien.
Un jour, il me la montra, rue Napoléon, en voile ôlanc; elle venait de faire sa première commu' nion.
J'avais encore près de moi, en classe, pour mes péchés, un nommé Laty. C'était bien l'enfant le plus paresseux, le plus sale, le plus polisson que j'aie jamais vu; c'était l'âme et les épaules les plus endurcies. Je vois encore sa grande sœur,
qui montait les chevaux de Franconi, l'emmener en classe la cravache à la main. M. Mélot n'avait plus de termes assez énergiques quand il parlait de ce vaurien.
Et Brugelin, que j'avais à ma gauche, ne valait guère mieux. C'était un enfant sale par nature et par négligence. Avec cela, une laideur repoussante, la lèvre déformée par une dent qui dépassait les autres; toujours morveux , toujours dégoûtant , d'une vivacité impossible à modérer. S'il n'eût fallu pour cela que les coups, M. Mélot y serait parvenu, il en avait la recette exclusive.
Entre tant de paresseux, de polissons — la honte de l'école, et qui n'avaient que le plaisir en tête, — il me fut facile de prendre la première place dans l'estime de mon maître et d'être le premier de la classe. Ne fréquentant jamais mes camarades, en dehors de l'école, n'ayant aucun amusement de mon âge, j'avais tout le temps de remplir le devoir très court (^u'on me donnait à faire. J'étais d'ailleurs bien trop timide pour y manquer. Il m'arrivait le plus souvent de faire beaucoup plus qu'on ne m'avait demandé et d'apporter force thèmes de surérogation.
vu
Première entrevue. — Rapidité de notre liaison. — Ses origines. — Notre silhouette saisie au passage. — Délices de nos promenades. — Notre rencontre aux Bains chinois. — Tristesse.
Ce n'est pas sans émotion que je reprends mon récit. Je vais parler d'une rencontre qui fut le grand événement de mon adolescence.
C'était la fin de l'année 1811 ; je commençais à me débrouiller dans mon latin ; je lisais et me développais en tous sens. Le cœur seul restait vide et triste : je n'avais point d'ami.
Un matin, j'entre en classe, et je trouve un nouveau venu ; personne n'était encore arrivé , nous étions seuls. Il fallut bien, malgré soi, faire connaissance, ou du moins s'examiner, et décliner son nom. Celui qui allait prendre dans ma vie une si large place s'appelait Poinsot. Il était un peu plus grand que moi ou du moins beaucoup
plus élancé , en habit-veste de toile , gris rayé ^ sans contenance , et l'air fort polisson. Il riait toujours, ce qui me mettait mal à mon aise; j'ai toujours eu peur des rieurs; mais il riait sans malice,, et sa physionomie était dès lors très douce.
Je lui parlai un peu ; il ne m'écoutait guère et jouait autour de mes mains avec un canif, ce qui m'impatientait passablement.
Voilà notre première entrevue.
Je ne sais trop ce qui suivit, ni comment s'établit notre intimité. Je me souviens seulement qu'elle fut si prompte , qu'on eût dit plutôt une reconnaissance.
Ce qui nous attira l'un vers l'autre , avant de savoir combien nous nous ressembUons, ce fut peut-être, de son côté, le plaisir d'entendre des histoires, du mien, celui d'en raconter. J'avais sur lui quelque supériorité d'instruction, et cela devait être. Vivant toujours seul, il avait bien fallu que je me fisse un compagnon de mes livres, et je lui débitais tout ce que j'apprenais, tout ce que je jugeais de mes lectures.
Nous parlions ensemble de l'histoire ancienne ; nous admirions les grandes batailles plutôt que les grandes vertus de l'antiquité. Un jour, je lui fis, chemin faisant, l'argument des deux ou trois premiers livres de Justin. Je parlais, parlais, par-
lais avec plus de feu qu'il n'appartient à un enfant de treize ans. Avec mon ami je ne craignais pas le ridicule; cela m'attachait beaucoup à lui. Poinsot était né la même année que moi, le 2 juin 1798, rue Gulture-Sainte-Catherine, n» 67. On lui donna le nom de Paul, et sa sœur, qui vint bientôt après, fut appelée Virginie (1). Le roman de Bernardin de Saint-Pierre, dont la mort récente avait réveillé le succès , fut , à cette époque , le parrain de bien des nouveau-nés.
Le père et la mère de Poinsot étaient de familles de vignerons de Vermenton, village de la Bourgogne, près d'Auxerre. Le mari, grand travailleur^ infatigable, mais ne sachant ni lire ni écrire, est resté primitif. Sa femme était plus policée et plus adroite. Poinsot, s'il eût vécu, aurait beaucoup ressemblé à son père.
]\Ime Poinsot , occupée de son commerce , mit son iils en nourrice dans son pays, à Sens ; il y resta jusqu'à trois ans Quand il revint, il était fort délicat.
Son frère me racontait que, dans leurs disputes avec les petits garçons des chantiers, il
,l)ElIe ressemblait étonnamment à son frère et prit si bien le caractère de son écriture, qu'ayant reçu une lettre d'elle peu de temps après la mort de mon ami, en l'ouvrant, je tressaillis. Pour une seconde, j'avais eu la décevante illusioii de croire que c'était lui qui m'écrivait.
avait souvent le dessous, tandis que lui, plus jeune de deux ou trois ans, courait après et les rossait.
A neuf ans, Poinsot fut envoyé en pension à Gorbeil; il y resta deux ans. Ce fut peut être de cette séparation, de ce premier éloignement de la maison paternelle, que datèrent, en lui, ces dispositions à la mélancolie , qui le rendaient si intéressant dans sa jeunesse, mais qui peutêtre ont altéré son tempérament et abrégé sa vie. A neuf ans, il avait déjà besoin d'aimer quelqu'un; et ce qui lui fait honneur , c'est que les deux camarades auxquels il s'attacha ne l'ont jamais oublié'.
Quand on le tira de sa pension, où il avait eu des succès, l'embarras était de savoir ce qu'on pourrait en faire. Il rapportait ce qu'on rapporte de toutes les pensions ; il était bien joueur, bien léger, bien niais. Sa mère, qui avait toujours eu de grandes vues sur lui, le plaça chez un notaire, où il devait d'abord faire les courses. Il n'y resta pas longtemps, et ce fut heureux, car, d'après ce
qu'il me racontait, ses mœurs, jusque-là si pures, s'y seraient fort altérées.
Lorsqu'on le remit en pension chez M. Mélot, pour lui donner quelques notions de latin, on désespérait de jamais rien faire d'un pareil enfant.
Qui eût dit qu'à vingt ans, ce serait le plus constamment amoureux d'une vie régulière?
. A chaque catastrophe, mes parents changeaient de domicile afin de mieux cacher leur pauvreté. La dernière nous était venue de l'usurier Vatard, Au lieu de prendre en paiement, comme il était convenu, l'édition du Savant de société, il nous chercha querelle, prétendit que le papier employé était de deux nuances. Bref, il rompit le traité et nous fit saisir. C'est alors que nous quittâmes le boulevard Saint-Martin pour la rue Notre-Damede-Nazareth. Poinsot ne demeurait pas trop loin , rue d'Angoulême.
Tous les matins , j'allais le chercher. Il fallait voir avec quelle ardeur je me levais, tout dormeur que j'étais déjà. Je courais presque toujours, et je ne manquais guère de le trouver encore en.
dormi dans son antre. Mon homme se réveillait longuement , s'habillait longuement ; il fallait ensuite prendre le fameux panier, le remplir de provisions et disputer un peu avec M. Poinsot père, ce qui nous menait à sept heures. Enfin nous nous mettions en marche. Je m'arrête un peu, pour nous voir passer.
Poinsot était presque toujours en habit-veste, chapeau rond , quelquefois enfoncé dans de grandes bottes, jambes et cuisses; avec cela le panier à deux portes qui se levaient sous l'anse, la bouteille dépassant presque toujours un peu.
Moi, j'avais une casquette verte, le plus souvent un petit carrick, et un gros carton sous le bras; fort assuré, quand j'étais avec mon ami, car je n'avais pas alors la crainte bizî^'Te que les passants me trouvassent ridicule.
On s'inquiéta à la nriaison de me voir devenu si matinal. Mais, au lieu de me contraindre, mon père, par une précaution pleine de bonté, nous suivait ou nous précédait de loin ; mais tel était le l^aisij' de nos entretiens , que nous nous hâtions
dépasser dans les rues basses pour ne pas le rencontrer.
Ces précautions étaient bien inutiles, car nos promenades étaient fort innocentes, quoique notre imagniation eût déjà pris Fessor.
11 faisait beau voir nos puérils enthousiasmes, nos dissertations sur la beauté et les citations que je tâchais de fourrer dans tout cela.
Le souvenir de ces promenades sera toujours entre mes plus doux, mes plus délicieux souvenirs. Rien de ce que j'ai éprouvé depuis, n'en a affaibli l'impression. On ne sent guère un plaisir plus vif, quand on vole à un rendez-vous, que celui que nous éprouvions lorsque, par une belle matinée de printemps ou d'été, nous nous échappions de la rue d'Angoulêine, et que nous commencions une conversation de quelques heures. Nous nous sentions si pleins de vie et d'espérance, le ciel était si pur alors, nous nous trouvions si bien ensemble, quenous prolongions ces moments de bonheur le plus qu'il nous était possible.
Nous prenions toujours le plus long chemin. Jamais nous n'aUions aux Tuileries, parce qu'on n'y entre pas avec un panier ; mais nous traversions le Palais-Royal, la rue de RivoH, ou bien le boulevard et la rue Napoléon, pour nous asseoir •aux Champs-Elysées.
Te souvierîs-tu qu'un jour, assis sur un revers de gazon du côté de l'eau, nous lûmes ensemble le morceau des Géorgiques sur l'amour .
Quid juvenis, magnum cui versât in ossibus ignem... ?
Les impressions douloureuses que mon âme a ressenties depuis, me font amèrement sentir ia différence des temps. J'étais seul alors dans le monde avec mon ami, et, tout le reste étant à m& disposition, je l'arrangeais pour mon bonheur \ . .
Dans le premier transport où la puberté met les jeunes âmes , dans la prime fleur de l'imagination (seule faculté, je crois, qui eût chez nous deux quelque force), il était .impossible que nous ne parlassions pas beaucoup d'amour, sans trop savoir ce que nous disions. Ce transport fut tel chez moi, qu'un matin je rimai péniblement quatre vers à l'aurore . C'étaient les épithètes mythologiques les plus neuves. Un autre jour, lorsque je commençais à mettre un peu d'arrangement dans mon latin, je fis une belle phrase où j'invoquais ma beauté imaginaire.
Je tremblais qu'on ne me la vît écrire , et , dès que je l'eus montrée à Poinsot, je la déchirai.
Je dois bien pourtant l'avouer, nous ne nous en tenions pas toujours à des phrases.
Un matin que nous passions 'entement, comme à l'ordinaire, devant la bouquetière des Bains chinois, une jeune demoiselle achetait; elle nous frappa surtout par sa modestie. Elle est encore présente devant mes yeux, avec son chapeau de paille, sa robe à raies roses... Je la vois traverser avec précaution la chaussée, car on avait arrosé.
Poussés par le même instinct, nous la traversons en même temps Qu'elle, nous la suivons dans la rue du Mont-Blanc, et nous revenons accablés de tristesse quand elle a disparu.
vin
LES SCORIES —LA FÊTE DE M. MÉLOt
fiion maître de dessin. — Mes camarades d'atelier. — Ce que j'appris. —M"* Méiot. — Nos escapades. — Nos batailles.— Fête de M. Mélot. — L'orage.
Ce sont là les bons souvenirs, les souvenirs innocents qui n'ont laissé ni regrets ni remords. La vie peut se comparer à ces ruisseaux qui près de leur source coulent limpides. Le ciel, la verdure s'y reflètent. Plus loin, ils reçoivent des eaux moins pures , ils se chargent et s'attristent en avançant : on ne s'arrête plus à les regarder passer.
Je ne puis écrire ce qui va suivre sans m'appliquer cette parole de rimitatioi\ : « Je ne me suis jamais Tejjenti d'être resté seul : je m.e suis souvent repenti d'avoir été pay^mi leshommes.^^
Dans cette même année , mon père m'envoya prendre des leçons de dessin chez un artiste.
un M. Mossa, q'n lui avait fourni des gravures pour un roman iliiistré. J'allais a l'atelier après la classe du matin. Mon maître était un petit homme assez bon, mais sans valeur, jugeant fort mal les œuvres d'art, comme je m'en suis aperçu depuis ; ne trouvant rien au-dessus de Vanloo et de Boucher.
Royaliste outré sans savoir pourquoi, il n'avait aucune tenue avec ses élèves dont il recevait les confidences. Sa petite femme, bossue mais assez agréable , grande parleuse , de son côté aimait à nous faire jaser, à entendre nos folies, à en dire. Quoique tous les deux fassent honnêtes , cette maison ne valait rien pour un enfant, à cause du mauvais ton des élèves. Au-dessus de mon âge comme je l'étais, j'avais tout juste autant de babil qu'il en fallait pour jaser avec eux et leur tenir tête. On a toujours tant de choses à dire quand on cesse d'être enfant.
Les fréquentes absences de notre maître nous laissaient le temps de nous livrer à de longues conversations, et l'on pense bien que, chez un homme qui n'avait aucune autorité, elles avaient pris un tour fort libre. Le lieu y prêtait. Après avoir grimpé jusqu'au sixième étage d'une vilaine maison noire, on montait encore un petit escalier étroit, ou plutôt on s'y guindait par une
corde. Pour redescendre et ne pas se casser le cou, il fallait être bien exercé ou bien adroit.
A cette hauteur, on n'avait d'autre vue, de tous côtés, que les toits. L'été , sous ces tuiles, on étouffait. N'importe, nous étions là chez nous et bien seuls.
Le premier élève que j'ai connu à Tatelier, était un nommé Compère, fils de l'argentier de la reine Hortense. Compère avait le ton moitié campagnard, moitié laquais. C'était un adolescent de seize ans, bon enfant, mais fort poUsson et capable d'instruire. Sa société me fut très mauvaise. Je lui dois une bonne partie du mal que je sais. Bien qu'il fût lourd et vulgaire, selon le penchant naturel des enfants qui aiment à faire les hommes, je l'imitais en plusieurs choses, par exxjmple dans sa ridicule démarche. Ce n'est pas que je ne crusse avoir sur lui quelque supériorité, mais, chose assez plaisante, c'était par mon latin.
Ce Compère est maintenant valet de pied du comte d'Artois (1821).
Quand le nombre des élèves augmentait, c'était
encore pis. Sans compter que M. Mossa avait souvent chez lui son neveu qui dansait à la Porte Saint-Martin, et ne nous parlait jamais que d'actrices.
Lorsque j'étais seul à l'atelier, je m'emparaif des livres qu'on laissait traîner sur les planches ', ils n'étaient pas toujours bons. La crainte d'être surpris ajoutait peut-être au plaisir. Je lisais debout, l'oreille au guet; mon sang s'enflammait jusqu'à la lièvre. Il me prenait alors des tentations d'écrire. Un jour, avec un certain Rousseau, très vif et très ardent, je fis l'esquisse burlesque d'un mélodrame de Télémaque.
Voilà une partie de ma confession faite. Pourquoi ces souvenirs ne m'ont- ils laissé aucun charme? C'est que, dans cet atelier, je suis loin de m'être amélioré.
Tout autre était pour moi Thonnête maison de M, Mélot. Sa sœur, la vertu la douceur mêmes à regard des élèves et de son frère, — pour aider celui-ci de son travail, — hiver comme été, passait des journées entières, exposée à la pluie,
au froid, devant son étalage. On l'eût crue invulnérable.
Au bout de quelques jours d'absence, je revins à l'école ; elle était morte 1
Quid labor et benefacta juvant ?
Elle m'avait , je crois , beaucoup servi près de M. Mélot; je lui dois, au moins, une bonne moitié des sympathies qu'il me témoignait. A mon grand chagrin, le pauvre Poinsot n'en avait point sa part. Sujet à mille distractions, il ne pouvait que rarement achever son devoir. M. Mélot ne le lui pardonnait pas. Il fallait entendre les épithètes humiliantes, les prédictions tragi-comiques et, ce qui est pire, les soufflets dont il l'accablait î
Dans son amour exagéré du devoh , il croyait découvrir tous les vices dans un élève peu exact.. Celui qui n'avait pas fini son thème, il lui prédir sait qu'il serait pendu.
Par un effet de cette rnême prévention , mon exactitude lui donnait de moi la plus haute opinion. J'étais un saint.
Il avait beau me trouver mêlé aux fautes de mes camarades — recelé de M. Mossa m'avait quelque peu dégourdi, — il n'y voulait rien voir. Peut-être avait-il raison. Ces espiègleries, entre
écoliers, me ramenaient sakitairement aux pensées de mon âge. Rien de grave d'ailleurs. C'étaient des courses sur les boulevards qui parfois nous faisaient oublier l'heure, ou bien, le jeu delà balle qui n'était pas sans inconvénient dans les rues étroites. Un jour, rue Napoléon, elle tomba sur rétalage d'un marchandde cristaux. Au cliquetis, nous enfilâmes la première rue qui s'offrit et nous courions encore rue Saint-Martin, tournant ainsi le dos à notre école.
Quelles précautions, les jours suivants, pour éviter la fatale boutique !
Ce qui est moins avouable, ce sont nos batailles. Poinsot livra la prf^mière contre un grotesque écolier, un nommé Gardet , la caricature de la classe, et si avantageux ! Il était assez fort pour en imposer. Poinsot en eut cependant raison et rétala dans la boue ; comme il se relevait tout étourdi, tout crotté, dans un état piteux, il donna de la tête contre un monsieur, le salit. Celui-ci, furieux, l'enleva comme une plume, et, d'un tour de main, rétendit cette fois en plein ruisseau.
Cette double défaite m'enhardit. A mon tour, je provoquai Gardet, je ne sais sur quel mot qui m'avait déplu. Nous nous étions donné rendezvous à la sortie de la classe, sous la porte cochère. Je l'étourdis d'abord de quelques coups de
poîng sur la tête, car j'avais un peu d'abatage. On faisait cercle autour de nous, on proclamait déjà ma victoire, quand mon homme, traîtreusement, d'un croc-en-jambe, me jeta sur le carreau.
Si je ne brillais pas dans les batailles, je faisais mieux dans les fêtes. A celle de M. Mélot, je fournissais, à moi seuljies vers et un dessin. C'était une tête de saint Dominique, son patron. Mais la chose mérite d'être reprise de plus haut.
Nous avions décidé, en conseil, que nous lui donnerions un beau pâté. Chacun contribuait pour vingt sols. Poinsot, en sa qualité de Bourguignon et de vigneron, ajoutait, je crois, deux bouteilles de vin.
Au jour désiré, le 4 août, nous nous rendons à la pension, endimanchés et chargés de nos offrandes. Il y eut classe le matin ; après , nous allâmes tirer nos présents de leur cachette , et nous rentrâmes avec un incroyable battement de cœur. J'étais à la tête, portant mon dessin et marmottant mes quatre vers, que je ne pus jamais reirouver quand il fallut les dire. M. Mélot accueillit
le tout avec ses oh ! ordinaires. Il ne voulut du pâté qu'à la condition que nous en déjeunerions avec lui, ce que nous ajcceptâmes sans façon.
Et comme si tout, dons cette journée, devait rester pour nous mémorable, il y eut le soir le plus épouvantable orage dont je me souvienne. La foudre tomba treize fois autour de nous. Les plus braves étaient effrayés. J'essayai de lire Anacharsîs, mais malgré moi, je le laissai pour prendre une lecture pieuse, et bientôt je m'endormis au milieu des éclairs et des éclats du tonnerre.
Nouvelles épreuves. — Je donne presque tout mon temps à l'im primerie. — Quelles étaient nos ressources. — De la petite mu sique française comme viatique. — Ce qu'il fallait d'hommes tous les ans, à Bonaparte. — Ni dimanches, ni fêtes. — J'eus à treize ans le sens profond du moyen âge, de ses pleurs. Je sus réagir et vouloir.
Une fête unique dans toute la vie d'un enfant, c'est bien peu ; et pourtant ce fut tout. Je ne me souviens pas d'une autre éclaircie dans mon triste horizon.
L'imprimerie était, depuis un an, dans un état d'extrême langueur. Le seul travail un peu lucratif pour les imprimeurs eût été ce qu'on appelle les ouvrages de ville ^ c'est-à-dire les factures, les cartes d'adresses, les prospectus... Mais le commerce n'allait plus.
Les difficultés de la vie que nous avions péniblement surmontées, revinrent nous assaillir. Je dus cesser mes leçons de dessin qui devenaient
trop coûteuses, et ne plus retourner à la classe du soir.
Dès que j'étais revenu de chez M.Mélot, à midi, et que j'avais fait mon devoir pour le lendemain, je prenais mon tablier et je composais intrépidement mes douze à quinze pages. J'imprimai ainsi, tout seul, le Savant de société, qui nous aidait à payer nos dettes.
Pour vivre , il nous fallait recourir à des expédients , aux futilités alors en vogue , aux petits jeux, aux amusements de société, acrostiches, charades , rébus dont je fournissais toujours les paroles et parfois les dessins. J'ai encore six de ces planches de cuivre; je les conserve en souvenir de ces temps de malheur.
Mon père, de son côté, ne chômait pas. Il s'était mis à écrire un roman de mœurs que j'ai composé seul pour la plus grande partie : Hono7Hne, ou les 7nalheurs de l'hymen.
Versifiant avec facilité et agrément, quelque peu musicien, il fit un traité de musique sans y mettre son nom, et des chansons, des romances assez en vogue dans les salons de Paris. C'était notre petite musique française trop dédaignée depuis , et qui, peut-être, allait mieux à notre tempérament que la grande musique instrumentale des étrangers, presque toujours mal comprise, et qui, même
, comprise, reste sans influence sur nous. Au lieu que nos jolies ariettes , sans cesse répétées , sont bien souvent un viatique.
Il ne faut pas d'imitation. C'est ainsi qu'on arrête la veine d'un peuple (1).
Mon pauvre grand-père, dans la pensée d'ajouter à nos ressources, eût bien voulu m'apprendre à solfier. Mais j'étais né sans aptitude musicale; je n'ai senti les plaisirs enchanteurs de l'oreille que plus tard, quand les passions ont été tout à fait éveillées en moi. Eussé-je été mieux doué, ii eût fallu du temps, beaucoup de temps pour devenir un artiste, et mes parents attendaient de moi un secours immédiat.
Tout, à ce moment, s'assombrissait — 1812! Le ciel devenait terne et morne , comme il arrive
(1) Ceci me rappelle un mot très juste du lyonnais Simon. Absent de France de 1789 à 1819 , il fut frappé, au retour, du changement que la Révolution et l'Empire avaient imprimé à l'allure de ses compatriotes.il me disait: « Les Français, pour le caractère et la gaieté étaient, avant 89, Irlandais et Savoyards. »
quand un sinistre orage va fondre. La lumière ne brillait plus que sur l'armée, hors de France.
Cette époque, qui différait des mauvais temps de l'empire romain et du moyen âge par l'exaltation militaire, ne leur ressemblait que trop par le contraste des futilités du dedans avec les tragédies, les immenses destructions d'hommes qui se faisaient au dehors.
L'argent tarissait, le sang tarissait. Plus de conscription, plus de bons numéros!
Tous les ans, on enlevait d'un coup trois cent mille hommes. L'antre du Minotaure engloutissait tout. Personne ne prenait plus la vie au sérieux. Tout ce qui supposait une existence un peu longue était négligé. Un homme vivait vmgt ans, et pas plus: c'était le terme fixé. Vie misérable et mort précoce, tout cela se ressemblait fort.
Lorsque tant d'autres se complaisaient à s'associer à la fausse grandeur de ce temps , qu'ils applaudissaient aux sanglants Te i)ewm, aux feux d'artifices qui , chaque année , apprenaient à la France de nouveaux massacres, nous, dans notre détresse, nous ne sentions qu'une chose : la persécution croissante de la pensée, Fétouffement de la presse et bientôt sa ruine.
J'entendais dire învariablemer l : « On se bal fort là-bas. » — Pourauoi? On ne pouvait jamais
me le dire. Était-ce pour nous défendre? on ne nous attaquait pas. Était-ce pour conserver? nous perdions une à une toutes nos conquêtes. Ce n'était pas non plus pour le bonheur public : nous mourions de faim.
Je me souviens qu'à la fin de cette même année 4812, je me pro|:nenais, devant le collège Gharleraagne, en attendant l'heure de la classe. Je vis des gendarmes, rue Saint- Antoine, à la porte de la prison de la Force, et une grande foule assemblée. Je demandai la cause de ce rassemblement. On me dit qu'il y avait eu du bruit la nuit; qu'un certain général Mallet, assurant que l'empereur était mort à Moscou, avait pris le commandement de Paris. Cela étonnait, on se montrait incrédule sur les revers de Bonaparte ; mais la tentative de Mallet ne semblait nullement désagréable à la foule. Paris et la France étaient las de ces massacres sans fin.
Dans ma pensée, ce temps reste comme un grand
désert gris où le soleil ne se montrait jamais (1) Les fanatiques pouvaient dire qu'il brillait en leur idole. Moi, je n'avais pas de soleil à adorer.
Et le soleil d'en haut , n'entrait pas, non plus, dans notre sombre maison. Je savais qu'il y en avait un pour le riche, pour l'oisif promeneur qui peut sortir, à ses heures , des sombres ruches qu'on appelle des villes. Dieu a pourtant fait le soleil pour tout le monde. Mais il ne brillait pas pour nous.
Rien ne m'a mieux aidé à comprendre la sombre monotonie du moyen âge, l'attente sans espoir, sans désir, sinon celui de la mort , que d'avoir langui, enfant, dans les dernières années de l'Empire. J'étais né dans un si profond rapp*ort avec ces temps de malheur, que personne, j'ose dire, n'en sentira au même degré, la vérité accablante.
(1) Voici une variante de la même impression, si belle que je n'ai pas cru devoir l'omettre : « J'ai vu le temps le plus mort, le plus vide qui fut jamais, éteint pour la pensée, temps de destruction qui promena la mort sur l'Europe et dont l'œuvre expressive a été le poème du Dernier Homme de Grainville. Au foyer faim et froid , sur la tète un dôme de plomb , autour de soi la mort; la France appauvrie; dix-sept cent mille Français restés en dix ans sur tous les cbamiis de bataille ! »
Si jeune encore, si nouveau, si peu .blasé par un monde que je ne connaissais pas, j'en ressentais pourtant l'ennui répandu dans l'atmosphère, et, pour ainsi dire, par voie de respiration. Je n'enviais pas ceux qui couraient aux fêtes officielles, ne comprenant rien à la raideur monotone de ces solennités militaires, à ces soldats alignés, à ces tambours assourdissants. Mais j'eusse aimé me mêler aux grandes fêtes populaires, comme celles dont mon père et mon oncle me parlaient si souvent , par exemple, la fête des Fédérations. Mais qu'elles étaient déjà loin !
Le dimanche, n'allant pas chez M. Mélot, je faisais double tâche. Mon père, dès le matin, me disait : « Gomme nous allons travailler fort aujourd'hui! » Et je n'avaisgarded'y contredire, voyant le dénuement de notre intérieur.
J'imprimais donc , mais où étaient ces plaisirs de l'imagination que j'éprouvais boulevard Saint- Martin et qui me faisaient lever la lettre d'autant plus vivement que je voyageais en esprit ? Je n'évoquais même plus, aux heures indécises du soir, les grands morts couchés dans leur tombeaux : Ghilpéric , Frédégonde ! Ces souvenirs qui, plus tard, se sont réveillés en moi avec tant de force, subitement s'étaient refroidis, éteints. Ce mot semblera étrange dans la bouche d'un en-
fant , je me sentais tari. C'était une aridité sèche et triste , sans besoin de larmes , ce don du ciel que je connais aujourd'hui.
Immobile à ma casse, sous l'ennui pesant, rien que l'ennui, j'appris ce que c'était que les longues heures ; ce que c'est que île travailler tard à quatorze ans, quand le bruit des pas des promeneurs vous invite , que les robes blanches passent , et que l'on croit les oisifs heureux.
Je sus, dans mon antre sombre, ce que le Juif rêvait en bâtissant les pyramides, abrité sous son ouvrage commencé ; ce que l'homme du moyen âge songeait en menant son sillon dans l'ombre de la tour féodale... Jésus, avant l'heure, ce que c'était que souffrir et vouloir ; vouloir, non le vain désir, mais la volonté réalisée par le travail. L'avenir n'est pas chose faite qu'il faille attendra : il faut savoir le créer soi-même.
Napoléon fait taire la Presse. — Son catéchisme politique. — Réduction des imprimeurs à soixante. — Le décret nous atteint. — Départ de Poinsot. — La foi que ma famille avait en moi. — Malgré nos revers , elle décide que j'entrerai au lycée. — Chaque soir, je vais apprendre les premiers mots de grec à la pension Bergesse.
Napoléon, attaqué par toute la presse de l'Europe, fit taire maladroitement celle qui l'eût défendu. Quand il revint de sa grande folie de Moscou, seul, sans son armée, faisant jeter à Hoffman, dans les Débats, ce cri qui était celui de la voix publique : « Il est ici, mais où sont les soldats? » A ce moment, comme au retour d'Egypte, il eût voulu interdire la parole, étouffer la pensée, enterrer, effacer la Révolution son principe, si bien l'effacer, qu'il finît par apparaître un effet sans cause. Son orgueil grandissant toujours, il ne se contentait plus d'être empereur, il eût voulu être Dieu.Mahométan au Caire, tout catholique à Paris;
forçant le pape, par menaces, à venir le sacrer . Une fois sa « bataille gagnée » à Notre - Dame , et la couronne de fer des rois Lombards placée sur sa tête, — de ses propres mains , — se sentant deux fois empereur, il médita de devenir pape. Dans le catéchisme impérial qu'il fit faire pour l'éducation politique des Français, il dicta luimême au légat Gaprera le chapitre oii l'enfant doit apprendre cet article de foi ; la religion d'un homme!...
Il avait frappé, en deux ans, rimprimerie de seize décrets. Le dernier l'écrasait d'un impôt énorme. Gela ne suffisant pas, il décida, pour l'achever, de mettre en entier sous ^ sa main l'instrument de révolutions.
Ce fut rue Notre-Dame-de-Nazareth — dans cette affreuse année 1812 — que nous éprouvâmes le plus grand de tous nos revers.
J'étais en train d'achever une nouvelle édition du Savant de société, quand se répandit, par les journaux, la terrible nouvelle que l'imprimerie allait être supprimée, j'entends les petits imprimeurs suspects de tout accepter pour vivre; quant aux gros, on les tolérait.
Un de mes plaisirs, à cette époque, était de lire le Journal de VEmprre (les Bébois), rédigé, quant au feuilleton , par le fameux Geoffroy et par Dussault, le premier toujours en guerre avec M"iede Genlis. C'est là que je lus notre arrêt.
Nous vîmes arriver le lendemain chez nous, l'inspecteur de la librairie, M. Ménars, qui nous annonça que Sa Majesté l'empereur réduisait le nombre des imprimeurs à soixante. En même temps, il mit les scellés sur nos presses. Je me rappelle la terreur que m'inspira cette cérémonie et ce qu'on me dit des peines réservées à ceux qui brisaient ce cachet (1).
Cette suppression fut pou? nous ur coup de foudre. En nous ôtant notre imprimerie, il semblait qu'on nous ôtât le pain; car pouvions-nous prendre comme une compensation sérieuse, l'indemnité (dérisoire qu'on nous donnait, à peu près quatre sols pour quatre francs.
Je me souviens qu'un de nos confrères, Perrot, passage du Caire, fièrement, fit un bûcher de ses presses, y fit fondre ses caractères.
C'était l'habitude de Bonaparte d'en user ainsi,
(1) Aux derniers temps de la vie de M. Mlchelet, ce pénible souvenir lui était revenu avec beaucoup de force. De là la prière qu'il fit dans son testament , pour que cette formalité fût éparjpnée à sa \euve après sa mort.
/Mme J. M.i
avec un sans-gêne cynique. Lorsqu'il trouvait qu'un journal, qu'il avait lancé lui-même dans la voie de la polémique ne servait plus ses vues, il le supprimait, comme il avait fait de nos presses, sans avertissement, sans souci du dommage qu'il portait aux intérêts de ses victimes. Bien plus, quand il frappait dans un esprit de vengeance, c'était alors en ennemi de guerre, il faisait une véritable razzia, fondait sur la caisse s'il la savait riche. Gela se vit l'année qui précéda notre désastre, 1811, lorsqu'il s'empara des Débats pour en faire le Journal officiel de l'Empire.
Gomme un malheur ne vient jamais seul, bientôt la santé de ma mère, déjà si chancelante, s'altéra tout à fait. Les chagrins, les privations l'avaient usée prématurément. Elle commença à garder le lit tous les hivers. Un bon régime l'aurait relevée peut-être ; mais, dans notre état de gêne qui touchait à la misère, avec des dettes à acquitter, il fallait bien se contenter du meilleur marché, et souvent même se passer des choses les plus nécessaires à la vie. Le sucre, pour ne citer qu'une denrée, coûtait six francs la livre.
Quant aux médecins, ils n'entraient jamais chez
nous. Mon père professait pour la médecine et pour eux, un souverain mépris. Il n*avait pas tort de n'en pas vouloir, car nous n'aurions pu les payer.
Ce qui m'acheva, ce fut le départ de Poinsot. Ses parents firent marché avec un pharmacien de Melun, que l'on paya, pour emmener le pauvre enfant loin des siens et de ses amis.
Ce n'est pas que Poinsot eût une vocation particulière pour cet état, mais les exemptions étaient de plus en plus difficiles à obtenir, et, puisqu'il fallait partir, on espérait toujours qu'il serait moins exposé en partant comme pharmacien.
D'ailleurs, on ne savait trop qu'en faire. Jusquelà il avait été ce qu'on appelle un gamin, c'està-dire un enfant peu appliqué, espiègle, faisant penser de lui tout autre chose que ce qu'il commençait à devenir.
Jamais, peut-être, je ne m'aperçus plus qae cette année, combien la saison s'attriste à la fin de l'été. Ce fut, je crois, lel^^ septembre que je sus de mon ami qu'il devait me quitter. Ce jour-là, il revint à midi avec moi. Je pourrais dire encore comment il était vêtu. Nous revînmes en causant de notre fortune et de l'espoir que nous avions de nous revoir; mais dans combien de temps!... Je lui
portais son encrier de bois qu'il a encore (1820). Je le conduisis presque en face de sa rue. J'étais touché, et j'avoue qu'il l'était davantage. Au total, Poinsot valait mieux que moi. Plus une âme est pure, plus elle sent vivement les passions innocentes. Je ne sais si nous pleurâmes, mais le ton dont il me dit « Adieu» y retentit encore dans ma poitrine :
0 mihi Thesea pectora juncta fide !
Poinsot parti, ce fut mon tour. La situation pressait. Notre indemnité était épuisée. Dans notre extrême détresse, un ami de mon père lui proposa de me faire entrer à l'Imprimerie impériale. Forte tentation pour des parents pauvres. D'autres n'auraient pas hésité. Mais la foi avait toujours été grande dans notre famille : d'abord la foi dans mon père, à qui tous s'étaient immolés; puis, la foi en moi; moi, je devais tout réparer, tout sauver...
Mon père sans ressources et ma mère malade, décidèrent que j'étudierais quoi qu'il arrivât. Une chose sainte et forte me reste de ces années de malheur ; elle me revient toujours et m'étonne de plus en plus : c'est cette fanatique espérance placée dans un enfant très peu précoce, qui ne donnai*
alors nul signe de supériorité future. L'exagération, en ce sens, dépassait toute mesure. Au souvenir, j'en ris et j'en pleure.
Mon père, que j'ai gardé bien des années après ma mère, est, en réalité, l'auteur et le créateur de ma destinée entière. Quelque trompé qu'il ait pu être dans son espérance, il n'en reste pas moins deux choses, qui seules ont fait tout lô reste :
Grâce à lui, à sa bonté, à ses efforts, à ses privations, j'eus ce qui est le moyen, le premier élément de tout : j'eus de la liberté, du temps; je pus penser.
Et, pour reconnaître une si prodigieuse confiance, il me fallut bien compter avec moi-même, respecter cette liberté, ce temps, cette àme ! répondre à un tel effort d'amour par quelque effort de réflexion et de volonté.
Nous étions, je l'ai dit, aux premiers jours de septembre. Il fut décidé, à mon grand chagrin, que je quitterais le bon M. Mélot pour entrer au lycée en octobre.
J'entendais assez bien mon Virgile, je mettais quelque arrangement dans mes thèmes, mais je n'avais encore appris ni vers ni grec. Pour les vers, mon père pensa qu'avec du travail je m'en tirerais ; mais pour le grec dont je n'avais aucune notion, c'était plus difficile. J'allai donc à la pension Bergesse en apprendre les premiers mots.
Mon maître de grec, M. Bazire, n'était pas bien fort. Il avait suivi secrètement la rhétorique à Louis-le-Grand pour concourir et enlever le prix, s'en faire une autorité. Il le manqua, et se résigna depuis à ne donner que dés leçons.
Pendant que je repassais mes ennuyeuses conjugaisons dans la Grammaire de Gail, lui aidait M. Bergesse à comprendre un peu de géométrie.
Le plus souvent, au lieu d'être à mon affaire, j'écoutais ou je regardais les figures. De sorte que j'aurais été mieux préparé pour entrer à l'École polytechnique qu'à l'École normale, qui était le rêve lointain de mes parents.
Ce qui me plaisait dans ces leçons, c'est que je les prenais le soir, et m'en retournais par conséquent de nuit à la maison.
Rien ne rend plus timide que la pauvreté. Grâce à la lueur fumeuse des réverbères, qui n'étaient pas prodigués dans les rues étroites, je ne voyais personne et je n'étais point vu, ce qui me
mettait fort à mon aise. C'était aussi une chose flatteuse pour mon amour-propre de revenir ainsi seul à une heure avancée ; cela me prouvait que mes parents avaient toute confiance en moi et que j'étais déjà un iiomme.
Mon entrée au collège. — Mes malheurs commencent. — Ma gaucherie. — Je deviens le jouet de mes camarades. — Portrait de mes ennemis. — Larmes de rage. — Je crois tous les hommes méchants. — Accès de misanthropie.
Voilà donc octobre venu , le jour redouté de la rentrée des classes arrive. Je m'achemine de la rue Notre-Dame-de-Nazareth , par les rues Vendôme, Turenne et Sainte-Catherine, au lycée Gharlemagne.
Mon cœur battait fort. Me trouver tout à coup au milieu de tant d'inconnus ! N'aurai-je pas l'air gauche? ne m'échappera-t-il pas quelque sottise? J'étais encore à distance, quand je vis toute la foule qui couvrait les marches de l'égUse. Un élève me frappa par son extrême pâleur et l'habitveste de gi^os drap bleu de ciel qu'il portait. C'était le malheureux Mouton , jeune homme fort doux,
fort bon qui devait faire toutes ses classes avec moi, tantôt en avant, tantôt plus faible, et qui depuis, a péri déplorablement.
J'entre dans cette cour sombre et je me place près de la grille gardée par François bonhomme de suisse, qui eut toujours beaucoup d'amitié pour moi. La cloche sonne, nous montons. J'admire la grandeur de la classe, le nombre de mes condisciples, et surtout ce petit homme noir à qui j'allais avoir affaire devant tout le monde. Le premier jour, il se contente de nous lire un ouvrage latin de Muret.
Le second jour, il nous dicta un thème, nous indiqua la marche de la classe, nous donna des leçons à apprendre. C'était, je crois, du Buffon, du Virgile pour le matin. Je rentre à la maison plein d'ardeur, et j'élabore un devoir fort élégant à mon avis.
Mais dès le lendemain, mes malheurs commencèrent. J'étais assis assez près de la table d'honneur ; mon air candide qui annonçait un nouveau venu, fut bien vite remarqué par mes camarades. J'étaisgauche,etronconclutquej'étaissot.M.Andrieux me dit de lire mon thème ; me voilà tout déconcerté. Je commence d'une voix si tremblante, si tremblante, qu'un rire universel s'élève de tous les coins. Ce rire cruel augmenta mon trouble, et
rendit ma lecture plus ridicule ; à la fin de chaque phrase, ma voix tombait, impossible de la soutenir. Avec cela, ma parole était claire, ma prononciation distincte: je n'étais que mieux entendu de tous ceux qui se moquaient de moi. Une classe est l'endroit le moins commode pour être bafoué. L'un vous fait son compliment, l'autre jette votre livre ou votre cahier par terre ; souvent on se rit de vous à poings fermés.
M. Andrieux eut pitié de moi et ne me laissa pas achever ; mais il y avait eu déjà de la barbarie à me garder si longtemps sous le couteau. Si j'avais eu les bras de Samson, il est sûr que le plafond m'aurait écrasé, moi et les railleurs.
Dès ce moment, je fus leur jouet. On ne me battait point . Quoique moins habitué à donner et à recevoir des coups de poing que les pensionnaires, et d'ailleurs , moins fort qu'un grand nombre de mes adversaires, je les aurais repoussés. Mais à l'entrée, à la sortie de la classe, on m'entourait comme une curiosité. Ceux de derrière poussaient les autres, et j'avais peine à écarter cette foule hostile qui ne m'interrogeait que pour rire de mes réponses, quelles qu'elles fussent. J'étais justement au milieu d'eux comme un hibou en plein jour, tout effarouché. Ils me trouvaient ridicule, et je crois, maintenant, qu'ils avaient raison. J'attri-
buais alors leurs risées à ma mise, à ma pauvreté
Je me rappelle qu'un jour, un élève, un certain DesCroizilles, et plusieurs autres m'arrêtèrent. Ce Des Groizilles, qui menait la bande, grand garçon bien découplé , la voix et la physionomie rudes , avait un sourire désagréable et moqueur. C'était un sang mêlé de la Guadeloupe , il avait quelque chose de la férocité d'un Caraïbe. Ce sourire méchant, sur sa noire figure, me parut toujours celui d'un démon.
Pendant la classe , c'était un autre tourment.
Trop faible pour avoir de bonnes places, j'étais toujours à côté des mauvais sujets; et, comme ils n'écoutaient jamais le professeur, ils me persécutaient d'autant plus pour se désennuyer. Seul contre tous, et craignant toujours d'être vu par M. Andrieux, je ne leur rendais guère ce qu'ils me faisaient.
Tout cela est bien court à raconter, mais long à souffrir. Il faut dire que ceux qui me tourmentaient ainsi, étaient déjà presque des hommes pour la taille et la force. On ne pouvait songer à se venger, sans être sûr d'être roulé.
J'ai en ce moment sous les yeux la liste de mes camarades, et je n'en vois ^uère dont je n'aie eu
à me plaindre. La diabolique figure de Des Groizilles dont j'étais le souffre-douleur, est la première qui passe devant mes yeux, suivie de celle de son acolyte, Elio, une espèce de sauvage , ne riant jamais que d'un rire sardonique, voix pleureuse et air maussade. Il n'avait pas volé son nom : on l'appelait Bobèche.
Ces deux-là étaient les plus forts de la classe, et, lâchement, ils en abusaient.
A la suite de ces polissons, venaient les singes qui cherchaient à les imiter : Merda avec son air béat, Fargeau le pleureur, le borgne Davenne, et le boiteux Beaucourt ; Levêque,qui parlait comme une vieille qui pleure ; Bœuf , la plus sotte et la plus lourde bête de la classe.
Les boucs et les satyres pourraient aussi figurer avec avantage dans ma galerie. Par décence, je ne nommerai que Fabignon , qui se balançait alternativement sur ses deux pieds, et récitait ses leçons du ton d'un ours qui gémit en parcourant sa loge; et Delandres, la plus ignoble figure, celui de tous qui m'a le plus persécuté. Il me semble que j'aurais plaisir, maintenant, à souffleter cette face savoyarde.
A ma liste, il manque le principal personnage, Duport, dont la figure originale se détachait sur toutes les autres. C'était, pour l'esprit, le mar-
quis de Mascarille — des Précieuses — avec une érudition de coulisses, un air d'acteur comique et de mauvais acteur, disant des fadeurs avec une petite voix et un gros rire , citant régulièremenl son Molière.
Voilà comme je l'ai revu l'hiver de 1819, dans une soirée chez M™* Yillemain. Mais ce qui, plus jeune, le rendait tout à fait burlesque, c'est que sa tête, déjà fort grosse, était surchargée d'une forêt de cheveux qu'on aurait prise pour la perruque d'un acteur du temps de Louis XIV.
En me reportant à ces temps malheureux, je me souviens que ces persécutions physiques n'étaient cependant rien,comparées aux souffrances morales.
Nourri, par ceux qui m'entouraient, dans l'opinion que j'avais quelque capacité, confirmé dans ce sentiment par M. Mélot, chez qui j'étais toujours le premier, je me voyais tout à coup moqué, un objet de mépris. Je n'ouvrais pas la bouche qu'on n'éclatât.
Ces railleries universelles aigrissaient mon caractère, déjà très violent. Mobile comme nerveux,
je devenais immobile pour fixer ma pensée , ma souffrance, d'un regard passionné.
De retour à la maison, je versais souvent des larmes de rage. Mamèrç était navrée ; elle aimait mieux que j'interrompisse mes études s'il fallait me voir si malheureux î
Mon extrême faiblesse me rendait mes devoirs très difficiles à faire ; je mettais des heures pour traduire trois lignes de grec, et, pour les vers, c'était encore pis. Il fallait nous voir suer, nous deux — mon père et moi — pour faire, malgré Minerve, les plus faibles vers qu'on puisse imaginer.
Avec tout cela, j'étais exact, et jamais je ne manquais d'apporter ce devoir qui me coûtait tant de peines. Mon professeur, M. Andrieux d'Alba, homme de cœur, un homme de Dieu, s'en apercevait bien; il avait pour moi les égards qu'ins- • pire un sujet médiocre qui fait plus qu'il ne peut. Il avait même, après la classe, la complaisance de me relire mon grec, quejen'auraisjamaispufaire sans cela.
Les leçons étaient surtout mon écueil ; je passais des heures à apprendre deux dizaines de racines grecques, et, quand il s'agissait de les réciter , il s'élevait un concert de rires qui m'empêchait d'en retrouver un seul mot.
Un moment, j'espérai mieux de la nature humaine : trois externes qui suivaient la même route que moi pour aller au lycée parurent me recher- \îher. L'un des trois était Eichoff.
Je n'ai jamais pu voir mon semblable, un peu de temps, sans mettre dans mes relations de la bonhomie et de l'amitié. Je me laissai donc aller sans défiance. Qu'on juge combien mon âme se resserra, quand je surpris le même ton railleur, la même sécheresse que chez mes pires ennemis.
Je crus, dès lors, tous les hommes mauvais ; je pris le parti de m'isoler complètement , de ne parler à personne, de ne voir personne, s'il se pouvait, et surtout.de fuir ceux dont l'apparence menteuse m'avait si cruellement trompé. Je ne les rencontrais plus sans éprouver je ne sais quel sentiment d'indignation. Ainsi rebuté, je tombai dans une misanthropie rare chez les enfants. Dans le quartier le plus désert , le Marais , je cherchais les rues les plus désertes...
Je fus servi à souhait dans mes goûts d'isolement. Nous dûmes quitter la rue de Nazareth pour aller habiter rue Carême-Prenant, près de l'impasse Saint-Louis. Nous y entrâmes tristement ; il faisait encore froid , et l'on voyait mieux que dans Paris la laideur de la saison.
Je dois remercier mes ennemis. — Mouvement stoïque. — Quelf. furent mes consolateurs. — L'impasse Saint-Louis où je fais paître ma chèvre. — C'est là que j'apprends Athalie et Esther.
— Premiers frémissements du cœur. — Ce qui estl'obst£:cle en amour. — La rentrée. — Je redouble ma troisième. — Échec à la version latine. — Le thème me relève. — Je suis premier I
— Mon saisissement. — La Saint-Charlemagne.
La plus douce consolation eût dû être de revoir Poinsot. Un matin, comme je rentrai s du lycée, on me dit qu'il était arrivé. C'était un jour sombre de pluie et de boue. Je le trouvai étendu sur un lit devant la fenêtre dans la chambre de sa mère. Il était malade et triste. L'âme aussi souffrait. Il parut charmé de me revoir. Pour moi, je me reprochai ma froideur. J'étais content, sans doute, de le retrouver, j'étais touché de sa souffrance ; mais le sentiment toujours présent de mes peines l'emportait sur tout autre. L'heure vint de le quitter ; je m'éloignai sans arrachement. Son séjour fut de courte durée, et je le vis partir sans trop m'affliger d'une séparation dont je mourrais aujourd'hui (1820).
i)ans l'état misérable où j'étais tombé, l'étude et le silence restaient ma seule consolation. Dès que j'étais rentré, je me mettais âmes devoirs, et je faisais tout ce qui élait humainement possible pour réussir. Ulcéré par les blessures cruelles faites à mon amour-propre, je me promettais bien, si j'avais un jour quelque avantage, d'écraser mes ennemis (1).
Et pourtant, j'aurais dû plutôt les remercier du mal qu'ils me faisaient. Si ces grands écoliers, déjà profondément corrompus, m'avaient attiré, si j'avais été à même d'entendre leurs conversation malsaines, j'aurais bientôt perdu l'ignorance relative qui s'est conservée tard chez moi. Avec mon extrême timidité, et l'âge où j'étais arrivé, rien n'eût été plus funeste -qu'un enseignement contre le vœu de la nature. Ce mal secret et trop fréquent dans la première jeunesse, est une des
(1) Les lignes suivantes diront à quelles conditions Michelet savait pardonner. Il n'était pas besoin pour cela de s'amender avec lui. Il suffisait qu'il entrevît dans le cœur de ses ennemis quelques bons sentiment, ou seulement le goût du travail, pour être désarmé. Après avoir écrit en 1820 : « 11 y a peu de temps encore que je ne les rencontrais qu'avec peine, » il ajoute: Dernièrement j'ai vu Eichoflf à la porte du temple ; il est toujours petit, la figure très douce ; il m'a abordé et m'a dit qu'il avait fait mx voyage peu heureux en Angleterre dans l'intention d'enseigner le français, et que maintenant il servait de secrétaire k M. Massin pour très peu de chose ; mais, disait-il, pourvu que j'aie le temps de m'instruire, je suis content. Cette résignation philosophique m'a un peu réconcilié.
causes principales delà sécheresse que l'on reproche, avec raison, à l'esprit français. Tel que m'apparaît aujourd'hui ce temps , je veux dire dans sa vérité, je bénis mes persécuteurs; mais, à quinze ans, je n'étais sensible qu'à leurs railleries.
Je me rappelle que dans ce malheur accomph , privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étante deux pas (1814) et mes ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même : sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, semblant finir pour moi — j 'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien. — Je frappai de ma main crevée par le froid sur ma table de chêne, et je sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir.
Qui me donna ce mâle élan?. . . Ceux avec qui je srivais : mes auteurs favoris. J'étais chaque jour attiré davantage vers cette grande société. Je faisais hâte pour leur revenir.
Mon charme le plus grand, qui me remettait le oœur, c'était, le dimanche ou le jeudi, de lire deux ou trois fois de suite une élégie de TibuUe, ur livre de mon Horace stéréotype que j'ai encore et dont les marges d'en bas, portent les marque» de l'assiduité avec laquelle je l'ai étudié; mais sur-
liM) QUELQUES COMPENSATIONS
toutjun chant de Virgile. Peu à peu je le retenais. Lui surtout était au ton de mon âme. N'avait-il pas été dans une situation pareille à la mienne, le cœur plein d'amour et trop timide , placé dans une condition trop humble pour approcher des beautés qui l'attiraient?
Voilà les amis de ma solitude avec lesquels j'ai vécu pendant deux années entières. Ils m'ont fait éprouver tous les enthousiasmes. Avec eux, je redevenais bon, humain ; j'oubliais le rire cruel qui, la veille ou le matin même., me poursuivait, me déconcertait.
Malgré mon incapacité musicale, j'étais très sensible à L'harmonie majestueuse et royale du latin ; cette grande mélodie italique me rendait comme un rayon du soleil méridional. J'étais né comme une herbe sans soleil entre deux pavés de Paris. Cette chaleur d'un autre climat opéra si bien sur moi , qu'avant de rien savoir de la quantité , du rythme savant des langues antiques , j'avais cherché et trouvé dans mes thèmes des mélodies romano-rustiques comme les proses du moyen âge. Un enfant, pour peu qu'il soit libre, suit précisément la routequesuiventlespeuples enfants.
Je goûtai encore quelques tristes plaisirs. La santé de ma mère s'affaiblissant de plus en plus, c'était pour elle que nous avions quitté l'air hu-
mide du Marais. Son pauvre estomac délabré par les privations ne digérait plus que le lait. Un peu d'argent nous étant venu de nos parents des Ardennes, nous avions acheté pour elle une chèvre. Mon contentement le plus vif, après celui de revenir à la maison, était de la caresser, de lui porter des soleils dont notre jardin était orné et des branches de sureau. Souvent,! avec mon père, quelquefois avec mon oncle Narcisse, nous allions émonder les premières haies que nous trouvions hors de la barrière. Mais ma promenade la plus habituelle était l'impasse Saint -Louis où je la menais paître. Il a été longtemps mon cabinet d'étude. C'est [k,q\ie y ai appris Athalie et Esther. Le silence et l'ombre me disposaient à entendre ces chants trempés de pleurs. C'est de là que j'entendais, les dimanches soir, le son vague des instruments. On dansait au bal des marronniers. J'aimais assez ce bruit lointain de fête; c'était pour mon oreille un plaisir du genre du suave mari magno.,.
Ce qui me rendait si sensible aux douceurs de la rêverie, c'est que Tamour, qui est comme né avec moi, était déjà mieux qu'un rêve : je croyais tenir la réalité. Elle avait , en ce moment , pour objet une jeune fille que j'apercevais presque toujours travaillante sa fenêtre, quand j'allais voir
ma grand'mère rue Fontaine-aux-Rois. Elle étail médiocrement jolie, mais avait bonne tournure et un demi-embonpoint qui me plaît beaucoup. Ma tête se monta; je passai, repassai devant la fenêtre ; je fus remarqué, du moins je crus l'être, et n'osais plus passer.
Mon exaltation n'ayant pas de moyens de se calmer, je fis des vers, les premiers de ma vie. *^s étaient mauvais, sans verve, parce que j'y dvais mis trop de temps. Je les lus à mon oncle Narcisse que j'avais pris pour confident, en l'absence de Poinsot. Ce n'était pas du tout un esprit romanesque, mais enfin, il entendait aussi bien qu'un autre et plus complaisamment peutêtre. Mais comment les donner?
La timidité et la pauvreté sont deux grands obstacles en amour.
Pour mon bonheur, je fus brusquement tiré de ce rêve par la fin des vacances. La rentrée me causait un si grand effroi !
J'avais pourtant quelques sujets d'espérance. Je rapportais au collège passablement de latin et de français. J'avais lu beaucoup, beaucoup appris par cœur. Outre Virgile et Horace qui ne me quittaient plus, j'avais étudié les morceaux choisis de Butfon en soulignant tous les tours avec lesquels j'étais peu familier ; j'avais lu, phisieurs
fois de suite, les Oraisons funèbres, de Bossuet. Je connaissais Justin, l'Histoire ancienne de Rollin,un peu de mon Tacite, les Métamorphoses, Racine, un volume de Corneille, quelques volumes du théâtre de second ordre, le Diable boiteux, un peu de Molière. Je ne dois pas oublier non plus Tibulle, après Virgile, mon meilleur ami. J'avais essayé Homère, mais je n'avais que celui de Gail, suns iatin ; j'en traduisis un peu péniblement, j'en appris une trentaine de vers et le laissai là. Ce qui aurait pu me donner aussi confiance, c'est que M. Andrieux avait paru de plus en plus frappé de mon assiduité ; il commençait à croire que je n'étais pas tout à fait dépourvu de moyens. Un des derniers devoirs de l'année, une version où je contais les aventures d'Arion, lui plut beaucoup ; il la trouva traduite avec goût, avec sentiment, ce qui me releva à ses yeux et aux miens. Comment ne s'en souvint-il pas, lorsqu'à la rentrée, nous allâmes lui rendre visite ? Il nous reçut très froidement. Mon père lui dit qu'il espérait qu'en redoublant ma troisième je réussirais mieux. «J'en accepte l'augure. » Ce fut toute sa réponse
Les commencements de Tannée furent pénibles. Ma réputation de gaucherie m'avait précédé ; je
m'en aperçus aux regards de mes nouveaux camarades. J'espérais bien leur donner une tout autre opinion de moi. Hélas ! à la première composition, — une version latine, — je fus vingt-etunième ! Rien ne peut rendre mon abattement. . .
Quand vint la composition en thème, celle qui pouvait me valoir quelques avantages, ma première défaite m'avait tellement accablé que je n'osais rien attendre. Je la montrai pourtant à Duport qui m'accosta sur le perron de l'église. Il en admira la latinité, me prédit un succès. Mais comme mon amour-propre me persuadait que j'avais été mal placé pour la version par l'injustice de M. Andrieux, je ne me rassurais point.
Enfin, le jour arrive... Le tableau d'honneur s'avance; malgré moi, mon cœur tressaille et tous les objets se confondent.
M. Andrieux nomme le premier : c'était moi! La secousse la plus violente de la machine électrique aurait moins fait : mes genoux fléchirent ; je ne voyais plus. J'allai pourtant en chancelant à cette fatale place , où je tombai plutôt que je ne m'assis (1).
(1) Dans mes nombreux pèlerinages aux différents quartiers de Paris où Ton voit encore les maisons qu'habita Michelet dans son enfance ou sa première jeunesse, je n'ai eu garde d'oublier le lycée où il a souffert ses plus grandes épreuves morales et ressenti, on vient de le voir, la secousse filfctriaiie de le
Comment dire le transport avec lequel je coupus à la maison ? Quoiqu'il fît très glissant , j'y volai d'une traite. Mille pensées de joie et d'espérance me soulevaient. J'entre, et, sans rien dire, je leur montre ma croix ; les larmes vinrent aux yeux de mon père. Ma mère, depuis quelque
plus violente joie. Bien des années nous séparent de ce temps. Rien pourtant, de ce côté, n'a changé. L'église Saint-Paul empêche toujours qu'on ne voie de la rue le collège. On entre encore, comme en 1812, par la petite porte de côté, et presque aussitôt, à droite, se présente, ce qu'on n'attend guère, un escalier tournant aux proportions grandioses. Les peintures religieuses du p'afond, aussi élevé que la voûte d'un temple, rappellent la qualité des anciens occupants. L'église et le collège appartenaient jadis aux Jésuites.
Je monte aux appartements du proviseur, le cœur gros et battant fort, comme il m'arrive chaque fois que je visite un lieu où il a longtemps vécu et où je crois sentir un peu de son âme. comme un souffle ami, me frôler doucement au passage.
L'honorable M. Lenglier, sa femme et les professeurs m'attendent, voulant tous témoigner de leur admiration pour l'élève mo(i£ste devenu la gloire du Ivcée.
Alon but était de voir la cour étroite où Michelet nous dit qu'il eut à subir, chaque jour, les attaques de ses ennemis, et surtout la classe où il remporta son prem'er succès. M. Lenglier me conduit au fond de cette salle bien sombre, en effet, et me montre à gauche, au dernier rang, un vieux banc noirci, usé par de long services, qui dut être le banc de Michelet, celui qu'il quitta, en chancelant, pour aller tomber, anéanti de bonheur, près du tableau où son nom était inscrit le premier. On lit à l'une des extrémités de ce banc les trois premières lettres de son nom gravées au canif, non par lui sans doute, U était trop timide et ne se laissait pas distraire, mais par l'un de ses camarades moins appliqué. Ce banc, sur lequel nous verrons M. Villemain venir s'asseoir près de son élève, est .consacré désormais; il ne doit pas disparaître du lycée. Ne serait-il pas bon aussi, pour l'émulation des écoliers, de tenir toujours sous leurs \eux, — en les f ravant sur une table de
temps tout à fait alitée, ne fut pas moins émue De ce jour, ils se tranquillisèrent sur mon avenir.
Mes camarades pouvaient se moquer maintenmi de ma gaucherie, ie ne les craignais plus. A partir de ce jour, ie parus au lycée honorablement, quelquefois même glorieusement (1).
L'occasion où je brillai le plus, fut une composition latine en vers. Le sujet était les plaintes d'Hécube; il m'avait plu, je l'avais travaillé avec un soin extrême.
Mais, en cherchant la poésie, j'avais oubhé la versification, et, dans quinze vers, j'avais fait je
marbre, les Doms des élèves qui ont été l'honneur du lycée? La liste, il est vrai, en serait longue. Les éléments me manquent pour la donner tout entière. Je citerai de mémoire parmi les morts : Cousin, Ampère, Sainte Beuve, Poret, les deux fils Hugo, Paul de Molènes, Saint-René-Taillandier, notre regretté Paul Albert; parmi les vivants : dans la marine, l'amiral Jurien de la Gravière; dans l'armée, le général Pittié; dans la diplomatie, Charles Tissot; dans le journalisme, MM. Laurent Pichat, Vacquerie, Meurice, About, Sarcey, Jules Dietz qui, chaque année a remporté le prix d'honneur au concours général, Gaucher, etc.: parmi les universitaires, MM. Gréard, Fustel de Coulanges,Dumont, Georges Morel. Que je n'oublie pas non plus MM. de Ménorval, Cavaignac, Georges Pallain, Eugène Manuel, Got, etc., etc. Les anciens élèves de Charlemagne ont fondé en 1878 une association qui a été déclarée d'utilité publique. C'est à elle que revient cette honorable mission. M"" J. M.)
(1) Un examen, passé par M. Andrieux dans le dernier trimestre de Tannée classique 18i3-1814, constate que Michelet était le troisième de sa classe sur cinquante-deux élèves. Je dois ce renseignement à l'obligeance de notre éminent géographe M. Drapeyron, professeur d'histoire et de géographie au lycco Charlemagne et directeur de la Revue de géographie,
ne sais combien de fautes de quantité. Je fus le douzième. N'importe, M. Andrieux me loua avec un tel enthousiasme, que, n'eussé-je pas eu d'orgueil, bon gré, mal gré, j'en aurais pris.
La Saint-Gharlemagne vint sur ces entrefaites. Elle me mit dans un extrême embarras. Je n'avais pour toute garde-robe qu'un vieil habit, que décemment je ne pouvais revêtir dans une telle réunion. Je me décidai à prendre celui de mon père; j'endossai donc son habit crottin de cheval, la culotte noire, et, ce qui acheva de me rendre tout à fait remarquable, dans les boues de l'hiver, des bas blancs.
Je ne sais comment cela se fit, mais on ne s'égaya pas autant que je le craignais de mon grotesque équipage. J'étais fort hardi, contre mon ordinaire, et je crachai du Virgile à tort et à travers.
LES NOUVEAUX ET LES VÉTÉRANS Poret. — Révol. — Lorrain. — Âllou.
A ma rentrée, j'étais placé derrière deux nouveaux venus qui se tenaient toujours ensemble. C'était , disait -on , l'honneur de la quatrième. Ils s'appelaient Révol et Poret. Ce que je remarquai à cette première rencontre , c'est que l'un parlait beaucoup, et d'un air spirituel, mais sans fmesse. Je crois que ce n'était que vivacité. Le second ne disait exactement rien , comme pour ne pas faire perdre de temps à la loquacité de l'autre. Ses traits fins, mais déjà fort arrêtés, lui donnaient l'air sec et dur, ce qui le faisait respecter malgré l'originalité de sa personne. On l'appelait VOurs. C'était Poret. Cependant il riait beaucoup quand Révol parlait, mais je ne puis dire qu'il riait avec Révol. Je sus encore, à cette première entrevue , que Révol apprenait Juvénal^