‹ Ma jeunesseChapitre 30 sur 40 · LA MAISON DE SANTÉ DU DOCTEUR DUCHEMIN · texte numérisé non relu

LA MAISON DE SANTÉ DU DOCTEUR DUCHEMIN

Les longues absences de mon père. — Ma solitude et mon jeûne. — Je dépéris. — Nous allons demeurer chez le docteur Duchemin. — Physionomie de la maison vue du dehors. — Quels étaient les convives de la table d'hôte. — La politique absorbait les esprits. — L'Occupation. — Une anecdote. — Second regard : intérieur de la maison. — Les fous. — Garactèpe spécial de la folie. — Les demis-fous ; le salon.

— A quoi tenait la vogue du docteur. — Ses dévotes. — 11 avait été prêtre. — Sa maison n'en était pas mieux gardée.

— La cour des folles, — Thérèse et M°" Rigaud. — Danger de la musique, de chambre. — Je fais, à dix-huit ans, le plan d'un livre en faveur des femmes.

A la fm de cette même année, 1815, il se fit dans ma destinée un grand changement. Les deux maisons de santé qu'avait fondées le docteur, l'une au centre de Paris, rue de la Monnaie, pour les accouchements, l'autre, rue deBuffon, — celleci affectée, en partie, au traitement des maladies mentales, — avaient si bien prospéré, qu'il jugea utile de s'attacher tout à fait mon père pour surveiller le matériel de son établissement , le représenter pendant ses fréquentes absences, et prendre

même, au besoin, quelque autorité sur les malades. Dès lors , mon existence , déjà si solitaire , fut celle d'un orphelin. Mon père partait de bonne heure, rentrait tard, et sans aucune régularité. M. Duchemin ne lui rendait sa liberté qu'après l'avoir longuement questionné sur les événements de la journée, les visites reçues rue de Buffon pendant qu'il était rue de la Monnaie, et sur mille autres détails. S'il était lui-même dans ses jours d'expansion, il lui contait, à son tour, ses propres affaires, sans s'inquiéter de l'heure.

Mon impatience était d'autant plus grande, que nous perdions , à ces retards , notre promenade quotidienne le long des quais, pouV laquelle j'aurais donné tous les festins du monde. J'allais à chaque iûstant regarder dans la rue, par la fenêtre, mais toujours inutilement : il ne revenait pas...

Enfin, j'entendais un pas rapide résonner dans Tescalier ; je me précipitais , je coupais court à toutes les excuses que ce bon père avait toujours toutes prêtes pour m'apaiser. D'un mot cassant et bref que je regrette aujourd'hui, je lui fermais la bouche : « Abrégeons. » Et c'était, en effet, ce que nous faisions. En pareil cas, une rôtie de pain dans un peu de vin chaud sucré faisait tous les frais de notre souper. Je n'en étais pas plus à plaindre ; cela me semblait délicieux.

Et pourtant, ce régime d'anachorète, trop souvent répété, ne fut pas longtemps à m'affaiblir. C'est à cette époque que je ressentis pour la première fois, les atteintes des violents maux de tête qui ont été, pendant quinze ans, une si grande entrave à mes travaux.

Mon père dont le pénétrant regard valait celui d'une mère, m'ayant,un matin, bien envisagé en face, dans le grand jour, s'aperçut de mon dépérissement . Aussitôt , sans hésiter et sans m'en rien dire , il prit un parti décisif , celui de nous mettre tous deux en pension chez le docteur Duchemin. Ses faibles appointements devaient y passer tout entiers ; il n'y regarda pas. Je l'entends encore dire pendant que nous faisions notre trop facile déménagement : « Pour le reste. Dieu y pourvoira. »

Les trois années consécutives que j'ai passées dans cette maison, de la fm de 1815 à 1818, ont trop compté dans ma vie pour que je ne m'y arrête pas un peu longuement. En y entrant, je ne sentis que la douceur d'une existence devenue facile et régulière, ce qui nous avait tou-

jours manqué dans notre existence erran*e et dépourvue.

Notre appartement personnel donnait d'un côté sur la rue deBuffon, et par conséquent sur le Jardin des Plantes. Bien que les arbres fussent déjà presque tous dépouillés, je ne pouvais en détacher mes yeux. Je m'imaginais toujours que les branches rougissantes des tilleuls s'apprêtaient à donner de nouvelles feuilles. Ce qui, dans ce premier hiver me combla surtout de joie, ce fut de recevoir la visite du soleil. J'avais été si durement privé des fêtes de la lumière î . . . Ceux qui ont passé leur vie dans le froid crépuscule des rues étroites du vieux Paris, comprendront les délices que j'éprouvais à le voir tourner vers nous comme un ami , à plonger ses longs rayons obliques jusqu'au fond de notre chambre. Que de fois la tentation m'est venue de joindre les mains et de le saluer dévotement comme un dieu 1

Voi'à mes premières impressions. Absorbé par mes devoirs d'écolier; allant aux bibliothèques dans l'intervalle des heures de la classe, Je ne sus

rien, d'abord, des tristesses profondes que recelait une maison où chaque jour venaient écliouer tant de naufragés. Je ne voyais guère que quelques internes relativement valides, et seulement à la table d'hôte à laquelle je m' asseyais le scir avec mon père. Singulière réunion! J'ai gardé le nom des convives ; je pourrais reconstituer la table, telle que je la vois encore, en 1816, mêlée de gens des deux sexes, de tout âge, de toute profession, car elle comptait aussi des pensionnaires qui venaient du dehors. Ils étaient nombreux.

L'hiver de 1815-1816 fut marqué par un abaissement prodigieux de la température. Il gela plusieurs nuits à vingt degrés. Puis, au printemps, vinrent des pluies torrentielles. Les blés amollis par l'humidité, se couchèrent et pourrirent sur place. Les fruits, cette précieuse ressource du pauvre, — dans l'été qui suivit, — manquèrent complètement. Et, pour achever sa ruine, la France subissait encore V Occupation, l'étranger. On pouvait craindre la famine. Les vivres, déjà très chers, devinrent hors de prix.

Dans ces circonstances difficiles et exceptionnelles, la plupart des hôtes du dehors trouvaient sans nul doute, plus commode et plus économique, de ne pas tenir un ménage. Rien de piua curieux, ja l'ai dit, que leur diversité. Il fallait être

au lendemain des grandes commotions politiques et sociales, pour voir ainsi réunies, volontairement, des personnes si peu faites pour se rencontrer.

Les deux places d'honneur, au milieu de la table, avaient été réservées à l'Église et à l'Armée. D'un côté, le général Dorval, grand parleur, jasant haut avec sa voisine de droite , une ex-nonne défroquée, fort gaie et vive à la réplique ; — de l'autre côté, lui faisant face, l'abbé de Rouhault, mal déguisé en civil , fort grand seigneur d'allures , mais si laid! d'une laideur de satyre. Ancien abbé de cour, il continuait, par habitude, son galant badinage près de deux vieilles marquises, un peu faibles de tête, dont il était le dieu.

A l'un des bouts du couvert , celui que nous avions choisi, s'étaient groupés, tout naturellement, les hôtes sérieux de la maison : des fonctionnaires non mariés, des savants, des professeurs du Jardin, entre autres les MM. Thouin et Brémontier, l'illustre créateur des Pinadas. J'avais l'honneur d'être assis près de lui.

La conversation roulait, Je plus souvent, sur la politique. Il était rare qu'à la fin, la passion ne s'en mêlât. On parlait beaucoup de VOccupalion, de la pénible nécessité où l'on était d'admettre chez soi, et pai^ois même à sa table, l'étranger, l'ennemi. On tolérait les ^Anglais et les Russes décents

et discrets; en revanche, on haïssait les Prussiens pour leur arrogance. Je croirais volontiers, que plusieurs pensionnaires du docteur n'avaient fermé leur porte, que pour s'éviter de les recevoir. J'ai conservé bon nombre d'anecdotes que j'écrirai peut-être un jour. L'une d'elles, faiUit coûter la vie à l'un de mes meilleurs camarades. Son père avait reçu l'ordre de loger chez lui, dans un appartement déjà trop étroit pour y tenir sa famille, un hussard prussien. Le soir -même de son entrée, la domestique ayant tardé de quelques secondes à lui ouvrir la porte, il tira si violemment sur le cordon de la sonnette qu'il l'arracha. Le lendemain , il exigea que le salon lui fût laissé à ses heures pour y recevoir ses amis. Ils se faisaient tous un malin plaisir de se coucher sur l'ottomane et d'en labourer l'étoffe avec leurs éperons. Mon ami avait une sœur aussi agréable que modeste. Voilà mon homme qui s'avise de la dévisager et de lui parler famiUèrement. M. N. . . , vieillard de soixante ans, sans dire un mot, se lève, prend un poignard et le plante au milieu de la table. L'avertissement fut compris. Mais le hussard s'y prit d'une autre manière pour continuer à blesser ses hôtes. Il affecta d'entrer dans la salle à manger à l'heure des repas et de la traverser sans saluer. D'abord on feignit de n'y prendre

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garde Mais un matin, mon jeune ami emport par le bouillonnement du sang et de la colèra, s'élance, et, d'un vigoureux coup de poing, enfonce le bonnet à poil du malotru jusqu'au menton, et lui crie : « Apprends de moi à respecter les vaincus. »

Il fallut que le général Dorval intervînt et fit valoir les droits de la famille outragée. Sans sa courageuse insistance, N... passait devant un con- ■seil de guerre qui l'eût certainement condamné.

Je reviens à la maison du docteur. Ainsi entrevue du dehors, elle ne donnait aucune idée des misères morales de son intérieur. Les âmes y étaient encore plus malades que les corps. Jamais il n'y eut tant de maladies mentales qu'après l'orage de la Révolution et les razzias de l'Empire. La vie nerveuse semblait atteinte dans ses sources mêmes.

Le Jardin- des -Plantes n'était pas en 1815, comme aujourd'hui, tout entouré de maisons. Il y avait autour, beaucoup de terrains vagues où l'air circulait librement* où tout ce qui avait envie

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de pousser, herbes et hautes plantes, s'en donnait à son aise. On se serait cru à la campagne. Le lieu était donc bien choisi pour l'établissement d'une maison d'aliénés.

Les dangereux et ceux qui passaient pour incurables, étaient tenus à distance, dans des bâtiments spéciaux. On pouvait les voir se promener, hommes et femmes , dans deux cours distinctes entourées de hauts murs, sous la vue de leurs gardiens. MélancoUques ou bruyants, ils allaient presque toujours solitaires. La foUe a cela de particulier, qu'elle semble transposer le sentiment de la vie de relation, la fixer au dedans, sur l'idée ou sur l'image dont le cerveau est resté frappé. Les fous, je l'ai constaté bien des fois rue de Buffon, et plus tard à Heidelberg , — où je les voyais aller en promenade des fenêtres de mon hôtel, — les fous, dis-je, dialoguent indéfiniment avec leur vision intérieure ; ils ne se parlent presque jamais entre eux. Les demi-fous inoffensifs, les maniaques et ceux aussi qu'on appelait les toqués, étaient laissés libres d'errer dans la maison et dans un jardin spacieux. Le soir, on leur permettait le salon, où ils servaient d'amusement aux désœuvrés, leur tenaient lieu de spectacle. On les entourait, on les faisait jaser; on excitait les femmes, encore jeunes, à chanter des chansons fort libres.

La galerie riait bruyamment. Je fus plusieurs fois, bien malgré moi, témoin de ces scènes choquantes. Il y aurait eu plutôt de quoi pleurer. Tout cœur honnête eût voulu retenir sur les lèvres de telle de ces pauvres innocentes le mot risqué qui la livrait d'avance, et souvent au plus indigne.

La vogue du docteur tenait moins à sa science qu'à son ancien caractère. Avant la Révolution il avait été prêtre. En 93, soit terreur, soit que chez lui la vocation ne fût guère tenace, il avait quitté la soutane et le diocèse; il était venu à Paris étudier la médecine.

J'augure qu'il avait dû être prêtre à Laon et que les fonctions de maître de chapelle, à la cathédrale, qu'y rempUssait mon grand-père, les avaient tout naturellemont liés. J'ai entendu dire à mon père que M. Duchemin , au moment de son arrivée à Paris, où il ne connaissait personne, était venu à lui, et qu'il avait été assez heureux pour lui rendre quelques services. Le docteur, on le voit, ne les avait pas oubliés.

Son apostasie, loin de lui nuire, semblait le

servir. Lorsqu'on en parlait, isous le manteau de la cheminée, ses dévotes ne manquaient pas de prendre sa défense. ..Té les entends encore s'e:5^clamer d'un ton aigr^^ ide \vieilles filles : « Nous en aurions fait autant, [à isapiace, puisqu'on n'avait pas d'autre moyen de sauver son cou. » A ses débuts, les plus influentes avaient dû s'employer pour lui avec ce zèle .ardent qu'ont toujours les femmes lorsqu'il s'agit^e leur directeur. La clientèle lui était venue, et fort nombreuse. Sa discrétion rassurait les familles. Elles voyaient toujours caché, sous l'habit du médecin, l'homme de Dieu, le gar^ dien des âmes. On s'en remettait volontiers à sa sagesse du traitement des personnes chères qu'on eût craint d'enfermer dans une maison exclusivement habitée par des ahénés. Le docteur, en homme habile, avait repris la parole onctueuse de son ancien ministère. D'un naturel d'ailleurs fort réservé, il parlait peu et bas, comme au temps où il confessait et dirigeait ses ouaiile^.. Le matin, dans sa robe de chambre brune, }} .était prêtre de la tête aux pieds.

Sa maison, comme on l'a vu, n'en était pas mieux gardée. Les malades qui .auraient eu le plus de droit à sa vigilance, je parle des folles que leur triste état d'esprit laissait sans défense, étaient abandonnées, même la nuit, à la garde

des liommes. Pour celles qui avaient conservé quelques éclairs de raison , ce régime brutal et contre nature , était bien fait pour aggraver le mal et enfoncer à jamais ces infortunées /dans leur folie.

J'ai gardé de cet enfer deux visions sombres qui n'ont jamais pu s'effacer de mon esprit. Elles ont plus fait pour me garder de l'incoriduite que les traités de morale les plus sévères.

A côté de la grande chambre dans laquelle je dormais avec mon père , il y en avait une autre toute petite, où je me réfugiais quand il avait à s'entretenir avec les malades ou les employés de la maison. La fenêtre de cette chambre s'ouvrait sur une cour plantée de quelques arbres. C'était là qu'on promenait les folles. Un jour que j'y étais au travail, j'entendis Vincent, un de leurs gardiens, dire sur le ton du commandement : « Venez ici, Thérèse, que je vous rase. »

Je m'approchai de la fenêtre et je vis sortir de son cabanon une belle fille, d'environ vingt-cinq ans, qui n'avait pour tout vêtement que ses longs cheveux noirs. Elle s'avançait avec la timidité

craintive d'un pauvre animal que menace un châtiment. Lorsqu'elle fut à portée, Vincent, en trois coups de ses grands ciseaux, l'exécuta. Quand la pauvre idiote sentit sa lourde chevelure tomber le long de son corps comme un manteau qui glisse et vous abandonne, lorsqu'elle se vit exposée toute nue sous la vive lumière du jour, l'instinct de la femme se réveilla; elle bondit, se réfugia à l'un des angles de la cour en jetant un cri de béte fauve. Vincent, avec une douceur ferme, cherchait à la calmer : « Allons , Thérèse , rentrez chez vous ; je vous rendrai vos habits si vous voulez être propre. » Avec des ménagements dont je lui savais gré, il 'a poussait vers son cabanon. Et pourtant , je restai indigné. C'était la première fois qu'un corps vivant de femme m "apparaissait dans un état de complète nudité : eh bien î je ne sentis s'éveiller en moi aucune curiosité indiscrète; j'étais trop pris pour la compassion. Comment une pareille exécution était-elle laissée aux soins d'un homme, fût-il même respectueux?

Le soir, j'en parlai à mon père dans une grande émotion. Il me dit qu'une femme ne serait n] crainte ni obéie.

La folie de Thérèse était la conséquence d'une faute. Séduite à seize ans et rendue mère; lâchem^t abandonnée en plein amour, en pleine

confiance, sa raison n'avait pu résister. D'abord folle furieuse, elle était tombée, par degré, à cet état d'inconscience qui n'avait presque plus rien d'humain. « C'est l'éternelle histoire, ajouta mop père, en finissant son triste récit, — les unes en meurent de douleur, d'autres en perdent l'esprit; et je ne sais, vraiment, lequel est pire. »

Mon père avait raison. Les plus à plaindre sont celles qui survivent. Le sort d'une aulre folle, de la belle et tragique M«^« Rigaud, que l'on tenait sous clef depuis dix ans, en était un saisissant exemple. Vive, fière, élégante, d'une figure noble et sévère qui exprimait une âme pure, pour son malheur elle chantait d'une belle voix passionnée, troublante, qui mordait au cœur. On voulait toujours l'entendre. Un duo lui tourna la tête; elle succomba à l'ivresse de son art plus qu'à la passion. Elle aimait son mari. Sur-lechamp elle alla se jeter à ses pieds, lui tout avouer. Elle exigeait de lui un châtiment, sinon elle allait se tuer. Lui, très bon, sentant bien qu'elle avait cédé à une surprise, ne voulait que pardonner. Dans ce cruel débat, elle se remit à chanter, elle était folle !.. . Il désirait la garder près de lui, la soigner lui-même, la guérir. Les médecins ayant jugé son mal incurable, il fallut bien leur céder, la jeter dans ce gouffre de douleur,

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— une maison d'aliénés, — d'où l'on ne sort guère.

Il venait presque tous les jours la voir; il lui jurait avec des lannes qu'elle avait assez expié, qu'elle était pure , innocente désormais. Hélas! elle ne l'entendait ni ne le comprenait plus... Un seul souvenir du passé hantait son esprit. On l'entendait la nuit, dans sa folie bruyante, chanter, sans trêve , le fatal duo qui l'avait livrée. Je l'entrevoyais parfois , à travers les barreaux de sa fenêtre, c'était un spectre de maigreur, mais encore si troublante î On ne fit cesser ce déhre qu'en l'exterminant. On peut dire qu'elle sortit morte de sa cellule; elle ne tarda pas effectivement à mourir.

La musique de chambre, surtout les duos d'amour, ne devraient jamais être permis qu'entre époux. Je mets ici à part les artistes dontle chan est la profession. Mais laisser s'engager entre deux âmes qui ne peuvent s'appartenir , que le devoir sépare, ce dialogue passionné où elles se diront librement tout ce que l'honnêteté leur eût

interdit d'exprimer dans le langage ordinaire, k coup sûr moins capiteux ou moins énervant, c'est les mener, comme par la main, à une chute infaillible.

La tentation est une mauvaise fée. Elle a des secrets pour troubler les plus froids et faire perdre la tête aux plus sages. C'est aux femmes, — elles ont plus ou moins le sentiment de leur faiblesse, — à se garder de ces séductions dangereuses, puisque les hommes sont assez lâches pour abuser d'une ivresse passagère et ne tenir ensuite aucun compte du chagrin, souvent mortel, qu'en ressentira un cœur honnête. Toutes les lois étant faites par le plus fort, à son profit, et rien ne protégeant le faible, il faut donc qu'il se défende lui-même, ne donné aucune prise.

Toute mère pour arrêter sa fille, sans trop l'instruire, devrait l'avertir que l'orage de la passion réveille chez l'homme les instincts féroces; que le meilleur est capable de tout immoler à un désir sauvage : je dis le meilleur. Pour l'autre, tout en adorant ce soir, il sait très bien que demain il reniera.

Ce que je sens, aujourd'hui, de pitié profonde pour les victimes de nos légèretés cruelles, n'est pas, comme on pourrait le croire, le fruit amer des années, d'une longue expérience. Encore tout

novice , j'ai ressenti les premières atteintes de cette compassion pour celles que le souvenir de nos fiancées, de nos sœurs, de nos mères devrait nous rendre à la fois respectables et sacrées. Je retrouvais, naguère, dans mes vieux papiers de jeunesse, le plan d'un livre que j'ai fait à dix-huit ans, entre deux devoirs d'écolier, pour réclamer, en faveur des femmes, quelques lois plus justes et plus humaines.

Quels étaient pour moi les dangers de la maison. — Les jeunet filles peu réservées. — Que fera le jeune homme solitaire? — Les salons. — Les bals publics. — C'est à la mère de garder son fils. — Gomment elle est puissante. — Que fera rorphelin sans mère? — Du rôle de la veuve dans la société. — Ce qu'était M"' Hortense. — Mort de sa fille. — Douleur de la mère. — Mon père m'offre à son adoption. — Nos deuils communs.

— Ce qui attachait à sa personne. — Son élévation morale. — Elle voit venir pour moi le péril. — Ce que je lui ai dû.

— Note : analogie de situation avec M. de Lamartine.

Sans une sage providence pour m'assister dans mes heures de trouble et de défaillance, l'air de cette maison, au total, n*eût rien valu pour moi. Si les plaisirs du salon, — je puis le dire à mon donneur, — au lieu de m'attirer, m'éloignaient, ailleurs je rencontrais des dangers réels. On a vu que la position de mon père l'obligeait à entretenir des relations quotidiennes avec le personnel de la maison et les malades. Il recevait aussi, en l'absence du docteur, les étrangers qui venaient demander des renseignements. Bon gré, mal gré

j'avais fini par me trouver en contact avec un monde d'une moralité douteuse. L'usage était de vivre les uns chez les autres pour tuer l'ennui. Les jeunes filles de la maison, etcelles qui venaient du dehors en visite, mal gardées par leur mère, erraient dans les corridors sombres, au hasard des aventures. La plupart, fort peu réservées, sous différents prétextes venaient frapper à la porte de notre chambre. Souvent j'y étais seul au travail- Le savaient-elles? Sans être plus sot qu'un autre, j'étais encore trop ignorant des manèges féminins pour le supposer, et trop sauvage pour oser regarder en face ces friponnes et les comprendre. Fort gauchement, de ma place, et non sans rougir, je répondais que mon père était sorti. La porte se refermait et j'entendais derrière, pendant quelques instants, leurs rires étouffés. Alors, je me sentais devenir pâle ; tout mon sang refluait au cœur et m'étouffait. Un sentiment de honte mêlé décolère m'envahissait tout entier . Mon amour-propre souffrait cruellement. De plus sages que moi auraient perdu toute prudence. Pourtant je résistai..

Mais je demande à ceux qui se souviennent , aujourd'hui, de ces moments difficiles, ce que fera le jeune homme pour éluder, gagner du temps, si , à ses premiers rêves, les jeunes filles malignes et rieuses lui font peur ? Retournera-t-il à son

isolement? Ce serait presque toujours sa perte, non par la mort, mais, ce qui est pis, par la dessiccation.

De là vient, je Tai souvent constaté, Tinnom- Jîrable fruit sec qui est le malheur de notre pays.

Quel sera le remède à ce dessèchement solitaire? Le trouvera -t- il dans les salons? Ils lui feraient perdre trop d'heures à un âge où il doit en être avare. D'ailleurs, ce serait trop tôt. Les salons , si tant est qu'il en ^existe encore (1858) , n'exercent leur bonne influence , celle de raffinement, qu'à une autre époque de la vie.

Le remède sera-t-il, alors, dans la complète liberté que la plupart des parents laissent à leurs fils, sous prétexte de les rendre de bonne heure indépendants et propres à se suffire? C'est le système anglais, bon chez nos voisins qui envoient très jeunes leurs enfants, filles et garçons, indistinctement, à tous les coins du monde.

Chez nous qui remuons sur place, cette liberté absolue laissée à l'adolescent est des plus dangereuses. Si, à dix-sept, dix-huit ans, le père, soit pruderie, soit pour un motif moins avouable, le livre , sans surveillance , à tous les hasards des plaisirs faciles ; s'il le laisse s'instruire dans les bals publics, s'attarder aux soupers où l'on prend une tout autre ivresse que celle du véritable amour,

je crains fort que le premier mot qui lui donnera la science, ne soit pour son âme une flétrissure.

Où donc trouver le remède qui toujours se dérobe? Je vais donner le meilleur. Tout fils devrait être préservé, surtout par sa mère. Que faut-il pour cela? Moins que vous ne pensez, madame. Une tendresse éclairée, vigilante, et ces mille ingéniosités si familières à votre cœur féminin. Elles vont suffire pour créer autour de votre enfant une foule d'alibis salutaires. Les femmes, par le fait même de leur pureté, sont bien plus que les hommes, les gardiennes-nées de leur fils. A celles qui se récuseraient, se déclarant incompétentes, je dirai seulement ceci : « Que faisiez-vous au temps passé, dans votre grande préoccupation de garder pour vous seule l'ami que vous aviez su vous attacher? Doutiez-vous alors de votre pouvoir?... Nullement; vous le sentiez irrésistible. D'où le tiriez-vous? D'une source qui n'a point tari : des dons multiples que la nature, en mère partiale, vous a prodigués; de ce bon cœur charmant, qui attire, retient, enlace si étroitement que, vivrions-nous mille ans encore, nous en conserverions, toujours sensible, la douce et magnétique chaleur. »

Voilà ce que fut votre puissance, ô reines! Elle esi restée tout entière dans votre vie réservée.

xMA MARRAINE iÔ3

Eh bien, je vous demande de vous en servir encore pour aider votre fils. Reportez sur lui un peu de cette chaude aimantation ; qu'elle le charme, et doucement le fascine. Le miracle, dès lors, s'opérera. Vous serez assurée de le garder encore longtemps. L'amour fihal, quand il est fort, crée au jeune homme, dans une certaine mesure, le meilleur alibi ; il le rend moins curieux de l'amour physique.

Le vide seul, fait l'inquiétude du cœur et des sens. Ces heures, ces soirées que je voudrais voir se prolonger quelques années encore au profit de la famille, qui sait, si elles ne changeront pas, pour votre fils, tout l'avenir? Sans doute, il pourra être entraîné, par la suite, vers les plaisirs qui abaissent le niveau de l'âme; mais il s'en détournera d'autant plus vite, que la pure atmosphère oh il aura vécu et respiré à l'aise près de vous, ne ressemble en rien à celle de ces basses régions. S'y attardât-il même, il ne sera pas moins sauvé, si vous avez obtenu qu'il y aille lard, quand l'homme est déjà formé (1).

(i) Je trouve une autre note, sans date, mais très intéressante en ce qu'elle donne, à un autre point de vue, « le moyen véritable de gagner du temps. »

« C'est, pour Vadolescent, une gymnastique bien calculée, non ennuyeuse, comme celle d'aujourd'hui. C'est le mélange de la culture agricole aux études sédentaires; — c'est l'éducation

Que la mère veuille seulement, la chose se fera d'elle-même. Il suffit qu'elle ait su s'attacher de bonne heure son enfant, lui rendre le foyer agréable, lui en faire un idéal, et le pli sera pris. Il aura beau s'éloigner dans ses heures de vertige, toujours il y reviendra avec bonheur.

Pour celui que le sort a frappé , pour l'orphelin de mère, comme je l'étais, le remède pourra se rencontrer dans la société d'une femme prudente , mais restée jeune par le cœur et les habitudes. Une maternité pesante ou morose ne conviendrait pas à ce rôle. La veuve sans enfants, ce qui n'est pas rare, garde le besoin d'un aliment maternel; elle aime surtout à se dévouer. J'en ai vu adopter avec joie l'adolescent orphelin que le hasard mettait sur leur route vers le son^ de la vie. Elles l'éclairaient, le conduisaient à merveille,

publique par les voyages en grandes bandes , qui étudieraient la France , contrée par contrée.

«C'est enfin, l'entrée hâtive aux carrières ac/ù ca, aux affaires, aux intérêts (comme en Angleterre). Il faut abréger le séjour aux hautes écoles souvent dei écoles d'oisiveté, de libertinage. »

Tout cela est dit plus excellemment encore, dans Nos Fils p. 288.

entre l'époque où il venait de perdre le nid maternel et celle oii il trouvait sa jeune compagne et lui faisait son propre nid.

En cela, elles répondaient à l'intime pensée de la nature, qui veut que la femme sage, la femme forte, éclairée, expérimentée, placée haut ou par les lumières ou par le rang, l'élégance des manières, la bonne grâce du cœur, soit l'initiatrice du jeune homme à ces premiers pas dans la vie. '

Ce qui arrête la femme isolée dans son bon mouvement, ce qui l'empêche d'accepter cette sorte d'apostolat, c'est qu'elle a peur qu'on se moque d'elle , et que le jeune homme lui-même n'en rie.

Les Français sont si légers !

Pour moi, si j'ai valu quelque chose, je le dois à ce bonheur que j'ai eu, à dix-sept ans, d'avoir été pris en amitié par une femme distinguée , très douce, pleine de sagesse et de raison.

Ce fut dans la maison même du docteur que je rencontrai ce bon génie qui préserva ma jeunesse de toute chute grave. M^^^ Hortense avait à peu près l'âge de ma mère , que je venais de perdre. Elle tenait la comptabilité , surveillait la portion féminine de la maison, mission délicate qui n'était pas sans lui créer de graves embarras et beaucoup d'ennuis.

Sa situation personnelle était des plus intéressantes. Mariée très jeune à un vieux pharmacien, le successeur du grand Baume, qui ne l'avait pas rendue heureuse, elle s'était vue, de bonne heure, veuve et ruinée, avec la charge de trois enfants qu'il fallait nourrir et élever. Pour suffire à tout, elle s'était mise courageusement au travail, avait appris les chiffres et s'était faite payeur de rentes. M. Duchemin, ayant eu maintes fois l'occasion de la voir appliquée sur ses livres, — en homme avisé, avait senti son grand mérite et se l'était attachée.

Les commencements de nos relations furent difficiles, pénibles même.

La pauvre femme, en nous voyant arriver, s'imagina que mon père, une fois établi à demeure dans la maison, s'emparerait de toute la confiance du docteur,, qu'il suffirait à tout; en un mot, qu'elle serait, par lui, supplantée. Cette inquiétude chimérique éveilla sa vigilance. Elle observa tous les mouvements de mon père, qui ne pouvait qu'y gagner. Sa prévention eut un effet qu'elle n'attendait pas, celui de nous lier par la suite plus étroitement.

Les amitiés durables ne naissent pas du caprice, d'un engouement subit irréfléchi, si fréquent chez les Français. On se voit, et l'on tombe dans les

bras l'un de Tautre, sans savoir qui l'on est, d'où l'on vient. Puis, quand la connaissance est faite et qu'on aurait toutes sortes de bonnes raisons pour s'aimer, voilà, au contraire, qu'on s'attiédit, qu'on se quitte, on s'éloigne, et bientôt on ne se connaît plus.

Les épreuves communes créent entre les âmes les plus forts liens. M"^« Hortense avait été frappée par un malheur terrible. Un matin, on était venu lui dire que sa fille, une artiste charmante, venait d'être trouvée morte dans son lit.

A la première heure d'affollement, il n'y avait eu rien à faire, rien à dire. Un regard, un serrement de main compatissant, sont peut-être, en pareil cas, les plus humaines expressions de la pitié.

Mon père, avec un tact admirable, attendit le moment où il deviendrait possible de tenter davantage pour aider la pauvre âme à se faire, icibas, la seule consolation qu'elle pût accepter. Il fallait pour cela, faire reculer en arrière une ' image chère, mais à jamais muette, et faire glisser doucement, par degrés, tout près de ce cœur malade, une autre image vivante et parlante, celle d'un autre enfant qui ne demanderait qu'à l'aimer.

L'occasion sembla se refuser d'abord. M^^^ nor-

tense ne donnait aucune prise. Toujours repliée sur elle même et comme morte à la vie de relation, on ne la voyait plus dès que sa tâche quotidienne était achevée. Personne n'était admis dans sa chambre, et jamais elle ne s'arrêtait au salon sans nécessité. Celle qui était partie devant^ lui avait ouvert un autre monde vers lequel elle remontait chaque soir , dans la prière et les larmes. Plusieurs mois passèrent ainsi. C'était à désespérer de tout rapprochement, lorsqu'un dimanche, entrant chez mon père pour l'entretenir des affaires de la maison, elle se montra beaucoup moins inacessible, parla, un moment, de choses étrangères au but de sa visite, ce qui ne lui était jamais arrivé. Elle était debout pour sortir, élégante et austère dans ses habits de deuil, pâle sous son long voile noir, profondément triste, mais simple et digne dans l'expression de sa douleur. Elle eût troublé les plus indifférents. Mon père l'était jusqu'aux larmes , lorsqu'il me prit vivement à ma table et , me menant devant elle, m'offrit, en quelque sorte, à son adoption par ce mot touchant : « Madame, v(>ici un enfant qui n'a plus de mère... »

Le premier mouvement de cette femme excellente fut tout nature et compassion. Mais elle le réprima aussitôt. Sa réponse brève, implicite-

ment négative, arrachée avec un effort visible, nous révéla plus qu'elle n'eût voulu, peut-être, le fond amer de ses pensées: « Ne cherchez pas, monsieur, une autre protection que la vôtre ; les mères sont parfois si impuissantes à garder leur propre enfant. » Sa bouche fi^émissait, et sa pâleur était devenue sépulcrale. Son regard, porté en avant, semblait fixé sur un objet que le nôtre ne voyait point. C'était l'ombre de sa fille, morte, qui passait devant ses yeux.

Elle avait refusé. Et pourtant, son cœur maternel s'émut , lorsqu'elle me sentit réellement menacé. Un soir que j'étais dans la chambre de mon père, seul, assis près delà fenêtre, mon livre fermé sur mes genoux, n'y voyant plus clair pour lire , triste de mon isolement, mais préférant ma sohtude et le silence , aux commérages vulgaires du salon, j'entendis la porte s'ouvrir sans bruit, et je la vis venir à moi d'un pas doux et léger qui n'était qu'à elle et qu'on croit, à tort, particulier à la jeunesse. Arrivée près de moi, elle prit ma main et la garda un moment dans la sienne , me

regardant de ce regard profond qu'ont seules les mères, et qui, sans paroles, dit tant de choses. Ce fut tout. Aucun autre témoignage de sa sollicitude. Elle sortit, comme ai elle ne fût venue que pour parler à mon père.

N'importe, désormais la glace, entre nous, était rompue. Encore un peu de temps, et mon n fuge dans cette âme compatissante allait être assuré. L'analogie de nos situations, nos deuils communs, malgré la différence de nos âges, nous rapprochaient. Une fois le lien formé , la mort de ma mère, celle de sa fille, — sans qu'elle m'en révélât encore le côté tragique, — devinrent le texte inépuisable d'effusions sincères et tendres. On sait ce roi de Portugal qui aima Inès de Castro, parce qu'elle seule lui parlait de la femme aimée qu'il avait perdue. Sur ces récits et ces portraits que nous nous faisions mutuellement des objets de notre deuil, elle se mit à aimer ma mère , je fus troublé de sa fille, je l'aimai bientôt elle-même.

Était-ce amour, amitié? Ni l'un ni l'autre.- Le nom n'est pas encore trouvé pour ce sentiment intermédiaire. A l'amour se mêle moins de tendresse, et l'amitié paisible de l'homme pour la femme naît à un autre âge. C'était quelque chose à part, tout en nuance, d'une douceur infinie. Dans le mouvement confus qui m'entraînait vers elle ,

le bonheur de retrouver celle que je pleurais était certainement pour plus de moitié. C'était, ce n'était pas ma mère. J'étais heureux de la fiction et de la réalité. Le mélange des deux sentiments donne au cœur une confiance qu'il ne retrouvera plus jamais, à un degré si parfait , dans aucune affection. L'âge très inégal ne diminue rien; au contraire, il continue l'illusion de maternité. Le jeune homme, qui a trop de choses à dire et qui hésiterait à parler devant sa vraie mère , pour avofir été tant de fois morigéné par elle , châtié même, petit garçon, trouve déUcieux de pouvoir se livrer, cacher ses faiblesses dans ce cœur tendr?e et indulgent. Qu'il aille jusqu'à lui confier ses vains rêves , même les mauvaises tentations qui lui viennent, et j'affirme, sans crainte d'être contredit, que ce jeune homme est sauvé.

Celle que la Providence m'avait donnée, était une mère, moins ce que la maternité a de sévère. Ce qui attachait encore à sa personne, c'est qu'elle avait gardé plusieurs des agréments de la jeunesse : la finesse , la grâce des mouvements , la beauté du teint qui , chez les femmes , s'altère si vite. Sa transparence ajoutait à l'impression d'une pureté visible, et la parait, tard dans la vie , d'un charme singulier. C'était une sorte de virginité intérieure.

Pendant les neuf années que nous avons vécu ensemble sous le même toit , de 1815 à 1824, je n'ai jamais surpris chez elle le moindre signe d'afféterie. Sa toilette fut toujours élégante, mais grave et judicieusement calculée. Toute sa crainte était de déplaire. C'était surtout le mobile de ce soin extrême qu'elle prenait de sa personne, ce qui, chez toute femme, quel que soit son âge, est plutôt une vertu.

Je ne lui ai rien dû pour la marche de mes idées. D'un esprit secondaire , d'une culture peu étendue, — comme beaucoup de femmes d'un esprit distingué que j'ai connues depuis, — M°^«Hortense avait peu de goût pour les choses abstraites. Elle m'écoutait assez patiemment, lorsque je cherchais à la mettre de moitié dans mes pensées et mes admirations; mais elle n'encourageait pas ces épanchements. Pour arriver à son esprit et l'émouvoir, ceci est un trait essentiellement féminin , il fallait d'abord prendre le chemin de son cœur.

Quand je reporte ma pensée à ce temps déjà

éloigné et que je cherche le secret de sa singulière puissance, je la trouve en deux choses surtout : malgré les grands malheurs dont elle avait à accuser la société, elle était restée bienveillante. Son extrême bonté lui faisait craindre d'affliger les autres. N'ayant rien à faire excuser dans son passé , elle couvrait , excusait les faiblesses d'autrui ; elle se montrait soigneuse à faire briller les jeunes femmes, s'intéressait à leur avenir.

Enfin , pour achever de la peindre , elle avait conservé , chose rare dans un cœur brisé , une harmonie d'un grand charme.

Il me fut doux de céder à de telles séductions. Je ne puis dire assez avec quels tendres ménagements j'étais guidé dans les heures troubles oii le cœur, seul avec son orage, a si grand besoin de lumière et la trouve si peu en lui et autour de lui.

Une femme sûre, pour garder le jeune homme novice, desfemmes dangereuses qu'il rencontre sur sa route, quel rare don de Dieu !

]\|me Hortense n'avait pas été sans voir de quel côté venait pour moi le péril. Elle redoutait surtout, certaines dames pensionnaires qui n'auraient pas demandé mieux que de me déniaiser. Sans m'inquiéter par de continuels avertissements, elle sut déjouer leurs manèges et me préserver.

Si l'on peut se figurer les profondeurs infinies

iO.

de la compassion de Dieu pour ses jeunes créatures chancelantes qu'il veut faire monter dans la vie, c'est peut-être quelque chose qui ressemblerait à cela. Toujours occupée d'affermir l'homme chez l'adolescent, ellemedonna, comme abri, toutes les douceurs de l'aile maternelle et une part de son âme. Cette âme qui me nourrit du meilleur de la sienne, que d'années j'en ai vécu ! C'est ce qui m'est resté de plus délicat, de plus fécond des impressions de ma jeunesse. Cela m'a fait pour longtemps ce que j'ai été dans la vie éveillée et dans le rêve. Et toujours quelque chose m'en est resté, comme un signe particulier dont les hommes ne s'expliquant pas la nature, s'étonnaient ; c'est que j'ai été deux fois fils de la femme (1)

(1) M. de Lamartine fut de même élevé par une femme, la marquise de Raigecourt, qui avait été l'amie de M"* Elisabeth et devait être déjà âgée en 1820. Elle l'initia au monde, à la gloire. Il disait à M. Michelet: « Ma mère m'a commencé. M"' de Raigecourt m'a achevé. » (Voir le Cours familier de littérature , entretien X, p. 266, où il est parlé de cette éducation féminine.) 11 y a, en effet, peu d'hommes supérieurs qui n'en puissent dire autant. Nos plus grands génies ont procédé de la femme, de leur mère ou de leur éducatrice.

ÎV •

Ei\ RHÉTORIQUE

Où en était la France quand j'entrai en rhétorique. — Quelle était la manie de Bonaparte. — Gomment il entendait que l'histoire fût enseignée. — L'Université ne se releva qu'en 1818. — Encouragement pour l'écolier. — M. Villemain; sa méthode. — Le discours qui me valut ses vives sympathies. — La distribution des prix au palais de l'Institut. — Triomphe. — La première couronne est donnée par le duc de Richelieu. — Note : ce que la France doit à ses services.

Très doucement enveloppé par cette tendresse maternelle, je me sentais plus ferme sur le terrain des idées. Gomme je l'ai dit, j'y étais seul, mais j'avais pour me soutenir, m'encourager, exciter en moi une grande volonté, le souffle vivifiant qui passait en ce moment sur la France

Malgré les tentatives violentes de la réaction, on sentait, en bien des choses, que l'élan du siècle était donné. 11 allait vers le progrès d'une manière si impétueuse, que ceux mêmes qui défendaient violemment le passé (au journal le Gon^ernateur

et ailleurs) (1) étaient obligés, pour se faire lire, de revêtir les formes nouvelles, parfois aventurées, mais sous lesquelles la raison semblait prendre un cours irrésistible.

J'entrai en rhétorique , ayant en moi quelque chose de ce mouvement. Jamais je ne m'étais senti plus actif. C'était ma dernière année de collège qui devait, en bien des sens, décider de mon avenir.

Peu d'élèves , de mon temps, faisaient leur philosophie. Elle était fort délaissée. Ce ne fut qu'en 1818, sous Royer-Gollard , qu'elle reprit faveur.

Napoléon , dans sa manie de toucher à tout , même aux questions qu'il comprenait le moins, par exemple celle de l'instruction publique, avait ordonné qu'on lui organisât une Université impériale. Il entendait instituer une sorte de pouvoir spirituel et presque de sacerdoce. Il chargea de cette création un homme voué à l'ancien régime, un mondain : Fontanes ; puis il l'en fit chef, avec le titre antique et vénérable àQ grand maître.

En réalité, sous le règlement presque militaire qui lui était imposé, l'Université subissait une étonnante échpse. Pour plaire au vrai grand maître,

(i) Le Conservateur était rédigé i>ar Baoald, Chateaubriand, Lamennais.

— à l'empereur, — qui haïssait ce qu'il appelait « les idéologues » ; la philosophie, comme on l'a vu, était fort discréditée, sinon interdite. Lorsqu'en 1810, on la jugea digne des récompenses, et qu'elle vint humblement se faire couronner après le thème latin et la première année de grammaire, elle n'en fut que plus humiliée.

Mais ce n'est pas seulement du côté de la philosophie que l'Université voyait se borner son horizon ; il en fut de même pour l'histoire. En 1805, au moment du triomphe d'Austerlitz, où l'empereur se sentit devenir dieu, il la laissa couronner au concours général. Puis, en 1807, après la sanglante bataille d'Eylau qui faillit être pour lui un désastre, il la supprima.

Dès lors, on n'enseigna guère plus d'autre histoire que celle de son règne, et, pour ainsi dire, à des heures marquées. Lorsqu'il épousa, en 1810, Marie-Louise , il fit enjoindre à tous les professeurs de rhétorique des lycées de Paris.de concourir à un prix de latin qui devait célébrer ce grand événement.

Pour cet exercice d'emphase et de flatterie, la rhétorique, qu'on appela d'abord « classe de Belles- Lettres », nom qui fait image, — allait à merveille.

L'empereur lui fit accueil, et Fontanes lui donna le sceptre. Celui qui le tenait ^n main planait

comme un dieu au-dessus des autres professeurs. Cette école de déclamation allait à un homjne intempérant en gestes et en paroles, avec des tons faux, criards, et souvent vulgaires (1).

Ce ne fut qu'au moment des ordonnances du 15 septembre 1818, que l'Université profita réellement du bénéfice de la chute de Napoléon. A vrai dire, elle n'avait fait, sous l'Empire, aucune résistance à ce qu'elle appela, plus tard, le système d'oppression.

Fontanes, en vrai courtisan de tous les pouvoirs, eut beau dire, en 1814, qu'elle en avait gémi; il eut beau protester de son zèle latent, comprimé, mais ardent pour la royauté, rien n'était plus faux. Ou bien, il faudrait croire qu'elle avait fait de l'ancien régime, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir. i

L'écolier, plus favorisé, gagna, du premier jour, quelque chose au changement de dynastie.

(1) Ce portrait tracé en deux coups de plume, et si vrai, se retrouve presque identique dans les Mémoires de M°" de Rémusat récemment publiés. Le don de seconde vue qu'avait Michelet lui a toujours fait peindre ses personnages avec autant d'exactitude historique, que s'il eût vécu de leur temps et même dans leur société.

D'abord , il cessa d'être une nullité , un zéro ; il redevint un être, une personne. L'absence du registre d'admission révèle le peu d'importance qu'on donnait au passage, — dans les lycées, — d'une génération sacrifiée d'avance. On n'était pas même un numéro dans sa classe. A quoi bon ? Au sortir de l'école, la réquisition vous prenait, vous alliez vous ensevelir dans les neiges, ou vous faire enterrer vivant dans les boues d'Eylau, de Friedland.

On ne tenait pas même compte alors, des noms les plus glorieux qui sont l'honneur d'un lycée. Le Palmarès, ce livre d'or des élèves, n'existait pas à Gharlemagne, ni ailleurs sans doute.

Mais le plus grand encouragement au travail, ce fut d'être sûr de vivre, de voir s'étendre et s'approfondir devant soi l'avenir. Gela seul changeait tout ; l'allure n'était plus la même ; la pensée, la parole s'émancipaient. En même temps, chose précieuse à un âge où l'on n'est que trop enclin à l'exagération, à l'enflure du style, j'eus ce bonheur d'avoir un maître , en tout . ennemi de l'emphase : M. Villemain (1).

(1) Michelet a fait toutes ses études en quatre ans, sous cinq professeurs. Il entra au lycée, en troisième, avec M. Andrieux, « plein de tact et de douceur, un peu étroit mais fénelonnien. »

Il fit sa seconde avec « l'aimable M. Carré, d'un agrément intini ». En rhétorique, il eut trois professeurs : MM. Villemain,

ISO EN RHÉTORIQUE

Du premier jour, il me mit aussi en garde contre la maladie du temps, le néologisme dont notre pauvre langue subissait les mélanges barbares. Il me conseilla la sobriété, et me fit sentir que les nouveautés nécessaires à la langue si riche de Rabelais, Molière, Voltaire, Diderot, ne pouvaient être introduites qu'avec précaution et er petit nombre, à mesure que les idées nouvelles commandent de nouvelles locutions.

Je vois encore le jour, un froid matin de décembre , où je lui portai ma première composition de finançais. C'était l'occasion de lui prouver que j'avais tenu compte de ses sages avertissements.

Pendant qu'il lisait nos compositions , j'épiais de ma place le jeu de sa physionomie si mobile,

Lètendard et Lecierc. M. Létendard dirigeait la clabse de latin fi de grec; M. Lecierc était pour le français. Il remplaça, au lommencement de l'année 1816, M. Villemain devi-nu profesfcur à la Faculté. Celui-ci ne fut professeur de Micheiet que .lois ou quatre mois. Mais ce court moment avait suffi pour attacher fort étroitement le maître à Telève. M. Lecierc était loin de posséiier les qualités brillantes de son prédécesseur. Ce fut pourtant un bon choix. Il ne bornait pas sa tâche à l'art de bien dire et de persuader ; il visait un but plus haut très bien indiqué dans sa Méthode de composition, où il conseille, fort sagement, de préférer pour les exercices : « les sujets historiques, aux sujets bizarres, imaginaires que traitaient les anciens. »

Il entraîna ainsi, sans le savoir, Michelet vers sa destinét d'historien.

EN RHÉTORIQUE i8i

je cherchais à deviner ce qu'il fallait espérer ou craindre.

Son examen général achevé, il reprit un devoir qu'il avait mis de côté, se leva,et, d'une voix émue que j'entends encore: « Messieurs, dit-il, écoutez

ceci : « La fortune avait enfin relevé Marins »

Au premier mot, je m'étais reconnu. Cette composition, c'était la mienne! Ce maître, d'un esprit si naturellement admiratif , pour ajouter à mon succès, descendit vivement de sa chaire, et vint, avec un mouvement de sensibilité charmante , s'asseoir sur mon banc d'élève, à côté de moi (1).

(•) Voici ce discours :

« Marins au camp de Cinna.

• La fortune avait enfin relevé Marius, et la colère des Dieux !• renvoyait aux Romains aigri par ses malheurs, et par les victoires de Sylla. Il traversait les villes et les villages nu-pieds, couvert des haillons de la misère, attachant à la terre des regards sombres et menaçants. C'est ainsi qu'il entra dans le camp de Cinna, A sou aspect, ceux qui l'avaient appelé tremblèrent.

1 Cinna, dit Marins, c'est donc à toi que je devrai ma vengeance! Tu m'offres les ornements du consulat; garde tes faisceaux et tes licteurs : Marius proscrit ne peut les accepter. Voilà mes ornements :

• C'est ainsi que les Romains méritent de revoir Marius. Et .que de vengeances ne leur dois-je pas ? Ils m'ont chassé indignement de cette Rome que j'avais sauvée. Minturnes a vu Marius fugitif et traîné dans les fers. J'espérais la mort; je n'étais pas assez humilié: il fallait qu'on me donnât la vie, qu'on fît grâce k Marius!. .

» Mais la fortune s'est enfin réveillée; je vole à Rome, etj'entraine sur elle toute l'Italie. Malheur à mes ennemis! Tu m'as

Le 19 août 1816 fut un jour de grande fête à l'Institut de France.

Une foule brillante se pressait dans la salle des séances publiques. Les livres, les couronnes s'amoncelaient devant les élèves, des quatre lycées royaux, assis au premier rang. C'était la distribution des prix du concours général (1).

Mais pourquoi tant de pompe? Car il était visible que tout avait été combiné pour donner à cette solennité le plus grand éclat. ^

C'est que l'héritier d'un nom illustre , dont la popularité était en ce moment immensQ, devait la présider. Le duc de Richelieu , premier ministre de Louis XVIII, et nommé membre de TAcadémie française, par décret, dans cette même année, — 21 mars 1816, — était, en réalité, le vrai roi de France. L'amitié qui le liait à l'empereur Alexandre, l'avait déjà rendu assez puissant

rappelé, Cinna : tu n auras point lieu de t'en repentir. M'en

croiras-tu? Marchons droit à cette ville qui n'est plus que l'asile de nos tyrans. Maîtres de Rome, nous mettrons de notre côté le nom de la république el Taustérité du Sénat. Là, nous ferons la guerre à Sylla en détruisant ses amis: nous nous vengerons »ur eux de ses insolentes victoires. Et s'il revient nous disputer la république, il relrouvera le vainqueur des Cimbres et des Teutons!... » (j. m.)

(1) De 1809 jusqu'à 1821, la distribution des prix du concour» général s'est faite à l'Institut de France; avant cette date, 1809, elle se faisait au Panthéon. Consulter le Palmarès du concours général.

pour nous obtenir, — contre les prétentions de la Prusse, — de conserver, l'Alsace, la Lorraine, la Flandre. Par une modération habile , il avait aussi amené ce souverain, ainsi que Wellington, à réduire une première fois le chiffre de l'indemnité de guerre et les années de l'occupation militaire : cinq ans, au lieu de sept.

Gomment ne pas honorer et glorifier celui qui nous rendait la défaite moins amère et nous allégeait le poids de nos malheurs ?

Lorsqu'il apparut dans son prestige, entouré de tous les grands noms de France , la salle entière se leva et salua, en lui, le futur libérateur de la Patrie.

Ce même jour, l'enfant ignoré que nous avons suivi dans sa voie douloureuse, dont nous avons constaté les méritants efforts, arrivait à la gloire.

Ses rivaux, ses vainqueurs des années précédentes, les Théry, les Lorrain, les Ampère, les Jules Bastide, etc., cette fois, restaient à distance; il les devançait tous, et remportait trois prix au concours général: discours latin, version latine, discours français. Par ce discours, resté célèbre, que les jeunes générations ont toutes appns par cœur et se sont répété d'âge en âge , on peut dire que Michelet, à dix-huit ans, entra d'cmbléo à TAcadémie française, et que jamais depuis, aucun

nom d'immortel n'a été proclamé, sous la coupole, devant une assemblée plus auguste.

Lorsqu'il s'offrit, chancelatïit d'émotion, au duc de Richelieu pour recevoir de lui sa première couronne, l'heureux écolier put prendre sa part des applaudissements qui redoublèrent.

L'impression d'un tel succès, chez un enfant si peu habitué aux faveurs du sort, dut être forte, profonde et durable. On s'attendrait à la trouver longuement racontée dans ses notes. Celui qui avait encore au cœur le cuisant aiguillon des blessures faites à son amour-propre était en droit de parler de sa victoire.

Dans un jour de malheur et d'humihation , ne s'était -il pas écrié: « Si, jamais je triomphe, j'écraserai mes ennemis! »

Le jour du succès arrivé, il en dit à peine un mot et semble, au contraire, avoir voulu laisser planer sur tous ses condisciples, par son silence modeste, l'honneur de cette grande journée (1).

(1) J'ai donc tenu, pour lui, la plume. La scène que je viens de raconter est contenue, en partie, dans les documents universitaires que m'a fournis l'homme éminent que j'ai déjà nommé, M. Drapeyron, professeur au lycée Gharlemagne.

En ce qui concerne le duc de Richelieu, je me suis tenue au plus près de la pensée de Michelet. A la fin de sa vie, lorsqu'il espérait encore écrire son xix* siècle dans toute son ampleur, il me parlait souvent de lui. Si la mort n'eût pas brisé sa plume, il eût donné certainement une belle page k l'homme d'Etat qu'il

admirait pour ses grandes qualités et pour le zèle ardent qu'il avait mis à relever la France.

Aujourd'hui qu'on élève de tous côtes des statues pour consacrer les grands noms et les grands souvenirs, il serait bien dt ne pas oublier celui qui mit tant de cœur à libérer la France du joug de l'étranger et donna, pour lui-même, l'exemple d'un si noble désintéressement. — On sait qu'il rentra pauvre dans la vie privée et ne voulut point accepter la dotation que lui vota le Parlement. Il refusa, pour ne point ajouter, personnellement, aux charges de la France tellement appauvrie. L'Assemblée et le roi a'ayanttenu compte de son refus, il appliqua cette dotation toute 2ntière, à l'hôpital de Bordeaux. Celui qui eut pour devise : changer ni craindre ne daigne, était bien de notre race, un cœur vraiment français. Il le prouva une seconde fois, en 1818. lorsqu'au congrès d'Aix-la-Chapelle, il employa son influence à obtenir une nouvelle amélioration du traité de paix. Les troupes alliées devaient prolonger l'occupation jusqu'en 1820. 11 fut arrêté, grâce à son intervention puissante, qu'elles auraient entièrement évacué le territoire, dès le 11 novembre.

Il y a, dans la vie d'un homme, des heures qui rachètent amplement quelques erreurs passagères. Ces heures s'imposent à la reconnaissance d'un peuple. Paris doit donc élever, sur une de ses places publiques, au nom de la France, une statue au duc de Richelieu, avec ce digne hommage :

A celui qui sauva, en 1815, la Flandre, V Alsace, la Lorraine^ U fut, «n 4848, le libérateur du territoire françcUi.

Je fus un moment le héros du jour. — Le duc de Richeliea ^î le comte de Gazes désirent me voir. — M. Villemain me présente.— Etais-je royaliste?— Mon père montait la garde dans la Tour du Temple. — Louis XVI le questionnait sur l'état de Paris. — Il vit toute la famille royale et revint ému de pitié. — Le jour de l'exécution du Roi, il montait la garde. — Je fus touché sans prendre parti. — Note : Le discours français couronné par le duc de Richelieu.

Mon discours français, qui me valut le premier prix au concours général , avait appelé sur moi l'attention. On le lisait, on le commentait. Plusieurs voulaient y voir une allusion au captif de Saint- Hélène. Je n'y avais pas songé. Mais comment arrêter le cours d'une légende (1) ?

Elle me fit un succès bien au delà de mon mé-

(1) Je pense faire plaisir aux lecteurs de ce livre, en leur donnant, à la fin du chapitre, le discours qui valut à Michelet son triomphe, et oîi se révèlent déjà, plusieurs des qualités maîtresses qu'on retrouvera dix ans plus tard, dans le premier outrage historique qu'L' a pub'ié : Le Précis d'histoire moderne, (1826.) (M<»e J. M.)

rite. Je fus un instant le héros du jour. On désira me voir, me faire parler. M. Villemain, plus fier que personne de ma renommée, sur le désir des ministres, MM. de Richelieu et de Gazes, qui m'avaient couronné, se chargea de la présentation.

Ils durent être bien surpris de trouver chez ce jeune prodige si peu de ressources pour la conversation. Je reste moi-même confondu de ma timidité gauche, embarrassée à mon entrée dans le monde. Ces grands personnages ne furent pas moins aimables pour moi, et même trop louangeurs. Le duc de Richelieu, en nous congédiant, fit à M. Villemain une prédiction qui pouvait me donner beaucoup d'orgueil ; <( Vous verrez, dit-il, en nous reconduisant, que votre élève ira loin. »

Là-dessus, M. Villemain me conseilla d'écrire. Je n'en avais nulle envie, n'ayant rien à dire. Je préférai continuer mes études.

Pour en venir à mon royalisme, on ne peut attribuer cette accusation de mes ennemis, qu'au bienveillant accueil que me firent, à dix-huit ans, les ministres du roi, et dont quelque chose aura

transpiré. On a dit même, que j^avais été un fervent royaliste. Fervent ? non. Mais si les malheurs dont l'Empire avait accablé ma famille l'avaient rendue favorable au retour des Bourbons, ce n'eût été que très légitime. Gela, pourtant, n'arriva pas. Ruinée tant de fois par Napoléon, elle haïssait, en lui, le tyran, l'ennemi-né des libertés de l'esprit et du droit commun ; elle vit dans sa chute une délivrance pour le monde, mais sans prendre parti pour le nouveau régime.

^ Au moment oii allait éclater la grande révolution de 1789, mon père menait à Laon une vie douce et facile, sans préoccupations politiques. Mais au premier coup de tocsin, il s'éveilla comme les autres et donna bientôt de l'inquiétude à sa famille. Prudemment, comme on l'a vu, elle le fit partir pour Paris, et s'en remit, pour lui trouver un emploi, à des amitiés puissantes. Grâce à elles, mon père entra comme employé à l'imprimerie des Assignats , place Vendôme. Rien ne calme l'imagination comme un travail réguher. Les règlements étaient fort sévères. Gambon avait mig

là des dogues attentifs à la surveillance; on n'y souffrait pas les désœuvrés. Les sorties de mon père se bornaient à celles qu'exigeait le service de la garde nationale. Le fait même de son entrée dans une imprimerie de l'État l'avait exempté de la conscription. Mais il avait été enrôlé dans la milice qui devait veiller sur Paris , pendant que nos armées allaient à la frontière. Son domicile était, à cette époque, rue du Temple, ce qui lui valut de monter plusieurs fois la garde dans la Tour 011 Louis XVI et les siens étaient prisonniers. Le roi, volontiers, se laissait voir aux gardes. Mon père le vit deux ou trois fois entouré de la famille royale. A cela, les plus forts ne résistaient guère. Les deux enfants et M"^® Elisabeth , si innocente de nos malheurs, inspiraient, même aux plus prévenus, une grande pitié.

Louis XVI, curieux de savoir ce qui se passait dans Paris et quel était le courant de l'opinion, questionnait familièrement les gardes. Il n'ignorait pas que mon père était employé à l'imprimerie des Assignats, d'où ne bougeait le roi du jour, le le ministre Gambon. Tout gravitait autour de lui. Mon père m'a souvent dit qu'il avait vu entrer dans cette imprimerie tous les personnages importants de la Révolution. Il pouvait donc être mieux renseigné que les autres, et il avait vingt ans, une

MON ROYALISME m

grande facilité de parole, assez d'assurance. La personne du roi n'était pas faite pour en imposer. II avait l'abord simple et familier, ce qui encourageait. Il fit à mon père l'effet d'un bon fermier de la Beauce. C'était précisément cette bonhomie qui désarmait, le faisait prendre en compassion. A un certain degré, il semblait irresponsable.

Que mon père, déjà profondément humain, soit plus d'une fois sorti de la Tour le cœur ému, troublé même, cela est certain; mais la vérité m'obhge à dire que c'était l'homme, le père de famille qu'il plaignait. Jamais il ne m'a parlé autrement de ce souvenir.

Le jour de l'exécution, toute la garde nationale avait été convoquée , afin d'aider l'armée à tenir à distance la foule qu'on s'attendait à voir venir et qui ne vint pas. Mon père était parti dès le point du jour. Il se trouva des premiers sur la place de la Révolution (Concorde). Il avait beaucoup vu, beaucoup entendu; il m'a donné des détails précis sur l'événement, ce qui m'a permis. d'en parler comme si j'y avais assisté moi-même,

La première fois que mon père m'en fit le récit, je m'enflammai et résolus d'écrire en vers une oraison funèbre, dans la grande manière de Bossuet. Mais je n'ai jamais trouvé le rythme qu'en prose. J'en rimai à grand peine seize vers.La

difficulté de saisir la mesure me rebuta. Je remis la chose à plus tard. L'occasion ne revint pas, et bientôt , je n'y pensai plus.

Voilà tout le royalisme de mes vingt ans. Lorsque arriva la seconde Restauration , loin d'avoir une opinion toute faite, j'étais neutre^ en ce sens que je n'avais jamais arrêté mon esprit sur le principe même de la royauté. C'était, je crois, l'état le plus sain et le meilleur pour commencer mon éducation politique.

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