‹ Ma jeunesseChapitre 31 sur 40 · COURONNÉ AU GRAND CONCOURS · texte numérisé non relu

COURONNÉ AU GRAND CONCOURS

€ Bion exilé de Rome.

I Rome, sous les consuls, donnait des couronnes à la vertu ; elle était libre alors ! Rome, esclave sous Domitien, honora les grands hommes par des proscriptions. Accusé, par l'estime publique, de vertu et de génie, Dion fut proscrit : il abandonna sans regret une ville qui n'avait plus que le nom de Rome, et, emportant avec Platon et Démosthène, les consolations de la philosophie et les souvenirs de la liberté, il alla chercher un pays où l'on pût être impunément éloquent et vertueux. Longtemps il promena ses misères parmi les barbares, étonnés de son génie et de Tinjustice de sa patrie; enfin il arriva aux bords du Tanaïs où campait une armée romaine ; il y fixa sa course

errante, et retrouva dans les camps Rome exilée de ses murs.

» Là, honorant sa misère par une noble patience, il exerçait dans les travaux les plus pénibles ces vertus austères que vante le philosophe et que pratique le sage ; là, il plaignait les malheureux qui, pour ne pas quitter leur palais, flq^ttaient le tyran en attendant la mort.

ï Cependant un bruit soudain se répand dans l'armée. On dit que l'empereur n'est plus ; on le dit en secret ; on tremble de paraître le croire. Mais bientôt des messages certains confirment les murmures de la renommée. Domitien n'était plus; 'mais Rome, endurcie à l'esclavage, ne s'apercevait pas qu'elle était libre ; immobile , elle attendait que l'armée lui donnât un maître.

> L'armée seule fut affligée; les soldats habitués à faire acheter tous les ans leur obéissance, se rappelaient avec douleur cette libéralité qui fait tout pardonner aux tyrans, et ils croyaient regretter Domitien. Le souvenir du passé, l'incertitude de l'avenir, agitent ces âmes guerrières : ils vont partout le camp se communiquer leurs inquiétudes; mais bientôt l'abattement se change en fureur; ils prennent les armes, ils frappent leurs boucliers, ils enlèvent les aigles, ils crient : A Rome ! à Rome! Ils tremblent d'avoir été prévenus par une autre armée ; ils partent pour vendre leur patrie !...

» Alors un homme couvert de haillons perce la foule étonnée, et, jetant tout à coup ses lambeaux, il s'élance sur l'autel de la patrie qu'on avait élevé au milieu du camp ; ses yeux, ses traits , sa taille étaient d'un Dieu ; tout se tait. « Je suis Dion, s'écria-t-il ; peut être con- » naissez-vous mes malheurs; j'ai vu le jour en Asie, y mais mon cœur est romain; je viens parler pour Rome; » braves guerriers, croyez les paroles d'un homme qu'on » a proscrit pour n'avoir jamais flatté.

• Vous marchez contre votre patrie, ô Romains 1 Je ne

» vous reproche pas de vouloir venger votre empereur; je i loue votre reconnaissance. Trop redoutables pour être f opprimés, vous ne l'avez connu que par des bienfaits. » Vous n'avez pas vu le Sénat assiégé, et Rome inondée I de sang ; vous n'avez pas vu Carus Métius accuser les » enfants d'avoir pleuré leur père; vous n'avez pas vu

• traîner à la mort Sénécion, Justicus et le vertueux Hel- I vidius; vous n'avez pas vu le vainqueur des Bretons, » votre ancien général Agricola expier sa gloire et la vôtre » par une mort prématurée. Romains, lès dieux ont eu » pitié de Rom«; vous êtes libres : mais les plaies de la I patrie sontsanglantes, et vous allez la replonger dans les

> convulsions de la guerre civile et de l'anarchie ! L'en-

> tendez- vous ? C'est elle, c'est elle-même qui de cet autel

• vous crie par ma bouche : 0 mes enfants, pourquoi m'éle- » ver des autels si vous me déchirez le sein?... C'est donc i en vain que j'ai vaincu le monde, si je ne puis reposer

> après huit cents ans de guerre! Peuple infatigable de I Mars, laissez respirer ma vieillesse ; réunissez- vous sous

• un chef pacifique qui ferme le temple de Janus, qui me

• fasse oublier Domitien et mes maux, qui ne craigne pas 9 le mérite et qui encourage la vertu. Alors, puisqu'il vous

> faut des combats et de la gloire, vous tournerez contre

> les Daces et les Gètes des armes devenues invincibles

• par la concorde; vous expierez vos guerres sacrilèges

• à force de vaincre les barbares, et vous reculerez jus- » qu'aux bornes du monde les frontières de l'empire éter- I nel !...

» Romains, cet homme que vous demande la patrie, ; vous le connaissez. Dans des temps plus heureux, vt)us

> avez admiré sa prudence et sa valeur; maintenant il ) cache, dans l'obscurité d'un exil éloigné, des vertus dont I Rome n'est pas digne; il exerce dans les méditations

> de la philosophie cette sagesse qui fera le bonheur des i nations, s'il se dévoue à l'empire; lui seul peut encore

» ramener dans Rome la vertu et les dieux. Romains, • vous allez décider du sort de la terre : ce sage digne de » commander à vous et au monde s'appelle Nerva »

» Il parlait, et leur fureur tombait peu à peu ; vaincus par la force de ses discours, ils déposent leurs armes ; on loue la sagesse de Nerva; on raconte les vertus de ses ancêtres; bientôt un cri s'élève, et les rives du Tanaïs répètent le nom de Nerva.

• Ainsi réloquence donna au monde Nerva et Trajau.

De la part que \ Imitation, Virgile et Rousseau ont eus à ces trois mouvements. — Je n'ai rien à cacher. — La Grèce fut ma première éducatrice. — A quinze ans ce fut le tour de Virgile. — La nature de son génie le rapproche du christianisme. — Ce qu'il fut pour moi. — Les deux parts à faire dans une éducation. — A dix-huit ans, Rousseau s'empare de mon esprit. — Quelle était ma disposition intérieure quand je lus la Profession de foi du vicaire savoyard. — L'esprit critique que j'ai en moi balance mon admiration. — Ce que je n'accordais pas à Rousseau. — Nos disputes. — Comment il corrigeait ses paradoxes. — En le suivant je ne quittais pas mes voies. — Ce que fut mon baptême volontaire. — Note : Extrait de baptême trouvé à Saint-Médard. — II faut tenir compte de l'influence du temps.

L'heure est aussi venue de parler des mouvements religieux qui se firent en moi à la même époque. Ceux-ci, plus réels que mon prétendu royalisme, mais qu'on a systématiquement exagérés, dans le but de me mettre en contradiction avec moi-même et de me nuire. Je n'ai jamais

rien eu à cacher, encore bien moins ce que fut cet entraînement tout solitaire d'un enfant qui écouta, en ceci, les voix du cœur bien plus que celles de la raison. On saura de moi toute la vérité sur les différentes phases de cette évolution intérieure, où la part de Dieu fut plus grande que celle des dogmes. Aussi n'ai-je eu, en aucun temps, à la renier. Il suffit qu'elle soit expliquée et qu'on sache dans quelle limite ce dernier mouvement religieux de ma jeunesse s'est produit.

L'isolement m'ayant fait tout cérébral, il n'était pas besoin d'exciter en moi l'éveil de la pensée ; mais , il était nécessaire qu'un bon giiide vînt la diriger. J'avais dix-huit ans en 1816, je touchais à ce moment critique où le jeune homme se demande quelle route il choisira parmi les voies multiples qui s'ouvrent devant lui. Une fois ma vocation trouvée, elle devait être d'autant plus fixe, que j'avais été discipliné de bonne heure, par mes études, et tenu très haut par la société de mes auteurs anciens. L'antiquité et ses langues, »es littératures, son histoire , — chaque fois que

j'allais faiblir, — me refaisaient le cœur haut pour mépriser la mort, dernière, misérable ressource, et dominer la vie par l'action

La Grèce s'entendait à former les hommes; Rousseau l'a très bien définie : « une éducation. » Sa gloire, en effet, a été d'avoir eu, pour soutenir sa grandeur, non des individus, mais des sociétés héroïsantes qui faisaient des foules .héroïques, en sorte que l'héroïsme devint, tout naturellement, une seconde nature.

Jusqu'à quinze ans , je n'ai guère eu d'autre éducatrice, d'autre culture que la pure antiquité. Mais si la Grèce tendit, en moi, le nerf de la volonté et me fit fort dans l'adversité , par certains côtés, elle me sécha. La dureté des lois de Sparte qui tue l'enfant débile, fait la femme homme par les plus rudes travaux, ce terrible idéal grec m'alla moins, lorsque ma vraie nature, faite de compassion pour les faibles, s'émut en moi et que je sentis peser davantage sur la France, le poids des malheurs du temps. .

C'est alors, surtout, qu'une âme tendre vint

s'emparer de la mienne, la nourrir et fondre son aridité. Virgile qui tant de fois, depuis, est rentré en moi à mes heures d'épreuves, qui m'a donné, historien, ma propre plainte sur nos deuils et nos proscriptions , Virgile eut mes préférences aux moments de nos plus fortes calamités, lorsque nous mourrions, partout, sur les champs de bataille, à léna, Eylau, Friedland, Moscou, et que l'Europe entière était blanche de nos ossements. Son livre plein de la voix des morts, où l'on sent venir la fin d'un monde, n'était que trop en rapport avec les misères du temos et la faiblesse morale.

La tristesse que m'avait fait éprouver, tout enfant, rue des Saints-Pères, la lecture de V Imitation, je la retrouvais ici, sous une autre forme. Il y a partout, dans Virgile, comme dans le christianisme, une impression du couchant. Toutes les églogues finissent par la peinture du soir, de sa mélancolie. Je ne pouvais m'en séparer. N'ayant pas encore assez de substance pour prendre de moi-même un libre essor, je le fis mon guide et mon prophète; je l'emportais dans mes promenades solitaires et m'en récitais des chants entiers. Le soir, pour le mieux comprendre et me l'assimiler, j'en faisais de longs commentaires.

La gravité du latin, son ampleur, me donnaient

la nau&ée du mesquin et du bas. Même en ce qui pourrait troubler un jeune cœur, aux chants passionnés, certaine noblesse relève tout, et je trouvais parfois, dans Virgile et Catulle, l'homéopathie de la passion. La leur est puissante mais forte. Elle aide à tromper la jeunesse, à éluder la tyrannie de l'âge. La brûlante Ariane de Catulle, à certains jours de fête, ferme l'oreille aux bruits, aux séduisants appels des réalités inférieures. On a lu ; le soir vient, la 'fête est passée. Un peu triste peut-être, mais fière, heureuse au fond, de se sentir entière au travail de demain, la jeune âme s'endort en quelque chant sacré de l'héroïsme ou de la muse.

Au point de vue religieux, Virgile fut sur moi tout-puissant. C'est, par cette sibylle féminine, à moitié chemin des deux mondes , que je fus entraîné, — après avoir cheminé , d'abord , dans le lumineux Orient, — à descendre au clair-obscur des temps chrétiens. Son action fut d'auto^nt plus pénétrante , qu'il me parlait de sa voix douce et basse, contenue, presque sans parole. Il m'arrivait souvent d'oublier l'invisible ami qui me parlait, et de croire que cette voix était la mienne, qu'elle montait comme une faible plainte de mon propre cœur.

Doux et maternel enveloppement, mais qui

n'était pas sans péril. Ces mélancolies du soir sont un peu maladives, énervantes souvent. Elles me mettaient sur la pente des résignations molles, m'enfonçaient doucement dans un marais profond.

Et toute vie qui commence, doit regarder du côté d'oii vient l'aurore , ignorer le rêve , ce mal des âmes et des mondes qui finissent. Elle a le désir de l'action inséparable du développement. Pardonne-moi, grande âme qui as si longtemps nourri la mienne, qui m'as affiné et souvent tenu très haut ; — je dus pourtant te quitter afin de n'être pas, à la longue, par toi affaibli, énervé.

Oui , il devenait indispensable qu'un éducateur plus mâle me vînt, qui me nourrît à son tour, moins de rêveries que de fortes pensées.

Mais, avant de parler de l'action que Rousseau eut sur moi , il faut noter les deux parts bien distinctes du travail qui se fait en nous pendant que nous sommes assis sur nos bancs d'écoliers. La première, pour ainsi dire originelle, qui tient au passé,au sang de nos pères, à la tradition qui lésa

Sbrmés eux-mêmes. Cette part est tellement, no^^re, qu'elle est, en nous, presque inconsciente et semble appartenir, surtout, à la toute-puissante magicienne qui se sert des éléments natifs que nous lui apportons , pour les travailler à sa manière , et nous pétrir , nous façonner , nous faire , si le fond est riche, une individualité très spéciale qui ne ressemblera à aucune autre. Que nos maîtres en aient seulement le respect , qu'ils ne fassent rien pour déformer l'œuvre de la Nature.

L'autre part de notre éducation tient , au contraire, au travail éveillé, conscient de notre esprit sur lui-même. Ici, viennent les livres; ils marqueront d'autant plus profondément en nous leur empreinte , qu'ils répondront à un besoin de notre conscience ou de notre cœur. Si notre personnalité est encore faible, ils seront d'autant plus puissants à nous donner une direction. En pareil cas , selon le guide , on est augmenté ou affaibli. Lorsqu'on n'a rien en soi, on devient facilement imitateur, à cette première heure d'éclosion... Notre désir est bien moins, alors, d'être par nousmêmes, que de nous faire les fervents adeptes du maître qui résume nos juvéniles admirations. Le rêve de l'écolier est presque toujours de ressembler à tel grand homme ou tel héros dont il apprend l'histoire. Pour mieux exprimer ma pensée, quel

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est celui d'entre nous , en ce siècle, qui n'a commencé par être le fils de Voltaire ou de Rousseau? Noble émulation mais qui peut avoir ses dangers.

A dix-huit ans , ce viril enchanteur, Rousseau, prit en moi la place (k Virgile. Était-ce une complète désertion au passé ? Certainement non. Rousseau, en un sens, n'est pas si loin de Virgile. Il a avec lui ce qu'oui les hommes très timides ; les passions longtemps contenues fermentent bien plus et sont bien plus douloureuses, plus pénétrantes plus contagieuses aussi, pour ceux qui les approchent. Au moment où j'ouvris Rousseau pour la première fois, en 1816, j'étais, comme lui, dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. D'autant plus il devait avoir prise. Sa sauvagerie allait à la mienne.Apartla distance que mettaient entre nous son génie et mon indigence intellectuelle , ses commencements avaient ressemblé aux miens, nous avions eu la même jeunesse nécessiteuse. De lui, j'appris ce que j'avais senti confusément à certains jours de mouvements

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stoïques : que la pauvreté peut être un ai" guillon.

La vie facile de Voltaire , jusqu'à ses exils , n'a pas le même intérêt dramatique. Ce qui empêcha, aussi, qu'il fût mon initiateur au monde nouveau oii j'entrai, c'est, qu'à seize ans, j'avais lu ses Contes et ses œuvres légères , y cherchant autre chose qu'un guide dans mes incertitudes. Voltaire devait être l'ami de ma seconde jeunesse.

Rousseau, par ses trois livres successifs, trois coups de foudre , me subjugua tout entier. Virgile s'était adressé à mon cœur, à ma rêverie; Rousseau éveilla, en moi, à un très haut degré, le besoin de l'action. Je me souviens, encore, des heures matinales que j'ai passées à le lire ou plutôt à le dévorer dans les longues allées du Jardin des Plantes , et mieux encore , aux recoins les plus reculés , les plus soUtaires , où personne ne venait troubler nos tête-à-tête passionnés.

Ah ! de bons maîtres , de bonnes lectures dans la jeunesse I mais surtout de bonnes lectures qui nous ouvrent la voie, en nous laissant l'illusion de croire que nous l'avons trouvée nous-mêmes...

Qu'on ne nous reproche pas ces enthousiasmes de la première heure. C'est cette flamme ardente qui m'a soutenu aux rudes sentiers de l'histoire; qui a fait ma force pour pénétrer toujours plus loin, creuser toujours davantage, et surprendre, mieux qu'un autre, peut-être, les secrets de la vie et de la mort.

Quand je lus \ Emile ^ le Contrat social; — je n'ai lu Id, Nouvelle Héloise et les Confessions que plus tard, après ma sortie du lycée, — j'étais encore l'enfant de la nature, sans préventions ni préjugés. Comme on l'a vu, je n'avaispas été baptisé à ma naissance. Les églises étaient alors fermées. Lorsqu'on les rouvrit, ma famille n'y pensait plus. Mon père, je l'ai dit, était plus qu'indiflerent aux questions religieuses; — ma mère, lisait habituellement, le dimanche, dans un vieux livre d'heures, mais ne suivait pas les offices. On en avait perdu l'habitude. Mon grand-père et ma grand'mère parlaient fort mal des prêtres, dont ils avaient eu à souffrir dans leur ville épiscopale de Laon. C'était tout. Ils n'attaquaient, jamais, ni la rehgion ni les dogmes. Ainsi, personne, parmi les miens, n'avait réveillé en moi l'esprit de controverse. Ayant renoncé de très bonne heure à entrer dans les églises pour entendre les offices, dont le sens m'échappait, j'étais tout-à-fait étranger au catholi-

cisme; je ne savais rien de la Révélation sur la quelle il s'appuie, et rien, non plus, de la liturgie, de la valeur des sacrements.

Cette ignorance complète me mettait, en religion comme en politique, dans la meilleure disposition pour écouter , en moi , les voix intérieures , et mieux entendre, aussi, le maître aimé qui ne me refusait pas d'écarter de son enseignement religieux, tout ce que ma raison n'en pouvait admettre. L'esprit critique que je tiens de ma race ardennaise, déjà s'éveillait. Ma ferveur pour Rousseau, n'empêcha pas, dès cette époque, mes réserves. Il m'était, par exemple, impossible de le suivre dans ses doutes sur l'immortalité, de l'âme. La durée de la vie au delà de ce monde était déjà nécessaire à mes instincts de justice. Si vous n'affirmez l'immortalité, la justice périt. Alors que devient Dieu?....

La notion du droit est également très faible chez Rousseau. Pour lui, la justice est plutôt un effet « de la bonté divine », ce qui équivaut à la théorie de la grâce et au règne de l'arbitraire.

Dans la Profession de foi du vicaire savoyard où le philosophe de Genève nous donne, par moments, la sienne ; on trouve, encore, cette inconséquence : Après avoir reconnu devant son élève — Emile — que l'Evangile est plein de

choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, qu'il est impossible à un homme sensé de concevoir ou d'admettre, il ne veut pas moins qu'il le respecte en entier et, pour ainsi dire, sans examen. L'Église n'en demande pas davantage. Mais, à côté de ce respect douteux pour la Révélation, qui seraplus tard démenti dans les Lettres de la Montagne (1); à côté de ces contradictions, de cesparadoxes, que de conceptions heureuses, d'un bon sens éternel, dont l'humanité pourra toujours faire son credo 1

(i). C'est dans la seconde et la troisième Lettre écrite de la Montagne que Rousseau, ayant à se défendre, devant le consistoire de Genève, d'avoir attaqué les Miracles dans la Profession de foi du vicaire savoyard , s'en explique par la même occasion. 11 les croit inutiles pour étayer la Révélation, et les juge inadmissibles en ce qu'ils porteraient atteinte à des lois immuables dont l'ordre ne peut être dérangé. 11 s'applique , en même temps, à démontrer que la puissance du Christ fut dans la parole et non dans les miracles ; qu'il refusa même, expressément, d'en accomplir, lorsque les Juifs lui en demandèrent pour prouver qu'il était réellement le Messie. Il faut préférer à toute controverse, la très belle note jetée, au courant de la discussion, sur ce que doit être la prière : un acte d'acquiescement et non unp piernelle vétition. De là. l'excellence du Pater: « Seigneur, que ta volonté soit faite. » Michelet partageait l'admiration de Rousseau pour Y Oraison dominicale-, mais il s'indignai' qu'on détournât de son vrai sens la phrase touchante où l'âme dans sa faiblesse, cherche son appui en Dieu : « Ne nous laisse pas tomber en tentation. » Avoir substitué : « Ne nous induis pas en tentation, » lui semblait un blasphème. Comment Dieu peut-il être, k la fois, tentateur et juge de la faute qu'il a fait commettre?

L'^mi^e est, au total, concordant avec la donnée d'un siècle essentiellement actif et créateur. Les mollesses qui pourront revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes avec l'en- , semble de la doctrine , sans pouvoir s'y harmoniser jamais.

Pour revenir au point de vue religieux, quel est le jeune homme, sans vains préjugés, qui n'acceptera pour sa conduite cette parole où — en dehors du dogme — toute morale et toute religion se trouve contenue : « Mon fils , tenez-vous toujours en état de désirer qu'il y ait un Dieu, w Je pouvais d'autant plus m'abandonner à la séduction de ce conseil qu'en réalité, je ne quittais pas mes voies habituelles.

Il ne m'était pas imposé, ici, de croire à aucun dogme. '

Protestant de naissance et de première éducation, Rousseau avait été nourri, comme moi, de l'antiquité grecque. C'est dans Plutarque qu'il a appris à lire; c'est en le ressassant, qu'il a fini par trouver V Inégalité et le Contrat social (1). Si, à quinze ans, sous la direction d'une femme

(1) Rousseau l'a raconté lui-même à Bernardin de Saint- Pierre dans une promenade qu'ils firent ensemble au mont

Valérien.

(Mme j. MJ

nouvellement convertie, il abjura le protestantisme et se fit catholique, bientôt, l'influence invincible des premiers enseignements reparut. Il s'accuse, il se repent de sa conversion : « Reprenez, dit-il à Emile, la religion de vos pères et ne la quittez plus. » Ce qui veut dire que, si, à cinquante ans, Rousseau n'eût pas été philosophe, il se fût refait protestant.

Et moi, si comme tant d'autres avec lui, j'ai cru en Dieu ; si, à dix-huit ans, je me suis laissé entraîner à me dire aussi : « reviens à la religion de tes pères ; «si j'ai désiré être marqué du même signe que ceux que j'aimais; si, dans un mouvement où le cœur a eu plus de part que la raison, j'ai accompli un acte auquel je n'avais jamais songé jusque-là; si, un matin, je me suis présenté au seuil de l'église de Saint-Médard pour y recevoir le baptême, je n'ai pas été au delà. J'ai été baptisé sans avoir reçu, alors ni depuis, aucun enseignement clérical.

Le baptême, à ce moment, m'a fait protestant de conviction, je veux dire chrétien. En réaUté, je n'ai jamais été catholique. Il eût fallu, pour cela, l'étroite direction que l'Église donne de très bonne heure à l'enfant, et qui ne s'elface jam^ entièrement.

Je dois, sans aucun doute, à cette indépendaoci

MON BAPTÊME 21t

de tout enseignement méthodique, d'avoir conservé solide et durable, comme chose tout-à-fait mienne, le sentiment religieux. Je vois, au contraire, que bon nombre de mes condisciples, en gardant quelques-unes des pratiques du culte, sont, au fond, sèches, stérilisés par le scepticisme (1).

(1) Voici l'acte de baptême, tel que je l'ai extrait des registres de la paroisse Saint-Médard, à Paris :

« Le 23 juin 1816, a été baptisé Jules Christophe, demeurant rue Bufïon, de cette paroisse, né le 23 août 1799, de Furcy Michelet et de Constance-Angélique Millet, demeurants alors rue Saint-Denis, paroisse Saint-Nicolas-des-Ghamps. Le parrain Paul Benoist Poinsot, demeurant rue d'Angoulême; la marraine Anne- Madeleine Christophe, veuve de François F..., demeurante rue de Buffon de cette paroisse, qui ont signé avec nous : » MICHELET. — P. POINSOT.- V« F... — MIGHOT, curé.»

Il y a dans cet acte de baptême deux erreurs de date : celle du jour de la naissance et celh de l'année : Michelet est né le 21 août 1798.

Ce n'est qu'à l'époque où des attaques violentes furent dirigées contre Michelet qu'il songea à parler de son baptême volontaire et à s'en expliquer. 11 l'a fait en deux mots devant le public ; mais dans les papiers intimes et dans ses cours, j'ai trouvé les documents qui m'ont permis d'écrire ce chapitre. Si Michelet les eût recueillis lui-même, il n'eût peut-être pas rapporté à Rousseau, tout seul, la responsabilité de son baptême. Vraisemblablement, il eût tenu compte, aussi, du gran^ mouvement religieux qui se produisit à cette même époque. N'eut-il sur lui aucune influence? Le réveil de la propagande religieuse se fit précisément en 1816. Ce fut cette année même, que l'abbé

de Rauzan fonda les missions de France, et qu'il fit planter partout, sur les routes et sur les places publiques, — avec l'aide de ses missionnaires, — les croix que l'on voit encore aujourd'hui, aux lieux appelés Calvaires.

La vive imagination de Michelet put être frappée de ce grand élan pacifique, en apparence, à son début. Il ne prit un caractère agressif que Tannée suivante (1817). C'est alors que les œuvres de Voltaire et de Rousseau furent brûlées publiquement à Bourges et dans un grand nombre de villes.

Cet anathème jeté contre le maître qui venait de l'initier à la foi nouvelle, dut, certainement, refroidirle zèle du jeune néophyte. On" a pu voir, d'ailleurs, à la fin du chapitre où Michelet parle de Vlmitation, que dès 1820, il pensait et parlait de ses sentiments religieux avec l'indépendance qu'il a toujours conservée

depuis.

Ce que ma marraine n'avait pas prévu. — Les Tarlet. — La première rencontre — Presque toutes les femmes naissent distinguées. — La voix et le regard chez la femme. — Tarlet veut me conduire au bal . — La leçon de danse. : — Je retourne à mes livres. — Thérèse me demande ce qu'ils ont de si intéressant. — Quel livre donner à une jeune fille? — Ce que doit être Thistoire. — Réserves sur la bible. — Première séparation.— Mes craintes pour Thérèse. — Effet que produit sur moi le retour du printemps. — Thérèse ne revient plus. — Tou^ meiits de jalousie. — Le supplice de ne pouvoir rien p'our l'être aimé. — Rêve d'adoption. — Le bonheur de former une âme! — Promenade au Jardin des Plantes. — La montée du labyrinthe. — Ronté de Thérèse; sa beauté troublante. — Nous étions seuls ! — Le premier baiser. — ^46 lendemain; ma confession à mon père — Ce qui advint.

On ne s'avise jamais de tout. En surveillant de très près son personnel féminin, ma marraine croyait avoir paré à tous les dangers. Elle me savait gardé, par ma réserve, habituelle des pensionnaires oisifs, toujours en quête d'un auditeur complaisant, et toujours prêts à glisser dans l'oreille du jeune homme, sans expérience, quelque mauvais conseil. J'étais, en effet, un sauvage. Il suffisait que je visse un de ces désœuvrés errer

dans le jardin, pour prendre aussitôt d'un autre côté. J'ai toujours fui les conversations oiseuses , qui sont, pour l'esprit, un véritable dissolvant. Mais enfin, je le répète, on ne s'avise jamais de tout.

Parmi les employés de la maison , il y avait une demoiselle Tarlet, première gouvernante, qui passait pour avoir été, jadis, la maîtresse du docteur. Elle recevait tous les dimanches, la visite de son frère, commis principal à la préfecture, grand diable d'étourdi, point méchant, mais dépourvu de tout sens moral. Il venait, le plus souvent, accompagné de sa fille , qu'il laissait, des heures entières , à se morfondre d'ennui au jardin, pendant qu'il allait se divertir avec les dames peu sévères de la maison.

Ce fut, dans une de ces longues et mélancoliques attentes, que je vis Thérèse pour la première fois. C'était presque une enfant encore par l'âge ; mais sa taille élancée était déjà celle d'une jeune fille qui plie un peu sous la fatigue d'une croissance trop rapide. Son air fin, sa physionomie douce et inteUigente, son isolement visible, intéressaient de suite, à sa petite personne. La sohtude lui pesant, elle dut nVobserver de son berceau de charmille et méjuger favorablement, car elle vint bientôt, avec une grâce timide, me demander la pennission de

8'asseoirprès de moi. Nous ne nous parlions guère. Pendant que je lisais en attendant la visite de Poret, elle suivait avec curiosité les mouvements rapides des sphinx plongeant leur longue trompe dans les délicates fleurs roses de la valériane pour en aspirer le miel. Je voyais bien qu'elle eût aimé à les poursuivre ; mais, ce liseur obstiné qui ne levait jamais les yeux de son livre lui en imposait, l'arrêtait dans ces élans naïfs, lui faisait mettre la sourdine à tous ses mouvements.

Quand son père se décidait enlin à venir la reprendre , il arrivait sur elle en courant , gesticulant, l'appelant à grands cris , ce qui semblait la faire souffrir. Toutes les femmes naissent distinguées. Plus tard, le milieu où elles se développent marque à son tour son empreinte, les affme davantage ou les vulgarise. J'en ai connu, cependant, qui résistaient aux mauvaises influences. Les moindres soins , d'éducation , en eussent fait des personnes d'une bien autre saveur que la plupart de nos dames bourgeoises, souvent aussi artificielles et vides de tête que des poupées.

Je savais gréa Tarlet de ne pointse faire suivre par sa fille quand il allait s'amuser au salon. Il le faisait surtout pour être plus libre. Je crois, pourtant, qu'un instinct obscur l'avertissait et lui donnait le respect de cette âme innocente. Plusieurs

fois il m'arriva de surprendre, sur sa physionomie mobile, des signes certains de son contentement de nous trouver sagement assis l'un près de l'autre sur le même banc. Il avait bien raison d'aimer pour sa fille ma société. J'aurais été incapable de toucher, même en paroles, à cette délicate fleur en qui l'émotion, trop précoce, eût pu être l'extinction ou la flétrissure de la vie.

Gomme il était dans le tempérament agité de Tarlet, de s'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose, il ne manquait jamais, en arriyant, de gronder Thérèse sur ceci ou sur cela, sur son immobilité : (c Ne ferais-tu pas mieux, lui disait-il, de danser, sauter, de courir dans les allées après les papillons, plutôt que de rester ainsi pelotonnée comme une momie ? » La pauvre petite répondait timidement : « J'ai toujours peur de déranger M. Michelet. » Gela était si gentiment dit, avec un son de voix si naturellement harmonieux, que j'eusse voulu toujours l'entendre.

La voix et le regard ont, chez la femme, une sin- «ruiière ouissance. Ilsei^ercent sur nous, bien plus

que sa beauté, un charme d'irrésistible fascination. Si rien ne surprend plus désagréablement qu'un son de voix rude , aigre ou faux sortant d'une jolie bouche; rien, en revanche, ne nous séduit^ ne nous trouble plus qu'un timbre de voix doux, légèrement voilé , mettant à la parole , je ne sais quoi de mystérieux, de caressant qui fait fondre le cœur, l'attire, tout entier, sur les lèvres d'où sortent ces sons divins.

Un jour, que je demandais à. un homme, des plus épris, quel genre de séduction avait pu exercer sur lui la femme qu'il aimait ; — elle était sans grâce et fort laide , — il me répondit tout simplement: « L'avez-vous jamais entendu parler? »

Un dimanche qu'il pleuvait fort , Tarlet entra bruyamment dans ma chambre : « Impossible, vous le comprenez, me cria-t-il, dès le seuil, d'emmener Thérèse avec moi par ce temps affreux; je l'ai laissée à sa tante, et je viens vous prendre pour faire une longue promenade à travers champs. Nous avons à causer de mille choses qui ne peuvent se dire quand l'enfant est là. » J'ai toujours

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aimé, la pluie, je me laissai donc entraîner. Chemin faisant, il me découvrit son idée qui étail de me convertir à une vie plus gaie. « Est-ce, dites -moi, une existence raisonnable pour un jeune homme de votre âge, d'avoir le nez toujours fourré dans les livres ou la plume au bout des doigts? Ne feriez-vous pas mieux, au moins le dimanche, de prendre la volée avec une jolie fille au bras ? » Le conseil n'était pas de mon goût. Je puis confesser, sans réserve , un passé déjà si loin ; eh bien , ni à cet âge, où la curiosité fait excuser bien des choses, ni à aucun autre, je n'ai pu prendre un plaisir, même passager, près d'une femme banale. C'est pour moi, comme une fleur effeuillée, flétrie, maculée; j'en détourne les yeux avec tristesse.

Il n'y avait pas moyen de se fâcher tout net avec Tarlet et d'arrêter court ses propositions. Gomme tous les viveurs , il était bon enfant et disait les choses les moins avouables, sur un ton de bonhomie qui désarmait. Ce qu'il voulait encore, c'était de me conduire dans un bal publie.

Là-dessus, résolument, je dis: Non. J'ai toujours eu de ces sortes de lieux un indicible effroi. xMa terreur la plus grande était celle-ci : S'il arrivait que, dans un mauvais vertige, une heure de folie, on s'attachât à la plus indigne... Mon homme, me trouvant inébranlable, prit patience.

Je parlais de la chose à mon Ours, àPoret, mais pour en rire. Lui, le prit sur un tout autre ton; il m'avoua que l'envie lui était souvent venue d'y aller, mais qu'il n'avait jamais osé y entrer seul. Il combattit ma résolution obstinée , me dit que je devais céder à Tarlet , au moins pour une fois. A l'ordinaire , le plus fort prime le plus faible. Le diable aussi s'en mêla peut-être; bref, j'en vins à faire ce qu'on voulait de moi et j'essayai de m'amuser comme les autres. Deux choses m'empêchèrent d'y réussir : D'abord ma gaucherie, et le respect que je croyais devoir témoigner à celles qui ne s'en souciaient guère. Toutes ces petites évaporées, je m'en souviens comme d'hier, me regardaient d'un air si surpris, elles souriaient d'un tel sourire, que j'en étais tout décontenancé et tout honteux- Autre obstacle, je ne savais pas danser; Poret non plus. Nous fîmes la folie d'aller prendre des leçons d'un vieux professeur du quartier.. Pour moi, ce fut peine inutile. Je brouillais toutes les figures; mes entrechats étaient , paraît-il, du

plus haut comique. Un beau matin, mon maître de danse, plus ennuyé que de coutume de mon incapacité chorégraphique , eut l'air , comme la Zulietta de Rousseau, de me renvoyer à mon arithmétique. Je fus piqué, et ne lui revins plus.

Tarlet , lui aussi , me trouvant sans doute un trop triste compagnon de plai.^^'ro , ne m'mquiéta plus; il me ràissa, tout entier, à mes bouquins.

Thérèse , plus fidèle, finit par me demander ce qu'ils avaient pour moi de si attrayants que je ne pusse jamais les quitter, et, ce qu'on racontait dans le livre que je tenais à la main. C'était Montaigne î la plus obscure énigme pour un pauvre petit cerveau d'enfant. L'avouerai-je? J'eus un moment de véritable chagrin de ne pas avoir, à portée, un livre simple dont la lecture ou le commentaire eût amusé un jeune esprit déjà très éveillé, mais encore sans culture.

Thérèse était née d'une petite bourgeoisie de province. OrpheUne de mère, elle vivait avec son père et une tante, vieille fille séchée par un célibat qui passait pour n'avoir pa^ été volontaire. Gomme neutre, elle n'avait, avec sa nièce, ni les tendres épanchements ni les mille ingéniosités

MON RÊVE D'ADOPTION 22t

d'une mère. Les plus illettrées trouvent, tout naturellement, dans leur imagination et leur bon cœur, des trésors d'invention pour répondre à l'insatiable curiosité du jeune âge.

Thérèse partait, tous les matins pour l'école sans avoir reçu le baiser maternel qui est, pour l'enfant, une sorte de bénédiction. Bien que depuis longtemps sa maîtresse, très peu instruite, ne lui apprît plus grand'chose , M"« Tarlet , au lieu de la garder quelques heures pour la former aux soins du ménage, la renvoyait tout le jour, afin d'être plus libre de voisiner et de médire du prochain avec les commères oisives du quartier.

J'en fis honte à Tarlet, qui me promit d'y remédier et n'y pensa jamais. D'autant, la pauvre petite me devenait, chaque jour plus chère. Soit disposition naturelle soit imitation, elle voulut bientôt avoir un livre pour lire près de moi. Ce désir renouvela mes regrets. Que lui donner à lire? Où prendre la nourriture appropriée à son âge, qu'elle pût aisément assimiler ? La grande affaire, avec les commençants, n'est pas de leur apprendre beaucoup, mais des choses qui harmonisent la jeune âme naissante , déjà troublée de mille manières, assaillie d'impressions vagues qui se succèdent, et dépassent sa puissance réceptive. Gomment établir la force de réaction

pour lutter contre le flux prodigieux qui vient du côté de l'imagination? Il faudrait, pour établir un contre courant salutaire, des efforts de travail auxquels l'enfant ne peut être assujetti.

La lecture pourrait suppléer. Mais où sont, où est même, le livre qui convient au premier réveil? Où est la vraie Bible poii^" tous , faite des éléments indispensables à l'éducation : Dieu — Nature ; Histoire — Patrie ? Rien , je le sais , n'est plus difficile à faire qu'un tel livre. Si, par exemple, vous donnez de l'histoire , il la faut simple , et successivement augmentée. Huit ans, douze ans, quinze ans, marquent trois étapes, bien graduées, du développement intellectuel.

Le premier récit, ne devrait conter que des faits individuels et amusants; — le second, insisterait sur ceux de ces faits qui se rattachent essentiellement à la tradition nationale, — ce qu'en éducation, il est obligatoire de faire sentir à l'enfant, dès qu'il commence à saisir la chaîne et l'unité de l'histoire. Par cette méthode graduée, on ferait succéder peu à peu les idées aux sensations éveillées par les images. — Le troisième récit, aborderait enfin l'histoire générale où se marque la soUdarité des peuples, où l'on voit, qu'à travers les différences de mœurs et de coutumes, l'humanité garde au fond une âme identique, et qu'elle tire de cette belle et

forte unité, sa force de résistance contre les éléments multiples de destruction qui s'attaquent à la vie des races, comme à celle des individus.

S'il s'agit de la vieille Bible hébraïque , il faut bien se garder de livrer, sans choix, cette vaste encyclopédie où tant d'âges différents, tant d'idées opposées, sont représentés. La Bible a les dangers du désert. Souvent, quand tout est plan, quand vous suivez avec votre innocente iille un beau récit de sainteté , au détour d'un verset, comme derrière un noir genévrier, l'impur esprit apparaît... Même, quand ces dangereuses rencontres ne sont pas à craindre, il faut y regarder encore. La faire lire d'ensemble, ce serait remplir l'âme de trouble , de confusion , de contradictions... Le livre des servitudes, par exemple, est tout à fait impropre au premier élan de l'âme.

Lorsqu'on voudra, sérieusement, faire un livre de religion pour la femme, il faudra regarder vers rOrient, les horizons purs de la Perse. De ce côté, c'est toujours le rayon de l'aurore, l'enseignement de l'action , du devoir héroïau^ joyeusement accepté.

Au temps que je fais revivre, ici, les livres pour la jeunesse étaient trop rares. Faut-il, pourtant.

le regretter?... Qui ne déplore, aujourd'hui, la nullité, la vulgarité des livres dont nos enfants sont nourris ? On ne donne guère en prix , à nos filles, que des livres secondaires, imités des grandes œuvres, dont ils ne sont que de faux reflets, des formes affaiblies. Personne ne songe qu'en imposant ces sortes de contrefaçons à l'heure de la vie ou tout se marque, le goût^ cette délicate et fragile fleur de l'esprit, est souvent faussé pour toujours.

Dans mon enfance , et même plus tard , on n'avait guère qu'un ou deux livres de prédilection. Aussi, que n'y mettait-on pas? A peu près tout ce qu'on avait soi-même dans l'âme. Selon qu'il faisait beau ou laid; selon qu'on était gai ou triste, heureux ou non , plus ou moins pauvre, ce livre se colorait diversement. Nul ami plus fidèle. Le camarade, souvent, qui vient vous voir est discordant ; il vient gai quand on est triste. L'ami imprimé? Non. Je ne sais comment il se faisait qu'il se mettait toujours à l'unisson de mes pensées.

Que j'aurais voulu cet ami pour Thérèse, quand elle était seule avec les siennes ! La grande variété,

je le répète, n'est pas nécessaire au premier éveil de l'intelligence. En ceci, l'on peut dire que les enfants sont nos maîtres et nos guides. Ils ne nous demandent pas de changer sans cesse de sujet, Rappelons-nous, seulement, notre enfance. Si l'on avait su nous intéresser, au lieu de dire toujours ; « Et après ? » nous nous faisions, au contraire, raconter, vingt fois, la même histoire sans nous en lasser jamais. Sur ce récit, notre petit cerveau travaillait indéfiniment, se créait des images et des horizons nouveaux. Un éducateur habile peut mener ainsi très loin son élève, en bas âge, sans paraître avoir d'autre souci et d'autre but que celui de lui donner une récréation.

Je dirai, volontiers, qu'il en est d'un bon livre, comme d'un amour vrai : on peut en vivre longtemps.

Thérèse, on l'a vu, n'avait qu'un très léger bagage d'instruction. Sur toute chose son éducation était donc à faire. Elle n'eût pasdemandé mieux que de recevoir mes leçons; et, je sens encore aujourd'hui que, dès cette époque, j'y eusse pris un plaisir extrême. Mais les choses, dans cette première année, tournèrent autrement. Les pluies d'automne

et les neiges d'hiver nous interdirent le jardin où nous avions l'occasion de nous rencontrer. Son père, maintenant, la laissait errer à l'aventure dans la maison. Ce changement me fit éprouver un indicible malaise. Je n'aurais bien su en définir la cause, ni dire ce qui se passait en moi. Je sentais, seulement, que ma personnalité, jusque là si forte, m'échappait. Mon livre, ce compagnon chéri de ma solitude, n'occupait plus seul ma pensée. Tant que je savais Thérèse au salon ou dans la chambre de quelque pensionnaire, j'étais distrait, nerveux, agité. Si j'entendais son pas furtif dans le corridor, malgré moi j'entr'ou vrais ma porte, sous prétexte de lui demander si le dernier livre que je lui avais prêté l'amusait, ou si elle en voulait un autre.

Elle me regardait de ses beaux yeux limpides, touchante, dans sa pâleur d'enfant maladive. Vivrait-elle? on pouvait en douter à voir sur son visage les fines nuances que la santé n'a jamais, d'imperceptibles veines bleues sur le blanc des tempes, ici et là, près des yeux. Elle s'offrait à moi comme une énigme obscure et fragile. . .

Quelque désir que j'en eusse, je n'aurais jamaig osé la prendre chez moi pendant ces longues heures oii elle était, pourtant, exposée à voir et

entendre bien des choses indélicates qui pouvaient altérer sa candeur.

Fallait-il se résigner à la laisser ainsi à l'abandon? Mon inquiétude était d'autant plus pesante, qu'elle était toute enfermée en moi ; je n'en pouvais parler même à ma marraine, trop prévenue contre les Tarlet. Ce tourment sans trêve, finit par opérer un vrai miracle; il me fit vaincre l'insurmontable répugnance que j'avais à me mêler aux pensionnaires, et à fréquenter le salon. Autre miracle : Malgré mon aversion pour les cartes et tous les jeux en général, je me vis, un dimanche, assis autour du tapis vert, tout prêt à affronter l'ennui de l'insipide loto, pour avoir le bonheur de passer, toute une soirée, près de Thérèse.

Notre enjeu consistait en marrons grillés. Ils rôtissaient sous la cendre rouge, pendant qu'on appelait les numéros. Trop distrait ou trop lent à marquer mes cartons, il était rare qu'un pauvre petit quine vînt me favoriser. Je tirai les marions du feu, mais pour les autres. Thérèse, plus heureuse, gagnait et venait m'offrir les siens. Je trouvais délicieux, d'en partager deux ou trois, par moitié, avec elle. Si peu suffit au premier bonheur.

L'hiver, cette année, me parut beaucoup plus court qu'à l'ordinaire. Lorsau'ii fut décidémen-

parti, je le regrettai, non seulement pour la douce intimité qu'il avait fini par nous ménager, mais aussi, parce que je ne me suis jamais réjoui de voir les jours s'allonger. Gela tient, sans doute, à ce que, dans mon existence toute cérébrale, j'ai toujours été en retard avec la marche du temps. Mars arrive, et me trouve encore plongé dans ma nuit d'hiver; avril, mal équilibré, virant à toutes les températures, m'est hostile ; il me tient triste, il brise mon rythme intérieur. Je ne le reprends que sous les tièdes ondées de mai qui font chanter, en poètes, merles et rossignols et toute la nature.

Souslapluie ensoleillée, je voyais, dema chambre, les arbres de mon Jardin des Plantes élargir à vue d'œil, leurs feuilles d'un vert tendre. Nous pourrions bientôt, mon ami et moi, reprendre nos longues causeries sous l'épais couvert des allée». D'où venait, cependant, que je n'attendais plus Poret avec les mêmes impatiences ? J'étais toujours le même pour lui; j'avais le même plaisir à le revoir; nous discutions avec le même feu sur nos idées et nos études; mais je n'éprouvais plus l'impérieux besoin de lui parler de mes sentiments. Je l'évitais plutôt. Lui, bien sûr de ma confiance, ne s'étonnait pas de ma réserve ; il me croyait tout entier à mes travaux. Parfois même,

il me félicitait d'une sagesse dont il eût bien voulu, me disait-il, avoir sa part.

En un sens, il avait raison. Le temps des mauvais songes, nourris de chimères, qui portent au cerveau leurs ivresses malsaines, le font délirer et crier, se répandre au dehors, semblait passé pour toujours. Sans doute, mes dix-huit ans conspiraient contre moi. La Nature, sans cesse nous guette. Dès que sonne l'heure des premières émotions, elle se fait complice. J'en subissais la mystérieuse puissance ; mais , cette fois , sans aucun trouble dangereux. L'imagination n'est, je crois, réellement notre ennemie , que dans le vide qui naît de l'isolement. Et, je n'étais plus seul... Une aimable vision, doucement lumineuse, allait devant moi, comme pour m'éclairer le chemin. Je la suivais docile.

Béatrix avait onze ans, lorsque Dante la vit pour la première fois. Elle lui resta au cœur, avec cet âge, jusqu'à la mort.

Le dimanche, quand je tenais la réalité, quand Thérèse était assise près de moi sous le berceau de charmille, j'en éprouvais une joie infinie, mais tranquille, celle que doit ressentir un frère pour une sœur plus jeune, restée comme lui orpheline, à laquelle, il sent bien, qu'il donnera toute sa destinée. Je ne crois pas qu'il fût j^ûssible d'avoir

d'autres pensées près de cette enfant si attendrissante de pureté. L'amour qui n'est pas une chasse au plaisir, sera toujours retardé dans son orage par le respect d'une âme chaste qui s'ignore et se fie. Il n'y avait , d'ailleurs , aucun mérite à ma vertu ; elle portait en elle une volupté bien douce! Plus tard, j'ai connu le bonheur. Eh bien, je le jure, j'en aurais sacrifié bien volontiers la moitié, pour retrouver le frémissement délicieux de la première attente, à vingt ans, dans l'ignorance de ce qu'elle peut donner.

Cet état de l'âme était si bon, que je serais resté peut-être bien longtemps, encore, sans me douter de la nature et de la profondeur de mon sentiment pour Thérèse, s'il ne fût survenu un changement, aussi imprévu que subit, dans toutes nos habitudes.

Tout à coup, Tarlet ne l'emmena plus avec lui, disant qu'elle avait trouvé une amie et qu'elle préférait rester à la maison. Lui, ne venait plus que pour des instants. Jusque-là, je l'avais pris en patience pour l'amour de sa fille. Lorsqu'il vint

' MON RÊVE D'ADOPTION 23i

seul, sans elle, je le trouvai vulgaire , ennuyeux, haïssable. S'il faisait mine de vouloir entrer en familiarité avec moi, je me levais , je fermais mon livre d'un coup sec et je partais — sans même dire adieu — le laissant tout interdit de mon humeur bizarre. Il me prenait de folles envies d'aller voir par moi-même, ce qu'il y avait de vrai dans le conte qu'il m'avait débité. Un dimanche, n'y tenant plus, je courus, tout d'une haleine, jusqu'à l'entrée de la rue qu'habitait Thérèse. Arrivé en vue de sa maison , voilà un autre sentiment qui m'envahit et m'arrête court. . . Pourquoi cet espionnage? Je n'y avais nul droit. Tout mécontent de moi, je retourne sur mes pas-

Faut-il tout dire ? A ma discrétion naturelle se mêlait un autre sentiment que je puis avouer sans honte, et dont j'ai, toute ma vie, souffert cruellement : Hélas î j'étais jaloux... Si Tarlet ne m'avait pas trompé, si j'allais trouver Thérèse, réellement heureuse avec sa nouvelle compagne, sans regret du passé, devenue presque indifférente à son premier ami...? Je ne m'étais jamais avoué que je Faimais. A ces moments d'angoisse , mon cœur ne me le disait que trop. Quand la seule crainte, déjà me torturait, que serait-ce donc, si Tarlet avait été véridique ? Non , il valait mieux ne rien savoir.

t>2 THÉRÈSE

En réalité, la pauvre enfant était victime J'une mtrigue dont son père n'eût osé me parler sans bonté. Ce caprice passa comme bien d'autres. Il reprit ses habitudes régulières, et Thérèse me revint, aussi aimante que par le passé, aussi heureuse de se retrouver auprès de moi.

Mais, j'avais été trop fortement averti pour reprendre une entière confiance > Un autre dangef, d'ailleurs, m'alarmait :

Que devenait-elle, le soir, dans la maison où on S'abandonnait seule, son père pour aller au café, sa tante pour reprendre le fil de ses éternels commérages ? Thérèse était naturellement réfléchie. Dans cet isolement quotidien, sa petite tête devait fermenter. Quelles étaient ses pensées solitaires ? Aucun souffle impur n'effleurait-il cette âme iniîocente ?

J'aurais bien voulu l'interroger. Je n'osais, m sachant comment m'y prendre , ni trouver les mots pour pénétrer dans son cœur sans y porter ^e trouble.

Rien, en vérité, n'est plus cruel que de se sentir wiutile à ceux qu'on aime. Être ai loin l'un de

l'autre, en étant si près ; avoir mis la moitié de son âme dans une autre âme, et ne rien savoir du meilleur de soi-même ; prévoir le péril et ne pouvoir rien pour le conjurer ; être impuissant à tout, et se le dire, à toute heure, à toute minute, c'est porter en soi, en pleine vie, le néant de la mort.

J'en étais profondément malheureux.

Eh quoi, dira-t-on, une maturité si précoce ! Gela est bien surprenant. Avoir, à dix-huit ans, un tel acquis de sagesse, un si grand souci de la vertu des femmes, quand on ne sait rien soi-même? En vérité, cela ne se voit guère. Qu'on le sache pourtant, j'écris ici de l'histoire, et la plus vraie. On y contredira moins, si l'on veut se souvenir qu'à seize ans, lorsque je n'étais qu'un enfant encore , l'amour , grâce à la lâcheté des hommes, m'apparut le frère de la douleur et de la mort. Gomment l'oublier jamais, près de celle qui m'était venue innocente et sans défense ; — que je sentais devenir mienne, de plus en plus, par son entier abandon à mon amitié ?

Mon souci persistant me portait à m'en ouvrir à mon père, à lui demander pour Thérèse, demiorpheline comme moi, l'abri de son aile paternelle. N'avait-il pas désiré pour son fils, au total si bien gardé par sa sollicitude, une autre protection? Si j'avais le bonheur de le persuader, il m'aide-

fait à vaincre les préventions de ma marraine, Le sentiment très juste qu'elle avait des dangers auxquels la pauvre enfant restait exposée dans sa famille, et le souvenir des malheurs de sa propre fille, la rendraient compatissante. Elle adopterait aussi Thérèse, et j'aurais, dès lors, le droit de la voir plus souvent et de l'enseigner sous ses yeux.

Former une âme, la douer ! J'ai désiré cela toute ma vie. Même très jeune, je n'ai jamais pu me trouver près de ceux que j'aimais, sans éprouver l'impérieux besoin de les associer au travail de mon esprit. Chez les natures élevées, avides d'idéal, l'échange et la communion des mêmes pensées éveille bientôt la chaleur du sentiment, sans laquelle rien ne germe ni ne fructifie. C'est ainsi, que j'ai toujours compris l'enseignement.

Mais, avoir cet échange supérieur avec une âme de femme; la faire sienne par la culture intellectuelle, lui donner , en quelque sorte , pour le reste de sa vie, son empreinte à soi, qu'elle retrouvera au plus profond, à l'heure des pensées solitaires , c'est entrevoir, ici-bas , toutes les félicités du ciel.

Ce rêve d'adoption que j'ai refait une fois depuis, rétrospectivement , pour une personne qui pourrait être ma fille, m'a donné plus de bonheur, peutêtre, que n'eût fait la réalité. N'importe, je regretterai toujours, de l'avoir sitôt perdu.

Ce fut précisément l'aveu de mon inquiétude et de ce rêve entrevu, qui décida nos parents à nous séparer.

Il y avait deux années, déjà, que nous nous connaissions. C'était avoir trop attendu. La séparation devait être, pour tous deux, un déchirement.

Voici quelle en fut l'occasion :

On était à la fin de juillet. Mon père , ma mar- . aine et quelques pensionnaires de leur intimité, avaient pris l'habitude de traverser, tous les soirs, la rue pour aller respirer le frais au Jardin des Plantes et causer plus librement. Le dimanche, je les suivais avec Poret et Thérèse, lorsque sa tante la retenait à dîner. Ce dimanche, d'un souvenir à la fois si doux et si amer, l'ami n'étant pas venu, j'allais devant , seul avec ma petite reine , lui faisant le commentaire de la vie d'une grande reine de France dont je lui avais donné à lire l'histoire.

La mienne avait pris mon bras. Nous cheminions lentement à travers les allées. La chaleur qui, tout le jour, avait été accablante, — malgré l'heure avancée, — restait encore très forte. Un vent bas, précurseur de l'orage, rasait les parterres oii foisonnaient mille fleurs lourdes de sève et de parfums. Ces odeurs concentrées comme des essences, nous arrivaient, de moments en moments, en chaudes ondées. A la longue, on se sentait la tête un peu prise. Langueur ? Ivresse ? On n'aurait su le dire. Peut-être, les deux à la fois. Je parlais toujours, mais avec beaucoup moins de verve qu'au départ. Thérèse, s'appuyait, davantage, à mon bras. Le mien , tout près de son cœur, en sentait la chaleur et les battements. Jamais , nous n'avions eu ensemble , une si complète intimité. Non , ce n'étaient pas seulement les assoupissantes émanations des fleurs qui ralentissaient notre marche. Thérèse , timidement , se disait un peu lasse ; moi je me sentais aussi tout pesant ; mais c'était de bonheur.

Le soleil se couchait , comme nous arrivions au bas du labyrinthe. Pour gravir l'étroit sentier qui mène au sommet, il fallut nous séparer. Thérèse marchait devant, dans sa robe d'été , si gracieuse et si légère, en tous ses mouvements, qu'elle semblait plutôt glisser à travers la verdure, sou-

levée sur le nuage vaporeux de ses blanches mousselines. Je la suivais, dans une sorte d'extase. Tout était oublié : les difficultés du présent et l'inquiétante énigme de l'avenir. J'étais, tout entier, à la douceur de l'heure présente ; j'en savourais les délices. Ne montions-nous pas, ensemble, le chemin du paradis ? . . .

Trop courts instants de complète félicité... Tout à coup, il me sembla que le spectre horrible du passé se dressait devant mes yeux. Sans m'y être préparé, je revoyais ce cèdre, témoin de nos plus accablantes épreuves; et, sous son ombre attristée, le banc sur lequel ma mère s'était tant de fois assise en sortant de la prison de Sainte-Pélagie ; — où elle avait tant de fois pleuré et regardé, à travers le brouillard de ses larmes, la haute fenêtre grillée de barreaux de fer, espérant, contre toute espérance, y voir apparaître mon père.

Cruelle détention ! le premier des malheurs qui devaient la tuer. Je portais, vivement, mes deux mains à ma poitrine; j'y sentais une douleur aiguë, comme si quelqu'un, traîtreusement, m'eût frappé.

C'était la blessure toute vive et toute saignante, encore, de ces temps maudits qui, subitement, se rouvrait. Et, au même instant, tout ce que j'avais cru tenir de bonheur, soudain, s'évanouit.

Je tombai sur ce banc, à cette même place où je l'avais vue s'asseoir, le cœur violemment contracté.

Thérèse ne savait rien des misères de mon enfance. Je me serais fait scrupule d'ajouter à ses tristesses en lui racontant les miennes. Alarmée de l'altération de mes traits, me croyant subitement malade, elle voulut appeler mon père. Je la retins. Sa voix qui m'a toujours semblé venir du ciel, cette voix si chère, que bientôt, je ne devais plus entendre, était un cordial suffisant pour ranimer mon courage. De la main, je lui fis signe d'approcher, et, si pénible qu'il fût pour moi de revenir sur ce sombre épisode de la prison, Je me décidai, — dès que je pus maîtriser mon angoisse, — â lui tout raconter, pour qu'un lien plus fort fût entre nous. La douleur et les larmes communes, unisseut les âmes, bien plus que la joie.

Je la vois encore, debout, appuyée au cèdre, les bras tombants, les mains jointes, dans l'attitude contemplative de ces jeunes vierges du moyen âge qu'on voit au portail des églises. A ce moment, toutes les vitres de la montagne Sainte-Geneviève

rtamboyaient, comme un vasteincendie, sous l'éclat d'un soleil couchant plein de gloire et d'orage.

Elle en recevait, à distance, les reflets ardents sur son pâle visage et dans la forêt de ses longs cheveux châtains qu'elle portait, encore flottants, sur ses épaules. Ainsi encadrée, dans cette auréole de lumière , elle m'apparaissait transfigurée , divinement belle, d'une beauté céleste d'autant plus touchante, qu'elle n'en avait nullement conscience. Sa pensée , je le voyais bien , était tout entière à ma peine. Elle me regardait, non plus de son regard presque enfantin, doux et plein de paix auquel j'étais habitué. A son insu , elle avait pris un autre âge. L'enfant venait de disparaître. Toutes les effluves troublantes d'un cœur de femme ardent en sa pitié , étaient contenues dans ce pénétrant regard qui m'allait jusqu'au fond de l'âme.

Elle , sans se douter encore du trouble qu'il portait en moi, et sans chercher à me cacher le sien, se rapprocha davantage, quand j'eus fini mon triste récit, et , de sa frêle petite main prenant la mienne, elle me reprocha, doucement, de lui avoir laissé ignorer tous mes chagrins du passé. Pourquoi, surtout, ne lui avais -je jamais parlé de ma mère ? La sienne étant morte, dès sa naissance, elle n'imaginait pas, avant de me l'avoir entendu dire, qu'il fût si bon, pour un petit enfant,

d'être attiré dans des bras maternels et longuement bercé.

C'était ce que faisait ma mère, quand nous étions seuls l'hiver, mourant de froid. Dans ses alarmes pour ma santé, elle m'attirait aux coins les plus reculés, me blottissait contre elle, m'enveloppait, 'tant bien que mal, dans les plis de sa sèche robe d'indienne, et, se penchant sur moi, me disait avec un accent qui toujours me tirait des larmes : « Va, je t'aime bien î »

Et pourtant , si déshéritée qu'eût été mon enfance , il me semblait, maintenant, que je n'avais pas été le plus à plaindre. Les bonnes fêtes du cœur, dans la famille, à tout prendre, je les avais connues, tandis que Thérèse en avait toujours été privée. Jamais, ni son père, ni sa tante, ne lui avaient dit cette parole de si grande douceur : « Va, nous t'aimons bien ! » Sa mélancolie liabituelle, la marquait de ce signe particulier qu'ont seuls les enfants sans mère : on ne les voit presque jamais rire, ou si tristement! Plus qu'une autre, avec sa sensibilité exquise, la pauvre petite sentait

son abandon. Gomme j'essayais de la réconforter à mon tour , et de lui persuader, pour l'avoir éprouvé moi-même, qu'une adoption maternelle volontaire, était encore une douce chose, elle repoussa vivement cette consolation : « Pour une mère, c'est bien fini ; je n'en puis plus avoir en ce monde, puisque la vôtre, aussi, est morte. Mais, il est une question que je me suis faite cent fois dans mon isolement : Pourquoi Dieu, qu'on dit si bon, ne nous a-t-il pas pris en pitié l'un et l'autre; pourquoi, avant de nous reprendre nos mères, ne nous a-t-il pas donné à vous une sœur, à moi un frère à aimer ? »

Ce n'était pas seulement un regret qu'elle m'exprimait d'une voix assourdie par les larmes, c'était aussi l'aveu d'un secret désir ; sa main qui tremblait dans la mienne, me le faisait pour elle. J'aurais DU m'enhardir, lui dire, qu'il y a entre les âmes, un sentiment plus tendre et plus intime, que celui qui unit une sœur à un frère; j'aurais pu, lui laisser deviner que je l'éprouvais pour elle. Mais, le véritable amour, à quelque âge qu'il nous vienne, est timide et toujours plein de crainte. Il perd, le plus souvent, les occasions qu'il aurait de rencontrer le bonheur. Plus le trouble est profond, et moins nous savons être heureux. J'étais frémissant près d'elle, le cœur tout prêt à s'échapper, et je restais aussi

court de paroles, que s'il n'y eût eu rien à lui ré* pondre, uniquement par la peur de mal dire ou de trop dire et de déplaire.

En pareil cas, les plus purs sont les plus hardis. Thérèse, dans son innocence, ne savait pas encore lire dans les yeux ce, qu'en amour, la bouche souvent n'ose exprimer. Le silence, pour toute réponse à l'appel touchant qu'elle venait de faire à mon amitié, lui parut un signe de froideur et d'indifférence. La pauvre petite, ne put me cacher sa peine. Dans un mouvement naïf, irréfléchi, comme il en vient aux natuçes tendres et spontanées, elle jeta ses bras autour démon cou, et, dans un chaste abandon, sans dire un mot, elle laissa retomber sa tête sur mon épaule, comme une sœur.

Jamais, encore, un cœur de femme ne s'était reposé sur mon cœur. Thérèse, allait avoir seize ans; j'en avais dix-neuf. Maintenant, il faisait presque nuit, dans l'ombre du cèdre, et nous étions seulsl.. Je fus sans force, pour dominer la sensation subite, inconnue, qui venait de m'envahir tout entier, qui me faisait chanceler, me troublait de vertige. Sans le savoir, sans le vouloir, peut-être, — ces moments sont si obscurs, — je l'attirai plus étroitement, et nos lèvres s'effleurèrent. Ce ne fut qu'un instant , à peine la durée de l'éclair, et , je crus que j'en mourais.

MON RÊVE D'ADOPTIOt» 243

Le mystère profond de l'amour, sa joie et sa mélancolie; je ne sais quelle impression de douleur qui se mêle à la volupté même, venaient de m'être révélés dans la douceur enivrante du premier baiser.

Ne riez pas. Ne dites pas : idylle d'enfants sans lendemain. Ce nouveau lien, formé entre nos deux âmes , dans un tel lieu, pour ainsi dire sous le regard de ma mère, me rendait, désormais, Thérèse d'autant plus chère et sacrée. Mon parti fut pris sur l'heure. Dès le lendemain, je parlerais à mon père ; il ne me refuserait pas.

Je n'ai jamais éprouvé une forte émotion, sans croire que ceux que j'aimais, seraient heureux de M partager, aussi, avec moi. Dans ce ferme espoir, je passai une partie de la nuit, — entre les éclairs et les éclats du tonnerre, — à tourner de cent manières, la phrase magique qui devait m'ouvrir l'accès de son cœur paternel. Il ne s'agissait plus, seulement, d'éducation. Je voulais lui dire, aussi, ce qui était bien autrement grave , qu'avec sa permission, j'épouserais Thérèse dès que je serais en état de gagner ma vie. S'il me faisait des objections,— je devais m'y attendre, — je saurais bien

les combattre et le convaincre. La nuit, dans les ténèbres, seul avec mon amour, je me sentais héroïque. Hélas ! le matin, au grand jour, tout changea.La timidité, qui est le fond de ma nature, reprit le dessus. Elle me paralysait. Lorsque mon père entra, je ne sus phis ni par oii commencer, ni que lui dire. Nous étions seuls dans sa chambre ; on venait de nous servir notre premier déjeuner. Tout en émiettant mon pain, — je n'avais aucun appétit, — je cherchais à me rappeler cette phrase préliminaire qui m'avait coûté tant de peine à faire. J'eus beau chercher, elle ne me revint plus. L'aurais-je ressaisie, qu'il m'e^it été impossible de l'arracher de ma gorge desséchée par l'angoisse. Je sentais ma langue se coller à mon palais. J'étouffais. Une parole de mon père m'acheva: « Eh bien! Jules, l'orage t'a donc retiré l'appétit ? » Il me regarda ; je me jetai à ses pieds et je fondis en larmes. Ce fut toute mon éloquence.

Il se doutait si peu de la cause de mon émoi, que sa première supposition fut la plus invraisemblable, étant donnée ma sauvagerie.il s'imagina que, dans mon inexpérience, je m'étais laissé prendre aux tilets de quelque sirène , plus éprise de ma bourse que de ma bonne mine, et, que j'avais fait, à quelque usurier, un emprunt qu'il m'était impossible, — sans son secours, — d'acauitter.

Lorsque je fus en état de le détromper, de lui faire ma confession , il se garda bien de contrarier mes projets. Aussi habile que paternel , il me traita en homme , en ami surtout , me fit quelques sages observations qu'aujourd'hui, je me ferais moi-même, et finit par me demander, une semaine de réflexion, avant de me répondre, me promettant, d'ailleurs, à ma prière, de ne rien dire à personne. Ce serait notre secret; il resterait entre nous.

Le soir même, à mon insu, il voyait ma marraine, et tous deux arrêtaient un plan de conduite à mon égard. Le mariage, de longtemps, n'était pas possible ; il ne le serait peut-être jamais. Ce premier amour était donc d'autant plus à craindre, que je ne m'en laisserais distraire, par aucun des plaisirs faciles que prennent, à peu près tous les jeunes gens, en attendant l'heure de leur établissement.

Partout, il y avait danger. Me laisser voir trop souvent Thérèse , c'était courir au-devant d'un malheur certain; d'autre part, me heurter de front, étant donné un caractère tout d'une pièce, comme le mien , c'était me pousser à la rébellion et tout compromettre. Comment donc faire?

Les femmes ont cent fois plus d'adresse que les hommes pour arriver à se faire écouter et à

246 TflEIlBSE

vaincre les résistances. M"»® Hortense avait Tintuition rapide ; elle ne vit qu'un moyen d'en sortir; c'était de m'amener à prendre, de moimême, une résolution héroïque. Me connaissant beaucoup mieux que mon père, elle m'en croyait capable. Il n'y avait qu'à frapper droit au cœur. Le sien, on va le voir, devait être l'enjeu de cette gageure. N'importe, l'excellente femme se chargea, sans hésiter, de mener seule à bien cette mission délicate.

ARIANNE. — SA FIN TRAGJQUÊ

Confidences de ma marraine sur sa fille. — Pourquoi elle en vivait séparée. — La rencontre que fit Marianne au musée du Louvre. — Ce qu'était Jacques. — Premier amour. — La faute. — Marianne espère le mariage. — Jacques élude; sa mobilité. — L'enfant naît et meurt. — Sombre résolution. — Ce que fit Marianne en revenant de voir sa mère. — Le lendemain elle était morte. — Son journal. — Le but poursuivi par ma marraine était oublié. — Effet auquel on n'avait pas pensé. — Mes terreurs pour Thérèse. — Je prends de moimême la résolution héroïque.

Rien n'éveilla mes soupçons lorsque, le surlendemain de mes confidences à mon père, ma marraine me demanda de l'accompagner dans une longue course qu'elle avait à faire. Gela lui arrivait quelquefois, et je mettais, toujours, beaucoup d'empressement à lui être agréable.

Elle prit donc mon bras, le plus naturellement du monde, et se mit à causer, sur la route, de miUe choses d'un mtérêt secondaire, mais que sa bonne grâce habituelle savait rendre attrayantes.

Arrivés à la hauteur du Marché aux chevaux,

elle tourna dans une rue du vieux Paris , aussi étroite que la rue de Nevers, au Pont-Neuf; plutôt, une ruelle tortueuse, par ses maisons irrégulièrement bâties ; les unes, reculées en arrière, comme honteuses de leurmaij^re façade; les autres, ventrues, d'anciens hôtels, peut-être, empiétant indiscrètement sur la chaussée. Toutes, d'ailleurs, également dans l'ombre, ne recevaient du ciel ni chaleur ni lumière , même aux plus longs jours de l'été.

Depuis que nous nous étions engagés dans cette rue, les allures de ma marraine avaient changé. Elle ne parlait plus. Sa volonté était, visiblement, de hâter le pas, et l'on eût dit, qu'une force d'inertie) plus puissante, paralysait ses mouvements. Je la sentais à mon bras toute lourde. L'inquiétude de mon regard la réveilla, a Ce n'est rien, me dit-elle, en faisant un nouvel effort pour se ressaisir; nous aurions dû prendre un autre chemin, éviter cette rue; mais, une attraction douloureuse, invincible, m'y ramène toujours. »

Elle continua dans un grand trouble, et presque à voix basse, comme si elle eût craint d'être entendue : c( Voyez-vous cette vieille maison rouge dont les fenêtres du troisième étage surplombent sur la rue? C'est là, dans une de ces chambres, que Marianne est morte. A certains jours,

ma pauvre tête se monte et se refuse à croire à la réalité. Il me semble que je n'ai fait qu'un mauvais rêve , et , qu'en passant devant cette porte , je vais la voir venir à moi avec son bon sourire et ses deux bras ouverts pour m'embrasser... Mais, je sens qu'on nous regarde. Si on allait me reconnaître ! Emmenez-moi. »

En effet , soit hasard , soit curiosité , quelques locataires s'étaient mis sur leur porte. Je l'entraînai, vivement, dans un jardin abandonné dont on était en train d'abattre les grands arbres en pleine parure d'été, La chute gémissante de ces bons géants qui avaient travaillé un siècle , peut-être , à étendre , autour d'eux , leurs bienfaisants ombrages, faisait mal à entendre. C'était comme une lamentation de la nature faisant écho aux plaintes de l'humanité. En toute autre occasion, ma marraine en eût été encore plus émue que moi ; mais, toute à sa pensée , elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. S'étant jetée sur un banc,' elle reprit d'une voix fébrile : « Ah I je n'aurais pas dû la quitter, la laisser seule. Le remords, toujours, me poursuit.

» Et pourtant , si nous vivions séparées , si j'avais accepté pour toutes deux cette existence isolée, c'était afin d'ajouter à ses ressources, au lieu de lui être à charge.

» Tenez , je puis bien tout vous dire; vous avez le cœur et l'âge qui font comprendre ces choses; eh bien, il me semblait, aussi, qu'il valait mieux ne pas la prendre avec moi, dans une maison où tant d'oisifs corrompus se font un jeu de s'attaquer à l'honneur des femmes. Je la sentais plus à l'abri, dans ce quartier tranquille où nous avions vécu des années ensemble ; où je la savais honorée par les familles honnêtes et laborieuses qui vivaient sous le même toit.

» Comme je vous l'ai dit, elle peignait, surtout, en miniature. Je n'avais pas cherché à contrarier sa vocation ; ses professeurs jugeaient qu'il y avait en elle l'âme d'une grande artiste (1). Elle donnait aussi des leçons et faisait, sur commande , de fort belles copies des grands maîtres.

» Si le travail est le gardien de la vertu d'une fille, je pouvais être de tout repos sur la sienne, car elle ne perdait pas une heure. Mais, la

(1) J'ai retrouvé dans les papiers de M. Michelet, datant de cette époque, quelques petits dessins jetés sur le papier d'une main vive et légère ; c'est plein de grâce et d'esprit. Mais il y a un dessin d'une tout autre nature qui trouble fort le cœur : C'est une esquisse que Marianne a faite d'elle-même et, sûrement, bien près de sa mort. L'attitude est désolée, les bras tombent, le regard est au ciel, noyé dans les larmes. Cette esquisse lui a servi pour commencer un petit portrait, à la gouache, qu'elle destinait, sans doute, à sa mère. Je possède ces deux reliques.

fatalité devait s'en mêler. Ce fut précisément au Louvre, que la pauvre enfant rencontra celui qui allait faire son malheur et le mien.

» Il y a^ entre les artistes, une sorte de camaraderie de métier dont personne ne s'offusque. On va d'un chevalet à l'autre, on se critique, on se discute , on s'admire , on s'électrise d'enthousiasme pour telle ou telle école. L'heure réglementaire de la fermeture des salles fait qu'on sort ensemble , et qu'on chemine en causant, si l'on va du même côté. Cette familiarité d'ailleurs décente, était moins à craindre pour Marianne que pour toute autre. Sa réserve naturelle , l'impression de tristesse qu'elle avait gardée de notre temps d'épreuves, l'avaient faite fort silencieuse. Je suis bien sûre que jamais aucun de ses compagnons d'atelier, ne se fût avisé de chercher à la reconduire chez elle. Tous la respectaient.

» Mais le danger vient toujours du côté où on ne l'attend pas. Il vint pour elle, du fond de lr province. C'était un tout jeune homme, un méridional , nouvellement débarqué et triste d'avoir quitté sa petite ville et les siens. Dans ce grand Paris, où pas un visage humain ne lui était connu, il se sentait comme en exil. Ses regrets étaient surtout pour sa mère et l'une de ses sœurs. Comme tous les méridionaux, il avait l'âme expansive et ne

pouvait se défendre de parler des deux chères absentes ; parfois même avec des larmes.

» Ses camarades déjà revenus de ces enfantillages, en riaient, ce qui ajoutait à sa tristesse. Marianne, au contraire, était touchée de sa peine. Pour son malheur, elle le laissa trop voir. Le besoin irrésistible qui pousse les êtres jeunes et sohtaires à se rapprocher, fit le reste. Gela est fatal.

» Ils furent de bien bonne foi, tous les deux, en croyant, d'abord, qu'aimer sagement, sans presque se le dire , suffirait toujours à leur bonheur. Savaient-ils même, alors, qu'il y eût rien au delà? La tacilité de leurs relations (ils travaillaient souvent au Louvre l'un près de l'autre), fut pour moitié dans leur chute. Elle les entraîna, insensiblement, à désirer davantage, c'est-à-dire à tout perdre.

» Un matin, ces deux enfants si purs encore la veille, s'éveillèrent ayant perdu leur ignorance. Marianne, sentit, bientôt, au trouble de sa santé, qu'elle portait dans son sein le triste fruit de sa faute. Les larmes amères qu'elle avait déjà commencé à répandre, redoublèrent. Et cependant, elle n'avait, alors, aucun doute; eUc croyait, fermement, que son enfant avait un père, qu'elle serait épousée,

» Dans son inexpérience, elle ignorait qu'avoir trop donné éloigne les hommes , au lieu de ie»

Ji

attacher davantage. Il était si tendre pour elleî... Comment ne pas se faire illusion ? Il viendrait de lui-même, à demander que le mariage se fit avant la naissance de l'enfant. Elle mit donc sa dignité à se taire. Il lui en eût tant coûté, d'ailleurs, de dire un mot qui rappelât cette première heure d'égarement pour elle inoubliable!...

» J'ignorais tout. Marianne ne venait, habituellement, que sa journée finie ; je ne la voyais qu'à travers le jour incertain de ma chambre pauvrement éclairée. Ses précautions étaient si bien prises, qu'il me fut impossible de m'apercevoir du changement de sa taille. Les locataires de sa maison ne doutaient pas qu'elle ne fût enceinte; mais elle avait prié, conjuré avec tant de larmes, qu'on me I lissât tout ignorer, jusqu'au jour où Jacques la demanderait en mariage, que personne n'osa m'avertir.

)) Hélas ! ce jour qu'elle attendait avec une si grande anxiété, ne vint pas . Dès lors, on la vit pâlir et maigrir sans qu'elle fût plus souffrante. C'était au cœur qu'était le mal. Son enfant

aurait-il un père ou naîtrait-il orphelin? La question se posait, maintenant, inexorable.

» Un soir que Jacques cherchait un prétexte pour la quitter plutôt qu'à l'ordinaire, la pauvre enfant se sentit atteinte plus profondément de la morsure du doute. Sous son aiguillon cuisant , ie cœur maternel s'éveilla tout à fait , et lui commanda de parler. Prenant tout son courage, elle lui demanda s'il ne vaudrait pas mieux qu'il l'obtînt tout de suite de sa mère? Elle aurait plus facilement son pardon. Lui, sans s'expliquer nettement, la gronda d'être injuste à son égard, et de se troubler l'esprit de chimères, quand l'intérêt de leur enfant lui commandait le calme. N'était-il pas toujours le même, aussi épris et plein de sollicitude pour l'avenir ? Ne travaillait-il pas double, en prévision des charges nouvelles qui allaient naître? Gela même, l'empêcherait peut-être de venir la voir av.ec autant de régularité, mais elle pouvait être bien tranquille : sa pensée ne le quittait pas. Làdessus, il l'embrassait bien fort, disant que tout s'arrangerait, et la laissait, en réalité, sous le coup des plus sombres pressentiments.

Je la voyais de naoins en moins. On était k la

veille des étrennes. Elle m'écrivait qu'elle avait un surcroît de travail, que les journées étaient si courtes qu'elle devait les allonger en continuant dépeindre à la lampe. Deux fois , elle vint en courante la brune. «Mère, disait-elle, je n'ai que le temps de t'embrasser et de m'enfuir. » Avant que j'eusse pris celui de répondre, elle était déjà dans l'escalier.

» Et moi, je n'avais pas une heure de libre pour l'aller voir. Vous savez combien je suis esclave dans la maison du docteur. C'était bien pis, il y a quelques années. Son inquiétude le rendait inexorable. Il n'y avait de jour de sortie pour aucun employé. Nous étions, tous, tenus à la chaîne.

» Quand je songe qu'il eût suffi d'entrer àl'improviste dans sa chambre pour surprendre son secret et prévenir, par une tendre miséricorde, des malheurs plus grands ! . . . Cette pensée fait moa désespoir; elle m'accable.

» Marianne ne me trompait pas. Elle ne sortait presque plus ; mais ce qu'elle me cachait, soigneusement, c'est qu'elle ne pouvait plus travailler avec la même assiduité. Si courageuse qu'elle fût, les malaises, la fièvre qui la prenait souvent le soir, faisaient tomber le pinceau de ses doigts. Et la gêne venait, car elle n'eût jamais voulu rien accepter de

Jacques avant le mariage. S'il offrait, elle répondait avec un triste sourire: «Gardons cela pour /ta.»

» Un jour, qu'il parlait de ses efforts solitaires, elle se hasarda encore à lui dire: «Ne croyez-vous » pas qu'à deux, nous aurions plus de force d'âme » pour gagner davantage? Pour moi, je sens que » j'y retrouverais toute mon énergie; je travaille- » rais mieux et plus vite. Nous aurions plus de res-

» sources au moment de sa naissance » Elle

n'osait plus parler du mariage : le mot lui eût brûlé les lèvres ; mais il eût pu lire, — s'il l'eût voulu, — dans ses yeux pleins de larmes, ses pensées et ses angoisses. Il n'en eut pas le cœur. Il fit la réponse banale et froide, à geler le mercure, que tous les hommes tirent de leur égoïsme, lorsque la faute d'une femme les gêne et qu'ils n'en veulent pas supporter les conséquences : « Ne t'inquiète » donc pas toujours ainsi. Je l'ai promis, je n'ai » qu'une parole. Sois de tout repos, je n'abandon- » nerai jamais ton enfant; il ne manquera jamais » de rien. » Sur le reste, pas un mot.

» Ainsi, l'arrêt était, implicitement, porté : ils resteraient séparés. Dans l'état de faiblesse où était Marianne, c'était la tuer. Elle était fière ; elle reçut sa condamnation en silence. Jacques ne se douta nullement qu'il venait de lui porter un coup morteL

Il partit, avec la persuasion d'avoir fait tout son devoir d'amant et de père. Il n'était pas plus méchant qu'un autre, et il n'était pas né vicieux. Marianne avait été son premier amour ; il l'avait éper dûment aimée et s'était promis, au moment où il triomphait de ses résistances, une éternité de bonheur avec elle. On l'eût bien surpris alors à lui dire que l'année ne se passerait pas sans qu'il fût, sinon las de l'amour fidèle, mais, tout au moins , déjà atteint des tiédeurs affligeantes qui précèdent le détachement.

» Tandis que ma pauvre fille, triste captive volontaire, ne quittait plus sa chambre que le soir, furtivement, pour aller à ladérobée rendre un peu d'ouvrage ou se pourvoir de nourriture ; lui, vivait au soleil, se promenait au quartier Latin au milieu des rires joyeux de la jeunesse. Il s'était laissé apprivoiser et tenter par l'inconnu de la vie qui promet, aux âmes novices, tant et tant de belles fêtes ! Si l'idée du mariage lui était venue, un moment, par amour ou par commisération, elle était maintenant bien loin de son esprit.

» Oh I mon enfant, vous aimerez aussi ; c'est la commune loi ; vous la subirez comme les autres. Eh bien , croyez-en l'expérience d'une mère instruite par le malheur ; n'avancez pas cette heure. Les amours trop précoces sont, bien souvent,

comme les amours tardives, autant de pas vers la mort.

» Marianne s'était dit que si son enfant mourait, elle le suivrait bientôt , sans bruit ni larmes. Elle fut stoïque et garda jusqu'à la lin , devant le monde, l'attitude souriante de l'espérance. A celles qui l'interrogeaient et auxquelles il fallait bien répondre , puisque sa faute était connue, elle disait toujours, invariablement , que Jacques allait l'épouser. Tous y furent trompés. On attribuait son amaigrissement et sa pâleur aux fatigues de son état.

» Les larmes continuaient à tomber, mais en silence, dans les longues et funèbres nuits d'hiver, sans sommeil. Il en coula tant de ses yeux et de son cœur brisé, que les sources de la vie tarirent, pour elle et pour son enfant. Le moment venu , il naquit sans souffle , languit quelques heures et mourut.

w J'étais sérieusement malade et tout à fait alitée. Elle avait expressément défendu qu'on m'avertît , quoi qu'il advînt. On craignit de la tuer en ne tenant pas compte de ses ordres. Elle m'écrivit, qu'elle était retenue à la chambre par un refroidissement accompagné de fièvre, mais qu'elle allait venir.

» Jacques,non plus, ne fut pas prévenu de la naissance de son fils. Ce fut seulement après sa mort, et , pour remplir les formalités indispensables , qu'elle le fit appeler.

» La pauvre petite vint , en effet, dès qu'elle put se traîner, mais, toujours , à la nuit , selon son habitude. Elle était toute encapuclionnée, se disant encore mal remise de son refroidissement. Je pouvais m'en douter, à l'altération de sa voix, qui avait pris quelque chose de la plainte d'un enfant malade ou malheureux. Je voulus la retenir, la garder avec moi, la nuit, pour la bien voir le lendemain au grand jour. Ce son de voix m'alarmait. Elle s'en défendit, me démontra que la chose était impossible, qu'elle avait trop de travail en souffrance pour perdre les heures que je lui demandais. D'ailleurs, le soir même , elle allait avoir une leçon à donner. Il fallut bien la laisser partir. Je ne me levais pas encore. Elle me couvrit de baisers , de caresses , me tint longtemps embrassée.

j) Marianne avait toujours été bonne et tendre pour moi, mais, sans s'abandonner, jamais, si complètement. Qu'avait-elle, qui fît fondre ainsi son

cœur ? La douleur physique nous tient chagrins, elle ne nous attendrit pas. Les souffrances de l'âme , au contraire , nous font faibles près de ceux que nous aimons. J'avais cru sentir des armes. Il me passa, devant les yeux, je ne sais quelle vision de malheur.

» Je lui dis :

« Tu souffres donc bien , puisque tu pleures? » — « Non, je ne pleure pas; c'est le brouillard » de la Seine qui a rendu mon voile tout hu- » mide. Mais je m'attarde trop; on m'attend, » il faut que je te quitte. » Elle s'arracha à mon étreinte maternelle. Dans le mouvement qu'elle fit pour ramener son manteau, sa taille se dégagea, et je pus m'apercevoir, aux dernières lueurs du jour, de son effrayante maigreur. Ou elle était bien malade , ou quelque peine secrète la consumait. . . Gomme elle partait sans m'embrasser une dernière fois, j'en pris prétexte pour la rappeler. Elle hésita, puis me revint tout d'un élan, et, passant ses deux bras autour de mon cou, elle me dit , douloureusement , comme si elle eût fait une prière : « Oui, bonne mère, embrassons-nous » encore une fois, et, donne à ta Marianne, bien » tendrement, ton adieu. Ce fut notre dernier » baiser. '

» Avant de rentrer chez elle, — au lieu de nour-

riture, — elle achetait une petite provision de charbon.

» Le lendemain , au point du jour, on frappait à ma porte, et l'on criait du dehors : « Levez-vous, » madame,, et venez vite : on dit que votre fille se » meurt. » Je ne sentis plus mon mal; je me levai en toute hâte et me jetai , éperdue, dans un fiacre qu'on avait fait avancer. Hélas ! on m'avait trompée. C'était trop tard... Elle ne se mourait pas; elle était déjà morte 1 Je la trouvai étendue sur son lit, les mains jointes sur son pauvre cœur qui avait tant souffert et qu'elle semblait comprimer. Un réchaud était à côté, qui brûlait encore, et, par ses émanations , avait averti les voisins.

» Sur sa table, était la lettre ou plutôt le long journal qu'elle avait fait pour moi , où elle me confessait sa faute, me disait comment elle avait succombé et tout ce qu'elle avait souffert, depuis, en expiation d'un moment de faiblesse. A la fin, elle me demandait de lui pardonner.

» Je les ai usées de mes yeux , je les ai trempées de mes larmes, ces pauvres feuilles sur lesquelles les siennes ont tant de fois coulé. On en voit partout la trace. Je vous les montrerai un jour.

Vous verrez ce qu'a d'effrayant, la longue agonie d'une âme mortellement blessée de sa chute, et de l'abandon de l'homme qui l'a perdue. Ce journal est, aussi, un testament qu'elle a fait devant Dieu. Je dois l'emporter avec moi ; vous saurez où je le cache. Quand je serai morte, vous le mettrez dans ma bière, sous mon linceul, tout contre mon cœur. Vous ferez cela pour moi, n'est-ce pas (1) ? »

Elle me faisait cette prière avec le même son de voix plaintif qu'avait sa fille, lui demandant de metUe toute sa tendresse dans son dernier adieu. La voyant prête à défaillir, pour toute réponse, je la soutins dans mes bras. Jamais, elle ne m'avait été plus chère. A tous les âges de ma vie, mes attachements les plus forts, les plus durables , sont nés de la compassion.

La pauvre femme était bien loin du but qu'elle s'était proposé au départ. Par cela même, elle Tavait plus sûrement atteint.

(1) Ce journal ne se retrouva pas à la mort de M^^ Hortense. San» doute, elle avait cru plus prudent de le détruire. Mais M. Michelet l'avait eu assez longtemps dans les mains pour le savoir par cœur. 11 lui a été bien utile pour ses deux livres : L'Amour, La Femme. 11 s'en souvenait encore, quand des lemmes jeunes, se trouvant dans une situation à peu près analogue à celle de Marianne, venaient lui demander conseil. (M-»* J. M.)

L'impression de douleur que me fit éprouver son récit fut, d'autant plus vive et plus profonde, que rien ne m'avait donné à penser que ce fût un avertissement.

D était, certes, bien mutile de me prémunir contre des idées d'abandon . Je n'ai jamais été de ceux qui croient, qu'en amour, tout se borne à un seul acte , après lequel il n'y a rien à apprendre ni à obtenir d'une femme.

Grâce à Dieu, la même, — pour qui sait aimer, — peut en contenir mille, et donner à l'homme le plus mobile de goûts et de caractère, le plaisir du changement dans la fixité. Toute femme renouvelle a attraits, lorsqu'elle se sent aimée. Aujourd'hui qu'un long passé est derrière moi , je puis affirmer, par ma propre expérience, qu'il suffit de mettre son âme de moitié dans ses plaisirs, pour n'avoir que bien rarement la tentation d'être infidèle.

Cette tragique histoire devait, pourtant, m'être utile , mais d'une manière toute différente de celle qu'on avait prévue.

Jusqu'à ce jour , la femme m'était surtout apparue dans son rôle de fiancée ou de compagne de l'homme, apportant le bonheur sous son toit solitaire. L'idée de la maternité n'avait qu'effleuré mon esprit. Le récit des souffrances de Marianne,

pendant sa grossesse, me la faisait envisager pour la première fois, bien en face, et par son côté sombre, terrible même, pour la femme. Que sont les charges de la paternité dont l'homme fait tant de bruit, comparées au péril où il expose sans cesse celle qui met courageusement, pour enjeu, dans l'amour, sa propre vie? Et, Thérèse était si fragile 1 En pensant à elle , mon âme se remplissait de terreur.

Elle fut si forte alors , que je n'ai jamais pu depuis, la dominer entièrement près d'une femme aimée.

La possibilité d'un mariage prochain avec Thérèse, me semblait désormais interdite. Quand mon père, fidèle à sa promesse, reprit notre entretien, et combattit d'abord mon projet d'adoption, me démontrant qu'il était bien difficile de se faire le tuteur immédiat d'une jeune fille pourvue de ses appuis naturels, dont aucun n'avait réellement démérité; — lorsque abordant ensuite la question du mariage, il me montra ma pauvreté comme un obstacle bien sérieux, — la femme prenant toujours à son compte, la plus forte part des privations et des misères domestiques ; — lorsqu'enfin , pour m'impressionner plus vivement sur le sort qui attendrait Thérèse , il évoqua nos propres souvenirs, me rappela que ma mère avait souffert

de notre gêne jusqu'à en mourir, il ne savait pas qu'une voix parlait, en moi, plus haut que la sienne, et, qu'elle m'avait déjà dicté la résolution héroïque qu'on cherchait , — sans me le dire , — à obtenir de ma sagesse. Oui, il fallait savoir attendre. Gela, quoiqu'il m'en coûtât, j'aurais su le faire. Ce n'était pas la plus dure épreuve.

Un autre sacrifice qui était la conséquence du premier, s'imposait aussi ; celui-ci plus cruel. Pour rester fort contre moi-même, il faudrait, également, m'interdire de voir, souvent, Thérèse.

L'aurais -je pu, si nous étions restés dans la même ville? Je crois, à la peine que je ressens encore au bout de tant d'années (1859), que ce courage, à la fin, m'eût manqué.

Aussi , quand mon père , quelques jours plus tard, me communiqua une lettre de son beaufrère qui l'appelait aux Ardennes, et qu'il m'an» nonça, que son intention était de me prendre avec lui ; — si troublé que je fusse d'une réso* lution si subite; si accablante que fût pour moi la pensée de quitter Thérèse lorsque j'avais encore, aux lèvres, TinefFable douceur de son baiser, je courbai pourtant la tête en silence, et j'obéis.

Ce voyage fut un bienfait. — Les divers horizons de la route.

— Le logis maternel. — Ce qu'était ma famille. — Quelle place y occupait ma tante Hyacinthe. — Premier regard, jeté sur la contrée. — Partout des légendes. — Les petits bois de chênes.

— La soirée d'automne au village. — Ce que faisaient mes tantes. — Ma tante Alexis était l'historien de la famille. — Elle réveilla le goût que m'avait donné ma mère pour l'his-' toire. — Le livre bleu, ce qu'on y lisait. — Mes oncles Michaux. — Le chanoine réfractaire.-^ Le prieur de Cadouïn

— Mon oncle Michaux, l'hérétique. — Ma tante Hyacinthe eût fait une bonne abbesse du moyen âge. — Ma cousine Gélestine.

— De l'esprit moqueur des femmes. — A qui le dernier mot.

Ce voyage n'était nullement nécessaire à nos intérêts, je l'ai su depuis. Mais, ce fut, de la part de mon père, un acte de haute sagesse. Si j'étais resté, aucune diversion n'eût été assez puissante pour me faire supporter, sans défaillance, la dure privation que j'étais résolu à m'imposer. Puisqu'il fallait rompre avec une si douce habitude et ne plus se voir que rarement, mieux valait pour tous

deux, à cette première heure d'épreuve, être tout à fait séparés, dépaysés même. Thérèse, non plus, ne devait pas rester à Paris. Il avait été décidé qu'en notre absence, elle irait en province voir son grand-père malade.

Pour un Parisien qui n'avait jamais dépassé la banlieue, tout, dans ce voyage, allait être une surprise. Les diligences, comme on sait, marchaient encore fort lentement à cette époque. Je ne m'en plaignais pas. C'est la seule manière de voyager avec profit. Depuis qu'on a créé les chemins de fer, on passe, on s'éblouit, on a le vertige, et tout échappe. Pour connaître son pays, il faudra mettre à la mode les voyages pédestres, les tournées de touriste sérieux, refaire les compagnons du tour de France.

Pour nous, partis de Paris le soir, à la tombée de la nuit, nous nous éveillâmes le matin à l'entrée de la Champagne. Je connus, pour la première fois, la grande nature par ses aspects les plus monotones et ses couleurs les plus pâles, une triste mer de chaume délavé, étendue sur une immense

plaine de plâtre. Nous mîmes tout un long jour à la traverser.

A deux lieues de Réthel, tout change. La véritable Ardennes apparaît avec ses bois fréquents coupés de clairières, où perce une terre en vive opposition de couleur avec la terre blanche de Champagne; celle-ci, toute rouge, chargée de limaille de fer, sert partout de ciment pour les constructions. Plus nous avancions, plus le pays s'assombrissait. Des forges, des étangs, des ardoisières. Les ardoises, dont se revêtent les maisons, pour se préserver de l'humidité, leur donnent une apparence de deuil.

La Champagne m'avait semblé ennuyeuse ; cette première vision du pays de ma mère me remplissait de mélancolie. Lesoirdu troisième jour, nous entrâmes, à grand bruit de grelots et de claquements de fouet, dans le village de Renwez, retiré à la lisière des bois. Toute la famille, avertie de l'heure de notre arrivée, nous attendait sur la porte. Le logis maternel donnait, de ce côté, sur la rue. Encadré dans la parure habituelle des maisons de village, le petit jardin où pousse un peu de tout, des arbres, des fleurs, des légumes, — charmant pêle-mêle — il me parut, au premier regard, moins triste d'aspect et même attendrissant dans sa demi-vétusté. Cette maison, à

fïO UN MOIS DE VACANCES AUX ARDENNES

e]le soûle, racontait bien des choses du passé. Mon oncle, seul homme de la famille, était comme perdu au milieu des femmes qui se pressaient au devant de nous. Il se dégagea vivement, pour nous ^ conduire dans une grande chambre du rez-dechaussée qui servait, à la fois, de salon et de salle à manger.

Ce fut pour moi un moment pénible. Je ne savais que trop, que ma mère était morte, et cependant, lorsque parmi tous ces bras féminins ouverts pour nous recevoir, les siens me manquèrent, j'eus la sensation la plus douloureuse : il me sembla que je la perdais une seconde fois.

Ma tante Alexis, sans le vouloir, ajouta encore à mon trouble, en me montrant l'embrasure de la fenêtre et la chaise où elle s'asseyait de préférence, à son rouet. Je me précipitai, je saisis cette pauvre vieille chaise de paille; j'y collais mes lèvres, comme si elle eût été une partie d'elle-même. Il fut impossible de m'en faire prendre une autre pour mon usage, tant que dura notre séjour à Renwez.

Notre famille jouissait d'une considération générale et méritée. Elle était, comme le pays où elle vivait, un mélange de Picardie, de Belgique et de Champagne, sans avoir, toutefois, la dureté chicaneuse de Réthel, ni la sécheresse qui vient ensuite, une Champagne durcie; mais, plutôt, quelque

chose de remportement colérique des Belges.

Les Millet, Champenois de Provins, étaient venus s'allier aux Michaux de Renwez. Les deux familles, à l'origine, d'honorables cultivateurs, y avaient ajouté, plus tard, un peu d'industrie. Mon grand-père qui était maire de sa commune, en gouverna si sagement les intérêts, qu'à sa mort, ses administrés reportèrent sur son gendre toute leur confiance. Ils lui remirent, en outre, en qualité de commissaire spécial, la surveillance d'une part considérable de la forêt d'Ardennes. Les habitants en avaient la jouissance, grâce au legs que leur avait fait le tout-puissant seigneur d'Orchimond, possesseur du château féodal de Montcornet dont on voit, encore, de Renwez, les ruines sombres et massives.

Il avait légué cette portion de son vaste domaine aux trente-deux communes indivises de son marquisat, pour punir ses héritiers naturels qu'il soupçonnait du meurtre de ses deux enfants, disparus un jour, sans qu'on pût jamais en retrouver la trace.

Quoique les tribunaux aient réduit d'un tiers cette donation, elle est restée pour le pays une source de beaux revenus.

Mon oncle vivait avec sa femme, ses filles et ses

trois belles-sœurs qui ne s'étaient pas mariées par amour de leurs neveux. Les économies qu'elles faisaient dans leur célibat peu coûteux, étaient employéesàtenir ces jeunes messieurs aux écoles.

Bi^n que ma tante Alexis fût la doyenne d'âge, il s'en fallait bien qu'elle'eût l'autorité dans la maison. Elle revenait, tout entière, à sa sœur cadette, ma tante Hyacinthe, celle-là même qui fit, en 1802, les frais de ma première culotte. Tous, reconnaissaient ses capacités administratives, et, d'un commun accord , lui avaient remis les rênes du pouroir. Elle gouvernait, diligemment, non seulement l'intérieur de la maison , mais encore toutes les affaires de la communauté. Aussi bien qu'un légiste, elle se débrouillait dans les intérêts, toujours un peu litigieux, qu'elle avait avec ses fermiers. Sa main, était partout si ferme, qu'on pouvait dire qu'après, ou peut-être même, avant mon oncle , elle était la forte tête et Xhora^ne de la famille.

Pour se faire obéir et craindre, — elle y tenait, — il n'était guère besoin de paroles. Elle avait une certaine façon de regarder de haut, par dessus l'épaule, qui interdisait toute réplique et vous mettait aux pieds des ailes. Pendant toute la durée de notre séjour à Renwez, je ne l'ai jamais vue rire, et j'ai pu souvent observer que mes autres tantes

se sentaient bien plus à l'aise, et qu'elles étaient bien plus gaies, quand leur sœur n'était pas là.

Le titre à' administrateur de la forêt d'Ardennes, n'était pas pour mon oncle une sinécure ; il avait à faire de longues et fréquentes courses à travers les bois. Cette obligation en avait fait un marcheur infatigable. Quand ses tournées ne l'éloignaient pas, pour tout le jour du village, il méprenait avec lui. C'était une manière fort agréable de faire connaissance avec un pays fécond en histoires et légendes de toutes sortes.

Le village de Renwez lui-même, était un lieu parlant. Placé au bord de la frontière , il a connu tous les fléaux: la guerre, le feu, la peste. Une prairie s'appelait encore, en 1832, la Rue-dcs-Malades. On y avait logé les pestiférés. Partout où vous creusiez, vous trouviez des débris d'incendie et des ossements. On comprend que, chez l'habitant, le sérieux aille parfois jusqu'à la dureté ; on a souffert, et l'ennemi est toujours à deux pas.

Tout ce qu'on voit au delà de Renwez, n'est pas fait, non plus, pour égayer; soit qu'on pénètre sous

les ruines du château de Montcornet, vrai colisée féodal, plein d'effrayantes légendes ; — soit, qu'on s'enfonce plus loin, dans les solitudes de Layfour, profondes à vous rendre fol , où un homme, ensauvagé et mourant de faim, mangea un enfant égaré, et, où les loups, par représailles , l'hiver, quand la neige couvre tout, attaquent l'homme même à cheval ; ~ soit, qu'on visite la montagne appelée la Dame de Meuse ^ lieu d'apparitions qui ont toutes un sens funèbre, — où encore, les noirs rochers d'où s'élança le cheval fougueux du bon Renaud, laissant l'ineffaçable empreinte de son pied sur le roc. Partout, ici, l'histoire s'éveille sous vos pas.

Étant moi-même bon piéton, mon oncle, un matin, m'emmena voir la grande curiosité du pays , la Le^se , petite rivière aux allures des plus Aizares. A l'endroit où on la visite, elle s'engouffre dans une caverne si basse à l'entrée , qu'on n'y peut avoir accès qu'en rempant, et, plus loin, si élevée, qu'elle monte à plus de cent pieds de haut. De la voûte et du sol , d'énormes stalactites à facettes de diamants, quand la lumière les frappe, cherchent de tous côtés à se rejoindre, comme si

elles voulaient assurer la solidité du temple, lui bâtir ses piliers. Ce n^est que depuis peu, qu'on ose pénétrer dans cet antre obscur (1832). Longtemps il a été , pour toute la contrée , un lieu d'effroi.

Tout objet qu'on jette dans la rivière, à l'entrée de cette caverne , ne reparaît plus jamais , attiré, sans doute, par le trou du Han, sorte d'étang noir , immobile , qu'il faut côtoyer , non sans péril, dans les demi-ténèbres, et qui garde, tout ce qu'il engloutit. Ce n'est pas sans raison que les 5^aysans, presque toujours heureux dans lès surnoms qu'ils donnent aux objets et aux lieux qui les inquiètent ou les effraient, ont appelé la Lesse, la rivière magique.

Toutes ces découvertes, si nouvelles pour moi , Nature et Histoire , me passionnaient. Il y avait des jours où j'aurais pu écrire un volume sur mes impressions. Mais, je préférais ne faire que cheminer seul et rêveur sous la forêt des petits chênes tout chargés, en tous temps et en tous sens , des rameaux chevelus d'un beau gui glacé d'or. ^

Vous avez beau marcher des heures et croire en voir la fin, ce n'est qu'une clairière. Le bois se referme et s'étend toujours devant vous comme une mer moutonnante de verdure. Tout aide à l'illusion. Dans le silence de l'automne, quand la pluie tombe murmurante sur les feuilles vernissées des chênes, elle imite, à s'y méprendre, le bruit de l'Océan dans ses jours de paix profonde, lorsque la vague va, vient, mollement, sur le sable fin de la plage, dans un demi-sommeil.

C'était lorsque mon oncle avait à s'arrêter dans la maison des gardes, que je profitais de ma liberté pour m'enfoncer avec délices dans ces solitudes infinies. Muni d'un plan qui servait à m'orienter, je ne concevais rien de plus doux que ces longues heures d'isolement, et de mieux en rapport avec la mélancolie de mes regrets.

A la lisière des bois, la nuit vient vite et s'en va tard. Dès les premiers jours de l'automne et souvent même dans la saison d'été, si elle est froide, on allume, le soir, un grand feu clair pour tenir à distance V haleine humide des arbres dont on se

défie. Après le souper que nous prenions , pour me faire fête , dans des assiettes en vieille faïence où tout me semblait bien meilleur (1) , la famille se réunissait autour de ce beau feu gai , pétillant au début , un vrai feu d'artifice tout en étincelles.

Il n'y avait pas à s'en priver. Moyennant une faible redevance annuelle, payée aux communaux, on pouvait, tout l'hiver, empiler les longues bûches sur les hauts chenets de fer et se donner, sans être riche , la douceur et le luxe d'un vrai foyer de roi (2).

Le chien et les deux chats , Friqiiette et Migno7i, traités en amis, plutôt qu'en serviteurs

(i) Ces assiettes existent encore. A la mort de sa tante Hyacinthe, M Michelet étant un de ses héritiers, demanda qu'elles lui fussent données en échange de quelques pièces d'argenterie auxquelles il ne tenait guère. Voilà le commencement du service que nous avons complété, depuis, un peu partout, sur les routes dans nos voyages. Mais les chères assiettes de Renwez, si jolies, si fines d'émail, tout animées; d'oiseaux en élégants plumages, ont toujours eu leur place à part. Elles ne venaient qu'au dessert, et c'était une fête, pour les convives, d'entendre le Maître raconter ses souvenirs, de jeunesse mêlés de larmes et de sourires.

(M-eJ.M.)

(2) Les Ardennais jouissent toujours de ce bénéfice. Une domestique qui est restée vingt-cinq ans à mon service et que l'âge a forcée de prendre sa retraite dans son village natal, près Gharleville, m'écrivait, naguère, que, si le climat était plus dur qu'à Paris, en revanche, on s'y chaufTait bien mieux, du moins le pauvre monde. Pour un droit de douze francs qu'elle paie annuellement, aux communaux y elle pourrait tenir allumé tome l'année, nuit et jour, son grand poêle belge.

qu'on tient à distance , avaient chacun leur place attitrée aux pieds de leurs maîtresses. Ils profitaient, en sybarites, du privilège, s'étalaient devant le feu , le chien avec de petits gémissements d( SjBnsualité satisfaite ; — les cbats , en tout plus décents et plus dignes , en buvaient la chaleur de tout leur corps détendu par le bien-être, dans une volupté silencieuse.

11 était rare que nous fussions seuls. Les voisins, en très bons termes avec leur maire, venaient volontiers faire chez lui la veillée.

Pour causer plus à l'aise de leurs affaires, ils se tenaient, habituellement, un peu à l'écart des femmes, toutes groupées autour de l'âtre. La plupart filaient. C'était, à cette époque , dans toutes les familles , un point d'honneur d'amonceler des montagnes de linge dans de monumentales armoires bien cirées, le luxe et l'orgueil des ménagères. Pour qui tout ce linge filé et tissé dans le plus beau lin de Flandre ? Invariablement , pour me^ieurs les neveux. Personne , même à dis-

tiiuce, n'était oublié. Chacun avait sa part en réserve, qu'il recevait le jour de son mariage.

« Veux-tu voir la tienne ? )) me disait ma tante Jeanneton avec un accent maternel qui me rappelait celui de ma mère.

J'avoue, que je l'en tenais quitte. Aux piles de linge qu'on me destinait, je préférais, de beaucoup, les histoires que me contait ma tante Alexis. C'était le chroniqueur en titre delà famille. Elle' narrait les légendes du border, aussi bien que Froissart et Walter Scott. On ne se lassait pas de l'entendre. Ses récits animés , faits avec une rare intelligence , d'une voix ferme , nette et précise , ont réveillé fortement, en moi, le goût très vif que j'avais déjà ressenti , tout enfant, pour l'histoire. Ma mère en cela, tenait de ma tante Alexis. Je savais à peine déchiffrer mes lettres que, pour m'encourager à apprendre plus vite à lire, elle me Usait, elle-même, nos vieux chroniqueurs, ceux surtout qui se sont occupés de notre vieux royaume d'Austrasie. Ces lectures enflammaient mon imagination. Pour me faire rester des heures entières, tranquille à ses côtés, elle n'avait qu'à ouvrir le volume de la bibliothèque bleue, le livre héréditaire , usé , noirci pour avoir été lu , relu tant de fois, en famille, à la lueur tremblante de la petite lampe suspendue sous le manteau de la

aSO UN MOIS DE VACANCES AUX ARDENNES

haute cheminée, dans les longues nuits d'hiver (1). « Là, toutes les histoires étaient racontées, depuis celle des mystères des druides, jusqu'aux guerres du sanglier des Ardennes au xv« siècle ; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit sain* Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient tous deux sur la mousse quand l'époux d'Iseult les surprit. Mais il les vit si beaux , si sages , avec la large épée qui les séparait , qu'il se retira discrètement. »

Ces légendes, toujours répétées, ne me lassaient jamais. Elles me semblaient, toujours, nouvelles. Il en était de même avec ma tante Alexis. Elle m'eût redit cent fois la même histoire , que je l'eusse priée, comme font les enfants, pour qu'on leur raconte, encore une fois, le lendemain, ce qu'ils ont entendu la veille. Pour mieux savourer ces récits, j'avais bien soin, lorsque après le souper, chacun prenait sa place autour du feu, de porter ma chaise tout auprès de la sienne.

Sa mémoire était infaillible, inépuisable. Non

(1) On a vu plus haut qu'un autre ouvrage avait aussi nourri le goût précoce de Michelet pour l'histoire. Ce sont les Reines et Régentes de Francs de Dreux du Radier. 11 ne pouvait toucher ces six petits volumes sans attendrissement. J'ai pu les sauver du naufrage de sa bibliothèque avec quelques autres vieux livres dt classe auxquels il tenait beaucoup. J'en ferai l'objet d'un don.

(Mm* J. M.)

seulement, elle avait tout retenu de ses lectures; mais elle savait, par tradition, mille détails intéressants sur les vieilles familles seigneuriales du pays et sur nos ancêtres maternels, les Michaux. Si modestes qu'ils fussent, on en suivait la filiation à deux siècles en arrière.

De cette branche féconde , — chaque famille avait en moyenne dix, douze et quatorze enfants, — s'était détaché un beau fleuron pour l'Église; je veux dire, force prêtres, très actifs, très remuants, plusieurs , fort mondains , qui n'en avaient que mieux fait les affaires de la fabrique et mieux servi les grands intérêts du parti. Tous, s'en étaient allés au loin , remplir les fonctions de leur ministère. Leur vie n'avait pas été sans aventures, témoin, mon grand oncle Michaux, chanoine de la cathédrale de Laon, qui fut incarcéré pendant la Terreur, comme prêtre réfractaire. Un autre Michaux, plus favorisé, avait, doucement, coulé sa vie en Périgord,dansla riche abbaye de Gadouïn, dont il était le prieur.

Celui-ci, de beaucoup le préféré de la famille , était aussi son orgueil. On voyait encore accroché au mur, en 1817, son portrait enluminé dans le goût barbare de la grosse imagerie d'Épinal: physionomie ouverte et joviale, larges joues de bon vivant, sous lesquelles on eût vainement cherché

le trait distinctif de la race , la figure ascétique, taillée à vives arêtes.

Était-ce la palette du peintre, trop chargée de tons criards, qu'il fallait accuser de ce teint fleuri, de ces fauves prunelles aux lueurs étranges assez inquiétantes pour la vertu des femmes ? Le doute est permis , sails offense pour la mémoire du saint homme. Il paraît qu'il avait bien des loisirs. Et puis, l'on mange si bien en Périgord 1

Tout le village de Renwez était en liesse, quand la nouvelle .se répandait que le bon prieur allait se mettre en route pour venir baptiser ou marier, dans sa nombreuse famille , nièces et neveux, avec grandes réjouissances, d'interminables festins.

Le seul de ces hommes d'Église qui ne fût pas mort en odeur de sainteté, était encore un Michaux d'un temps plus reculé. Ma tante Alexis baissa fort la voix, le soir où elle en vint à me raconter, pour la première fois, dans quel esprit de rébellion aux dogmes établis, avait été conçu et écrit , par ce Lamennais du xvif siècle , certain livre

de controverse condamné sévèrement par la cour de Rome.

« Livre hérétique, interrompit impérieusement ma tante Hyacinthe, et qui fut justement brûlé. » Elle n'était pourtant pas des plus dévotes , ma chère tante. Son esprit positif et critique, ne se fût pas accommodé , pour elle-même , d'une foi toute faite. Elle entendait y mettre sa part d'examen. Mais, c'était, avant tout, un tempérament essentiellement autoritaire.

Je la regardai à ce moment avec plus d'attention. Elle était assise de l'autre côté de la cheminée, le corps droit, dans la gaine rigide de sa robe de serge noire toute monacale, la tête haute et lière , serrée dans un bonnet blanc ruche à la paille, comme en portent encore les nonnes de certains ordres ; le sceptre en main, — sa quenouille tenue ferme à son côté, en faisait assez bien l'office. Dans la pénombre , sur sa chaise plus élevée que les nôtres , comme si elle nous eût présidés, elle m'apparaissait une imposante abbesse du moyen âge, prononçant durement la sentence d'hérésie. Ah! mon pauvre oncle Michaux , heureusement que vous n'étiez plus là, et que ce fut seulement votre livre qu'on mit en «ause et qu'on brûla; car je ne jurerais pas que

votre nièce, en bonne papiste, n'eût att\se, aoufîié le feu !

Quelque chose de cette nature altière avait passé dans l'àme de l'une de mes jeunes cousines, dont il faut, pourtant, que je parle. On l'avait appelée Gélestine. Ce nom, quoiqu'un peu long, me plaît assez , parce qu'il donne l'idée d'une grande douceur chez la femme qui le porte. Mon père m'avait cependant prévenu, sur la route, qu'il ne faudrait pas trop s'y fier; que la demoiselle, à son avis, avait hérité de l'esprit critique de ma tante Hyacinte et qu'elle avait, aussi, au plus haut degré, le mal de notre famille, un certain bouillonnement du sang que tous, nous avons beaucoup de peine à comprimer.

Cet avertissement ne fut pas sans me donner quelque inquiétude. Gélestine était de très peu mon aînée; mais les femmes sont si précoces! Bien qu'il ne leur déplaise pas d'être par tous admirées, elles rient volontiers d'un garçon du même âge, qui veut qu'on le traite en homme.

Je n'avais, je me bâte de le dire, aucune envie

de lui faire ma cour. Mon âme était ailleurs. Mais tous ceux qui ont aimé et souffert, savent la douceur infmie qu'il y a dans la société d'une femme indulgente et bonne , sans curiosité gênante. Sa seule sympathie sait lui faire prendre le chemin de notre cœur et lui ménager l'occasion de confier le trop-plein qui le charge et veut s'échapper; comme si les paroles d'amour, dites devant une autre femme, pouvaient être entendues de la personne absente.

J'aurais pu me sentir d'autant plus à Taise avec Gélestine, qu'une cousine du même âge, lorsqu'on est avec elle sans arrière-pensée, vous fait presque l'effet d'une sœur.

Pour me valoir ses bonnes grâces, j'avais trouvé à lui faire un fort joli compliment , point du tout banal.

Mon père ra'ayant dit qu'elle avait les cheveux d'un or pâle, je la comparerais à la blonde Iseult, si belle et si sage ; bien qu'il me vînt un peu de remords de ne pas réserver pour Thérèse seule, la poésie et le parfum de cette amoureuse légende que ce voyage aux Ardennes, me remettait vivement en mémoire.

Les choses s'arrangèrent de façon que je n'eus pas à charger ma conscience de ce péché véniel.

Dès le premier jour, les dédains de la dame, son baiser de bienvenue donné da bout des lèvres, et , quelques instants après, son sourire moqueur, m'avaient fort refroidi. Pour tout dire, d'un mot, je n'eus pas plus tôt ouvert la bouche, que je me vis traité en écolier pédant , tout infatué de ses succès.

Rien ne déconcerte plus, à l'âge oii j'étais, que le ton railleur d'une jeune fille à laquelle, au total, on eût désiré plaire. Gomme on est près de la haïr î

Quand je reviens sur ces souvenirs et que je m'interroge, est-ce une blessure d'amour-propre qui se rouvre V Non vraiment Mais je me sens agité d'un trouble singulier, d'un bouillonnement de colère sourde que j'ai peine à contenir, qui voudrait éclater. On se résigne plus ou moins dans la vie, à ne pas être aimé d'une femme; jamais, à en être méconnu.

Et pourtant, puisque tout cela est aujourd'hui si loin (1859), je puis bien dire, sans être accusé de sotte vanité, qu'il n'eût tenu qu'à moi, à la fm de notre séjour, de reprendre mes avantages.

Dès l'arrivée, fièrement, j'avais rentré en moi ma belle prose et bientôt même, rompu net avec mon ironique cousine, m'attachant chaque jour

davantage à ma tante Alexis dont la bonté maternelle m'était d'autant plus douce.

On fut, d'abord, bien surprise. Une décision aussi prompte, et soutenue pendant plusieurs semaines, avec la même égalité, apprenait que, &9US l'écolier, la fermeté de l'honame perçait déjà.

Gélestine ne s'y était pas attendue.

Quand on parla du départ, soit regret de m'avoir blessé, soit dépit d'avoir mis l'avantage de mon côté, elle essaya au dernier jour de me revenir.

Une grande pluie m'empêchant de sortir, j'errais dans le corridor, me récitant à demi-voix, pour tromper l'ennui, une ode d'Horace. Gélestine que je croyais au rez-de-chaussée avec sa mère et ses tantes, apparut tout à coup, sur le seuil de la porte de sa chambre. L'imprévu de la chose, me fit la regarder bien en face. Elle était très rouge et semblait fort émue. Elle restait là, immobile et muette, mais ses yeux me parlaient avec une singulière éloquence. Je ne pouvais m'y tromper ; ils disaient très nettement : « faites le premier pas et réconcilions-nous. » Qu'un mot, seulement, fût tombé de sa bouche et la barrière qu'elle avait élevée, entre nous, s'abaissait...

Le mot ne fut pas dit; elle ne put faire plier son orgueil.

Et, muet comme elle, je passai.

J'avoue, que ce refus silencieux plaisait à ms fierté.

Il en coûtera toujours à un galant homme de f^ire de la peine à une femme.; pourtant, si cette leçon salutaire pouvait, quelquefois, profiter aux /eunes filles moqueuses , il n'y aurait pas à 1« ifrii'rett-er.

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