‹ Ma mission á Rome mai 1849Chapitre 2 sur 7 · RÉCIT DES FAITS · texte numérisé non relu

RÉCIT DES FAITS

Lorsque l'armée autrichienne menaçait les frontières du Piémont, l'Assemblée nationale, usant de son initiative, invitale ministère à prendre une altitude résolue et l'autorisa, dans le cas où il le jugerait utile aux intérêts de la France, à occuper temporairement un point du territoire de la Péninsule italienne. Peu de jours après ce vote, la nouvelle du revers subi par les armes piémontaises dans la journée de No- * vare arriva à Paris. M. le président du conseil présenta, le 16 avril, à l'Assemblée nationale , la demande d'un crédit d'un million deux cent mille francs, pour subvenir au surcroît de dépenses nécessité par l'entretien, pendant trois mois, du corps expéditionnaire de la Méditerranée.

Voici, d'après le Moniteur du 17, les paroles prononcées par M. 0 d il on Barrot:

« L'Autriche poursuit les conséquences de sa victoire; elle pourrait se prévaloir des droits de la guerre à l'égard dos États plus ou moins engagés dans la lutte qui avait éclaté cu.- Ire elle et la Sardaignc..

« Le contre-coup de ces événements s'est fait sentir dans l'Italie centrale. Les informations qui nous arrivent, annoncent dans les États Romains une crise imminente. La France ne peut y rester indifférente. Le protectorat de nos nationaux, le soin de mainten ir notre influence en Italie, le désir de contribuer à garantir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions libérales, tout nous fait un

devoir d'user de l'autorisation que vous avez accordée

Ce que nous pouvons affirmer dès à présent, c'est que du fait de notre intervention sortiront d'efficaces garanties et pour les intérêts de notre pays et pour la cause de la ' vraie liberté. * Le rapporteur de la commission chargée d'examiner l'urgence, s'exprime ainsi :

« Des explications de M. le président du conseil et de M. le ministre des affaires étrangères, il est résulte que la pensée du gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la République qui subsiste actuellement à Rome, qu'il agit dans sa liberté, dégagé de toute sofidarité avec d'autres puissances, ne consultant que ses intérêts, son honneur, la part d'influence qui lui appartient nécessairement dans tout grand débat européen. Votre commission a pris acte de ces déclarations positives .... Fille d'une révolution populaire, la République française ne pourrait, sans s'amoindrir, coopérer à l'asservissement d'une nationalité indépendante. Mais c'est précisément parce que le Piémont a succombé, parce que les armées impériales menacent la Toscane et la Romagne, en vertu des lois de la guerre et des privilèges de la victoire, c'est parce qu'à leur suite éclateraient nécessariement de cruelles réactions qu'il importe à la France, sous peine d'abdiquer, de faire flotter son drapeau en Italie, pour qu'à son ombre, l'humanité soit respectée et la liberté au moins partiellement sauvée.

« Votre commission a compris qu'en autorisant le pouvoir exécutif à occuper un point de l'Italie aujourd'hui menacé, vous lui donneriez pour mission de poser une limite aux pré-

tentions de l'Autriche, et de terminer par un arbitrage que la force de nos armes appuierait au besoin tous les différends qui divisent encore la Péninsule et que notre intérêt comme notre honneur nous commande de trancher dans le sens le plus favorable possible au dét)eloppements des institutions démocratiques. »

M. le président du conseil interpelle répondit qu'il était heureux des sentiments qui s'étaient manifestés au sein de la commission, et que ces sentiments étaient l'expression da sa pensée. H ajouta: Je le répète, je ne retire rien des paroles que j'ai prononcées dans le sein delà commission, et qui ont été réproduites à celte tribune.

Le crédit de 1,200,000 fr. fut voté. L'expédition française partit pour Civita-Vecchia, où elle fut précédée de vingt- quatre heures par la frégate à vapeur le Panama, ayant à bord M. Espivent, chef d'escadron d'état-major, et M. de Lalour d'Auvergne, secrétaire de légation. Ces deux agens , descendus à terre pour s'enquérir de l'accueil qui serait fait au corps expéditionnaire, eurent une entrevue avec le préfet M. Manucci. À la suite de quelques pourparlers et des difficultés qui se présentèrent, il fut jugé indispensable de rassurer les populations romaines sur les intentions de la France, et de lever par une notification précise les obstacles qui s'opposaient à l'admission des troupes françaises.

Voici le texte de cette notification:

Déclaration du corps des troupes françaises au préside

de Civita-Vecchia.

« Le gouvernement de la République française, toujours anime d'un esprit très-libéral, déclare vouloir respecter le vœu de la majorité des populations romaines, et vient sur leur territoire amicalement, dans le but de maintenir sa légitime influence. // est de plus bien décidé à ne vouloir impo-

ser à ces populations aucune forme de gouvernement qui nt serait pas choisie par elles.

« Pour ce qui concerne le gouvernement de Civita-Vecchia, il sera conservé dans toutes ses attributions, et le gouvernement français pourvoira à l'augmentation des dépenses occasionnées par le corps expéditionnaire.

« Toutes les denrées et toutes les réquisitions qui seront faites pour les besoins des troupes françaises seront payées en argent comptant. »

Civita-Vecchia, 24 avril 1849.

« Le chef d'escadron , aide-de-champ du commandant en chef,

• Espiyent. «

Cette publication fut suivie d'une adresse de la municipalité de Civita-Vecchia , portant en substance qu'on se fiait à la loyauté de la France, à son esprit prolecteur de toutes les libertés; et que si, par impossible, celte confiance était trahie, on en appelait au jugement de l'Europe. La municipalité ajoutait: « Vous avez ici, général, l'expression de l'opinion de notre population, qui vous bénira vous et votre armée si vous êtes pour nous des frères qui nous secourcront aux

jours de l'adversité Recevez l'affectueuse bienvenue que,

par notre bouche, vous offre cette population confiante dans la noblesse et l'honneur de la nation française. — Vive la République française, et Dieu sauve la République romaine! »

Cependant l'assemblée romaine et le triumvirat, qui avaient été prévenus et consultés, répondirent qu'on ne pouvait pas recevoir amicalement une intervention qui avait d'abord paru hostile, et que Civita-Vecchia eût à résister jusqu'à la dernière extrémité. Mais il n'était plus temps; déjà nos troupes campaient sur la place de la ville, le service était confié moitié aux soldats français, moitié aux soldais romains; le drapeau tricolore français et le drapeau tricolore de i'indépen-

dance italienne flollaicnl entrelacés au sommet d'un arbre de la liberté, planté pour la circonstance.

Au moment où nos troupes débarquaient à Civita-Vccchia, le 25 avril, l'assemblée romaine adressait au général Oudinot la protestation suivante :

« L'Assemblée romaine émue de la menace d'invasion du territoire de la République, convaincue que cette invasion, que n'a pas provoquée sa conduite à l'égard de l'étranger, que n'a précédée aucune communication du gouvernement français, excite à l'anarchie un pays qui , tranquille et bien organisé, se repose sur la conscience de ses droits et sur la concorde de ses concitoyens, qu'elle viole en même temps le droit des gens, les engagements contractés par la nation française dans sa Constitution et les rapports de fraternité qui devraient naturellement lier les deux Républiques, proteste, au nom de Dieu et du peuple, contre cette invasion inattendue, proclame sa ferme résolution de résister et rend la France responsable de toutes les conséquences. »

Rome, 25 avril 4849.

« Fait en séance publique à onze heures du malin. « Le président de l'Assemblée,

« A. Salicetti. »

« Les secrétaires,

« Fabretti, Cocchi-Pennacchi. »

Le lendemain M. le général Oudinot publiait la proclamalion qu'on va lire et qui lui avait été remise toule rédigée par M. le ministre des affaires étrangères, pour le cas où, suivant sa propre déclaration , il ne rencontrerait pas à Rome lie résistance sérieuse et où il y serait appelé par le vœu de ta population.

« Habitants des Étals Romains, un corps d'armée française est débarqué sur votre territoire; son but nest point d'y

exercer une influence oppressive, ni de vous imposer un gouvernement qui serait opposé à vos vœux. Il vient vous préserver, au contraire, des plus grands malheurs.

« Les événements politiques de l'Europe rendaient inévitable l'apparition d'un drapeau étranger dans la capitale du monde chrétien. La République française en y portant le sien avant tout autre, donne un éclatant témoignage de ses sympathies envers la nation romaine.

« Accueillez-nous en frères, nous justifierons ce titre ; nous respecterons vos personnes et vos biens; nous paierons en argent toutes nos dépenses; nous nous concerterons avec les autorités existantes pour que notre occupation momentanée ne vous impose aucune gène, nous sauvegarderons l'honneur militaire de vos troupes en les associant partout aux nôtres pour assurer le maintien de l'ordre et de la liberté.

« Romains, mon dévouement personnel vous est acquis. Si vous écoulez ma voix , si vous avez confiance dans ma parole , je me consacrerai sans réserve aux intérêts de votre belle patrie. »

Civita-Vccchia, 26 avril 1849.

« Le général en chef,

« OtDlNOT DE ReGGIO. •

Lorsque le général eut la certitude que Rome voulait résister, il décréta l'état de siège à Civita-Vecchia, fil occuper militairement le Fort et la Darce qui avaient été laissés jusque-là à la garde des troupes du pays; la garnison fut désarmée, on mit le séquestre sur cent cinquante caisses de fusils qui allaient être dirigées sur Rome et il fut interdit à la municipalité de se réunir pour s'occuper d'objets politiques. Le préfet Manucci fit la protestation suivante: « Le gouvernement de Civita-Vecchia, immensément surpris à la nouvelle du désarmement de la garnison et de l'occupation du fort par une partie des troupes françaises, cher-

che vainement à concilier ces mesures de guerre avec les assurances solennelles d'amilié écrites et proclamées par le commandant de l'expédition, en face de la ville , en face de l'Europe.

« 11 cède, mais non volontairement, à la force majeure, il proteste, etc »

Civita-Yecchia, 27 avril 1849.

« M. Mamjcci. »

Ce fonctionnaire ayant continué à correspondre avec le triumvirat romain, et sa correspondance ayant été interceptée, il fut arrêté et emprisonné dans le fort de Civita-Vccchia.

Le général en chef poursuivait son projet de se présenter devant Rome. On lui avait écrit de Gaëte qu'il serait reçu à bras ouverts par la majorité de la population. Les autorités romaines lui Grent savoir officiellement de leur côté, par M. Rusconi, ministre des affaires étrangères, et par M. Pescantini, délégués à cet effet au quartier général, que ses renseignements n'étaient point exacts, et qu'il rencontrerait une résistance énergique ; mais il ne crut pas devoir tenir compte de cet avis, et, n'attendant même pas le retour du colonel du génie , M. Leblanc, qu'il avait envoyé pour recueillir des informations, il s'approcha des murs de Rome, et combattit le 30 avril. On connaît les résultats de cette action à laquelle la population romaine prit spontanément une part trèsactive 1 .

L'assemblée nationale française s'en émut. Le président du conseil, répondant aux attaques de l'opposition, dit: « Ce qui aurait dû vous imposer quelque réserve, c'est cette proclamation dont vous avez parlé avec éloge, c'est le premier acte du général commandant l'expédition , mettant le pied sur le sol italien. Vous avez parlé de cette phrase où le général

« J'ai moi-même constaté dans les hôpitaux où étaient recueillis les blessés du 30 avril, que sur dix blessés il y en avait au moins huit romains.

imite les Italiens de frères, ou il se présente comme ami, comme auxiliaire de la grande cause de la liberté, comme désintéresse personnellement. On sait bien que la France l'est dans les questions territoriales de l'Italie, comme ne pouvant y être conduite que par les intérêts de la liberté; on le sait bien!....

« Eh bien, cette proclamation qui a mérité vos éloges, dont vous vous êtes fait au besoin une arme contre le cabinet luimême, que direz-vous quand vous aurez découvert qu'elle est l'œuvre du ministre des affaires étrangères lui-même? Un acte aussi important était, après les instructions données, le premier , et devait contenir la pensée même de l'expédition »

{Moniteur du 8 mai.)

Le rapporteur de la commission chargée de formuler une résolution d'après les documents produits par le ministère s'exprime ainsi dans la séance de nuit du 7: » Quant à la marche de l'expédition , il était bien entendu qu'elle occuperait militairement Civita-Vecchia, lieu choisi pour le débarquement, et qu'elle vaincrait même les résistances qui pourraient lui être opposées. Mais une fois là, nous attendrions les événements et nous ne marcherions sur Rome que pour la préserver d'une intervention étrangère, ou des excès d'une contre-révolution, en un mot, selon l'expression de M. le président du conseil à la commission, nous n'irions à Rome que comme protecteurs ou comme arbitres demandés....

« La majorité de votre commission, en comparant les faits révélés par les dépêches avec tout ce qui avait été annoncé à l'Assemblée et avec les déclarations qui avaient déterminé son vote, a jugé que la direction donnée à l'expédition n'était pas conforme à la pensée dans laquelle elle avait été conçue et acceptée

« En conséquence , votre commission a l'honneur de vous proposer cette résolution:

« L'Assemblée 7iationale invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que l'eoopédilion d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné.

Avant de passer au vote, on entend M. le ministre des affaires étrangères. Je vais transcrire les passages de son discours se rapportant particulièrement à la marche sur Rome :

« On nous dit qu'il ne fallait pas marcher sur Rome, qu'il ne fallait pas autoriser la marche sur Rome. On oublie donc dans quelles conditions cette marche était autorisée? Je rappelle ces deux conditions: la première, c'était de ne pas y rencontrer une résistance sérieuse; la deuxième, c'est qu'on y serait appelé par le vœu des populations

« Quel était le but de l'expédition? ajoute le ministre, j'en appelle à tous vos souvenirs, j'en appelle à toutes les inspirations du bon sens, le but de l'expédition était de mettre un poids dans la balance où se pesaient les destinées de l'Italie; d'assurer aux populations romaines les conditions d'un bon gouvernement , d'une bonne liberté , conditions qui auraient été compromises par la réaction ou par l'intervention étrangère. Eh bien, je dis que pour exercer cette double action il fallait avoir une forte position dans les États romains.

« La question est donc celle-ci: Avons-nous donné pour instructions au général Oudinot d'attaquer la République romaine? Eh bien ! ce sont là des questions de bonne foi : j'en appelle à tous ceux qui ont lu les instructions, et je leur demande s'ils y trouvent une seule indication de ce genre. On dit que le général Oudinot a dû faire une sommation au gouvernement romain de se dessaisir de son pouvoir.

« Je demande qu'on produise la preuve d'une pareille sommation; celle preuve n'existe pas. »

La resolution de la commission est adoptée par l'Assemblée à une grande majorité : 338 voix contre 241.

Le ministère l'accepte; afin de prouver qu'il en tient compte, il fait partir immédiatement pour le quartier général français et pour Rome un agent diplomatique.

Le lendemain, à la séance du 9, M. le président du conseil explique en ces termes l'objet de la mission confiée à cet agent :

« Je vous déclare que tant que j'aurai dans les mains une partie du pouvoir dans ce pays, les armes de la France n'auront pas servi à restaurer des abus impossibles.

« C'est dans ce sentiment , pour connaître avec précision, par le témoignage d'agents désintéressés, la vérité des faits, et c'est, en outre, pour porter sur le théâtre même de l'expédition l'expression fidèle, exacte , de la pensée de V Assemblée et de celle du- gouvernement, quant au but, quant au caractère que doit, jusqu'au bout et à travers toutes les éventualités, conserver l'expédition française; c'est pour cela que, par décision du cabinet, et c'est ici le gouvernement en conseil qui est intervenu, qu'un envoyé , qui a toute notre confiance, que vous avez éprouvé dans des circonstances difficiles, qui a toujours servi la cause de la liberté et de l'humanité, M. de Lesseps, si vous voulez savoir son nom, a été envoyé. Il est parti avec la recommandation expresse de se mettre immédiatement en communication avec le gouvernement, de le tenir au courant, jour par jour, de tous les incidents qui peuvent survenir, et avec l'instruction formelle d'employer tout ce qu'il pouvait avoir d'influence à faire sortir de notre intervention des garanties sérieuses et réelles de liberté pour les États romains. »

M. le ministre des affaires étrangères m'avait en effet appelé, dans la matinée du 8, le lendemain des deux séances de jour et de nuit auxquelles j'avais assisté. 11 me demanda si j'étais disposé à aller remplir une mission à laquelle il attachait la plus grande importance, et m'apprit que le gouver-

nemenl, réuni en conseil, m'avait déjà designé. Après l'avoir remercié des obligeantes paroles qu'il me dit à ce sujet, je lui répondis que, du moment où j'étais l'objet d'une aussi honorable confiance, je devais avoir la franchise de déclarer que, si le gouvernement n'avait pas été inspiré dès le début , par une politique franche et décidée , il eût été bien préférable de ne pas nous compromettre en faisant partir l'expédition de Civila-Vecchia. Au surplus, ajoulai-je, nous sommes engagés, maintenant il s'agit de réparer le mal fait par l'affaire du 50 a^ril. Je partirai dans deux heures, si vous voulez, et je vout promets que, pour atteindre le but indiqué par le gouvernement et rappelé par le vote d'hier, je ne reculerai devant aucun obstacle. Le ministre me félicita sur mon empressement et il ajouta que la manière dont je m'exprimais était d'un bon augure et justifiait déjà le choix du gouvernement. Il fit, en ma présence, appeler dans son cabinet le chef de la direction politique, et lui ordonna de rédiger des instructions destinées à me laisser assez de latitude pour que mon action politique ne fût pas entravée, soit par le général chargé des opérations militaires, soit par des directions trop précises que l'ignorance d'événements imprévus, ayant pu survenir en Italie depuis le 30 avril, ne permettait pas de me donner dans ce moment. Il me recommanda ensuite de prendre deux exemplaires du Moniteur du 8, l'un pour le général Oudinot, l'autre pour moi, jugeant que c'était là surtout que nous devions puiser nos instructions et nos déterminations. Il m'engagea à le revoir avant mon départ et à me rendre , en attendant ,

à l'Elysée ainsi qu'au ministère de la justice.

M. le président de la république ne me donna, dans la première audience qu'il m'accorda, aucune instruction précise. M. Odilon Barrot fut plus explicite : il me dit à peu près ee qu'il répéta le lendemain à l'Assemblée nationale. Je produirais, s'il était nécessaire, tous les détails de notre conversation que j'ai eu soin de consigner immédiatement dans mes notes, il ne me dissimula pas les graves embarras que cau-

sait au gouvernement l'affaire du 30 avril, dont les conséquences avaient produit une impression défavorable sur une chambre qui en définitive était souveraine.

M. le ministre des affaires étrangères me remit dans la soirée, mes instructions écrites dont voici le texte:

« Monsieur, les faits qui ont marqué le début de l'expédition française dirigée sur Civita-Vecchia, étant de nature à compliquer une question qui se présentait d'abord sous un aspect plus simple, le gouvernement de la République a pensé qu'à côté du chef militaire, chargé de la direction des forces envoyées en Italie , il convenait de placer un agent diplomatique qui, se consacrant exclusivement aux négociations et aux rapports à établir avec les autorités et les populations romaines, put y porter toute l'attention, tout le soin nécessaires dans d'aussi graves matières. Votre zèle éprouvé , votre expérience, la fermeté et l'esprit de conciliation dont vous avez eu à faire preuve en plus d'une occasion dans le cours / de votre carrière, vous ont désigné, pour cette mission délicate, au choix du gouvernement. Je vous ai expliqué l'état de la question dans laquelle vous allez avoir à intervenir. Le but que nous nous proposons , c'est tout à la fois de soustraire les États de l'Église à l'anarchie qui les désole, et d' empêcher que le rétablissement d'un pouvoir régulier n'y soit attristé et même compromis dans l'avenir par une aveugle réaction. Tout ce qui, en prévenant le développement de l'intervention exercée par d'autres puissances, animées de sentiments moins modérés , laissera plus de place à notre influence particulière et directe, aura pour effet naturel de rendre plus facile à atteindre le but que je viens de vous indiquer. Vous devrez donc mettre tous vos soins à amener le plus promplement possible un tel résultat, mais dans les efforts que vous ferez à cet effet, vous aurez à fuir deux écueils que je dois vous signaler. Il faut vous abstenir de tout ce qui pourrait donner lieu aux hommes investis en ce moment, dans les Etals romains, de l'exercice du pouvoir,, de croire ou de

faire croire que nous les considérons comme un gouvernement régulier , ce qui leur prêterait une force morale dont ils ont été dépourvus jusqu'à présent. 11 faut, dans les arrangements partiels que vous pourrez avoir à conclure avec eux, éviter toute parole, toute stipulation propre à éveiller les susceptibilités du saint-siége et de la conférence de Gaële, trop portés à croire que nous sommes disposés à faire bon marché de l'autorité et des intérêts de la cour de Rome. Sur le terrain où vous allez vous trouver placé, avec les hommes à qui vous aurez à faire, la forme n'est guère moins importante que le fond. Telles sont, Monsieur, les seules directions que je puisse en ce moment vous donner. Pour les rendre plus précises, plus détaillées, il faudrait avoir, sur ce qui s'est passé depuis quelques jours dans les Étals romains, des informations qui nous manquent. Votre jugement droit et éclairé vous inspirera suivant les circonstances. Vous devez, d'ailleurs, vous concerter avec MM. d'Harcourt et de Rayneval sur tout ce qui aura quelque gravité, surtout ce -qui n'exigera pas une solution absolument immédiate. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir avec M. le général Oudinot des rapports intimes et confiants, absolument nécessaires au succès de l'entreprise à laquelle vous êtes appelés à concourir ensemble.

« E. Drouy.n de LnxYs. »

M. Drouyn de Lhuys me donna lui-même lecture de ces instructions; il s'arrêta au premier paragraphe, qui m'autorisait à me consacrer exlusivemeni aux négociations et aux rapports à établir avec les autorités et la population romaine, et me fit remarquer qu'on me faisait une part assez large et assez indépendante du général en chef; il appuya sur le dernier paragraphe qui me donnait toute latitude en présence d'événements ou de difficultés imprévues. Quant au passage concernant le concert avec MM. d'Harcourt et de Rayneval % je demandai en quoi devait consister ce concert. 11 me fut ré-

pondu: « Envoyez-leur des duplicata de vos dépèches. » J'étais encore chez le ministre lorsqu'un message de M. le Président de la République m'invita à retourner à l'Élysée. M. Drouyn de Lhuys me recommanda de venir lui faire part de ce qui s'y serait passé.

M. le Président me dit que, depuis le malin, il avait beaucoup réfléchi à l'objet de ma mission, qu'un point surtout, dont il craignait de ne pas m'avoir entretenu, le préoccupait extrêmement, c'était l'altitude de nos troupes en présence d'une intervention armée des Autrichiens et des Napolitains, dont nous devions, à tout prix, éviter de laisser l'action se confondre avec la nôtre. Il me remit une lettre particulière pour le général Oudinol, cl il prit connaissance de mes instructions, qu'il trouva peu explicites.

Lorsque je répétai à M. Drouyn de Lhuys l'observation de M. le Président de la République, au sujet d'une intervention étrangère dans les Étals romains, il me demanda quel sens je donnais à ces mots à tout prix, s'appliquant aux obstacles à apporter à une action qui paraîtrait ou qui tendrait à devenir commune avec les Autrichiens et les Napolitains.

« C'est à vous, répondis-je, à vous entendre avec M. le Président et à m'en écrire. Quant à moi, je les accepte dans le sens le plus large, en attendant de nouvelles directions. Toutefois, vous pouvez compter que je vous réserverai toujours votre liberté de décision. »

Dans ce moment le salon de M. Drouyn de Lhuys était plein de visiteurs, c'était son jour de réception ; je pris congé de lui. Peu d'heures après j'étais sur la route de Toulon, où le télégraphe me faisait préparer un bâtiment.

Je reçus avant de m'embarquer, deux dépêches du ministère, en date du 9 et du 10 *.

La première indiquait les directions données aux plénipotentiaires français à Gaëte, à l'effet de combattre les pensées de réaction absolutiste qui se manifestaient dans les conseils

« Pièces justificative, n. *,2, 3.

du Saint-Père; la seconde approuvait le général Oudinot d'avoir renvoyé de Civila-Vccchia trois commissaires venus au nom du Pape et dont la mission, prise en mauvaise part par les Romains, pouvait gêner notre action.

En même temps M. le ministre des affaires étrangères, toujours sous l'impression du vote du 7 mai et du refus fait par le cabinet de Gaëte d'aider notre entreprise, et de donner aux populations romaines des promesses d'institutions libérales, expédiait au général Oudinot la dépêche télégraphique suivante déstinée à me devancer dans le cas où mon arrivée en Italie eût été retardée.

Paris, 10 mai, dix heures du matin. v

« Faites dire aux Romains que nous ne voulons pas nous « joindre aux Napolitains contre eux. Poursuivez des négo- « ciations dans le sens de vos déclarations. On vos envoie des « renforts, attendez-les. Tâchez d'entrer à Rome, d'accord avec « les habitants, ou, si vous êtes contraint d'attaquer, que ce « soit avec les chances de succès les plus positives. »

J'arrivai au quartier général de Castel de Guido, le 15 à une heure du matin. Immédiatement introduit chez le général en chef, je lui donnai lecture, d'après le Moniteur, dont je lui laissai un exemplaire, du compte-rendu de la séance de l'assemlée nationale 'du 7, et je lui communiquai mes instructions. Il me promit son concours pour l'accomplissement de ma mission. Mon arrivée devant modifier des opérations déjà commencées, il s'empressa d'expédier, dans plusieurs directions, des ordonnances, afin que les mouvements offensifs, qui pouvaient gêner mes négociations, ne fussent pas exécutés. Je me rendis à Rome , accompagné de M. de La Tour d'Auvergne, secrétaire de légation.

Dans la même journée, j'écrivis ce qui suit au général en chef:

« Dans la situation d'attente où nous nous trouvons, il me parait extrêmement important d'éviter toute espèce d'enga-

— <ti —

gemcnt. Je vois une ville entière en amies Je douve

ici, au premier abord, l'aspect d'une population décidée à la résistance, et, rejetant les calculs exagérés, on peut compter au moins sur vingt-cinq mille combattants sérieux. Si nous entrions de vive force dans Rome , non-seulement nous passerions sur le corps de quelques aventuriers étrangers, mais nous laisserions sur le carreau, des bourgeois, des boutiquiers, des jeunes gens de famille, toutes les classes enfin qui défendent l'ordre et la société à Paris Il faut donc que nous

tenions compte de cette situation, que nous ne précipitions rien, que nous n'engagions pas notre Gouvernement contrairement au but qu'il a manifesté au commencement de l'expédition, dont il vient encore de renouveler la déclaration, et, en définitive contrairement au vœu de l'Assemblée nationale. »

Je ne crois pas inutile de faire observer au Conseil que, dès le premier jour de mon entrée en fonctions, je me suis posé vis-à-vis du général Oudinot comme l'exécuteur du vole du 7 mai, et que je me suis empressé de joindre à ma dépèche du 10, adressée à M. Drouyn de Lhuys, une copie de la lettre dont je viens de donner l'extrait.

Je convins verbalement avec M. le général Oudinot et les autorités romaines d'une suspension d'hostilités. Ce résultat obtenu, je cherchai à bien me rendre compte de la situation el de toutes les difficultés auxquelles je devais m'atlendre. Je ne lardai pas à reconnaître qu'à Rome j'aurais à lutter contre les préventions d'une population encore fort irritée des événements du 30 avril: contre l'impossibilité où nous nous trouvions de reconnaître la République romaine, ou même de promettre le maintien (Tun gouvernement se croyant aussi légitime que le nôtre, et contre l'aveuglement de certaines personnes influentes, qui comptaient, pour la réussite de leur cause, sur un mouvement révolutionnaire à Paris, de même que beaucoup de personnages politiques français croyaient à l'existence d'un parti modéré romain, lequel avait, dit-on, promis de nous faire ouvrir les portes de Rome,

le 50 avril, et serait certainement plus heureux une autre fois, si nous recommencions l'attaque de la ville.

D'un autre côté, j'avais déjà remarqué que l'impatience de plusieurs généraux, le désir de réparer un échec personnel, les excitations continuelles d'agents intéressés à la reprise des hostilités, l'écho des conseils peu éclairés qui dirigeaient le Saint-Père, devaient me susciter au quartier-général français des obstacles moins imminents, mais peut-être plus persévérants que ceux dont j'avais à triompher à Rome.

Deux premières dépêches du 16 et du 18 mai 4 rendent compte au gouvernement de mes rapports avec les autorités romaines et du commencement de mes négociations.

Dès le 16, je m'étais entendu avec M. le général Oudinot pour rédiger le projet suivant, qui fut ensuite approuvé par M. d'Harcourt, et que j'expédiai au ministère en le prévenant qu'il subirait certainement des modifications:

« Art. 1 er . Aucune entrave ne sera plus apportée par l'armée française à la liberté des communications de Rome avec le reste des Etals romains.

« Art. 2. Rome accueillera l'armée française comme une armée de frères.

« Art. 5. Le pouvoir exécutif actuel cessera ses fonctions. Il sera remplacé par un gouvernement provisoire, composé de citoyens romains et désigné par l'assemblée nationale romaine, jusqu'au moment où les populations, appelées à faire connaître leurs vœux, se seront prononcées sur la forme de gouvernement qui devra les régir et sur les garanties à consacrer en faveur du catholicisme et de la papauté. »

Je reconnus bientôt , à ma première conférence avec les autorités romaines, que ce projet ne pourrait même pas être discuté sans inconvénient; et que l'art. 5, relatif à la démission du pouvoir exécutif, donnerait lieu à des débals interminables. D'ailleurs une pareille clause, vivement désirée par le général en chef, ne me paraissait ressortir ni de mes inslruc-

» Pièces justificatives, n. 4 et 5.

lions, ni des discours de M. Drouyn de Lhuys, qui avait, au contraire, dans la séance du 7, défié l'opposition de trouver la preuve d'une sommation quelconqtie faite au gouvernement romain de se dessaisir du pouvoir. La première proclamation du général Oudinol, rédigée, comme on l'a vu, par le minisire lui-même, élail d'ailleurs fort explicite à ce sujet, puisqu'elle disait : « Nous nous concerterons avec les aulori- « tés existantes pour que notre occupation momentanée ne « vous impose aucune gène. » Je reconnus en outre , après m'èlre bien renseigné sur les dispositions réelles des esprits, que ma mission étant spéciale , et s'appliquant seulement à une conciliation entre l'armée française et les populations romaines, il était prudent de réserver, dans toute leur intégrité, les questions relatives au Saint-Père, cl de ne mêler ni sa personne sacrée, ni le calholicisme, à des discussions publiques dont on ne pouvait pas calculer les écarts. Il était donc plus politique de renfermer ces discussions dans les limites d'un arrangement partiel , préliminaire indispensable des négociations générales, qui se poursuivraient plus tard entre les divers gouvernements.

Une nouvelle rédaction fut donc convenue entre le général Oudinot et moi. Les trois commissaires élus par l'Assemblée constituante romaine furent chargés de la discuter avec nous. Ils vinrent me trouver: mais comme ils m'annoncèrent que l'Assemblée ne leur avait pas donné d'autre pouvoir que celui d'entendre et de référer , je jugeai peu convenable d'établir des conférences avec eux au quartier général. Ils furent seulement chargés de soumettre à l'Assemblée les trois propositions dont voici le texte :

« Art. 1 er . Les Étals romains réclament la protection fraternelle de la République française.

« Art. 2. Les populations romaines ont le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement.

« Art. 3. Rome accueillera l'armée française comme une armée amie. Les troupes françaises et romaines feront con-

jointcmcnl le service de la ville. Les autorités romaines fonctionneront suivant leurs attributions légales. »

Pour expliquer au Gouvernement les changements appor tés à l'article 3 du premier projet, qui pouvait éveiller les susceptibilités du Saint-Siège, et pour faire bien comprendre que je m'attachais avec le plus grand soin à ne pas dévier de la ligne tracée par mes instructions, j'écrivais le 22 à Paris

« C'est avec une intention bien arrêtée que j'ai changé l'article o du projet d'arrangement. J'ai cherché à le réduire à sa plus simple expression, en écartant tout ce qui n'était pas question du moment et en évitant les deux écueils qui m'avaient été signalés: celui de reconnaître la République romaine et l'autre d'éveiller les susceptibilités de Gaëte en ne faisant aucune allusion au conflit élevé entre le Saint-Père et les libertés romaines. J'avais en outre jugé, après un mûr examen , qu'en maintenant cet article tel qu'il était d'abord nous rendrions impossible dès le début nos tentatives de conciliation.

Le premier projet ne parlait pas de l'occupation de Rome par l'armée française, le second en fait mention expresse d'après l'opinion qui m'avait été exprimée par M. le général Oudinol et par M. d'Harcourt. Bien que mon avis fût contraire à l'occupation militaire de Rome par l'armée française, pour des motifs que je déduirai plus loin, je ne voulus pas me refuser à en faire la demande, malgré la crainte que j'avais de ne pas voir réussir cette proposition, et ne voulant pas commencer par me séparer des personnes dont je recherchais le concert. C'est ainsi que je fus amené à proposer que le service de la capitale fût fait par nos troupes, conjointement avec les troupes romaines. Cependant nous avions déjà l'exemple de Civila-Vecchia qui n'était pas encourageant pour persévérer dans ce système.

Le triumvirat me fit connaître, par une note en date du 19, que nos propositions n'avaient pas pu être acceptées , parce

i Piècts justificatives, n. 10.

qu'on n'y trouvait pas de garanties suffisantes en faveur des libertés et de l'indépendance des Etals romains, et que l'occupation militaire de Rome était contraire, dans ce moment, à l'opinion de la population. On déclarait en même temps que les opérations de siège et de resserrement de la place , continuées par l'armée française, opérations que l'on croyait contraires à l'esprit de la suspension d'armes, n'avaient pas peu influé sur la décision de l'Assemblée. 4 . On terminait en annonçant l'envoi, pour le lendemain, d'une contre-proposition , sur laquelle on fondait des espérances d'arrangement.

Le 22, cette contre-proposition ne m'étant pas parvenue, je dus signifier aux autorités romaines, d'accord avec le général Oudinot, que nous croyions avoir épuisé tous les moyens de conciliation , et nous accompagnions notre note 2 d'une déclaration de rupture de négociation 3 à la suite de laquelle nous nous engagions à notifier, huit jours à l'avance, la reprise des hostilités. J'avais calculé, avec le général Oudinot, que ce délai m'était nécessaire pour recevoir de Paris, au moins par le télégraphe, une réponse à mes premières dépêches.

Mais le même jour, 22, le pouvoir exécutif romain me répondit * que si la contre-propositon annoncée n'avait pas été officiellement transmise, c'était parce que de nouvelles bases de négociations avaient été, pendant les deux jours précédents, l'objet de communications verbales entre le président de l' Assemblée nationale romaine, le général Oudinot et l'envoyé des États-Unis. Je m'informai immédiatement, auprès de M. le général en chef, de la vérité de cette assertion, il s'empressa de m'écrira la lettre suivante :

« L'ambassadeur des États-Unis (M. Cass, fils du général) était venu hier à mon quartier-général, et m'avait expri-

* Pièces justificatives, n. 11.

' Pièces justificatives, n. 15.

3 Pièces justificatives, n. 46.

* Pièces justificatives, n. il.

nié le désir de contribuer, dans des conditions non officielles, à faire comprendre au gouvernement romain la nécessité de mettre promptement un terme aux calamités qui pèsent sur la population. J'ai dit à l'ambassadeur des États- Unis, qu'au point de vue de l'humanité, j'étais associé à ce vœu, que je préférais la paix à la guerre, mais que je réclamais, avant tout, une solution immédiate. J' ai ajouté que si l'on nous contraignait à la guerre, le succès ne pouvait être douteux. Je n'ai point d'ailleurs confié à M. l'ambassadeur des États-Unis le soin de faire des propositions en mon nom. Je recueille volontiers, à litre de renseignements, les opinions individuelles, et c'est de concert avec vous seul que je fais connaître à Rome les conventions qui me semblent compatibles avec les droits et la dignité de mon pays. »

M. le général Oudinot, regrettant beaucoup que la démarche de M. Cass, à, laquelle il n'avait pas attaché d'importance, eût servi d'excuse au retard apporté par les triumvirs dans leur réponse à notre ultimatum, se rappela que l'agent américain avait , en effet , laissé entre ses mains un papier qu'il avait à peine lu. Ce papier me fut remis; il contenait les trois propositions que je transcris ci-après:

« Art. 1 er . La République romaine, acceptant les délibéralions de l'Assemblée française qui autorisaient l'envoi de troupes en Italie, pour empêcher l'intervention étrangère, sera reconnaissante de l'appui qu'elle en recevra.

« Art. 2. Les populations romaines ont eu le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement, et la République française, qui ne l'a jamais mis en doute, se plaira à la reconnaître solennellement, lorsque la Constitution volée par l'Assemblée nationale sera sanctionnée par le vole général.

« Art. 3. Rome accueillera les soldats français comme des frères; mais les troupes ne l'occuperont que lorsque, ménacée de près, le gouvernement de la République leur en adresserait la demande. Les autorités civiles et militaires de la

République romaine fonctionneront suivant leurs attributions légales. La République française garantit plus spécialement le droit qu'elle reconnaît à l'Assemblée constituante de terminer et de mettre à exécution la Constitution de la République. »

Ce projet était entièrement écrit de la main de M. C. Bonaparte, vice-président de l'Assemblée romaine, qui m'en donna ensuite un second exemplaire. Dans celui qui avait été remis au général Oudinot par M. Cass, ce dernier avait introduit un quatrième article où il était question de le faire intervenir comme signataire, en sa qualité de ministre des Étals-Unis.

On comprendra qu'en présence de mes instructions je me sois abstenu de discuter des propositions où il était question, presque à ebaque ligne, de la République romaine que je n'avais pas été ebargé de reconnaître. Je ne voulus même pas qu'elles fussent, de ma part, l'objet d'une communication écrite.

Cet incident me fit soupçonner que le pouvoir exécutif romain, me voyant décide à suivre invariablement la ligne que j'avais adoptée dès le principe, cherchait à agir en dehors de moi sur l'esprit du général en chef; d'un autre côté, je savais qu'un parti, peu confiant dans les intentions de la France et disposé à repousser tous les essais de conciliation, cherchait à me présenter aux yeux de la population romaine comme un obstacle, comme une cause d'agitation: on disait hautement dans les clubs que j'étais un nouveau Rossi. L'irritation produite par les discours des meneurs sur quelques fanatiques fut cause d'une scène scandaleuse qui troubla une réunion de Français à l'hôtel de l'ambassade de France. Trois hommes revêtus de l'uniforme des gardes nationaux romains, furieux de ne pas m'y rencontrer et d'avoir manqué ce qu'ils appelaient leur coup, se livrèrent à toutes sortes de provocations contre M. de La Tour d'Auvergne , premier secrétaire de ma mission, chargé de me suppléer.

La plainte que je portai contre eux et qui s'appliquait seulement à la scène de l'ambassade , fut d'abord accueillie par les autorités romaines avec peu d'empressement. Il faut ajouter qu'elles n'avaient pas connaissance des intentions criminelles qui m'avaient été secrètement signalées. Ce fut seulement le lendemain , après la découverte d'une nouvelle tentative, et après avoir entendu les détails que leur donna spontanément M. le colonel Lavelainc de Maubeuge dans un moment où je me trouvais en conférence au quartier général , qu'elles s'émurent et firent arrêter un des coupables, le nommé Colin, Français. Ce dernier se trouvait encore enfermé dans un cachot du château Saint-Ange , lors de mon départ de Rome, le 1 er de juin.

Dans celle situation, il était évident qu'en me rendant au quartier général pour y poursuivre librement mes négocialions à côté du général Oudinol , je servais mieux les intérêts dont j'étais chargé, qu'en prolongeant mon séjour en ville et qu'en outre , mon absence momentanée laissait au parti de la conciliation le temps de se fortifier lui-même, sous le point de vue national, sans qu'il pût être accusé d'agir sous l'influence directe d'un agent français.

Enfin, le général en chef ne cessait de m'écrire qu'il fallait en finir promptement, et quoique nous fussions parfaitement convenus qu'il était indispensable, en l'absence de toute instruction postérieure à mon départ de Paris, de gagner du temps et d'attendre au moins pendant huit jours, des réponses aux dépêches que j'avais expédiées par M. de Forbin- Janson, il m'envoyait message sur message, me disant que tous les généraux le pressaient, qu'il avait bien confiance en moi, mais que personne ne partageait mes espérances, et qu'on les prenait pour des illusions. Il ajoutait que , dans l'opinion du général de division Vaillant, le stalu quo portait la plus grave atteinte à la dignité et aux intérêts de l'armée, non moins qu'à l'honneur militaire K

1 Pièces justifieativtt, n. 18, 19, 20.

Voici ce que je lui répondis le 25:

« Je vous ai communiqué à l'avance toutes les dépèches que j'ai adressées au gouvernement depuis mon arrivée à Rome, et aujourd'hui, j'ai envoyé à Paris, par M. de La Tour d'Auvergne, un rapport général que j'avais discuté avec vous hier, et contre lequel, en définitive, vous ne m'avez pas fait d'objection. Le général Vaillant ne m'a pas plus fait d'objection que vous-même, lorsqu'il est venu conférer avec moi de votre part, et vraiment je ne comprendrais pas pourquoi il y aurait, d'hier à aujourd'hui, un changement de front aussi complet que celui que m'annoncent vos lettres successives. Ma conduite a été invariable jusqu'à présent, et comme, d'accord avec vous, je viens de faire partir M. de La Tour d'Auvergne pour Paris, avec mon rapport, qui réserve toute l'initiative du gouvernement jusqu'à l'arrivée de sa réponse, il m'est impossible de changer d'avis sans un motif puissant. Cependant , comme ma mission ne peut pas s'exercer si je suis tiraillé de tous côtés, je suis tout à fait disposé à déclarer aux autorités de Rome que je me retirerai au quartier général si , d'ici à huit jours, une solution ne nous est pas présentée, soit par l'acceptation de nos premières propositions, soit par un contre-projet qui en changerait la forme sans en dénaturer l'esprit.

« Quant à des illusions, je n'en ai d'aucune espèce, je m'attends à tout de la part de tout te monde, et je sais parfaitement résister à toutes les insinuations officieuses qui auraient pour but de me faire dévier de la ligne que j'ai adoptée.

« L'honneur militaire m'est 'aussi cher qu'à vous-même, monsieur le général , mais je tiens aussi grand compte des instructions écrites et verbales de mon gouvernement et de l'opinion publique de la France. Voulez-vous, oui ou non, entrer dans Rome par la force, et commencer l'attaque sans y être provoqué et sans ordres formels? Une fois aux portes de Rome dont vous aurez détruit les murailles à coups de canon, comment occuperez-vous la ville?

« Faut-il prévenir dès à présent les familles françaises établies à Rome qu'elles peuvent se retirer, si elles eraignent les conséquences d'une prochaine rupture? et prendrcz-vous sous votre responsabilité les conséquences qui résulteraient pour elles du sang versé, afin d'obliger, par la force, un peuple à se faire protéger? »

Les considérations que je viens de développer et les dispositions de l'état-major de l'armée, manifestées par la correspondance du général Oudinot, m'imposaient donc l'obligation de m'établir pendant quelque temps au quartier général. Je m'y rendis le 2i. Le général en chef mit à ma disposition une chambre de la villa Santucci où il était lui-même logé, cl me fit le meilleur accueil.

De là je m'empressai , après lui en avoir donné connaissance, d'adresser à l'assemblée constituante romaine un message 1 donnant des explications sur notre projet d'arrangement, dont nous maintenions les clauses, en y ajoutant toutefois un article ainsi conçu: « La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires des États romains occupés par ses troupes a . »

Cet article n'était que la reproduction d'un ordre envoyé par le général en chef à ses chefs de corps, lorsqu'on annonça la marche des Autrichiens dans les États romains, ordre qu'il m'autorisa à copier sur son registre de correspondance. Seulement il me prévint qu'il l'avait tenu secret jusqu'à présent et que , du moment où je jugeais utile d'en consigner l'expression dans notre projet d'arrangement avec les Romains, il n'avait aucun motif pour s'y opposer.

* Pièces justificatives, n. 23.

- Un premier message remis à l'Assemblée romaine avait eu pour but de signaler à son attention des manœuvres que je croyais contraires à l'influence de la France aussi bien qu'aux intérêts de l'Italie. Ces manœuvres concernaient la grave question du schisme religieui ou d'un nouveau protestantisme.

La note suivante que je transcris d'après mon carnet indique les motifs de ma démarche: « Je soupçonne Mazzini, homme remarquable et très-influent, de vouloir favoriser un schisme religieux; ses écrits doivent le faire craindre. Il a souvent des conférences avec des personnages anglais voyageurs; il voit des missionnaires protestants de toutes nations. — Chercher à l'enlever à ces influences et le persuader que la France, dont il se défie, doit être le seul espoir des libertés italiennes; le détourner de ses idées de schisme et, au besoin, dénoncer ces tendances à des patriotes de l'Assemblée en les faisant considérer comme une trahison à la cause de la liberté italienne qui ne doit pas se séparer du catholicisme. »

Je crains d'autant moins de faire connaître ici l'opinion que j'avais de Mazzini avec lequel j'étais alors en lutte ouverte , que, dans toute la suite de nos négociations , je n'ai eu qu'à me louer de sa loyauté et de la modération de son caractère qui lui ont mérité toute mon estime. J'avais fini par ébranler fortement , si ce n'est par dissiper ses préventions contre le gouvernement français ; aujourd'hui qu'il est tombé du pouvoir et qu'il cherche sans doute un asile en pays étranger, je dois rendre hommage à la noblesse de ses sentiments, à la conviction de ses principes, à sa haute capacité, à son intégrité et à son courage.

M. le général Oudinol me promit de nouveau de patienter, en attendant la décision suprême du gouvernement de la République; mais il était préoccupé des observations des généraux sur l'inaction de l'armée. Il fut convenu que j'exposerais, en conseil, la situation politique dans laquelle nous nous trouvions.

Les chefs qui assistèrent à la réunion furent les généraux de division Vaillant, Rostolan, Régnault Saint-Jean d'Angely ; les généraux de brigade Gueswiller, Le Vaillant, Mollière, et deux autres dont je n'ai pas recueilli les noms; l'intendant en chef de l'armée, le colonel de Tinan, chef d'état-major.

Je donnai lecture d'une partie de mes dépèches au ministère et des principaux documents qui les accompagnaient, en déclarant que j'étais décidé à m'opposer formellement à toute reprise d'hostilité contre Rome, avant l'arrivée des ordres du gouvernement de la République, me fondant sur le texte des dernières instructions envoyées au commandant en chef de l'armée, par la dépêche télégraphique du 10 mai. Plusieurs généraux prétendaient qu'une simple attaque suffirait pour faire ouvrir les portes de la ville, qu'il s'agirait, tout au plus, d'abattre un pan de muraille, et qu'il n'y aurait pas de résistance sérieuse. Je soutenais qu'ils étaient dans l'erreur ; qu'une fois les hostilités commencées, on serait entraîné à répandre beaucoup de sang et à détruire des édifices; que la résistance serait longue; qu'il faudrait faire un siège en règle; que nous finirions certainement par en venir à bout, car rien ne résistait à une armée française, mais que je ne prendrais jamais la responsabilité de malheurs faciles à prévoir, et que le général en chef n'avait aucune instruction qui l'autorisât à assumer lui-même cette responsabilité, en présence de mon opposition.

Le général Oudinot soumit à la délibération du conseil la question suivante:

Est-il convenable d'abandonner les négociations et de recommencer l'attaque de Rome, sans s'arrêter aux conclusions de M. de Lesseps, et sans attendre de nouvelles instructions?

La majorité se montra disposée pour l'attaque immédiate. Cependant le général Mollière n'avait pas encore parlé; il fut appelé à donner son avis; il dit qu'il regrettait, comme militaire, de ne pas pouvoir se prononcer pour l'action, ainsi que le faisaient ses collègues; mais que son opinion, quelque timide qu'elle pût paraître, était conforme à la mienne, et qu'il lui semblait difficile de ne pas m'accorder les huit jours que je demandais en attendant les directions du Gouvernement. Ce langage porta la conviction dans tous les esprits. Il fut décidé que le statu quo serait maintenu.

- oi -

Pendant mon séjour au quartier général, je n'ai pas cessé de continuer à entretenir, par l'intermédiaire de mon secrétaire particulier, M. Le Duc, des rapports journaliers avec les autorités romaines et quelques personnages influents. La correspondance que j'ai échangée les 25 et 20 avec le triumvirat montre que les négociations n'étaient pas interrompues

Le bon effet produit dans l'élat-major de l'armée par le conseil tenu le 24, commençait déjà à disparaître le 26; les velléités d'attaque et les plaintes contre l'inaction de l'armée reprenaient de la consistance. Sous cette impression, j'écrivis à M. le ministre des affaires étrangères, le 26 mai 2 , une dépèche dans laquelle je le priai de ne pas nous laisser plus longtemps sans direction positive et dans laquelle se trouvait le passage suivant: « Il faut que nous ne blessions pas l'amour propre des Romains, en parlant de siège, de coups de canon , et en témoignant un trop grand empressement pour faire faire à notre armée l'entrée à Rome, qu'elle désire, suivant moi, avec trop d'impatience. Ce coté de la question est aujourd'hui ma plus grande difficulté, elle m'occupe constamment. Je vous prie de vous concerter avec M. le ministre de la guerre, afin que, dans le cas d'un retard imprévu dans la réussite des négociations, notre armée ne soit pas exposée à compromettre, par une impatience très-légitime du reste de sa part, le grand but que nous nous proposons. Le seul inconvénient qu'il y aurait (et il est grave) à conserver pendant plus de quinze jours encore nos positions actuelles , serait l'approche de la saison des lièvres. J'ai bien l'espoir que nous pourrons terminer avant de nous trouver placés dans l'alternative que, pour mon compte, je ne crois pas obligatoire, d'attaquer ou de laisser décimer notre armée par les maladies. Cependant, comme il faut tout prévoir, je vous soumets la question suivante, que je vous serai obligé de faire

* Pièces justificatives, n. 26 et 27.

- Puas justificatives, n. 2'».

résoudre, sans perte de temps, par le Gouvernement de la République :

« L'armée française campée dans la partie N. 0. de la ville, c'est-à-dire dans celle où les émanations sont les plus dangereuses en été, se trouvera-t-elle forcément dans l'obligation de rester en place ou d'attaquer Home et d'être amenée par conséquent à la foudroyer, pour lui donner une preuve bien patente de notre amitié pour elle et de notre volonté de la protéger? Je ne le pense pas, car il y aurait sans doute un tenue moyen qui permettrait d'attendre et qui consisterait, sans reculer, à changer le campement de nos troupes et à en placer, par exemple, la plus grande partie à Albano ou à Frascati, lieux toujours fort sains, ainsi que dans leurs environs, etc.

Le 27, M. de Rayneval, ministre de la République à Naples, l'un des plénipotentiaires français de Gaëte, vint au quartier général; nous eûmes ensemble une conférence et nous échangeâmes deux notes K

Quelque différentes que fussent nos opinions sur l'état des négociations et les espérances qu'elles pouvaient faire naître, M. de Rayneval ne consigna pas moins, dans le paragraphe 5, le passage suivant: « Vous en avez appelé au jugement suprême du gouvernement; il est juste d'attendre sa décision qui, j'espère, ne se fera pas attendre. »

Le 28, le général en chef passa, à quelques lieues du quartier général, une revue de dix mille hommes , appartenant , pour la plupart, à des corps récemment arrivés de France; il m'invita à l'accompagner.

Le 29 , je m'entendis avec M. le général Oudinot pour adresser aux autorités romaines, une communication pressante et décisive.

L'annonce de la marche des Autrichiens, le désir de donner une satisfaction à l'armée, et l'espoir de voir une conciliation honorable acceptée par la majorité de l'Assemblée , dont on me faisait connaître les bonnes dispositions, nous

1 Pièces justificatives, n. 28.

engageaient à envoyer à Rome une déclaration, en forme d'ultimatum. L'Assemblée, la municipalité et le triumvirat en reçurent chacun un exemplaire des mains de M. Le Duc, mon secrétaire. En voici le texte:

Déclaration envoyée aux autorités et à l'Assemblée constituante romaine.

« Le soussigné Ferdinand de Lesseps, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française, en mission à Rome.

« Considérant que la marche de l'armée autrichienne dans les États romains, change la situation respective de l'armée française et des troupes romaines ;

« Considérant que les Autrichiens, en s'avançant sur Rome, pourraient s'emparer de positions menaçantes pour l'armée française ;

« Considérant que la prolongation du statu quo , auquel avait consenti, sur sa demande, M. le général en chef Oudinot de Reggio, pourrait devenir nuisible à l'armée française ;

« Considérant qu'aucune communication ne lui a été adressée depuis la dernière note au triumvirat, en date du 26 de ce mois;

« Invile les autorités et l'Assemblée constituante romaine à se prononcer sur les articles suivants: •

« Art. 1 er . Les Romains réclament la protection de la République française.

« Art. 2. La France ne conteste point aux populations romaines le droit de se prononcer librement sur la forme du gouvernement.

« Art. 3. L'armée française sera accueillie par les Romains comme une armée amie. Elle prendra les cantonnements qu'elle jugera convenables, tant pour la défense du pays que pour la salubrité de ses troupes. Elle restera étrangère à l'administration du pays.

« Art. 4. La République française garantit contre toute invasion étrangère le territoire occupé par ses troupes.

« En conséquence, le soussigné, de concert avec M. le général en chef Oudinol de Reggio, déclare que dans le cas où les articles ci-dessus ne seraient pas immédiatement acceptés, il regardera sa mission comme étant términée, et que l'armée française reprendra toute sa liberté d'action.

« Fait au quartier général de l'armée française, Villa Sanlucci, le vingt-neuf mai mil huit cent quarante-neuf.

« Signé: Ferd. de Lesseps.

« Contresigné: Oudinot de Reggio. »

Je crois devoir, dès à présent, et sans anticiper sur les rapprochements que j'aurai plus tard à signaler, faire remarquer que, sauf l'art. 2, supprimé par moi, pour être conséquent avec une opinion émise dès le principe, aussi bien que pour me conformer aux vues de M. de Rayneval, les trois autres stipulations offrent une identité presque complète avec le traité du 31 qui a été repoussé par le général Oudinot.

Une explication fut demandée par les autorités romaines sur le sens à donner à ces expressions: « dans le cas où les articles proposés ne seraient pas immédiatement acceptés, je regarderais ma mission comme terminée et l'armée reprendrait toute liberté d'action. »

Je remis à M. Le Duc, qui m'avait rapporté cette demande, un écrit dont la teneur fut aussitôt communiquée au général Oudinot par M. Espivent, son aide de camp. Cet écrit portait que malgré le mot immédiatement, il avait été entendu qu'un délai de vingt-quatre heures, expirant le 50, à minuit, était accordé pour répondre à l'ultimatum.

Après le départ de M. Le Duc, et dans la nuit du 29 au 30, je m'aperçus qu'il régnait une grande activité dans l'état-major du général en chef, et que l'on préparait quelque mouvement pour le lendemain.

Le 30, à huit heures du malin, je remis au général en chef, auprès duquel je continuais à résider, une note où je lui disais:

« Dans le cas où vous jugeriez devoir prendre, par

surprise ou autrement, des positions dans l'intérieur de la ville de Rome, ou même dans le voisinage de son enceinte, sans vous être préalablement concerté avec moi , je croisdevoir mettre sous votre seule responsabilité toutes les conséquences politiques qui en résulteraient. Jusqu'au moment où les ordres du Gouvernement arriveront, soit pour me blâmer, soit pour m'approuver, ma mission ne comporte pas voire isolement pour des déterminations ou des mesures militaires qui compromettraient notre gouvernement et engageraient notre pays dans la voie que je crois la plus funeste. »

Qu'on veuille bien remarquer que jusqu'à ce jour, je n'avais pas reçu un seul mot de M. le ministre des affaires étrangères , et que le général en chef se trouvail également sans ordres et sans instructions nouvelles. Les embarras qui pouvaient résulter pour le gouvernement de la république de l'attaque et du siège de Rome, étaient l'objet de mes plus vives préoccupations. Je n'avais cessé de les signaler dans toute ma correspondance et dans mes recommandations à MM. de Forbin-Janson, de La Tour d'Auvergne et de Belcastel, porteurs de mes principales dépèches.

Le général en chef fit appeler plusieurs généraux et chefs de corps, pour leur donner leurs instructions concernant l'attaque des approches de Rome qui devait commencer à minuil. Ayant su que ce conseil, auquel je n'avais pas été convoqué, devait avoir lieu à neuf heures , et ayant remarqué que le général en chef était décidé à ne pas tenir compte de mes avertissements , je crus convenable de soumettre au général de division du génie, M. Vaillant, récemment arrivé de Paris, que je devais supposer dépositaire des dernières instructions du gouvernement, mes motifs de résistance à l'attaque projetée, et aux dangers que pouvait présenter l'occupation immédiate de Rome. Voici ma lettre:

u Quartier général de la Villa Santucci, 30 mai.

« Je voulais aller vous voir ce matin pour vous communiquer confidentiellement le résultat de ma dernière conférence avec M. de Rayncval, l'un des plénipotentiaires français à Gaëte. Je n'en ai pas le temps dans ce moment, car je prépare une note pour démontrer, sous le point de vue politique, la nécessité d'envoyer immédiatement une division , qui se répartirait entre Àlbano, Frascali et Marino, à cause du fait nouveau qui se présente aujourd'hui du débarquement à Gaëte de quatre mille Espagnols. On dit que ces derniers vont remonter le moral des Napolitains et qu'ils recommenceront la campagne. Il est de notre honneur de les devancer dans les campements qu'ils pourraient venir occuper autour de Rome, et de nous rendre , en les prévenant, les seuls dominateurs de la ville par une ceinture de troupes. De cette manière, nous ne compromettrons pas notre gouvernement par une entrée intempestive à Rome, par un séjour dans une ville qui est abandonnée l'été par ses propres habitants, ou même par un passage momentané où les projets infernaux de deux ou trois fanatiques suffiraient pour détruire, en une minute, notre œuvre de patience et de patriotisme. Nous serons les vrais maîtres de Rome en l'entourant au lieu de l'occuper, et le gouvernement de la République, qui ne désire notre entrée à Rome que si nous sommes d'accord avec le* habitants, vous remerciera un jour d'avoir contribué à faire triompher, par la sagesse de vos conseils, la vraie, la grande politique, dégagée de toutes les petites questions d'amour-propre personnel et de vaine gloriole. »

Dans la même journée du 30, à trois heures (neuf heures avant l'expiration du délai fixé), je reçus les réponses du président de l'Assemblée romaine et des membres de la municipalité, qui témoignaient de leur confiance entière envers le triumvirat pour terminer les négociations, éviter que la France «e frit, vis-à-vis de Rome, le rôle de L'Autriche, et mettre pn

aux malheurs dont était menacée une ville tranquille, siège des monuments et des arts. En même temps, le triumvirat m'envoyait une note 1 et le contre-projet suivant, en marge duquel se trouvent mes observations.

Observations.

Article premier.

Conserver la rédaction plus courte du projet français, en changeant le mot protection de la France, s'il choque les Romains, et en le remplaçant par appui.

Art. 2.

Retrancher tout à fait cet article.

Nous n'avons pas besoin que les Romains nous rappellent un des articles de notre Constitution; et quoique nous respections parfaitement cet article, il n'est pas convenable de le mentionner ici , parce qu'il a servi de signal de ralliement et qu'il a été inscrit sur les barricades et aux portes de Rome lorsqu'on a tiré le 30 avril sur des soldats français.

Art. 3.

« Pièces justificatives, n. 29.

Projet présenté par les autorités romaines (triumvirat).

Rome, 50 mai 1848.

Article premier.

Les Romains , pleins de foi aujourd'hui comme toujours dans l'amitié et dans l'appui fraternel de la République française, réclament la cessation des apparences même d'hostilité, et l'établissement des rapports qui doivent être l'expression de cet appui fraternel.

Art. 2.

Les Romains ont pour garantie de leurs droits politiques l'article 5 de la Constitution française.

Abt. 3.

L'armée française sera regardée par les Romains comme une armée amie, et accueillie comme telle.

Elle prendra, d'accord avec le gouvernement de la République romaine, les cantonnements convenables, tant pour la défense du pays que pour la salubrité de ses troupes. EHe restera étrangère à l'administration du pays.

Retrancher ce paragraphe, car bien que je sois d'avis qu'il n'est pas opportun pour notre armée d'occuper , dans ce moment, la ville de Rome, il ne faut pas publier que les portes lui seront fermées. Il sera môme utile que, lorsque les commissaires romains iront au quartier général , on offre au général en chef de venir habiter l'Académie française et le couvent de Notre-Dame-du-Mont , avec la garde qu'il jugera nécessaire à sa sûreté.

Rome est sacrée pour ses amis comme pour ses ennemis. Elle n'entre pas dans les cantonnements que choisiront les troupes françaises. Sa brave population en est la meilleure sauvegarde.

Art. 4.

La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires occupés par ses troupes.

AftXELiixi, Mazzihi, Sim.

Il était évident que le général en chef et moi , nous pouvions prendre en considération le contre-projet des autorités romaines, le discuter et ne rompre complètement que dans le cas où il aurait été impossible de nous entendre. L'humanité seule nous eût indiqué cette conduite, si même elle ne nous avait pas été tracée par la situation dans laquelle nous nous trouvions et qui n'avait pas varié depuis le 15 du mois dernier, jour de mon arrivée au quartier général et à Rome. C'est-à-dire que notre gouvernement, mis depuis si longtemps par nous en demeure de se prononcer , ne nous avait encore rien écrit , ni par le courrier, ni par le télégraphe. Le général Oudinot était donc toujours lié par la dépêche télégraphique du 10 qui ne lui permettait pas d'attaquer. Je plaçai dans un dossier les lettres de la municipalité romaine , de l'Assemblée et du triumvirat, ainsi que le projet annoté par moi; j'ajoutai le mémorandum qu'on va lire à la suite et je chargeai M. le commandant Espivent de remettre le tout à M. le général Oudinot.

Mémorandum.

« Parli de Paris sous l'impression de l'affaire du 50 avril, et venu pour traiter avec les populations romaines, ie n'ai pas besoin de rappeler que je n'ai ni voulu, ni souffert que l'on pût jamais séparer ma cause de celle de mon gouvernement et de l'honorable chef de l'armée française. Pour arriver à persuader que les dispositions du gouvernement de la Répubbque et de son général étaient les mêmes avant le 30 avril et après, je ne me dissimulais pas tous les obstacles que j'avais à surmonter. Aujourd'hui j'ai réussi.

« Je suis disposé à signer immédiatement, sauf quelques modifications et le rejet de l'article 2, le contre-projet envoyé par le triumvirat et approuvé par l'Assemblée constituante romaine, aussi bien que par les Sénateurs et conservateurs de la municipalité de Rome, dans la conviction que cet acte affermit à jamais en Italie l'influence française, maintient l'honneur sans tache de notre armée et de notre glorieux drapeau. »

Quartier général de Villa Santucci, 30 mai 4849.

M. Espivent me rendit presque immédiatement le dossier que le général , disait-il , n'avait pas eu le temps de lire, parce qu'il était trop occupé des détails de son service et des ordres à donner à l'armée. Il fut cependant convenu que je m'expliquerais plus lard , dans la salle du conseil, où se réuniraient les généraux dont les campements étaient rapprochés du quartier général.

A quatre heures, les officiers généraux se trouvant réunis par ordre du général en chef, la lecture que je fis des derniers documents , les observations puisées dans le péril el l'urgence de la situation, le manque d'ordres de la part du

gouvernement de la République, dont les instructions télégraphiques du 10 devaient nous servir encore de règle, rien ne put changer la détermination du général Oudinot. La manière dont elle se manifesta rendit impossible toute discussion , et me mit dans la nécessité d'opposer mon caractère officiel à des emportements que je ne pouvais pas supporter.

Une scène semblable se renouvela dans la nuit, en présence de M. le capitaine de frégate Chaigneau, commandant en second la frégate la Magellan; mais elle eut heureusement pour résultat de faire révoquer, au dernier moment, sur toute la ligne de nos avant-postes, les ordres d'attaque immédiate. Cependant, comme je craignais que ces ordres n'arrivassent pas tous à temps pour prévenir des engagements déplorables, je fis connaître à Rome que l'on ne devait pas s'inquiéter de nos mouvements, destinés seulement à nous assurer des positions dont les armées étrangères , en marche sur Rome, pourraient s'emparer. Sans cet avis, on n'aurait pas occupé pacifiquement le Monte Mario. L'aide de camp envoyé pour contremander cette occupation arriva trop tard.

Le 31 au malin, le général ayant su que je faisais mes préparatifs pour retourner à Rome, me fil prier, par un de ses aides de camp, de passer chez lui avant de partir; je répondis que c'était mon intention, parce que j'avais une dernière note à lui laisser à lui-même. Le général Oudinot me dit qu'il regrettait vivement ce qui s'était passé entre nous ; je ne le laissai pas achever et je pris la main qu'il me tendait. Je lui annonçai que j'allais me rendre en ville pour y terminer la négociation, d'après les bases du contre-projet annoté. Afin de lui montrer que je prévoyais le cas où, conformément à mon ancienne et constante opinion, je ne stipulerais pas l'occupation immédiate de Rome par l'armée française, j'eus la précaution de lui faire la lecture de la note suivante, dont il garda l'original :

« Il est utile, jusqu'à ce que toutes les passions soient calmées, d'éviter le contact de l'armée avec une population que tant de causes laissent encore en effervescence.

« L'air de Rome est insalubre l'été.

« Le séjour , à Rome , d'une partie quelconque de notre armée, ainsi que je n'ai cessé de le déclarer dès la première conférence qui eut lieu avec M. d'Harcourt (tout en le demandant par égard pour l'opinion du général en chef), pourrait nous engager dans les questions intérieures romaines plus loin que nous ne voudrions et compromettre notre gouvernement. M. de Rayneval a été d'avis que le service militaire fait par nos troupes en même temps que par les troupes romaines , lui semblait on ne peut plus nuisible à nos intérêts.

« Le malaise général, provenant des embarras du trésor, les comptes à rendre pour l'emploi de sommes immenses dépensées sans contrôle, sont autant de difficultés insurmontables pour le gouvern emenl actuel, s'il se consolidait, et pour tout autre pouvoir qui lui succéderait. L'administration, ayant intérêt à se justifier vis-à-vis de la population des embarras dans lesquels elle se trouvera nécessairement par suite de toutes les mesures révolutionnaires qui ont été prises, cherchera sans doute à en faire attribuer les effets à une occupation de troupes françaises. Cette occupation forcée pourrait, en outre, avoir pour résultat d'entretenir contre nos soldats une irritation et des désirs de vengeance que le moindre incident pourrait développer d'une manière fâcheuse. N'est-il pas plus à propos d'attendre que de pareils sentiments aient disparu? alors la population ira elle-même au-devant des Français pour les conduire à Rome; ce ne sera peut-être qu'un retard de quelques jours.

« Nous avons beau déclarer que nous ne nous mêlerons pas de l'administration de Rome, une occupation militaire de la ville nous y mêlerait, dans ce moment, malgré nous, et nous ferait assumer une part de responsabilité, qu'il est désirable, je le répète, de laisser tout entière aux autorités locales. Une fois entrés à Rome, dans les conditions de l'obligation et de la force imposée , pouvons-nous répondre que la

force ne sera pas encore nécessaire pour nous y maintenir , et que nous serons libres de nous retirer lorsque notre but politique sera rempli et que la France aura besoin de rappe- *2r ses soldats? Quand les habitants eux-mêmes nous appelleront, et que le moment sera venu naturellement, la situation de la partie de notre armée casernéc dans l'enceinte de Rome sera bien différente vis-à-vis de la population. Il me paraît inutile de m'appesantir davantage sur cette situation, ainsi que sur les autres circonstances graves que je n'ai fait qu'indiquer rapidement.

Quartier général de Villa Santucci, 31 mai i849.

« Ferd. dk Lisseps. »

P. S. « On pourrait ajouter, si nous n'exigeons pas l'entrée forcée et immédiate, un article qui dirait que les communications seront complètement libres entre les cantonnements choisis par l'armée française et tous les quartiers de la ville de Rome.

« M. de Rayncval m'écrit de Gaëte, à la date du 28, que, d'après des correspondances de Rome, cette ville est décidée à se défendre. Il ajoute: Les modérés ne se soucieraient pas d'affronter les périls d'une réaction dont ils comptent que fious leur épargnerons les frais. C'est ainsi que j'avais jugé les choses dès le premier jour de mon entrée à Rome. Je suis bien aise de voir cette opinion, si peu conforme à tout ce qui avait été dit jusque-là, confirmée par les nouvelles de Gaëte. »

Le général me remit un billet au crayon, dans lequel l'aide de camp envoyé auprès du commandant de la colonne chargée de prendre position sur le Monte Mario, prévenait qu'il n'était pas arrivé à temps pour contremander le mouvement. Ce billet était destiné à rassurer les autorités romaines sur nos dispositions. Il me servit, en effet, pour expliquer aux triumvirs le mouvement sur le Monte Mario.

A mon arrivée à Rome , dans la même matinée du 31 , j'avais trouvé les membres du pouvoir exécutif romain fort émus de l'occupation de ce point stratégique et important. De nombreuses plaintes leur étaient adressées à ce sujet de tous les quartiers de la ville , qui commençait à s'alarmer. Je leur fis comprendre que c'était un malentendu; ils me promirent de ne rien négliger pour calmer la population.

Je leur remis une dernière proposition que j'avais étudiée avec un grand soin, et que je crois être l'expression aussi fidèle que possible de mes instructions et des intentions du gouvernement, telles que les attestaient du moins les paroles prononcées à la tribune de l'Assemblée nationale, par les ministres, dans les séances des 16 avril, 7 et 9 mai.

Mes propositions ne répondaient pas aux espérances des Triumvirs, parce qu'elles ne faisaient aucune mention de la République romaine que je ne pouvais pas reconnaître , et qu'elles ne garantissaient contre l'invasion étrangère que les territoires occupés par nos troupes; elles furent cependant acceptées par eux comme une nécessité. M. Mazzini me dit que si l'Assemblée les accueillait ce serait la preuve que j'aurais inspiré une grande confiance dans les intentions du gouvernement; car si ces intentions n'étaient pas telles que je les annonçais il y aurait le plus grand danger pour les Romains à souscrire à mon projet. En effet, ajoula-t-il, les positions dont nous allons vous faciliter, à votre eboix, la possession autour de Rome, la faculté que vous vous réservez de ne repousser nos ennemis extérieurs que dans le cas où ils viendraient vous toucher vous-mêmes, livrent notre existence politique à votre bonne foi.

L'Assemblée romaine réunie le même jour extraordinairement, en comité secret, adopta mon projet à l'unanimité moins trois voix.

Ce résultat me fut annoncé par la lettre suivante des Iriumvirs.

34 mai.

« Monsieur,

« Voici le résultat de la longue discussion de l'Assemblée :

« Art. 1 er . L'appui de la France est assure aux populations des Étals romains. Elles considèrent l'armée française comme une armée amie qui vient concourir à la défense de leur territoire.

« Art. % D'accord avec le gouvernement romain et sans s'immiscer en rien dans l'administration du pays, l'armée française prendra les cantonnements extérieurs convenables tant pour la défense du pays que pour la salubrité des troupes.

« Les communications seront libres.

« Art. 3. La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires occupés par ses troupes.

« Art. 4. Il est entendu que le présent arrangement devra être soumis à la ratification de la République française.

« Art. 5. En aucun cas les effets du présent arrangement ne pourront cesser que quinze jours après la communication officielle de la non-ratification. »

« L'assemblée s'est bornée à cela, c'est-à-dire à l'approbation des articles ci-dessus. C'est nous qu'elle charge du reste.

« Je ne vois pas que les légers changements de rédaction apportés au projet puissent être sujets à objections. Si cela est, il ne reste plus qu'à arranger les moyens, la forme de la communication.

« Il est impossible de tirer ce soir même une députation de la Chambre, pour l'envoyer au quartier général ; mais nous pourrions, je pense, obtenir que le Sénateur de Rome, Slurbinetti (président de la municipalité), fît partie de celle que nous formerions demain.

« Les bases une fois admises, on élirait tout de suite des plénipotentiaires qui se rendraient au camp pour s'entendre

sur les détails, choix des cantonnements, premières conséquences de la convention, invitation au général en chef et à son étal-major de venir habiter Rome avec une garde d'honneur, etc., etc.

« Croyez, mon cher monsieur, à Tes lime profonde, de vos dévoués ,

« J. Mazzim, A. Saffi, Armelliisi, triumvirs. »

Nous ne crûmes pas devoir fixer à l'avance le nombre d'hommes qui formeraient la garde du général en chef; nous convînmes seulement que, par la clause qui établissait la liberté des communications entre la ville et ses cantonnements extérieurs, il serait loisible au général de faire lour à tour passer par la ville tous les corps de l'armée.

Je fis ensuite préparer trois expéditions de l'arrangement; elles furent immédiatement signées par les triumvirs, autorisés à cet effet par l'Assemblée romaine et appuyés par le corps municipal. Je m'empressai de retourner au quartier général. Le général en chef, auquel je donnai lecture du projet , déclara lorsqu'il fut question des cantonnements extérieurs, qu'il ne signerait pas. Il refusa d'entendre aucune explication ; son calme l'abandonna de nouveau, et il employa un langage si peu conforme à la dignité et à l'indépendance de mon caractère, que je dus en relever l'inconvenance avec une énergie qui coupa court à toute discussion.

Comme j'avais la conviction que ce projet satisfaisait à toutes les nécessités de la situation aussi bien que le précédent approuvé par le général, qu'il n'en dénaturait pas l'esprit et que, sous certains rapports, nous devions même le préférer, il m'était impossible de céder, surtout lorsque je savais que Tintenlion du général Oudinot était de profiter de la rupture des négociations pour attaquer brusquement, sans attendre les ordres de Paris. Je me rappelai le vote de l'Assemblée nationale du 7 mai, qui avait déterminé ma mission. Je venais encore de relire les paroles prononcées à la tribune,

le 9, par M. le président du conseil d'après lesquelles je devais être l'eœpressmi fidèle, exacte de la pensée de l'Assemblée et de celle du gouvernement , quant au but, quant au caractère que devait, jusqu'au bout et à travers toutes les éventualités, conserver l'expédition française.

Je connaissais lous les moyens de défense de la ville, j'étais certain qu'avant d'avoir reçu tous nos renforts et un matériel de siège complet, nous ne pourrions pas réussir à l'emporter d'assaut, que la résistance serait énergique et générale. La suite de mon séjour à Rome n'avait fait que me confirmer dans l'opinion que j'avais exprimée à ce sujet dès le 15 mai, le jour même de mon arrivée. Je voyais notre gouvernement engagé, de la manière la plus déplorable, par le contrecoup d'un 30 avril renouvelé sur une plus grande échelle, et notre expédition compromise par une précipitation contraire aux prescriptions formelles de la dépèche télégraphique du 10 mai. Nous devions, jusqu'à nouvel ordre, obéir à ces prescriptions qui autorisaient l'entrée à Rome, si l'on était d'accord avec les habitants, et qui permettaient l'attaque , si l'on y était contraint, dans le cas seulement où l'on aurait les < l tances de succès les plus positives.

Pouvais-je donc déchirer moi-même ma convention, et me dispenser de la soumettre au jugement de mon gouvernement qui, en définitive, m'avait exclusivement chargé de négocier avec les autorités romaines et de conclure avec elles des arrangements partiels?

Enfin je considérai que l'essentiel était d'empêcher une attaque immédiate et imprudente, que mon arrangement provisoire aurait pour résultat de la suspendro au moins pendant quelques jours et de laisser au gouvernement le choix de la paix ou de la guerre. J'avais d'ailleurs prévenu, par une dépêche du 22 mai, M. le ministre des affaires étrangères que si l'on se décidait à adopter une ligne autre que celle que je croyais être la conséquence du vote du 7 mai, je demandais à être rappelé.

Mû par ces considérations, je pris le parti de ne pas m'arrclcr à l'opposition du général Oudinot. Je signai en sa présence, et je laissai sur sa table un des trois exemplaires de la convention. Je lui dis que j'allais envoyer le second exemplaire à Paris par M. le colonel Lavelaine de Maubeuge, et que le troisième resterait entre les mains des autorités romaines.

Rentre à Rome dans la nuit, je reçus le lendemain matin, 1 er juin, une lettre du général en chef qui prolestait contre l'arrangement conclu avec la ville ; le Triumvirat m'envoya ensuite copie d'une communication par laquelle le général Oudinot regardait comme non avenu ce que j'avais fait. Je répondis que, pour ce qui me concernait, je maintenais l'arrangement sauf la ratification de mon gouvernement et que je partais pour Paris.

J'informai en même temps M. le ministre des affaire» étrangères que, par suite de ce qui venait de se passer, ma position serait fausse au quartier général, qu'elle le serait également à Rome, et que par conséquent je devais considérer ma mission comme étant terminée ou tout au moins forcément suspendue.

Je faisais déjà mes préparatifs de départ, lorsque M. de Gérando, chancelier de l'ambassade de France à Rome, me remit ouverte de la part du chef de Félal-major de l'armée française, une dépèche télégraphique conçue en ces termes:

Paris, 29 mai 4849, quatre heures du soir.

Le ministre de» affaires étrangères à M. de Lesseps, à Rome.

« Le gouvernement de la République a mis fin à votre mission.

« Vous voudrez bien repartir pour la France aussitôt que? vous aurez reçu cette dépèche. »

Les ordres du gouvernement me trouvèrent préparé à les exécuter sans perte de temps. Parti de Rome le 1 er à trois.

heures du soir, j'arrivai le 5 à Paris, où j'appris que Tordre de mon rappel avait clé accompagné d'un autre ordre au général Oudinot d'enlrer à Rome de vive force.

M. de Tocqueville, nouveau ministre des affaires étrangères, chez lequel je me présentai, me dit qu'il n'avait pas eu le temps de prendre connaissance de ma correspondance et qu'il n'était pas encore bien au courant de la question romaine. Je me mis à sa disposition et à celle du conseil des ministres, pour fournir toutes les informations que l'on croirait devoir me demander. Le gouvernement n'a jusqu'à présent réclamé de moi aucune espèce de renseignement; pas un de ses membres n'a témoigné le désir de m'entendre et je n'ai eu connaissance de ses griefs ou de ses intentions à mon égard, que par les attaques des journaux ministériels, par un discours qu'a prononcé, le 9, dans la séance de l'Assemblée nationale, M. le président du conseil, et par la communication du décret du 9 juin, qui défère au conseil d'Étal l'examen de mes actes.

Je regardai, je l'avoue, celle décision comme une faveur. Je me rappelai comment, dans une circonstance solennelle , un ministre traduit devant vos prédécesseurs trouva une noble résistance contre la volonté si puissante alors du chef de l'État *

Ne devais-je pas me féliciter d'être appelé à soumeltre l'examen de ma conduite à des hommes dont l'indépendance, tout en prêtant un légitime appui au gouvernement, saura assurer aux fonctionnaires publics, dans la juridiction nouvelle créée par la Constitution , une justice rigoureuse mais exempte de préventions, indépendante des circonstances et supérieure à toute influence?

« ML Portalis aujourd'hui premier président de la cour de cassation.

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