PIÈCES JUSTIFICATIVES
Le ministre des affaires étrangères à M. Ferdinand de Lesseps.
Paris, le 9 mai 1849.
Monsieur,
Je vous envoie ci-joint des dépèches adressées à MM. d'Harcourt et de Ray nu val , et que je vous prie de leur faire parvenir sans le moindre retard. La copie également ci-jointe de la plus importante de ces dépêches vous fera connaître les directions que je leur donne à l'effet de combattre les pensées de réaction absolutiste qui se manifestent malheureusement dans le conseil du Saint-Père.
Signé: Drouyn de Lhuys.
Le ministre des affaires étrangères à MM. de Raynemt
et d'Har court '.
Paris, le 9 mai 1849.
Monsieur,
J'ai reçu les dépèches que vous m'avez fait l'honneur de
Ce qui nous afflige plus profondément encore que les défiances qu'on persiste à nous témoigner à Gaëte et dont le temps aura
1 Cette dépêche, qui a sans doute été communiquée à la conférence de Gaële, a déjà été publiée dans des journaux étrangers.
bientôt fait justice, c'est la nature des influences qui prévalent évidemment dans les conseils du saint-siége. A mesure qu'on semble approcher du dénouement , on voit se dessiner avec plus de netteté de dangereuses propensions, qui d'abord, se déguisaient sous des prétextes plus ou moins spécieux. Pour se refuser à toute déclaration préalable des intentions du Saint-Père, ses conseillers parlent de l'inconvénient de lui lier d'avance les mains. Cette objection pourrait avoir quelque valeur s'il s'agissait de poser, en détail, les bases d'un régime nouveau ; mais lorsque nous demandons seulement qu'on indique la voie dans laquelle on se propose de marcher après le rétablissement de l'autorité du saint-siége , comment comprendre qu'on persiste à se renfermer dans un silence absolu, à moins qu'on n'ait la pensée secrète de revenir purement et simplement à tous les abus de l'ancien régime?
On parle de certaines tendances réactionnaires dans les populations, qu'il faut ménager et dont nous ne tiendrions pas assez de compte: si ces tendances avaient toute la force qu'on leur suppose, ne serait-il pas à propos de prendre dès à présent une attitude qui mit plus tard le Saint-Père en mesure de leur résister? Croit-on d'ailleurs qu'il soit indifférent de rassurer cette portion nombreuse de la population romaine dont la modération, tout en détestant le régime de l'anarchie, redoute presque également le retour de celui qui a marqué d'un si triste caractère le règne de Grégoire XVI, de ce régime qui, à la mort de ce pontife, avait rendu un changement de système absolument inévitable, et qui, en provoquant une réaction violente, a bien autrement contribué aux malheurs de ces derniers temps que n'a pu le faire la précipitation de quelques réformes accomplies, peut-être avec trop peu de réflexion? Les hommes dont je parle et qui, si nous ne nous trompons, composent la presque totalité des classes aisées et éclairées, se rallieraient volontiers aujourd'hui à toute combinaison qui leur offrirait des garanties d'ordre, de sécurité, de bonne administration; mais peuvent-ils ne pas concevoir de graves inquiétudes,Iorsqu'ils voient qu'on garde un silence absolu sur l'avenir, et ne sont-ils pas fondés à craindre que l'on ne pense à annuler toutes les concessions dues à la générosité de Pie IX, y compris la sécularisation des fonctions publiques, base première et essentielle sans laquelle toute réforme tentée dans les États de l'Éclise ne peutêtre qu'illusoire?
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ce sujet. Les tristes réflexions qu'il me suggère ne vous ont point échappé, et vous n'avez rien négligé pour ramener à un point de vue plus vrai ceux qui s'opiniâtrent à en méconnaître la justesse.
En se refusant à laisser le Saint-Père rassurer les esprits par des explications, par des promesses, ils ont très-probablement contribué à fortifier la résistance inattendue qu'a rencontrée notre expédition. On se repose sur l'assurance que des forces étrangères ramèneront le Pape dans ses États; mais songe- t-on à l'avenir qu'on lui prépare en le poussant dans ces voies funestes? Les leçons de l'expérience seront-elles donc toujours perdues? Retombera-t-on toujours dans les mêmes erreurs? Et le prétexte d'un mauvais succès, d'une tentative de réforme faite dans les circonstances les plus défavorables, pèsera-t-il plus que tous les arguments de la raison, appuyés de tant d'exemples empruntés à l'histoire de ces derniers temps?
Quoi qu'il en soit, monsieur, ce que nous faisons en ce moment pour la pacification des États de l'Église, les sacrifices que nous coûte une telle entreprise, la responsabilité morale qu'elle nous impose, nous autorisent sans doute à demander qu'on ne persiste pas dans une ligne de conduite qui aggraverait à un tel point cette responsabilité.
Le vœu que nous exprimons ne constitue pas d'ailleurs une exigence dont on ait lieu d'être surpris. Ce que nous réclamons , c'est ce qu'on nous avait promis jusqu'à présent sans difficulté , c'est la réalisation d'un plan de conduite qui naguère encore ne semblait pas pouvoir être mis en question. On ne cessait de nous répéter que le retour à l'ancien régime était impossible, que l'état actuel des esprits, que la situation générale de l'Europe ne le comportaient pas; à peine laissait-on entendre qu'il pourrait être prudent d'apporter quelques modifications de détail au statut constitutionnel accordé par Pie IX. La nécessité, la convenance de modifications semblables pourront être prises en considération, lorsque l'ordre et la paix auront été rétablis ; mais je dois le dire, nous n'admettons pas comme possible que ce statut lui-même soit dès à présent considéré comme non avenu. Le respect que nous avons pour le Saint-Père ne nous permet pas d'admettre que les institutions qu'il avait données à son peuple aient été complète-
ment annotées par le fait des déplorables événements dont Rome a été le théâtre depuis le mois de novembre dernier. La pensée que le régime antérieur à 1846 se relèverait à Rome n'est jamais entrée dans nos prévisions ni dans nos calculs. Nous avons agi sous l'influence d'une tout autre conviction.
Nous espérons encore que nous ne nous étions pas trompés ; nous ne voulons pas attacher trop d'importance à quelques paroles prononcées peut-être dans des moments d'excitation et de susceptibilité; mais il s'agit dans cette affaire d'intérêts trop grands, trop puissants, pour que, dès à présent et sans attendre des éclaircissements qui peut-être dissiperaient nos inquiétudes, je ne doive pas vous charger de faire entendre au cardinal secrétaire d'État, au Saint-Père lui-même, et si vous le jugiez à propos, aux membres de la conférence, des représentations dont la vivacité est naturellement proportionnée à la gravité des dangers qu'elles ont pour objet de détourner. Ils comprendront que , dans la position où nous nous sommes placés, nous avons de grands devoirs à remplir. Ces devoirs nous sommes résolus à ne pas y manquer.
Ne perdez pas un moment, monsieur , pour me faire connaître ce qu'on aura répondu aux avertissements pressants dont vous trouverez le texte dans cette dépèche. U nous importe de savoir promptement sur quoi nous pouvons compter.
Le ministre des affaires étrangères à M. Ferdinand de Lesseps.
Paris, le 10 mai 1849.
Monsieur,
Nous avons appris que M. le général Oudinot avait cm devoir inviter un commissaire envoyé au nom du Saint-Père à Civita-Vecchia à ne pas prolonger son séjour dans cette ville, où sa présence faisait un effet assez fâcheux. Le gouvernement de la République approuve complètement cette mesure, inspirée par une saine intelligence des nécessités de la situation et de ce qu'exige la sûreté de notre armée. Tant que le but de notre expédition ne sera pas atteint, nous ne pouvons permettre qu'il s'organise en dehors de
notre influence, sur le territoire que nous occuperons, des centres d'autorité qui pourraient, même involontairement, contrarier notre action et en compromettre le succès.
C'est dans ce sens, monsieur, que vous devrez faire usage des pouvoirs qui vous ont été confiés. Mieux que personne vous saurez porter, dans l'exercice de ces pouvoirs, avec la fermeté nécessaire, les égards et les formes propres à ménager autant que possible des susceptibilités dont il convient de tenir compte dans une extrême mesure. Je n'ai pas besoin de vous recommander de vous concerter en toutes choses avec M. le général Oudinot, à qui je fais part des instructions que je vous envoie.
Signé: Drouyk de Lfiuys.
' M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
Rome, 16 mai «8*9.
Monsieur le ministre,
Je vous ai annoncé hier par le télégraphe qu'après m'ètre mis d'accord avec le général Oudinot, je partais pour Rome, accompagné de M. de La Tour d'Auvergne afin de m'assurer des dispositions réelles de la population romaine et de vous rendre un compte exact de mes informations. Voici ce que j'écrivais ensuite de Rome dans la même journée au général en chef: « Dans la situation d'attente où nous nous trouvons, il me parait extrêmement important d'éviter, dans ce moment , toute espèce d'engagement. Je vois une ville entière en armes; habitué à juger des cités en révolutionne trouve ici, au premier abord, l'aspect d'une population décidée à la résistance, et rejetant tous les calculs exagérés, on peut compter au moins sur vingt-cinq mille combattants sérieux. Si nous entrions de vive force dans Rome, non-seulement nous passerions sur le corps des aventuriers étrangers, mais nous laisserions sur le carreau des bourgeois , des boutiquiers, des jeunes gens de famille, toutes les classes enfin qui défendent l'ordre et la société à Paris. Que cet état de choses n'ait pas existé, il y a quinze jours, à l'époque même où nos troupes se
sont présentées pour la première fois devant Rome, il est certain que par telle ou telle cause , ancienne ou nouvelle, il existe aujourd'hui: il faut donc que nous en tenions compte, que nous ne précipitions rien, que nous n'engagions pas notre gouvernement contrairement au but qu'il a manifesté au commencement de l'expédition, dont il vient encore de renouveler la déclaration, et en définitive contrairement au vœu de l'Assemblée nationale. Ainsi, je croirais engager très-gravement ma responsabilité si je ne faisais pas tous mes efforts pour vous amener à suspendre tous actes d'hostilité et toutes démonstrations susceptibles d'en produire, jusqu'au moment où je vous aurai vu et où je vous aurai rendu compte de l'état des choses tel que je l'aurai constaté. Vous êtes d'ailleurs, dans les mêmes sentiments que moi. Je déclarerai de toute façon que nos soldats ne reculeront pas d'une semelle. Votre attitude, vos bonnes dispositions ne peuvent que favoriser une conciliation honorable. Nous sommes forts, attendons.
« M. de La Tour d'Auvergne, sur le compte duquel je n'ai pas tardé à avoir la même opinion que vous m'avez exprimée, partage tout à fait les idées que j'émets dans ce billet. M. de Gérando, homme de sens et dont on m'a fait l'éloge au ministère avant mon départ de Paris, m'a confirmé dans ma conviction d'une résistance à peu près générale. En vous parlant de résistance, ce n'est pas que je ne sois persuadé que nos braves soldats en viendraient à bout, mais le sang coulerait abondamment de part et d'autre. C'est ce que nous ne voulons ni vous } ni moi. »
A peine arrivé à Rome, les triumvirs m'ont fait connaître leur désir de me voir. J'ai été leur rendre visite. Je leur ai déclaré que j'étais envoyé par mon gouvernement pour chercher et dire la vérité sur l'état des esprits dans la population romaine depuis les événements du 30 avril; que notre but était d'employer tous les moyens compatibles avec la dignité du pays et l'honneur militaire pour empêcher une lutte déplorable entre les Français et les Romains, que, d'après les observations que j'allais faire, observations dont le général Oudinot serait informé, j'espérais pouvoir bientôt signifier que tout acte ou démonstration d'hostilité cesserait de la part de l'armée française contre la ville de Rome.
Ce matin, j'ai envoyé au quartier général M. de La Tour d'Auvergne, qui a tenu au courant le général en chef de toutes mes
démarches, de tous mes renseignements, et qui m'a rapporté la promesse de ne pas gêner mon action par aucune démonstration hostile. J'ai donc été en mesure de donner, au nom du général en chef et au mien, l'assurance que les hostilités seraient suspendues et de me montrer disposé à entrer en négociation.
J'ai émis confidentiellement l'idée de faire décider par l'Assemblée nationale qu'une députation, choisie dans son sein, irait au quartier général pour traiter et viendrait me demander de se joindre à elle. J'ai l'espoir que cette idée sera adoptée : j'ai déjà reconnu par moi-même les dispositions favorables des triumvirs, du président de l'Assemblée nationale, de plusieurs députés, et de quelques hommes influents de la population. Ce résultat me parait assuré et ne nous compromet pas, puisqu'il a pour but d'éviter de nous faire négocier de prime abord avec le pouvoir exécutif d'un gouvernement que nous n'avons pas reconnu; il a été amené par des démarches qui ne m'ont pas laissé un moment de repos. Lorsque je me présenterai avec la députation de l'Assemblée au quartier général, il y aura lieu de conclure un arrangement. Je viens de rédiger un projet dont je vous transmets une copie; j'irai demain matin en discuter les bases avec le général Oudinot et probablement avec M. d'Harcourt dont on me fait espérer l'arrivée. Vous jugerez, monsieur le ministre, s'il concilie les intérêts si compliqués que nous avions à ménager, s'il réserve au gouvernement de- la République toute sa liberté pour suiçre, selon ses intérêts et les circonstances nouçelles, une politique claire et décidée.
Une colonne de douze mille hommes, infanterie, cavalerie, et artillerie est sortie aujourd'hui à cinq heures du soir pour aller combattre les Napolitains.
Veuillez agréer, etc.
Signé: Ferd. de Lbsseps.
P. & — J'ai visité, en compagnie de M. de La Tour d'Auvergne, dans deux hôpitaux, des soldats français de notre corps d'expédition, blessés dans l'affaire du* 30 avril. Us sont au nombre de vingt-six. Je leur ai promis de leur faire rejoindre leurs camarades aussitôt qu'ils seraient guéris. Nulle part ils ne pourraient être mieux soignés. Des dames romaines des premières familles leur donnent jour et nuit l'assistance la plus touchante, et ont établi leur domicile dans les hôpitaux. La princesse Belgiojoso est a leur tète.
M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
- Rome, 18 mai 4849.
Monsieur le ministre,
Une conférence a eu lieu au quartier général de l'armée française entre M. le général Oudinot de Reggio, M. d'Harcourt et moi. J'ai lu et commenté ma dépêche n i \ Mes premières démarches ont été approuvées ainsi que le projet qui doit servir de base aux négociations. Ce projet subira certainement des modifications de détail qui n'en dénatureront pas l'esprit.
A mon retour à Rome, j'ai appris que l'Assemblée avait, à l'unanimité, décidé qu'une commission de trois membres serait désignée pour entrer en négociation. Ont été nommés pour en faire partie, MM. Sturbinetti, par 42B votes sur 430; Audinotde Bologne, par 400 votes, et Cernuschi, Milanais, par 67. Ce dernier, qui eût été un très-bon choix comme les deux autres, n'a pas accepté par délicatesse; il est entré dans la pensée qu'il était préférable que la députation fût composée d'Italiens originaires des États romains. Son remplaçant a été nommé dans la séance d'aujourd'hui; c'est M. Agostini.
Avant la séance qui a précédé le vote d'hier, j'avais dans mon salon plusieurs personnes, entre autres le député qui devait présider, M. C. Bonaparte. On chercha à établir une distinction entre mes intentions et celles de mon gouvernement et du général Oudinot; l'on me demanda comment il serait possible de détruire les préventions qui existaient à ce sujet dans la population romaine; je leur dis alors que rien n'était plus facile, puisque vous veniez de m'écrire, en date du 40, en donnant votre approbation à la conduite du général Oudinot, qui avait cru devoir faire partir de Civita-Veccbia un envoyé du Saint-Père, dont la présence produisait un effet fâcheux et gênait notre action. Je n'ai pas besoin de vous assurer, monsieur le ministre, que je ne dis que ce que je suis obligé de dire pour sortir du pas le plus difficile peut-être dans lequel nous ayons été engagés depuis longtemps, que pour
1 Celte dépèche est celle qui précède. (Voir n. 4.)
le reste, je suis très-réservé avec tout le monde, et que si j'écoule les hommes de tous les partis, de toutes les conditions, de toutes les nations qui viennent à moi dès cinq heures du matin jusqu'à minuit et reçoivent naturellement un bon accueil, c'est pour accomplir aussi bien que possible la mission que vous m'avez confiée.
Demain commenceront probablement les négociations; je pars pour le quartier général afin d'y préparer M. le commandant en chef, avec lequel je suis dans les relations, que m'assuraient d'avance son patriotisme et la loyauté de son caractère. Je ne manque pas de me concerter avec lui pour tout ce qui est relatif à nos communes instructions.
M. de Forbin-Janson sera porteur de cette dépêche et de la précédente. M. d'Harcourt l'a autorisé à se rendre auprès de vous et à vous donner sur tout ce qu'il a vu et sur la situation actuelle de Rome des renseignements qui pourront vous être utiles.
J'avais prié M. Mazzini de me remettre une note sur la manière dont il envisageait la situation actuelle de Rome. 11 s'est rendu avec empressement à mon désir, j'ai l'honneur de vous envoyer une copie de sa lettre 1 que vous trouverez sans doute remarquable.
Veuillez agréer, etc.
S(gné: Ferd. de Lesseps.
M. Mazzini à M. de Lesseps.
il mai.
Les courriers porteurs des correspondances habituelles, qui sortent des portes Angelica, viennent d'être repoussés par les Français, « par ordre du général. » Que signifie la cessation des hostilités, si nous continuons d'être cernés et entravés dans tout ce qui peut nous servir à informer les provinces et à préparer nos moyens de défense contre les Autrichiens et les Napolitains? Quel effet cela doit-il produire sur nos populations, si ce n'est celui de
1 Voir n. 8, p, 81.
* Les n. 6, 1, 8, sont des documents qui étaient annexés à la dépêche do 48 mai. (Voir D. 5, p. 78.)
croire que la trêve n'est pour nous qu'un mot vide de sens? Cet état de choses ne peut durer. Songez donc que nous avons notre territoire envahi, et qu'il nous faut nous défendre. Les courriers ont été repoussés au pont d'Acqua Traversa. Voyez si vous pouvez porter remède à tout cela; je connais le pays, et je sais que toute négociation sera impossible si cet état de choses se prolonge.
Signé: Jos. Mazzwi.
M. de Lmeps à M. Mazzini.
Rom. . 18 mai, dix heures du malin.
J'ai reçu hier fort tard en rentrant votre billet. L'incident des courriers s'arrangera immédiatement.
On pourrait induire de quelques paroles prononcées hier à la chambre que l'on chercherait à faire une distinction entre ma conduite et mes intentions avec la conduite et les intentions de mon gouvernement Je dois avoir la loyauté de vous déclarer que si les pouvoirs avec lesquels nous allons traiter avaient une telle idée, ou si un langage qui en serait la conséquence était tenu, soit contre le président de la République française, soit contre les ministres qui m'ont envoyé à Rome, soit contre l'honorable et brave général Oudinot, toute négociation serait rompue à l'instant.
On a accusé mon gouvernement d'avoir une arrière-pensée; s'il l'avait eue, il ne m'aurait pas chargé d'une mission d'humanité et de vérité que je remplirai avec dévouement jusqu'au dernier moment et pour laquelle j'ai déjà éprouvé que je puis compter sur votre haute intelligence. Je ne doute donc pas de réussir, puisque le résultat que nous cherchons peut être exposé au grand jour.
J'ai envoyé votre note à M. Drouyn de Lhuys. Je vous en remercie.
Ferd. de Lesseps.
P. S. — Je vous autorise à faire de ma lettre l'usage que vous jugerez convenable.
M. Mazzini à M. de Lesseps.
« mai.
MoKsiBtm,
Vous me demandez quelques notes sur l'état actuel de la République romaine, je vais vous les fournir avec cette franchise qui a été pour moi pendant vingt années de vie politique, une règle inviolable. Nous n'avons rien à cacher, rien à déguiser. Nous avons été en ces derniers temps, étrangement calomniés en Europe; mais nous avons toujours dit à ceux auprès desquels on nous calomniait : venez et voyez. Vous êtes maintenant ici, monsieur, pour vérifier la réalité des accusations; faites-le. Votre mission peut s'accomplir avec une liberté pleine et entière. Nous l'avons saluée avec joie; car elle est notre garantie.
La France ne nous conteste sans doute pas le droit de nous gouverner comme nous l'entendons, le droit de tirer, pour ainsi dire, des entrailles du pays, la pensée qui règle sa vie et d'en faire la base de nos institutions. La France ne peut que nous dire : « En reconnaissant votre indépendance, c'est le vœu libre et spontané de la majorité que je veux reconnaître. Liée aux piûssances européennes et cherchant la paix, s'il était vrai qu'une minorité s'imposât chez vous aux tendances nationales, s'il était vrai que la forme actuelle de votre gouvernement ne fût que la pensée capricieuse d'une faction substituée à la pensée commune, je ne pourrais pas voir avec indifférence que la paix de l'Europe fût mise continuellement en danger par les emportements et l'anarchie qui doivent nécessairement caractériser le règne d'une faction. »
Nous reconnaissons ce droit à la France, car nous croyons à la solidarité des nations pour le bien; mais nous disons que si jamais il y eut un gouvernement issu du vœu de la majorité et maintenu par elle, ce gouvernement, c'est le nôtre.
La République s'est implantée chez nous par la volonté d'une assemblée issue du suffrage universel : elle a été partout acceptée avec enthousiasme; elle n'a rencontré d'opposition nulle part Et remarquez bien, monsieur, que jamais l'opposition ne fut si facile, si peu dangereuse, je dirai même si provoquée, non par les actes,
mais par les circonstances exceptionnellement défavorables dans lesquelles elle s'est trouvée placée à son début.
Le pays sortait d'une longue anarchie de pouvoirs inhérents à l'organisation intime du gouvernement déchu. Les agitations inséparables de toute grande transformation et fomentées en même temps par les crises de la question italienne et par les efforts du parti rétrograde, l'avaient jeté dans une excitation fébrile qui le rendait accessible à toute tentative hardie, à tout appel aux intérêts et aux passions. Nous n'avions pas d'armée, pas de puissance répressive. Conséquence des dilapidations antérieures, nos finances étaient apauvries, épuisées. La question religieuse, maniée par des mains habiles et intéressées, pouvait servir de prétexte auprès d'une population douée d'instincts et d'inspirations magnifiques, mais peu éclairée.
Et cepeudant, aussitôt le principe républicain proclamé, un premier fait incontestable se produisit: l'ordre. L'histoire du gouvernement papal se détaille par ses émeutes: il n'y a pas eu une seule émeute sous la République. L'assassinat de M. Rossi, fait déplorable, mais isolé, excès individuel repoussé, condamné par tout le monde, provoqué peut-être par une conduite imprudente, et dont la source est restée ignorée, fut suivi de l'ordre le plus complet.
La crise financière atteignit son apogée; il y eut un instant dans lequel le papier de la République ne put, par suite de manœuvres indignes, s'escompter qu'à quarante-un ou quarante-deux pour cent. L'attitude des gouvernements italiens et européens devint de plus en plus hostile. Difficultés matérielles et isolement politique, le peuple supporta tout avec calme. Il avait foi dans l'avenir qui sortirait du nouveau principe proclamé.
Par suite de menaces obscures, mais surtout du manque d'habitudes politiques, un certain nombre d'électeurs n'avait pas contribué à la formation de l'assemblée. Et ce fait paraissait affaiblir l'expression du vœu général. Un second fait caractéristique, vital, vint répondre d'une manière irréfutable aux doutes qui auraient pu prévaloir. Il y eut, peu de temps avant l'installation du triumvirat, réélection des municipalités. Tout le monde vota. Partout et toujours l'élément municipal représente l'élément conservateur de l'État. Chez nous, on redouta un instant qu'il ne représentât un élé-
ment rétrograde. Eh bien ! l'orage avait éclaté, l'intervention était initiée: on aurait dit que la République n'avait plus que quelques jours à vivre; et ce fat ce moment que les municipalités choisirent pour faire acte d'adhésion spontanée à la forme choisie. Pendant la première quinzaine de ce mois, aux adresses des cercles et des commandements de la garde nationale, vinrent se joindre, deux ou trois exceptées, celles de toutes les municipalités. J'ai eu l'honneur, monsieur, de vous en transmettre la liste. Elles proclament toutes un dévouement explicite à la République, et une profonde conviction que les deux pouvoirs réunis sur une seule tète sont incompatibles. Ceci, je le répète, constitue un fait décisif. C'est une seconde épreuve légale complétant la première de la manière la plus absolue, et constatant notre droit.
Aujourd'hui, au milieu de la crise, en face de l'invasion française, autrichienne et napolitaine, nos finances se sont améliorées ; notre crédit se refait, notre papier s'escompte à douze pour cent; notre armée grossit chaque jour, et les populations entières sont prêtes à se soulever derrière elle. Vous voyez Rome, monsieur, et vous connaissez la lutte héroïque que soutient Bologne. J'écris ceci dans la nuit, au milieu du calme le plus profond. La garnison a quitté la ville hier soir. Et avant l'arrivée de nouvelles troupes à minuit, nos portes, nos murailles et nos barricades étaient, sur un simple mot passé de bouche, garnies sans bruit, sans forfanterie, par le peuple en armes.
Il y a au fond du cœur de ce peuple une décision bien arrêtée: la déchéance du pouvoir temporel investi dans le pape; la haine du gouvernement des prêtres sous quelque forme, mitigée, détournée, qu'il puisse se présenter. Je dis la haine non des hommes mais du gouvernement. Envers les individus, notre peuple s'est toujours, Dieu merci, depuis l'avènement de la République, montré généreux; mais l'idée seule du gouvernement clérical, du roi-pontife, le fait frémir. 11 luttera avec acharnement contre tout projet de restauration ; il se jettera dans le schisme plutôt que de la subir.
Lorsque les deux questions se posèrent devant l'Assemblée, il se trouva quelques membres timides qui jugèrent la proclamation de la forme républicaine prématurée, dangereuse vis-à-vis de l'organisation européenne actuelle: pas un seul pour voter contre la déchéance. Droite et gauche se confondirent. Il n'y eut qu'une
seule voix pour crier : « Le pouvoir temporel de la papauté est à jamais aboli. »
Avec un tel peuple, que faire? Y a-t-il un gouvernement libre qui puisse s'arroger sans crime et contradiction le droit de lui imposer un retour au passé?
Le retour au passé, songez-y bien, monsieur, c'est le désordre organisé; c'est la lutte des sociétés secrètes à recommencer; c'est l'anarchie jetée au sein de l'Italie; c'est la réaction, la vengeance inoculée au cœur d'un peuple qui ne demande qu'à oublier, c'est un brandon de guerre en permanence au cœur de l'Europe: c'est le programme des partis extrêmes remplaçant le gouvernement d'ordre républicain dont nous sommes aujourd'hui les organes.
Ce n'est pas la France qui peut vouloir cela: ce n'est pas son gouvernement: ce n'est pas un neveu de Napoléon. Ce n'est pas surtout en présence du double envahissement des Napolitains et des Autrichiens. 11 y aurait aujourd'hui dans la poursuite d'un dessein hostile quelque chose qui rappellerait le concert hideux de 4772 contre la Pologne.
Il y aurait, au reste, impossibilité de réalisation: car ce ne serait que sur des monceaux de cadavres et sur les ruines de nos villes que le drapeau tombé par la volonté du peuple pourrait se relever.
J'aurai l'honneur de vous présenter, monsieur, quelques autres considérations sur la question, demain ou après-demain.
Signé: Jos. Mazzui.
' M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
Rome, 19 mai.
Monsieur lb ministre,
J'ai l'honneur de vous transmettre ci-jointe la collection des comptes rendus des séances de l'Assemblée constituante romaine, depuis le 6 février dernier jusqu'au 47 mai inclusivement, ainsi qu'un exemplaire du Bulletin des lois de la République romaine, depuis le n. 1 jusqu'au n. 2* inclusivement.
Ces documents m'ont paru de nature à vous intéresser.
Agréez, etc.
Ferd. de Lesseps.
M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
Rome, 33 mai.
Monsieur le ministre,
M. de La Tour d'Auvergne que j'expédie à Paris et que je vous prie de me renvoyer immédiatement, vous donnera des informations qui me semblent indispensables dans la gravité des circonstances actuelles, pour y conformer notre politique. H est impossible à ma correspondance de vous les fournir, car dans ce moment mon rôle est uniquement un rôle d'action et laisse peu de temps à la méditation et au travail. Les pièces ci-jointes forment l'élément des renseignements que M. de La Tour d'Auvergne est tout à fait en mesure de vous fournir. J'ai en lui la confiance la plus entière, et je pourrais difficilement rencontrer un agent du département plus capable de me seconder. Les documents qu'il vous remettra sont les suivants:
4° Projet d'arrangement tel qu'il a été modifié à la suite des discussions qui ont eu lieu avec les commissaires de l'Assemblée romaine; (Voir page 28.)
2° Note explicative remise aux commissaires romains, et tenant lieu de procès-verbal de la conférence;
3° Lettre qui m'a été adressée le 10 par les membres du triumvirat; (Voir le n. 11, page 88.)
n° Copie des lettres particulières échangées, le 21 mai, entre le général Oudinot et moi; (Voir n. 18, 19, 20.)
8° Extrait de correspondance avec M. Mazzini;
6° Lettre du commandant Espivent, premier aide de camp du général en chef, et lettre du général Oudinot au sujet d'un caisson d'ambulance offert aux hôpitaux de Rome en reconnaissance des soins donnés à nos soldats blessés dans l'affaire du 30 avril; {Voir n. 13 et 14.)
7° Note adressée au triumvirat; {Voir n. 18.)
8° Déclaration collective communiquée à l'Assemblée romaine et au triumvirat; (Voir n. 16.)
9° Réponse du triumvirat. (Voir D. 17.)
— sbii résulte des deux derniers documents que le parti jugé le plus convenable à nos intérêts, est de laisser la population romaine, qui semble favorable à notre projet d'arrangement, manifester ses sentiments, de manière à ramener les hommes qui la gouvernent à la véritable appréciation de leurs intérêts. J'ai cru devoir insister auprès de l'honorable général Oudinot pour que la suspension d'hostilité fût maintenue et pour que le Gouvernement de la République ait tout le temps de voir clair et de se décider, d'après des informations sur l'exactitude desquelles il peut compter.
Mais quelle que soit la solution, je ne crois pas que notre corps d'expédition soit suffisant, à cause de l'augmentation des travaux de défense et de l'armement général de la population de la ville. Après m'être concerté très-intimement avec le général en chef de notre armée, après avoir parcouru la ville avec son premier aide de camp, M. Espivenl, qui est ici, depuis deux jours, à ma disposition, et qui, à ma demande, restera auprès de moi jusqu'à la conclusion, j'ai la conviction qu'il est urgent de faire partir de Toulon et de Marseille, le plus promptement possible, de vingt à vingt-cinq mille hommes. Ce chiffre n'est pas exagéré. Dans la supposition d'un arrangement avec Rome et de l'entrée amicale de nos troupes, il serait à désirer que nos renforts fussent déjà en route avant cet arrangement, pour lequel je ne vois pas de nécessité de se trop hâter; si en effet nous faisions venir de nouveaux soldats, après l'occupation de Rome, pour prévenir les difficultés extérieures qui pourraient se présenter; cet appel au milieu d'une population qui nous aurait reçus en amis pourrait peut-être contribuer à aggraver les difficultés. En étant très-forts avant de rien entreprendre de définitif, on terminera beaucoup plus vite sans perte de monde: on évitera des difficultés et l'on nous mettra plus promptement en mesure de faire rentrer nos troupes en France. 11 ne faut pas perdre de vue que l'accroissement et la concentration de l'armée française à Civita-Vecchia et à Rome n'affaibliront pas notre force intérieure en France, car le jour où notre drapeau sera placé haut en Italie, nous n'aurons plus d'émeutes à réprimer, et dans tous les cas il faut considérer que nous n'avons plus affaire avec des soldats du pape, mais avec des soldats romains.
Je suis d'avis de maintenir à tout prix, envers et contre tous, le général Oudinot; surtout ne lui envoyez point de nouveau uia-
tériel de siège. Ce sont des troupes qu'il lui faut; avec elles l'Autriche craindra de nous faire la guerre, tandis qu'avec une augmentation de matériel de siège, nous paraissons décidés à foudroyer Rome, ce à quoi dans aucune circonstance je ne prêterais les mains. Et, si les intentions du gouvernement n'étaient pas telles que je me crois autorisé à les interpréter , je n'hésiterais pas à vous prier de me rappeler j car si je ne devais pas continuer à avoir ma liberté d'action et à m'inspirer des circonstances au milieu de la crise la plus compliquée , ma position ne serait pas tenable. Je continuerai donc à agir sans hésiter et malgré tous les obstacles matériels et personnels jusqu'au moment où M. de La Tour d'Auvergne que j'envoie auprès de vous , vous aura donné de vive voix les détails qu'il est impossible à ma correspondance de vous fournir et où vous m'aurez fait savoir par le télégraphe, le jour de son arrivée, par un simple oui ou par un non si je suis d'accord avec vous.
C'est avec une intention bien arrêtée que j'ai changé l'article 3 du projet d'arrangement. J'ai cherché à le réduire à sa plus simple expression en écartant tout ce qui n'était pas question du moment et en évitant les deux écueils qui m'avaient été signalés , celui de reconnaître la République romaine, et l'autre d'éveiller les susceptibilités de Gaete en faisant allusion au conflit élevé entre les intérêts du Saint-Père et les libertés romaines; j'avais jugé, après un mûr examen, qu'en maintenant cet article tel qu'il était nous rendrions impossible, dès le début, nos tentatives de conciliation.
Veuillez agréer, etc.
Fehd. de Lesseps.
P. S. — Je viens du quartier général , j'ai lu à M. d'Harcourt celte dépèche. 11 proteste contre l'inaction de l'armée, sans toutefois s'opposer à l'exécution de mon opinion acceptée par le général Oudinot. Je vais toujours j vous jugerez qui des deux a raison. Nous sommes d'ailleurs dans les meilleurs termes de cordialité si ce n'est d'entente cordiale.
11 faut que je m'occupe de la fermeture des paquets pour les remettre à M. de La Tour d'Auvergne qui va partir et qui vous dira le reste.
Je vous transmets une déclaration (n. 21) établissant que les Polonais au service de Rome n'ont point tourné leurs armes contre
les Français, et une lettre de remerctments dn chapitre de Saint- Jean de Latran (n. 22) pour la protection que je lui ai accordée ces jours derniers en l'autorisant à mettre le pavillon français sur son magnifique établissement.
Je ne crois pas inutile de vous envoyer le plan de l'appartement que j'occupe à l'hôtel d'Allemagne, parce qu'il pourra faciliter l'explication de certains détails que vous donnera M. de La Tour d'Auvergne
Le triumvirat à 31. de Lesseps.
Rome, 19 mai 1849.
Nous avons l'honneur de vous transmettre la décision de l'Assemblée concernant le projet que vous avez communiqué à la commission tirée de son sein. L'Assemblée n'a pas cru pouvoir lui donner son adhésion. Elle nous a chargés de vous exprimer en même temps les motifs de son vote unanime et le regret qu'elle éprouve de la triste nécessité où elle s'est trouvée placée.
C'est aussi avec tristesse profonde, comme il convient à des hommes qui aiment la France et ont encore foi en elle, que nous remplissons, monsieur, cette mission auprès de vous.
1 Dans un moment où je m'attendais a voir circuler a Paris toutes sortes de bruits et d'accusations contre moi, aussi bien de la part des démagogues que de 1.1 part de certains conseillers de Gaëte, avais expressément recommandé à M. de La Tour d'Auvergne de donner à M. Drouyn de Lhuys les détails les plus complets sur tout ce que je faisais, afin de montrer, si on le croyait nécessaire, la netteté de ma conduite. Le plan en question, tracé par M. Espivent , premier aide de camp du général en cher, indiquait les noms et les habitations de toutes les personnes qui m'entouraient. C'étaient M. Espivent que j'initiais a tous mes actes et à toutes mes conversations, M. Fiuot, médecin en chef de l'année, M. le colonel Lavelaine-Maubeuge, M. Le Duc et M. Veyrassat, artiste statuaire, que le général Oudinot avait lui-même prié de nous aider de ses connaissances locales dans notre œuvre de conciliation, que j'ai ensuite emmené avec moi au quartier général où il est resté pendant huit jours, cl qui nous a été utile de la manière la plus loyale et la plus désintéressée. Les détails que devait donner M. 'de La Tour d'Auvergne avaient aussi pour but, après la scène de l'ambassade de France et les révélations dont il avait été le témoin, de faire comprendre que si je restais à Rome pendant quelques jour» encore, pour y suivre les négociations, je ne compromettais pas, pat- une confiance imprudente, les graves intérêts dont j'étais chargé.
Lorsqu'après la décision de votre Assemblée « que le gouvernement serait invité » nous apprîmes votre arrivée, le cœur
nous battit de joie. Nous crûmes à la réconciliation immédiate en un seul principe proclamé par vous et par nous entre deux pays auxquels sympathies, souvenirs, intérêts communs et situation politique commandent l'estime et l'amour. Nous pensions que, choisi pour vériGer le véritable état des choses et frappé de l'accord complet qui relie ici en une seule pensée presque tous les éléments de l'État , vous auriez par vos rapports détruit le seul obstacle possible à la réalisation de nos vœux, le seul doute qui pût encore arrêter la France dans l'accomplissement de la noble pensée qui a dicté la résolution de votre Assemblée.
Accord, paix intérieure, détermination réfléchie, enthousiasme, générosité de conduite, vœu spontané et formel des municipalités, de la garde nationale, des troupes, du peuple, du gouvernement et de l'Assemblée souveraine en faveur du régime existant, vous avez, monsieur observé tout, cela; vous l'avez redit à la France, et nous avions le droit d'espérer, monsieur, que, parlant au nom de la France, vous auriez prononcé des paroles plus rassurantes que celles qui forment votre projet.
L'Assemblée a remarqué la manière dont les mots République romaine sont studieusement évités dans votre premier article. Elle a cru y démêler une intention défavorable.
Elle a pensé, monsieur qu'excepté la plus grando importance que votre nom et vos pouvoirs lui donnaient, il n'y avait presque pas plus en fait de garanties, dans votre projet que dans le langage de quelques-uns des actes du général avant la journée du 30 avril. L'opinion générale du peuple une fois constatée, elle n'a pas pu comprendre l'insistance qu'on met à vouloir briser en visière contre cette opinion par l'occupation de Rome. Rome n'a pas besoin de protection; ou n'y combat pas; et, si quelque ennemi venait se présenter sous ses murs, elle saurait lui résister par ses propres efforts. C'est à la frontière toscane, c'est à Bologne qu'on peut protéger Rome aujourd'hui. Là aussi, dans votre troisième article, elle a donc aussi dû entrevoir l'influence d'une pensée politique à laquelle elle peut acquiescer d'autant moins que le décret de l'Assemblée nationale française lui semble décidément contraire à une occupation non provoquée, non réclamée par les circonstances.
Nous ne vous cacherons pas, monsieur, que la malheureuse coïncidence d'un rapport concernant l'enceinte de défense avec la discussion n'a pas peu influé sur la décision de l'Assemblée. Un noyau de soldats français a aujourd'hui même, contre l'esprit de la suspension d'armes, passé le Tibre, près de San Paolo, en rétrécissant ainsi plus encore qu'il ne l'est le cercle des opérations militaires autour de la capitale. Et cet acte, monsieur, n'est pas isolé. Les défiances de la population déjà soulevées par la seule pensée de voir sa ville, la ville Palladium, la ville éternelle, occupée par des troupes étrangères, s'en sont encore accrues, et rendraient difficile, impossible peut-être toute transaction sur un point auquel d'ailleurs l'Assemblée tient comme à la garantie vitale de son indépendance et de sa dignité.
Par ces raisons et par bien d'autres encore, l'Assemblée a dû, bien qu'à regret, juger le projet inadmissible. Nous aurons l'honneur, monsieur, de vous transmettre demain, d'après son intention avouée, une proposition bien au-dessous de ses légitimes espérances , mais qui aurait du moins l'avantage d'éloigner tout danger de collision entre deux Républiques basées sur les mêmes droits et liées par les mêmes espérances.
Agréez, monsieur, etc.
Le triumvirat, Armellisi, Mazzi.ii, Saffi.
Lettre particulière de M. Mazzini à M. de Lesseps.
Rome, 19 mai 1849.
Mon cher monsieur,
J'ai appelé les trois commissaires; je leur ai proposé les trois articles, non pas comme venant de moi , cela je ne le pouvais pas, mais comme base probable des propositions qui seraient faites dans la conférence. Ils ont été déclarés inacceptables. 11 a été remarqué que, dans l'état actuel des choses, toute proposition qui tendrait à admettre les troupes françaises ici sans que la République romaine fût reconnue, sans au moins que le gouvernement actuel fût reconnu comme étant l'expression libre du vœu des po-
pulations, non-seulement serait déclarée inadmissible par l'Assemblée ; mais nuirait au succès possible des négociations. Je vous avoue que je partage leur avis. Ceci examiné de sang-froid m'a convaincu que les trois articles ne contiennent rien de plus au fond que ce que quelques-unes des proclamations du général Oudinot contenaient. On a parlé de protection avant la journée du 30. Le second article expose Rome au danger que je vous ai signalé: un changement d'hommes et d'institutions suffirait à décider du sort de la ville. Et, quant au troisième article, le vœu des populations s'est déjà prononcé. Les commissaires n'ont pas jugé qu'il y eût urgence; mais ils viendront vous voir aujourd'hui à midi.
Je ne vois pas trop de danger en cela. Lors même que les lettres dont vous m'avez donné communication porteraient fruit, il se passera toujours six à sept jours avant l'envoi d'une réponse.
CroyeE-moi, monsieur, je vous l'ai dit dès le premier jour, toute négociation sera difficile jusqu'à ce que les troupes ne soient pas éloignées, tant qu'on pourra croire d'un moment à l'autre qu'on peut-être attaqué. Le doute, la défiance sont dans tous les cœurs. Si les troupes s'éloignaient, si nos fusils nous étaient rendus, si le gouvernement actuel était reconnu comme l'expression de la volonté du pays, il est probable que le général serait admis avec son état-major et une garde d'honneur, non pas à titre d'occupation , mais de visite fraternelle et de vérification.
Nous reparlerons de tout cela. Je suis accablé de fatigua, il est cinq heures, et il faut que je dorme. Songez, monsieur, que la chose n'est plus en mes mains pleine et entière, et que l'Assemblée que vous avez fait intervenir est la souveraine.
Recevez, etc.
Mazzini.
M.le chef d'escadron Espivent à M. le général Oudinot.
Rome, le 20 mai.
Mon Général,
M. de Lesseps envoie à votre camp le docteur Finot et M. Baroni , médecin en chef de l'armée italienne, qui a présidé aux soins bien intelligents et affectueux donnés à nos blessés.
M. de Lesscps et moi pensons que nous ne devons pas rester en arrière en sentiment de générosité avec le gouvernement italien.
Les médecins italiens sont fort embarassés pour organiser leur système d'ambulance, n'ayant jusqu'à ce jour fait que des expériences incomplètes. Ils ont instamment prié M. le docteur Finot de leur donner la facilité de visiter un de nos caissons d'ambulance, qui ont, vous le savez, une réputation européenne.
M. de Lesseps ayant eu connaissance de ce détail, a pensé qu'il était convenable, urgent et surtout politique 3 non pas de prêter, mais de donner au nom de la République française au gouvernement italien, un de ces caissons comme témoignage de notre sympathie pour les soins affectueux dont ils ont entouré nos blessés.
Si vous avez quelque doute sur la possibilité de donner cet objet appartenant à l'État, M. de Lesseps propose pour la lever d'en rembourser la valeur au ministère de la guerre.
Vous avez onze caissons tant à CivitaVeccbia qu'au quartier général : un de moins ne peut donc pas nuire aux exigences du service quelles qu'elles soient.
Je pense encore avec M. de Lesseps qu'il est important d'agir dans cette affaire avec la plus grande célérité. Renvoyez-nous donc immédiatement M. Baroni avec le docteur Finot et le caisson sur lequel vous ferez monter deux infirmiers très-habiles.
Le docteur vous expliquera mieux que je ne pourrais le faire les avantages que nous pourrons tirer de ce cadeau.
Je suis avec respect, etc.
Le chef d'escadron, aide de camp,
EsPIVENT.
Le général Oudinot à M. de Lesseps.
Au quartier général de la Villa Santucci, te 20 mat.
M. le Ministre plénipotentiaire,
Les soldats français blessés dans le combat du 30 avril ont reçu à Rome des soins aussi éclairés que dévoués. Je suis profondé-
ment reconnaissant de celte bienveillante sollicitude pour mes compagnons d'armes.
J'apprends que le service des hôpitaux de l'armée romaine est susceptible de certaines améliorations déjà introduites dans nos armées. Interprète des sentiments humanitaires de mon gouvernement je vous prie de vouloir bien offrir en son nom, au service de santé ,de l'armée romaine, le caisson d'ambulance que je fais diriger sur la capitale à cet effet.
Je désire que les soldats dont nous avons été les adversaires trouvent dans cette offre un témoignage particulier d'estime et de sympathie.
Recevez, je vous prie, etc.
Le général commandant en chef,
OUDINOT DE ReGCIO.
M. de Lesfteps au triumvirat.
Rome , le âiî mai 1849.
Messieurs,
D'après la déclaration que j'avais remise avant-hier à MM. les commissaires de l'Assemblée constituante romaine , je devais regarder comme une rupture de la négociation, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser au moment où expirait le terme qui avait été fixé. Puisque MM. les commissaires avaient déclaré n'être pas suffisamment autorisés par l'Assemblée pour conclure un arrangement, je n'ai pas eu à les accompagner au quartier général de l'armée française. Je me rendis donc seul auprès de M. le général en chef Oudinot de Reggio. Une déclaration de rupture de négociations fut signéo par nous deux. Vous en trouverez ci-joint un exemplaire.
J'avais attendu pour vous faire la remise de ce document et le faire connaître à mes compatriotes, que la promesse contenue dans le dernier paragraphe de votre note du 19 s'exécutât. Ce paragraphe s'exprime ainsi: « Par ces raisons et par bien d'autres encore, l'Assemblée a dû, bien qu'à regret, juger le projet inad-
missible. Nous aurons l'honneur., monsieur, de vous transmettre demain, d'après son intention avouée, une proposition bien audessous de ses légitimes espérances, mais qui aurait au moins l'avantage d'éloigner tout danger de collision entre deux Républiques basées sur les mêmes droits et liées par les mêmes espérances.
Aujourd'hui, 22 mai, je n'ai pas encore reçu la contre-proposition annoncée. Vous n'avez donc pas rempli l'engagement formel que vous aviez pris par le paragraphe précédent, j'en prends acte au nom de la France. Nous croyons donc avoir épuisé tous les moyens de conciliation qu'exigeaient de nous les simpaties naturelles des populations romaines pour la France. La responsabilité des malheurs qu'amènerait une guerre fratricide ne retombera pas sur nous. Il nous reste maintenant à aviser. Le général en chef et l'envoyé de la République française ne failliront pas aux devoirs qui leur sont imposés. Us auront soin de notifier , huit jours à l'avance, la cessation, on ne peut pas dire de l'armistice, puisque les Français n'ont pas été et ne seront jamais volontairement les ennemis des Romains; mais de l'état de rupture imminente qui existait au moment où j'ai été assez heureux pour faire suspendre les hostilités.
Je crois devoir vous informer qu'il s'est passé hier à l'ambassade de France une scène dont la responsabilité me parait devoir retomber sur l'insuffisance des mesures prises par les autorités chargées de maintenir l'ordre à Rome. J'avais envoyé à l'ambassade le premier secrétaire de ma mission avec une communication de ma part. Au moment où les Français étaient tranquillement réunis, un groupe d'étrangers voulut envahir la salle, il fut promptement expulsé; mais il attendit à la porte, dans le voisinage d'un poste militaire romain, la fin de la séance. Il ne «fut inquiété par aucun agent de la force publique , malgré ses vociférations indécentes et ses gestes provocateurs. Lorsque la voiture dans laquelle se trouvait mon délégué sortit de l'hôtel, les insultes recommencèrent, et l'on tenta même d'arrêter les chevaux. Je mépriserais pour mon compte de pareils actes sauvages s'il ne s'agissait que de moi; mais les Français pacifiques en sont alarmés. Je viens donc exiger de vous une réparation et des garanties pour l'avenir.
Veuillez agréer, etc.
Ferd. de Lesseps.
Déclaration du général Oudinot et de M. de Lesseps j accompagnant la lettre ci-dessus.
Le 90 mai 1849.
Nous Soussignés,
Oudinot de Reggio, général de division, commandant en chef le corps expéditionnaire français de la Méditerranée,
Et Ferdinand de Lesseps, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française, en mission à Rome ;
Vu la déclaration faite, le 19 mai 1849, à deux heures de relevée, à MM. les commissaires de l'Assemblée constituante romaine,
Vu le projet de convention contenant les dernières modifications admissibles accordées à la demande desdits commissaires romains, lequel projet devait être accepté ou rejeté à la fin de la môme journée;
Attendu qu'une lettre adressée, au dernier moment du délai fixé, annonce que l'Assemblée romaine n'a pas cru devoir donner son adhésion aux propositions;
Déclarons que les négociations sont rompues et qu'il ne reste plus aux soussignés qu'à veiller à la sûreté et aux intérêts de leurs nationaux résidant à Rome.
En foi de quoi la présente déclaration a été signée au quartier général du corps expéditionnaire de l'armée française de la Méditerranée; des copies en seront transmises à l'Assemblée constituante romaine et aux triumvirs ainsi qu'à MM. les représentants des puissances étrangères, afin qu'ils puissent, s'ils le désirent , faire jouir leurs compatriotes des mêmes avantages qui sont réservés aux Français.
Le général Oudinot de Reccio, Ferd. de Lesseps.
Réponse du triumvirat à M. 4e Lesseps.
Rome, le 99 mai.
Monsieur,
Nous venons de recevoir en même temps la déclaration de rupture de négociation, signée le 20 mai, par vous et par le général
en chef du corps expéditionnaire de l'armée française, et votre lettre de ce jour 22.
H est vrai que nous exprimions dans notre note du 19, l'intention de vous présenter le 20 une contre-proposition, et que cette contre-proposition n'a pas été formellement et officiellement transmise. Mais il est vrai aussi que de nouvelles bases de négociations furent pendant ces deux jours l'objet de communications verbales. Ces communications, dont l'esprit était conforme à celui qui nous anime et qui portaient sur un terrain plus rapproché de celui du projet primitif que la note conçue par vous, nous induisirent à ajourner la communication oflicielle à laquelle nous nous étions engagés. Nous avons toujours pense qu'entre peuples frères, entre la France et nous, on devait moins tenir à la précision ponctuelle des formes diplomatiques qu'à la substance des choses.
C'est par suite de cette croyance, que votre dernière communication n'a pas affaiblie, que nous aurons l'honneur de vous présenter bientôt la note en question. Vous en ferez, monsieur, nous n'en doutons pas, l'usage que l'esprit de conciliation inhérent à vos premières communications pourra vous suggérer.
Nous regrettons beaucoup que quelques désordres aient eu lieu hier à l'ambassade de France; mais il serait injuste de vouloir en faire retomber la responsabilité sur nous. Nous avons acquis, monsieur, la certitude que pas un seul Italien n'était présent à la chancellerie française, lorsque le désordre eut lieu; et l'hésitation du poste se trouve expliquée, sinon justifiée, par la croyance où l'on était que le groupe de vociférateurs se composait exclusivement de Français. Ces désordres au reste ne se reproduiront plus. Et en acceptant l'expression de nos regrets vous pouvez compter, monsieur, sur l'activité que le gouvernement apportera au maintien de l'ordre pour l'avenir.
Agréez, monsieur, etc.
Les Triumvirs, Armellim, Mazzini, Saffi.
M. le général Oudinot à M. de Lesseps.
Villa Saiitucci, le 21 mai 1849 (trois heures).
Je vous remercie des nouveaux témoignages de votre confiance. Je dois y répondre par une franchise sans réserve.
Je vois avec peine que votre dévouement n'est point payé d'un juste retour à Rome. Aucune des promesses qu'on vous avait faites ne se réalise On oppose sans cesse des subterfuges, des faux-fuyants à votre persévérante loyauté. Toutes ces lenteurs, ont en définitive, pour résultat d'accroître l'orgueil de nos adversaires. Elles auraient, en se prolongeant une funeste influence sur l'esprit des soldats. 11 nous faut la paix ou la guerre. Si on veut sincèrement la paix, entrons dans Rome. La discipline de l'armée et la générosité de notre Gouvernement sont les plus puissantes garanties d'ordre et de liberté que puissent désirer les Romains.
Veut-on faire un nouvel appel aux armes? La science militaire et la valeur française triompheront promptement, soyez-en certain, de tous les obstacles.
C'est donc, à mon avis, une réponse nette et précise que nous devons en ce moment réclamer. Personne mieux que vous, monsieur, ne saurait l'obtenir. Qui pourrait en effet vous résister? votre langage s'appnie sur l'alliance de la raison et de la force.
Général Oldimot de Reccio.
M. le général Oudinol à M. de Lesseps.
Villa Sanlucci, 23.
Vous êtes, monsieur, très séduisant; personne ne le sait mieux que moi. Le général Vaillant a, lui aussi, été sous le charme en vous écoutant. Mais à la réflexion il reste très- convaincu que le statu quo auquel nous nous condamnons, est funeste et porte la plus grave atteinte à la dignité et aux intérêts de la France, non moins qu'à l'honneur militaire. Les autres officiers généraux que j'ai vus ce matin, m'ont fait spontanément la même déclaration.
Nous vous supplions de ne pas enchaîner plus longtemps notre liberté d'action. Je vous le demande en particulier très-instamment; c'est le seul moyen de négocier ensuite avec avantage.
On m'annonce qu'un détachement considérable s'est présenté à six heures de Cornetto. Je n'attache à celte nouvelle qu'une créance Ircs-réscrvée; mais si les Autrichiens ne marchent pas en-
core sur Rome, ils peuvent le faire d'un instant à l'autre. Pour leur interdire l'entrée de cette place, il faut en être maître.
Ma confiance en vous est grande, vous le savez; toutefois je ne dois pas vous dissimuler que personne > absolument personne ne s'associe à vos espérances; on les prend pour des illusions.
En résumé, déclarez aux triumvirs que, puisqu'ils n'ont point adopté les basses de votre proposition, la suspension des hostilités est rompue.
Voilà ce que dans votre intérêt, dans l'intérêt de l'armée, dans l'intérêt de la France, nous vous prions de faire sans plus de retards.
Le général Vaillant craint de ne vous l'avoir pas dit assez; mais en ce moment, je suis son interprète et celui de tous mes compagnons d'armes.
Votre tout dévoué,
M. le général Oudinot à M. de Lesseps.
Quartier géuéral de la Villa Saulucci, 23 mai.
Monsieur le Ministre plénipotentiaire,
Dans l'espoir que vous aviez de voir Home appréciant les intentions de notre gouvernement, ouvrir ses portes à l'armée française, vous m'avez, dès le 17 de ce mois, invité à faire suspendre les hostilités.
Bien que cette disposition contrariât les opérations militaires commencées, et voulant d'ailleurs m'associer à votre pensée, j'ai arrêté les mouvements qu'il m'importait essentiellement de terminer.
Depuis cinq jours la situation semble n'avoir fait aucun progrès. Au point de vue militaire, le statu quo no pourrait se prolonger sans de graves inconvénients. En cet état de choses, il vous paraîtra sans doute, comme à moi, indispensable de réclamer du gouvernement de Rome une réponse prompte et définitive aux propositions dont vous avez posé les bases, dans l'intérêt des populations romaines.
Général Oudinot.
Si Ton ne vous donne pas la satisfaction que vous avez le droit d'attendre, vous jugerez sans doute aussi, comme moi, que le moment est venu de rendre à l'armée toute sa liberté d'action.
Recevez, je vous prie, etc.
Le général commandant en chef,
OuDWOT DE REGGiO.
La réponse de M. de Lesseps aux trois lettres ci-dessus n'est pas reproduite à la suite, parce qu'elle est déjà rapportée dans le mémoire à la date du 23 mai. (Voir page 30).
N° il.
AT. de fFolodkowich à M. de Lesseps.
Rome, 23 mai.
MO.NSIEUR LE MmISTHE,
Certains journaux de Paris, ainsi que de l'étranger, ont accrédité le bruit, dans un but évidemment hostile à la cause polonaise, qu'il s'est trouvé une foule de Polonais pour combattre l'armée française, le 30 avril dernier.
Me trouvant à Rome, pour des motifs de santé, étranger à tous les événements politiques qui ont eu lieu dans cette capitale, émigré polonais depuis 1851, domicilié à Paris , voué de cœur et de sentiments au pays que je considère comme une seconde patrie, il est de mon devoir, monsieur le ministre, de protester hautement, au nom de l'émigration polonaise, contre cette indigne calomnie.
Voici le fait. Le chiffre des officiers polonais, admis au service de la République romaine, se réduit à ciuq ou six individus. Je prendrai la liberté, monsieur le ministre, de vous faire observer que ces officiers ont été engagés depuis plusieurs mois, à une époque où il n'y avait aucune probabilité de guerre, entre la France et les États romains, et qu'au moment où cette malheureuse lutte éclata, l'honneur militaire ne permettait pas à ces mêmes officiers de quitter l'uniforme et d'abandonner ainsi leurs camarades, à l'heure du danger.
D'autres officiers Polonais, parmi lesquels je citerai l'honorable général Rybinski, arrivèrent à Rome, quelques jours avant le 30
avril, et refusèrent les positions qui leur furent offertes dans l'armée, ayant été déjà informés de l'arrivée de l'expédition française à Civita-Vecchia , pour ne pas avoir la douleur de porter les armes contre la France.
11 se trouve encore au service de la République romaine un cadre d'une légion polonaise, composé de Î00 jeunes gens, pour la plupart appartenant à la nouvelle émigration, qui n'a jamais été en France. Ce petit corps était précédemment au service de la Toscane. Depuis les événements qui rétablirent l'autorité du Grand Duc dans ce pays, il se réfugia à Bologne et s'y trouva tout entier, le 30 avril. Tous les Polonais de ce corps exprimèrent à leurs chefs, le désir de ne jamais être employés contre l'armée française, si, à Dieu ne plaise, les hostilités devaient être reprises.
Voici, monsieur le ministre, l'exacte vérité sur la part des Polonais, dans les affaires de Rome. J'ose espérer de votre justice et de votre impartialité si bien connues et appréciées par tout le inonde, que vous aurez la bonté d'en informer le gouvernement de la République française, afin de détruire toute espèce de doute, s'il pouvait en exister, sur les sentiments de profonde sympathie et de fraternité qui animeront toujours les Polonais de toutes les opinions pour la France, pour sa brave armée et enfin pour tout ce qui est Français.
Depuis un an, monsieur le ministre, on a vu des Polonais combattre sur toutes les barricades de l'Europe, comme à Berlin, à Vienne, à Francfort, partout enfin où il y a eu lutte établie entre le principe libéral et le principe contraire- Ils ont versé leur sang en Piémont et en Lombardie, comme ils le versent encore dans les plaines de la Hongrie. Ils ne le font certainement pas coininme des aventuriers, ou des condottieri de la révolution, mais dans la conviction intime que la liberté du monde rétablira tôt ou tard l'existence de leur propre patrie, que l'Europe monarchique laissa mourir sans la défendre, eu vue même de sa conservation, contre la Russie.
Mais si d'un coté nous avouons hautement notre participation au mouvement libéral de l'Europe , veuillez aussi me permclt monsieur le ministre, de constater un fait, qui n'est plus douteL pour personne, que les Polonais n'ont jamais pris aucune part dans les luttes intérieures de la France. INi le 48 mai où l'on avait pris le nom de la Pologne comme prétexte, ni dans les tristes journées
de juin, pas même en février, où succomba la monarchie de 1850, la présence d'aucun Polonais ne fut constatée par personne. C'est une justice que l'opinion publique en France nous rendra.
Je profite de cette circonstance, Monsieur le ministre, pour vous prier d'agréer les sentiments de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur, etc.
Alex, de Wolodeowich.
Le chapitre et le clergé de Saint-Jean de Latran à M. de Lesseps
Rome, 23 mai.
Monsieur le Ministre,
Le chapitre et le clergé de Latran éprouvent la plus grande satisfaction en voyant avec quel soin vous voulez bien protéger la première basilique du monde et la préserver dans les circonstances actuelles de tout désastre. Votre appui si prompt, si énergique est une nouvelle preuve de la dévotion que nourrit la France religieuse pour l'archi-basilique de Latran, et fait naître les espérances les plus fondées de voir continuer cette protection signalée que la nation française lui a toujours accordée avec tant de piété.
Certainement le monde entier applaudira ù un tel zèle envers un grand monument qui a les sympathies de tous et qui a été le sanctuaire de tant d'institutions utiles à la religion et à la civilisation.
Permettez, Monsieur le ministre, que le clergé de Latran vous adresse les plus solennels remerclments; il espère que vous voudrez bien accueillir l'expression de sa reconnaissance.
Le clergé est persuadé qu'avec une aussi haute protection, on arrêtera tous les actes de dévastation dont l'église avait eu à souffrir jusqu'à présent, car autrement ce serait attaquer l'honneur de la représentation nationale de la France.
Les soussignés ont l'honneur, etc.
Camille Pergoli-Campanelli, chanoine.
Janallt, chanoine.
NOTA. — Je ne crois pas nécessaire de reproduire ici une leltre adressée à M. Dronin de Lhuys, le 34 mai, mous ta forme confidentiel te. Elle contenait d'ailleurs en général des détails étrangers à la suite de la négociation et dont le résumé est seulement indiqué dans la minute conservée par M. de Lesseps.
Elle présentait en outre des observations sur la question catholique dans laquelle se trouvaient mêlés des intérêts étrangers et des influences locales.
Extrait d'un avis adressé aux Français résidant à Rome, au moment où M. de Lesseps se rendait (le 24 mat) au quartier général français.
Quartier général de l'armée française devant Rome, le 94 mai.
Pendant ma courte absence , le pavillon français continuera de flotter sur mon hôtel ainsi que sur tous les établissements publics français et même, si vous le désirez, à la fenêtre de chacune de vos habitations. Adressez-vous à M. de Gérando pour toutes les réclamations que vous aurez à me faire passer. Je l'autorise à assister d'une manière efficace tous ceux d'entre vous qui n'auraient pas de moyens d'existence. Soyez prudents et réservés avec tout le monde. Confiez-vous à ma vigilance qui ne perd pas un moment de vue vos intérêts et ceux du pays.
L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française en mission à Rome,
Ferd. de Lesseps.
Message envoyé par M. de Lesseps, le 24 mai, du quartier général français à l'assemblée constituante romaine.
Monsieur le Président,
Je vous ai fait connaître ce matin, par un premier message, les motifs de mon absence momentanée de Rome. Ici vous pourrez correspondre facilement avec moi si vous jugez à propos de m'envoyer des dépèches et de me demander des explications; il y aura moins de temps perdu, car, me trouvant continuellement auprès de l'honorable général Oudinot, nous communiquerons sans intermédiaire et sans délai, et nous pourrons plus promptement pren dre une décision.
Je commence aujourd'hui par vous donner spontanément une explication sur l'art 2 dH projet d'arrangement que j'avais commencé à discuter avec les trois commissaires de l'Assemblée, MM. Sturbinetti, Audinot et Agostini. Nous disions que les Romains ont le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement. Quelques personnes ont prétendu que cet article n'était assez pas explicite, que nous nous réservions le droit de vous
imposer par la force un gouvernement quelconque, et que notre but était de faire remettre le passé dans toute sa vigueur. Je comprends qu'avec un peuple qui a une imagination aussi brillante que le peuple de Rome, il est difficile dans un moment de surexcitation, de le faire revenir à ses sentiments naturels de sympathie égarés un moment par un malheureux malentendu, sans le ramener à la vérité par des faits et non par une simple assertion. Aussi, je crois utile de vous dire à l'occasion de l'art. 2, que si nous n'avons pas parlé du Saint-Père, c'est que nous n'avons pas pour mission d'agiter dans ce moment cette question. En déclarant dans l'art. 3 que nous ne voulons pas nous mêler de l'administration du pays, nous avons la ferme intention de ne pas contester aux populations romaines la libre discussion et la libre décision de tous les intérêts qui se rattachent au gouvernement de leur pays.
En un mot, notre but n'a pas été de vous faire la guerre, mais de vous préserver des dangers de toute nature qui pourraient vous menacer. Vous conserverez vos lois, votre liberté.
11 est encore faux que nous ayons jamais eu la pensée d'inquiéter chez vous les étrangers et même les Français qui ont combattu contre nous. Nous les considérons tous comme des soldats à votre service; et, s'il y en avait de cette catégorie qui ne respectassent pas vos lois, c'est à vous de les puuir puisque nous n'avons jamais songé à détruire par nos armes votre gouvernement.
Cette lettre vous sera remise par mon secrétaire particulier. Je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller à sa sûreté pendant son séjour à Rome, ainsi qu'à son retour, en le faisant accompagner par un des deux dragons romains qui sont mis à ma disposition.
M. le général Oudinot m'a chargé de vous dire que les sentiments que je vous exprime sont entièrement conformes aux siens. Il est également d'accord avec moi pour ajouter dans notre projet d'arrangement le paragraphe suivant que je vous ai fait connaître:
« La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires des États romains occupés par ses troupes. » Veuillez agréer, Messieurs, etc.
L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française en mission à Rome.
Ferd. de Lesseps.
M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
Quartier général de Villa Santiicci, devant Rome, le 26 mai. Monsieur le Ministre,
Peu d'heures après le départ de ma dépèche d'hier, j'ai reçu du Triumvirat une note qui me demande, au nom de l'Assemblée constituante, certaines déclarations ou des éclaircissements préalables qui puissent démontrer aux yeux de la population romaine que nous ne voulons pas lui imposer notre amitié et notre protection en commençant par lui tirer des coups de canon, et lui renverser, en cas de résistance, ses murailles et ses monuments. Ceci constitue l'esprit du document dont je ne puis pas vous envoyer dans ce moment la copie à cause de son étendue. Je vais y répondre. Mes deux lettres d'hier matin envoyées à l'Assemblée nationale ont porté leur fruit et l'opinion publique commence à se prononcer fortement en faveur de l'arrangement que j'avais proposé. Seulement il faut que de notre côté, nous ne blessions pas l'amourpropre des Romains en parlant de siège, de coups de canon et en témoignant un trop grand empressement pour faire faire à notre armée l'entrée à Rome qu'elle désire, suivant moi, avec trop d'impatience. Ce côté de la question est aujourd'hui ma plus grande difficulté, elle m'occupe constamment; je vous prie de vouloir bien vous concerter avec M. le ministre de la guerre, afin que, dans le cas d'un retard imprévu dans la réussite des négociations, notre année ne soit pas exposée à compromettre, par une impatience, très-légitime du reste de sa part, le grand but que nous nous proposons. Le seul inconvénient qu'il y aurait (et il est grave) à conserver pendant plus de quinze jours encore nos positions actuelles, serait l'approche de la saison des fièvres. J'ai bien l'espoir que nous pourrons terminer avant de nous trouver placés dans l'alternative que, pour mon compte, je ne crois pas obligatoire, d'attaquer ou de faire décimer notre armée par les maladies. Cependant, comme il faut tout prévoir, je vous soumets la question suivante que je vous serai obligé de faire résoudre sans perte de temps par le Gouvernement de la République:
«L'armée française, campée dans la partie N.-O. de la ville, c'est-à-dire dans celle où les émanations sont les plus dangereuses en été, se trouvera -t- elle forcément dans l'obligation de rester
en place ou d'altaqucr Rome et d'être amenée par conséquent à ]a foudroyer pour lui donner une preuve bien patente de notre amitié pour elle et de notre volonté de la protéger ? » Je ne le pense pas, car il y aurait sans doute un terme moyen qui permettrait d'attendre et qui consisterait à changer le campement de nos troupes, à en placer, par exemple, la plus grande partie à Albano ou à Frascati , lieux toujours fort sains ainsi que leurs environs. Ce changement de front n'impliquerait de notre part aucune idée de reculade, puisque nous nous trouverions toujours à portée d'entrer à Rome quand nous y serions appelés par le vœu bien exprimé de la population, vœu qui sera d'autant plus général et empressé que nous témoignerons moins d'impatience et que nous respecterons la juste susceptibilité des habitants d'une ville qui ne veulent pas être embrassés par force. D'ailleurs cette susceptibilité disparait de jour en jour; le général Oudinot et moi, nous ne négligeons rien de ce qui peut contribuer à faire réussir la conciliation. Seulement, il est important qu'il reçoive le plus prompte* ment possible de nouvelles instructions, car lui et les ofiieiers généraux placés sous ses ordres, sont encore sous l'impression de celles qui se rapportaient uniquement à l'entrée pacifique ou violente de nos troupes à Civita-Vecchia. On comprend qu'au début de l'expédition il fût nécessaire d'occuper de gré ou de force, dans l'intérêt bien entendu des populations romaines, un point qui devait servir de base à toutes nos opérations; mais une fois établis là, il était et il doit être convenu que toutes nos démarches doivent tendre à rassurer le reste des États romains et particulièrement les habitants de Rome.
Que le Gouvernement décide sans retard et ne me laisse pas plus longtemps entre l'enclume et le marteau.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, etc.
Ferd. de Lesseps.
P. S.— Une députation romaine est arrivée hier soir au camp du général en chef et lui a offert au nom du Triumvirat une provision de cinquante mille cigares et de deux cents livres de tabac pour l'armée française. Cette députation a été parfaitement reçue. Le général Oudinot a dit d'excellentes paroles; j'en ai ajouté de mon côté quelques-unes qui avaient surtout pour but, d'après une observation d'un des députés, de faire comprendre que lesin-
tentions de notre Gouvernement étaient absolument conformes à nos déclarations, et qu'il n'a jamais eu l'arrière-pensée de violenter dans l'avenir les populations romaines.
M. de Lesseps à M. le Ministre des affaires étrangères.
Quartier général de Villa Santucci, 99 mai.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous transmettre, 90us les n. 1 et 2 les dernières communications qui ont eu lieu entre les autorités romaines et moi. L'importance de ces documents disparatt d'ailleurs devant la déclaration * que je vais envoyer aujourd'hui à Rome, et qui, après m'étre concerté* avec le générai Oudinot, nous a paru nécessaire, non-seulement à cause de la marche des Autrichiens, mais aussi pour donner au parti de la conciliation une occasion décisive de faire triompher son opinion dans l'Assemblée constituante.
M. de Rayneval est venu avant hier au quartier général; j'ai eu avec lui une très-longue conférence, à la suite de laquelle il a été convenu que nous nous passerions réciproquement une note. Je vous prie de vouloir bien parcourir cette correspondance (n. 29) dans laquelle chacun de nous a développé avec conviction les principes qui l'avaient dirigé. Je crois que tous les côtés de la grande question qui nous occupe y ont été traités; elle me dispense d'ajouter aujourd'hui à ma dépêche d'autres détails.
Veuillez agréer, etc.
Le Triumvirat à M. de Lesseps.
Rome, 35 mai.
Monsieur,
Nous avons eu l'honneur de vous fournir dans notre note du tfi quelques renseignements sur l'accord unanime qui a présidé à l'instauration du gouvernement de la République romaine. 11 nous faut aujourd'hui vous parler de la question actuelle telle qu'elle est
1 Voir les notes 37 et 38.
* Voir page 36.
posée, de fait, si non de droit, entre le gouvernement français et le nôtre. Vous nous permettrez de le faire avec toute la franchise que réclament l'urgence de la situation et les sympathies internationales qui doivent dominer tous rapports entre la France et l'Italie.
Notre diplomatie, c'est la vérité; et le caractère donné à votre mission, Monsieur, nous est une garantie, que la meilleure interprétation possible, sera toujours donnée à tout ce que nous aurons l'honneur de vous dire.
Permettez-nous, Monsieur, de remonter un instant à la source de la situation actuelle.
A la suite de conférences et d'arrangements qui eurent lieu, sans que le gouvernement de la République romaine fût appelé à y intervenir, il fut, il y a quelque temps, décidé par les puissances catholiques européennes, 4° qu'une modification politique aurait lieu dans le gouvernement et dans les institutions de l'État romain , 2° que cette modification aurait pour base le retour de Pie IX, non comme Pape, ce qui ne rencontrerait pas d'obstacle chez nous, mais comme prince et souverain temporel; 3° que si, pour atteindre ce but, une intervention combinée était jugée nécessaire, l'intervention aurait lieu.
Nous voulons bien admettre, que tandis que pour quelques-uns des gouvernements contractants, le seul et unique mobile était un rêve de restauration générale et un retour absolu aux traités de 1818, le gouvernement français ne fut entraîné dans cet accord que par suite d'informations erronées tendant systématiquement à lui peindre l'État romain comme livré à l'anarchie, et dominé par la terreur exercée au nom d'une audacieuse minorité.
Nous savons de plus que dans la modification proposée, le gouvernement français se proposait de représenter une influence plus ou moins libérale, opposée au programme absolutiste de l'Autriche et de Naples. 11 n'en est pas moins vrai que sous la forme despotique ou constitutionnelle, sans ou avec des garanties libérales aux populations romaines, la pensée dominante, dans toutes les négociations auxquelles nous faisons allusion, a été un retour quelconque vers le passé, une transaction entre le peuple romain et Pie IX considéré comme souverain temporel. Nous ne pouvons pas nous dissimuler, Monsieur, que ce fut sous l'inspiration de
celte pensée que fut conçue et exécutée l'expédition française. Elle a eu pour but, d'un côté, de jeter l'épée de la France dans la balance des négociations qui devaient s'ouvrir à Rome, de garantir, de l'autre, la population romaine de tout excès rétrograde, en y posant, toutefois, pour condition , la reconstitution d'une monarchie constitutionnelle en faveur du Saint-Père. Ce but, Monsieur, résulte pour nous, à part les informations précises que nous croyons posséder sur le concert antérieur , des proclamations du général Oudinot, des déclarations formelles des envoyés successifs au Triumvirat, du silence obstinément gardé toutes les fois que nous avons cherché à aborder les questions politiques et à obtenir une déclaration formelle du fait constaté dans notre note du 46, que les institutions par lesquelles se régit, en ce moment, le peuple romain, sont l'expression libre et spontanée du vœu inviolable des populations, légalement interrogées. Le vote, au reste, de l'Assemblée française, vient lni-même implicitement à l'appui du fait que nous affirmons.
En^face d'une pareille situation, et sous la menace d'une transaction inadmissible et de négociations que l'état de nos populations ne provoque nullement, notre rôle, Monsieur, n'était pas douteux: résister, nous le devions à notre pays, à la France et à l'Europe entière. Nous devions , pour remplir un mandat loyalement donné et loyalement accepté, maintenir à notre pays l'inviolabilité, autant que cela nous était possible, de son territoire et do ses institutions, unanimement acclamée par tous les pouvoirs, par tous les éléments de l'État.
Nous devions conquérir le temps nécessaire pour en appeler de la France mal informée à la France mieux informée, pour éviter à la République sœur la tache qui lui serait échue, si, précipitamment entraînée par des suggestions étrangères, elle était presque, à son insu, complice d'une violence à laquelle nous ne saurions trouver l'égale, si ce n'est en remontant à 4772> au premier partage de la Pologne.
Nous devions à l'Europe de maintenir, autant qu'il était en nous, le principe fondamental de toute vie internationale, l'indépendance de chaque peuple en tout ce qui concerne son administration intérieure. Nous le disons avec orgueil, car si c'est avec enthousiasme que nous résistons aux tentatives de la monarchie napolitaine et à notre éternelle ennemie l'Autriche, ce n'est qu'avec une profonde
douleur que nous nous voyons contraints de résister aux armes françaises; nous croyons avoir bien mérité en suivant cette ligne de conduite, non-seulement de votre part, mais dos peuples européens.
Vous connaissez, Monsieur, les événements qui se sont produits depuis l'intervention française. Notre territoire a été envahi par le roi de Naples, quatre mille soldats espagnols ont dû s'embarquer le 17 pour nos côtes, dans un but d'invasion. Les Autrichiens, après avoir surmonté la résistance héroïque de Bologne, se sont avancés sur la Romagne et sont aujourd'hui en pleine marche sur Ancône. Nous avons battu et repoussé hors de notre territoire les forces du roi de Naples. Nous en ferions de même, c'est notre foi, des forces autrichiennes, si l'attitude du corps expéditionnaire français n'entravait pas notre activité.
C'est à regret que nous disons cela, mais il faut enfin, Monsieur, que la France sache ce que l'expédition de Civita-Vecchia , conçue, disait-on, dans un but de protection, nous coûte.
11 est douloureux d'avoir à affirmer des choses pareilles; mais nous affirmons, Monsieur, que de toutes les interventions dont on cherche à nous accabler, l'intervention française est celle qui nous a été le plus fatale. Contre les soldats du roi de Naples et les Autrichiens, nous pouvons nous battre, et Dieu protège les bonnes causes. Nous ne voulons pas nous battre contre les Français. Nous sommes envers eux en état, non de guerre, mais de simple défense. Mais cette position, la seule que nous voulions avoir partout où nous rencontrons la France, a pour nous tous les inconvénients, sans aucune des chances favorables de la guerre.
L'expédition française, Monsieur, nous a dès l'abord forcés d'opérer un mouvement de concentration de nos troupes qui a laissé notre frontière ouverte à l'invasion autrichienne, et Bologne et les villes de la Romagne désarmées. lies Autrichiens en ont profité. Après huit jours d'une lutte héroïque soutenue par la population, Bologne a dû succomber.
Nous avions acheté en France des armes pour nous défendre; ces armes, au nombre de 40,000 fusils au moins, entre Civita-Vecchia et Marseille, ont été séquestrées; elles sont en vos mains. D'un seul coup, vous nous avez enlevé 10,000 soldats, car tout homme armé est un soldat contre les Autrichiens.
Vos forces sont sous nos murs, à une portée de fusil, disposées comme pour un siège. Elles y restent sans but, sans programme
avoué. Elles nous ont forcé d'entretenir la ville en un état de défense qui obère nos finances. Elles nous forcent d'y garder un chiffre proportionné de nos troupes qui pourraient sauver nos villes de l'occupation et des dévastations autrichiennes. Elles entravent notre circulation, nos approvisionnements, nos courriers. Elles tiennent les esprits dans un état de surexcitation qui pourrait, si notre population était moins bonne et moins dévouée, entraîner des conséquences nuisibles. Elles n'engendrent pas l'anarchie ni la réaction, car l'une et l'autre ne sont pas possibles à Rome: elles sèment l'irritation contre la France, et c'est un malheur assez grave pour nous, qui étions habitués à l'aimer et à espérer en elle.
Nous sommes assiégés, Monsieur, assiégés par la France, au nom d'une mission de protection, tandis que, à quelques lieues de nous, le roi de Naples emporte en fuyant nos otages et les Autrichiens égorgent nos frères.
Vous avez, Monsieur, présenté des propositions. Ces propositions ont été déclarées inadmissibles par l'Assemblée, et nous n'avons plus à nous en occuper aujourd'hui; vous en ajoutez une aux trois qui ont été rejetées. Cette proposition nous dit que la France protégera de tout envahissement étranger toutes les parties du territoire romain occupées par ses troupes. Vous devez sentir vous-même, Monsieur, qu'il n'y a rien là qui change notre position. Les parties du territoire occupées par vos troupes sont, de fait, protégées; mais si c'est pour le présent, à quoi se réduisent-elles? Si c'est pour l'avenir, n'avons-nous pas d'autres voies ouvertes à la protection de notre territoire qu'en vous le livrant tout en entier?
Le nœud de la question n'est pas là: il est dans l'occupation de Rome. Cette demande forme jusqu'ici la condition première de toutes les propositions présentées.
Or, nous avons eu l'honneur de vous le dire, Monsieur, cela est impossible; jamais le peuple n'y consentira. Si l'occupation de Rome n'a pour but que de la protéger, le peuple vous exprimera sa reconnaissance; mais il vous dira que, capable de protéger Rome par ses propres forces, il croirait se déshonorer à vos yeux en faisant acte d'impuissance, en déclarant qu'il lui faut, pour se défendre, quelques régiments de soldats français. Si l'occupation a pour but, ce qu'à Dieu ne plaise, une pensée politique, le peuple,
qui s'est donné librement des institutions, ne peut pas se résoudre à la subir. Rome est sa capitale, son palladium, sa ville sacrée. U sait fort bien qu'à part ses principes, à part son honneur même , il y a, au bout de toute occupation de sa ville, la guerre civile. U se méfie de toute insistance. U prévoit, une fois les troupes admises, des changements dans les hommes et dans les institutions , qui seraient funestes à sa liberté.
Il sait qu'en présence de baïonnettes étrangères, l'indépendance de son Assemblée, de son Gouvernement, ne serait plus qu'un vain mot. H a sans cesse Civita-Vecchia devant les yeux.
Sur ce point-là, Monsieur, croyez-le bien, sa volonté est irrévocable. 11 se fera massacrer, de barricade en barricade, plutôt que de se soumettre. Les soldats delà France veulent-ils, peuvent-ils, massacrer un peuple de frères, qu'ils viennent protéger, parce qu'il n'entend pas leur livrer sa capitale?
Il n'y a pour la France que trois rôles à jouer dans les États romains.
La France doit se déclarer pour nous, contre nous, ou neutre. Se déclarer pour nous, c'est reconnaître formellement notre République et combattre côte à côte , avec nos troupes , les Au-
Se déclarer contre nous, c'est écraser sans motifs la liberté, la vie nationale d'un peuple d'amis, et combattre côte à côte avec les Autrichiens.
La France ne peut pas faire cela. Elle ne veut pas risquer une guerre européenne pour nous défendre comme alliée. Qu'elle reste donc neutre dans la contestation qui se vide entre nous et nos ennemis. Hier encore, nous espérions plus d'elle. Aujourd'hui nous ne lui demandons que cela.
L'occupation de Civita-Vecchia est un fait accompli: soit. La France croit que, dans l'état actuel des choses, il ne lui sied pas de se tenir éloignée du champ de bataille. Elle pense que vainqueurs ou vaincus, nous pouvons avoir besoin de son action modératrice ou de sa protection. Nous ne pensons pas comme elle; mais nous n'entendons pas réagir contre elle. Qu'elle garde Civita- Vecchia. Qu'elle étende même ses cantonnements, si le nombre de ses troupes vient à le réclamer, aux localités salubres qui se trouvent sur le rayon de Civita-Vecchia à Viterbe. Qu'elle attende là l'issue des combats qui vont se livrer. Toutes les facilités lui se-
ront offertes; tons les témoignages de franche et cordiale sympathie lui seront donnés; ses officiers visiteront Rome; ses soldats anront tous les soulagements possibles. Mais que sa neutralité soit sincère et sans arrière-pensée. Qu'elle le déclare en termes explicites. Qu'elle nous laisse libres de jeter toutes nos forces dans la mêlée. Qu'elle nous rende nos armes. Qu'elle ne ferme pas , avec ses croiseurs, nos ports aux hommes des autres parties de l'Italie qui veulent nous venir en aide. Qu'elle s'éloigne surtout de nos murs, et que jusqu'à l'apparence de l'hostilité cesse entre deux peuples qui, plus tard, nous n'en doutons pas, sont destinés à s'unir dans la même croyance internationale comme ils le sont aujourd'hui dans une même forme de Gouvernement. Agréez, Monsieur, etc.
Les triumvirs, M a 77.1 m, Armelum, S a m.
M, de Lesseps au Triumvirat.
Quartier général de l'armée française à la Villa Sontucci, 96 mai. Messieurs,
J'ai reçu avec beaucoup de satisfaction la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser hier; les explications que j'ai déjà données aux trois commissaires de l'Assemblée constituante Romaine et les communications que j'ai cru devoir faire directement à l'Assemblée elle-même, répondent sans exception, à toutes les objections soulevées dans votre note, et lorsque vous voudrez sérieusement terminer les négociations, en envoyant vos commissaires revêtus des autorisations nécessaires, il sera suivant moi, très-facile de nous entendre complètement et de . fixer les bases d'un arrangement définitif qui devra nécessairement contenter tout à fait les deux parties contractantes.
Cette déclaration à laquelle mon secrétaire particulier pourra ajouter quelques observations verbales, fera disparaître, j'en snis certain, les fâcheuses préventions qui ont pu exister jusqu'à présent de part et d'antre. Pour mon compte, j'ai été, je suis et je serai toujours empressé à dégager la question des nuages qui s'étaient présentés devant moi; de même que de votre côté, je l'espère, mon langage détruira les derniers doutes qui peuvent encore
arrêter le résultat que vous vous proposez. Un seul point parait surtout vous préoccuper, c'est la pensée que nous voulons vous imposer par la force l'obligation de nous recevoir en amis. Amitié et violence s'excluent. Ainsi, il serait inconséquent de notre part de commencer par vous tirer des coups de canon, pour chercher à nous faire accepter comme vos protecteurs naturels. Une pareille contradiction n'entre ni dans mes intentions ni dans celles du gouvernement de la République française, de l'armée française et de son honorable chef. Ce que le général Oudinot a dit hier en ma présence à la députation Romaine, chargée de lui offrir en votre nom, pour ses soldats un cadeau de 50,000 cigares et de 200 livres du tabac, suffirait certainement pour lever les doutes qui pourraient exister dans certains esprits portés encore à l'hésitation par de déplorables malentendus.
Mais du moment où nous commençons à nous entendre, une revue rétrospective devient inutile. Occupons-nous donc uniquement du présent et de l'avenir. Vous nous trouverez, je le répète, complètement disposés, par nos paroles et par nos écrits, à vous donner les explications et les garanties que peut réclamer votre juste susceptibilité nationale. Ce ne seront jamais les Français, connus par leur dévouement sans bornes à leur patrie, qui blâmeront les autres nations de défendre leur territoire contre leurs véritables ennemis, et qui pourraient vous obliger à faire chez vous le contraire de ce qu'ils feront toujours chez eux.
Veuillez agréer, Messieur, etc.
Ferd. de Lesseps.
Note de M. de Rayneml à M. de Lesscps.
Quartier général sons Rome, 37 mai.
$ i* r . Vous avez bien voulu me mettre au courant, avec une confiance entière, de vos idées, de vos projets, de
Autant je dois vous remercier de la confiance que vous m'avez témoignée, autant je me crois obligé à vous rendre lu pareille en vous faisant connaître ma tout entière.
Note de M. de Lesseps, en réponse à M. de Rayneml.
Au Quartier général, 28 mai.
M. de Ray neval , partant d'un point de vue différent do mien pour la conduite qu'il doit tenir de son côté, doit être conséquent à ses principes comme je l'ai été aux miens. Ses réserves font honneur à la perspicacité de son esprit éminemment politique et à la loyauté héréditaire de son caractère.
S a. Moi
peu; mais le gouvernement de U République, en vous invitant formellement a concerter vos démarches avec les plénipotentiaires de la conférence de Gaete, a eu évidemment en vue d'éviter d'avoir deux langages et deux attitudes.
Je constate ici que vous ne vous êtes nullement arrêté à cet inconvénient, à mes yeux fort grave, parce qu'il l'honneur et la loyauté du pays.
S 3. Je constate également que vous agissez, non-seulement sans vous préoccuper des antécédent mais uniquement guidé par vos inspirations et sans aucune direction écrite du gouvernement
S 9. Mes instructions me prescrivaient de me concerter avec MM. d'Harcourt et de Rayneval, tur tout ce qui n'exigerait pat une solution absolument immédiate. J'ai communiqué 4 M. d'Harcourt, toutes les fois qu'il est venu au quartier général, où je me suis empressé d'aller le rencontrer, malgcé des liions incessantes, non-seulement ce que je faisais, mais encore toutes les pensées qui dirigeaient mes actes. En même temps, j'envoyais à Gaëte, ft M. de Rayneval, les duplicata de mes premières dépêches au gouvernement de la République et j'allais continuer lorsque je l'ai vu arriver avec beaucoup da satisfaction au quartier général. Là, je ne lut ai rien, absolument rien caché; il a pénétré dans tous les puissants mobiles publics ou secrets qui ont dirigé ma conduite, et il a dû emporter la conviction que si nous devions nécessairement différer d'opinion, je tenais, autant que lui, à maintenir intacts l'honneur et la loyauté de notre pays.
Quant a consulter à l'avance MM. d'Harcourt et de Rayneval pour chacune de mes démarches qui, jour et nuit, heure par heure, minute par minute, réclamaient des décisions immédiates et variées, c'était impossible; le général Oudinot qui était plus directement engagé avec moi ne l'a même pas exigé.
§ 3. Les antécédents qui, dant le principe, ont dirigé la conduite de M. de Rayneval, devaient certainement être pris par moi en considération, mais ne pouvaient pas me servir de règle invariable, parce que, d'une part, le Saint- Père, qui reconnaîtra certainement plus tard la nécessité de se confier à nous, n'a jamais fait ce que nous lut conseillions; qu'il a suivi des avis entièrement opposés aux nôtres, que sa cour était devenue un véritable Coblentx, d'où l'influence de la France avait été écartée, et que, d'autre part, les faits qui avaient marqué le début de l'expédition française, après de l'occupation de Civita- Vecchia, avaient compliqué la question et avaient produit une situation nouvelle. Celte situation, dans laquelle le gouvernement ne pouvait pas voir clair, le 8 mai, jour de mon départ de Paris.
S 4. En complet désaccord avec H. d'Harcourt et avec moi , puisant toute votre forée et tout vo$ pouvoirs dons cette circonstance, dont j'apprécie toute ta portée , que vous avez sur les intentions du gouvernement de la République des données plus récentes, vous disposez en maître de la situation, et vous paralysez l'armée.
§ S. Vous avex, du premier coup, trop avancé les affaires, pour que le danger de vous créer des obstacles ne soit pas aussi grand aujourd'hui que ceux où vous me paraissez courir: vous en avez appelé d'ailleurs au jugement suprême du gouvernement. Il est juste d'attendre sa décision qui, j'espère, ne se fera pas attendre.
§ 6. Il se peut que les Romains nous ouvrent leurs portes. Ils tarderont d'autant plus qu'ils verront l'année moins disposée a. agir. Mais, grâce aux conditions que vous avez faites , la question, suivant moi, reculera au lieu d'a-
S 7. Je proteste de toute la force de mes convictions contre ces conditions.
Elles entraînent, non-seulement la reconnaissance d'un gouvernemeut que la République a formellement déclaré ne
de la séance de l'Assemblée nationale du 7, ne lai avait pas permis de me donner des instructions précises et détaillées. Il m'avait dit:
- Vous vous consacrerez exclusive-
- ment aux rapports à établir avec
- les autorités et les populations ro-
- maines
- votre jugement vous inspirera sui-
- vont les circonstances. »
§ 4. J'ai rendu compte au gouverne* ment de tous mes efforts pour arrêter l'élan de l'armée, élan qui fait sa force et sa gloire, mais qui, n'étant pas modéré, dans les circonstances actuelles, aurait amené une catastrophe sans remède dont les résultats auraient, suivant ma conviction bien arrêtée, perdu notre influence et aidé les projets de nos ennemis intérieurs et extérieurs.
§ S. Mon but a été de chercher à découvrir la vérité, à la dire au gouvernant, à lui préparer une situation nette et A lui permettre de prendre une décision suprême que j'attends avec non moins d'impatience que M. de Rayneval.
S 6. Je n'ai pas désiré que les Romains nous ouvrissent immédiatement leurs portes. Il fallait laisser aux passions excitées par les événements du 30 avril, le temps de se calmer. Toutes les conditions que j'ai d'abord proposées ne pouvaient pas être acceptées, et j'aurais été fâché qu'elles le fussent, entre autres celle qui aurait consisté à faire faire le service militaire de la ville par nos troupes, conjointement avec celles de Rome. Le général en chef y tenait beaucoup; mais j'ai toujours déclaré que je la regardais comme un danger, parce qu'elle nous engagerait dans les questions d'administration romaine, plus que nous ne voulions, et qu'elle nous ferait recueillir une partie ds l'héritage du pouvoir exécutif actuel.
§ 7. Dans mes propositions, il n'y a pas un mot de reconnaissance de la République romaine, et cela est si vrai qu'elles sont regardées par Mazzini luimême, comme inacceptables et comme
pas vouloir reconnaître, mais nous font faire avec lui alliance offensive et défensive.
Première et grave infraction reclions de notrt que je les connais.
§ 8. Par le fait, nous jetons le gant, non-seulement aux trois puissances qui ont déclaré la guerre au gouvernement de Rome et qu'appuie l'Europe entière, mais à un pouvoir supérieur aux autres, appelé à jouer un rôle important dans nos destinées intérieures: la papauté.
Seconde et grave infraction aux règles posées par le gouvernement de la République, qui n'a pas déclaré la guerre à l' Autriche et qui veut uniquement se mettre en demeure de faire peser du poids qui convient l'influence française dans le règlement ultérieur des affaires de Rome.
§ 9. En vous unissant aux ennemis du pape, vous le rejetterez forcément et plus que jamais sous l'influence exclusive de l'Autriche. Tel n'est certes pas le résultat à obtenir.
ne renfermant au fond rien de plus que la substance de la première proclamalion du général Oudinot devant Civita- Vecchia. J'ai été chargé de négocier avec les populations romaines et les autorités de Rome: c'est ce'que j'ai fait; j'ai donc obéi aux instructions écrites de notre
§ 8. Par notre conduite, ici, nous ne jetons pas le gant aux trois puissances qui ont déclaré la guerre au gouvernement de Rome. Naples a cru devoir agir militairement; nous ne lui avons jamais promis de faire marcher notre drapeau avec le sien, et lorsque M. le général Oudinot a été mis en demeure de se prononcer par M. le comte de Ludotf, il ne lui a laissé aucun doute à ce sujet.
Une dépêche télégraphique du 10 mai, envoyée par M. le ministre des affaires étrangères à M. le général Oudinot, lui prescrivait de faire dire aux Romain»
que nous ne voulions pas nous joindre aux Napolitains contre eux. Nous ne jetons donc pas le gant à Naples; nous ne le jetons pas davantage à l'Espagne, i laquelle j'ai été chargé moi-même de déclarer que son ambassadeur à GaPte séparait, bien à tort, sa cause de la nôtre, et qu'en joignant, contre nous, ses conseils à ceux de l'Autriche, il ne servait ni les intérêts du pape , ni ceux de l'Espagne. Quant ù l'Autriche, ses principes sont tellement différents des nôtres qu'il est fort difficile que nous soyons d'accord, un semblant d'entente ne nous la rendrait pas favorable et nous aliénerait à jamais les populations Il faut donc se décider, et si me chance de ne pas avoir la guerre avec clic, c'est de continuer comme nous avons commencé, à moins de circonstances nouvelles, et imprévues, et de fortifier chaque jour davantage notre position militaire et politique dans les États romains
§ 9. Loin de nous unir aux ennemis du pape nous lui montrons au contraire que nous sommes la seule nation sympathique aux populations romaines, qui puisse servir ses intérêts dans une mesure juste et libérale, et si, dans ce moment, sa puissance spirituelle se trouve
g 10. Est-il bien dans le voeu de la France de tendre la main à un gouvernement qui a commencé par l'assassinat.
et qui ne voit de salut que dans nos bouleversements intérieurs?
Et remarquez que, du moment où uous reconnaissons ce gouvernement, nous détruisons le seul terrain sur lequel nous puissions nous maintenir. Si, pour nous, ce gouvernement existe, s'il est né de la volonté libre de la nation, nous ne pouvons que le soutenir. Il ne nous est permis de travailler à sa chute, qu'autant qu'il reste à nos yeux ce qu'il «si: l'œuvre d'une faction en grande partie composée d'étrangers.
S H. Vous paralysez l'armée, oubliant la maxime: Si vi$ paeem, para beiium. Vous exposez l'armée à la démoralisation, aux maladies. L'armée qui veut prouver ce qu'elle sait faire, qui veut jeter une gloire de plus sur le nom français, l'armée est condamnée à capituler ...
même compromise à Rome par les fautes de ses amis imprudents, aussi bien que par la baine de ses ennemis, il se convaincra un jour que nous seuls pourrons lui faire ouvrir les portes de la basilique de Saint-Pierre le faisant marcher sur un chemin couvert de fleurs.
Il comprendra enfin que tout accès lui serait fermé le jour où, pour passer, il lui faudrait fouler un sol tâché du sang qu'il aurait fait répandre. Des amis sincères de Sa Saintété m'ont encouragé dans la voie que j'ai suivie, ils l'ont vivement engagée, à ne pas me susciter
d'obstacles
§ 10. Il n'est pas plus exact de dire que la République romaine est solidaire de l'assassinat de M. Rossi, que de rendre notre République de 1848 responsable des crimes de 93. La République romaine , que d'ailleurs je n'ai pas été chargé de reconnaître, a succédé par le vote universel au gouvernement qui avait été l'héritier direct du meurtre de M. Rossi, et elle a été proclamée par une Assemblée qui avait pour mission de choisir la forme de gouvernement qui lui conviendrait. Ceci est un fait; je n'ai pas à en discuter ici les
S 11. Je ne paralyse point l'armée, mais je fais tous mes efforts pour que son ardeur admirable ne la fasse pas dévier de la vraie route. Elle aura bien mérité de la patrie en réservant cette ardeur pour combattre les ennemis de l'indépendance et de l'influence de la France, au lieu de l'employer, par une déplorable erreur, à foire des brèches sur de vieux murs et à détruire les plus beaux monuments du génie ancien et moderne. Ma dépêche n. 6 indique comment notre armée , si brave, si disciplinée et si bien commandée, peut conserver sa position, la fortifier, l'améliorer par un changement de cantonnements, dans le cas où Rome ne nous ouvrirait pas ses portes avant la saison des fièvres.
Ce projet devrait, en bonne politique, être exécuté dès le jour où un arrangeconclu entre les Romains et
§ 12. Pendant que inactive sous les murs de Rome, les Autrichiens avancent et le pape pourrait bien aller rétablir à Bologne, sous leur égide, le siège de son autorité.
Sous les murs de Rome, et quand bien même nous partagerions quelques postes de la ville qui nous seraient gracieusement accordés, serions-nous en état de tenir, soit aux Autrichiens, soit au pape, le langage qui convient à la France? Il ne nous resterait envers les que la violence, moyen ex* qui serait complètement inefficace en face du second.
§ 13. Les assemblées primaires, dans des pays comme ceux-ci, n'ont pas la
les Français pour éviter tout fâcheux < tact, et nous mettre en situation de pouvoir nous retirer, sans inconvénient, le jour où nous aurons terminé noire œuvre et où la France aura besoin de ses soldats. Une position forte dans la ville, où pourra siéger le quartier général avec les forces nécessaires à sa sûreté, sera l'objet de stipulations particulières en cas d'arrangements. J'ai montré à M. de Rayueval, sur le plan de Rome, l'avantage que nous aurions à occuper, sur le Monte-Pîncio, une partie de l'Académie de France et toutes les dépendances du magnifique couvent conligu de Notre- Darae-du Mont ; ces propriétés françaises forment un ensemble de positions militaires. Le grand escalier de Notre Damcdu-Mont descend dans l'intérieur de la ville, et, jusqu'en 481 S, il suffisait A un homme poursuivi par la justice de mettre le pied sur la première marche pour jouir de l'inviolabilité du territoire français. Les religieuses du Sacré-Cœur qui l'habitent dans ce moment, et qui ne son»
que les locataires du gouvernement français, ont à Rome deux autres fort belles propriétés, où elles pourront se réunir.
§ 13. Les principaux cantonnements de notre armée étant établis à Fraseati, à Albano et dans les environs connus sous le nom de camp d'Annibal, nous conserverions nos communications libres avec Civita-Vecchia, la route de Florence, celle de Bologne, celle de Fiumicino par le bac do Tibre on par le pont qu'a déjà fait préparer le général Oudinot, et nous aurions une nouvelle communication plus courte avec la mer par le Porto d'Ànzio (Portus Ncronis).
Dans une semblable situation, qui est méditée et étudiée dans ce moment par M. le général de division Vaillant, nous ne pourrions pas être considérés comme ayant perdu notre temps et être restés dans l'inaction. La marche des Autrichiens ne devra guère nous inspirer d'inquiétudes. Quant à la crainte de voir le pape aller établir son siège sous l'égide de l'Autriche à Bologne, ville ouverte et sans défense, je ne crois pas qu'elle soit fondée
§ 15. En déclarant aux populations romaiues que nous ne leur contestons
force morale qu'elles peuvent avoir chez nous, parce que chacun sait qu'en Italie les populations sont incapables d'exprimer leur vœu de celte manière. En nous référant à elles du sort futur des États romains, nous déclarons implicitement que nous ne connaissons plus la souveraineté du pape, tandis que nous avons solennellement annoncé à l'Europe que nous respecterions les divisions territoriales admises par les traités.
§ 14. Je ne m'effraie pas le moins du monde des tentatives des missionnaires protestants. Ils peuvent faire du scandale, rien de plus.
§ 18. Un root encore sur le royaume de Naples. Vous l'exposez à l'invasion des bandes que notre inaction rend A la liberté. Le gouvernement de la République veul-il que l'agitation italienne, à peine étouffée au nord, au centre et en Sicile, recommence à Naples?
§ 16. J'en ai assez dit pour prouver à quel point je pars affligé de tonte cette situation. Je déplorerais autant que vous que l'on ouvrit à la papauté une voie de sang et de ruines. // ne faut pas qu'il en soit ainsi. Suivant moi, une attitude très-ferme de l'armée, une attaque qui, sans autre malheur que la chute de quelques vieilles murailles, nous eût rendus maîtres des hauts quartiers de Rome, aurait décidé la population à se prononcer en notre faveur... Nous eussions été tout au moins dans une postlion forte, saine, satisfaisante pour notre orgueil national et pour les nécessités de notre politique. Tôt ou tard on nous aurait reçus sans conditions; on s'en serait remis à notre générosité; nous n'aurions pas à lutter, comme cela aura lieu si vous réussissez, contre des engagements impossibles à remplir, et qui nous compromettent, de la manière
pas le droit de choisir librement la forme de leur gouvernement, nous n'indiquons pas de quelle manière ce libre choix devra être exercé ; et si nous n'agitons pas dans ce moment les questions relatives aux intérêts du Saint-Père, c'est que nous croirions fort imprudent de le faire prématurément, dans la persuasion que le temps seul peut amener un retour volontaire vers lui. Quant &
tester qu'il ne serait pas durable, à moins qu'il ne fût toujours maintenu par la violence qui l'aurait établi.
S 14. J'ai vu de très-près, à Rome, les menées des protestants. Le danger existe. Il ne serait peut-être que passager, exposé à s'affaiblir ou à disparaître lorsque l'appui sur lequel ils comptent aujourd'hui leur manquerait. Mais comme, en déOnitive, nous traitons avec la situation présente et non avec celle qui est passée ou à venir, il faut combattre et renverser les éléments contraires qui nous sont opposés.
§ 18. Ce n'est pas nous qui exposons le royaume de Naples & l'invasion des bandes deGaribaldi; c'est le peu de tenue des troupes napolitaines qui s'étaient avancées imprudemment dans les États romains
§ 16. Dans la situation où nous nous sommes trouvés jusqu'à présent, une attaque contre Rome, ainsi que je crois l'avoir démontré dans tonte ma correspondance avec le ministère, aurait amené, suivant moi, les plus grands désastres et aurait été sans but
la plus grave, vis-à-vis de l'Europe entière.
§ il. Je crois de mon devoir de repousser formellement toute responsabilité dans tout ce qui s'est fait depuis le jour de votre arrivée. Mais je ne terminerai pas sans rendre hommage à votre zèle et à vos intentions, sans vous prier de ne voir dans mon extrême franchise qu'une preuve de confiance en votre caractère, une preuve d'affection déjà ancienne.
Veuillez agréer, etc.
de Rayheval.
§ 17. J'assume avec empressement la responsabilité de ce qui se fait devant Rome; je ne demande à personne de la partager avec moi, et j'honore M. de Rayneval d'apporter, dans le développement des idées puisées à la même source patriotique que les miennes , des convictions différentes. Je le remercie de sa franchise, qui a si bien répondu à la mienne et à l'affection sincère que je lui porte.
Fero. de Lesseps.
M. de Lesseps à M. le Ministre des affaires étrangères.
Rome, !«' juin 1849.
Monsieur le Ministre,
Ma dépêche du 29 mai était accompagnée d'une déclaration, en forme d'ultimatum, adressée, de concert avec M. le général Oudinot, aux autorités romaines. Le résultat que j'espérais a été atteint; neuf heures avant l'expiration du terme fixé, j'ai reçu du président de l'Assemblée constituante et des membres de la municipalité, composée de ce qu'il y a de plus distingué à Rome, des réponses très-satisfaisantes; le pouvoir exécutif chargé de s'entendre avec moi et de mener à fin l'arrangement proposé, m'envoyait en môme temps un contre-projet. (Voir page &0). Ce document en marge duquel j'ai mis immédiatement mes observations était de nature à être pris en considération et me prouvait que les personnes décidées peu de jours auparavant à entraver tout essai de conciliation n'étaient plus maîtresses de la situation. Les pièces ci-jointes mentionnées dans un bordereau et les explications verbales que vous pourrez recevoir de M. le colonel de Maubeuge, vous apprendront comment la conduite, bien imprévue et bien douloureuse pour moi, de M. le général Oudinot, a contrarié mes opérations et a été sur le point de les faire échouer
Malgré une opposition et des difficultés auxquelles je devais être loin de m'attendre, un arrangement a été convenu entre les autorités romaines et moi.
J'ai l'honneur de vous transmettre un des trois originaux, dont le second est resté entre les mains du triumvirat et le troisième
a élé gardé par M. le général Oudinot. Vous remarquerez que j'ai supprimé l'article 2 du précédent projet où il était question du droit des populations romaines de se prononcer sur la forme de leur gouvernement, droit que d'ailleurs il nous serait difficile de contester^ mais dont la reconnaissance, d'après les observations de M. de Rayneval , avait fortement augmenté les susceptibilités de Gaëte
Ma position au quartier général serait fausse , elle le serait également à Rome. Je considère donc ma mission comme étant terminée, ou tout au moins forcément suspendue, et je vais recommander à M. de Gérando, les intérêts des Français restés à Rome Mes préparatifs de départ ne seront pas longs,
je suivrai de très-près le porteur de cette dépèche.
Veuillez agréer, etc.
Ferd. de Lesseps.
Le Triumvirat à M. de Lesseps.
Rome, 50 mai.
Monsieur,
Nous avons reçu la déclaration du 29 mai que vous nous avez fait l'honneur de nous adresser. L'Assemblée à laquelle copie en a été pareillement adressée , ayant confirmé sa première décision qui nous déléguait tout pouvoir pour traiter, c'est à nous qu'il appartient de répondre. Nous le faisons, Monsieur, avec empressement. Si nous ne nous sommes pas hâté de répondre à votre note du 26, c'est que ne contenant pas de proposition de la part de la France, ni une discussion sur celles que nous avions eu l'honneur de vous communiquer , elle ne paraissait pas réclamer de réponse urgente.
Nous avons soigneusement examiné votre déclaration, et voici les modifications que nous croyons vous soumettre. Comme vous le remarquerez d'un coup d'œil, elles portent beaucoup plus sur la forme que sur le fond.
Nous aurions bien des développements à donner à l'appui des changements que nous proposons, changements réclamés, croyezle bien , Monsieur , non-seulement par les caractères du mandat que nous tenons de l'Assemblée , mais aussi par le vœu bien explicite de votre population, en dehors duquel il ne pourrait y avoir de convention définitive et efficace possible. Mais le temps presse,
et il faut renoncer aux détails. Nous aimons mieux d'ailleurs nous en fier, pour suppléer à cette omission, à notre loyauté et à la vive sympathie que vous avez si souvent exprimée pour notre cause et ses destinées. Ce n'est pas de la diplomatie, permettez-nous de le répéter, Monsieur, qui peut se faire entre nous. C'est un appel de peuple à peuple, franchement et cordialement exprimé, sans méfiance comme sans arrière-pensée. Plus que toute autre nation, la France est faite pour l'entendre et pour le comprendre.
Cet appel à la cessation d'un état de choses anormal et qui, entre la République française et nous , après surtout la déclaration de votre Assemblée , et ces sympathies nouvellement exprimées par le peuple Français à notre égard, deviendrait en se prolongeant, absolument inconcevable; nous vous l'adressons aujourd'hui, Monsieur, pour la dernière fois, avec toute la puissance de conviction et de désir qui vit en nous. Qu'il vous soit sacré, Monsieur, car il résume les convictions inébranlables et les désirs ardents d'un peuple petit, mais brave et honnête, qui se souvient de ses ancêtres, qui n'a pas oublié qu'ils ont fait quelque chose pour le monde, et qui combattant aujourd'hui pour une cause sacrée , celle de son indépendance et de sa liberté, est bien irrévocablement décidé à suivre leurs traces. Le peuple, Monsieur, a le droit d'être compris par la France et de trouver en elle un appui el non une puissance hostile. 11 a droit de trouver dans la France fraternité et non une protection dont la demande aujourd'hui serait interprétée par l'Europe même comme un cri de détresse , comme une déclaration d'impuissance, l'avilissant à ses propres yeux , et le rendant indigne de cette amitié de la France sur laquelle il a toujours compté. Ce cri de détresse ne lui sied pas; il n'y a pas d'impuissance pour un peuple qui sait mourir; et il serait peu généreux de la part d'une nation grande et fière de méconnaître le beau sentiment qui inspire ce peuple.
11 faut , Monsieur, que cet état de choses cesse ; il faut que la Fraternité ne soit pas entre nous un simple mot sans résultats pratiques; il faut que nos courriers, nos troupes, nos armes puissent librement circuler pour notre défense sur toute l'étendue de notre territoire. 11 faut que les Romains ne soient plus condamnés à regarder avec soupçon des hommes qu'ils étaient habitués à regarder comme des amis. Il faut que nous puissions nous défendre avec
toutes nos ressources, contre les Autrichiens qui bombardent nos villes. 11 faut qu'on ne puisse plus nulle part méconnaître les bonnes et loyales intentions de la France. 11 faut qu'on ne puisse pas dire en Europe qu'elle nous ravit nos moyens de défense pour nous imposer plus tard une protection qui sauverait notre intégrité territoriale sans sauver ce que nous avons de plus cher au monde, notre honneur et notre liberté.
Faites cela , Monsieur , bien des difficultés s'applaniront, bien des liens sympathiques affaiblis aujourd'hui se resserreront Et la France aura conquis droit de conseil envers nous, d'une manière bien plus efficace que par l'état apparent d'hostilité qui subsisie aujourd'hui entre nous.
Les cantonnements qui nous paraîtraient dès aujourd'hui convenables seraient sur la ligne qui s'étend de Frascati à Velletri.
Le préambule à la déclaration peut-être adopté tel quel.
Agréez, etc.
Les triumvirs, C. \ • :m. G. Maezwl, A. Saffi.
Le général Oudinot à M. de Lesseps.
Au quartier général, le 31 mai 1849.
M. le Ministre Plénipotentiaire,
Vous avez, depuis le 17 de ce mois, paralysé tous les mouvements du corps expéditionnaire sous mes ordres.
Vous m'aviez demandé avec insistance que la trêve, promise verbalement par vous aux troupes romaines, fût prorogée jusqu'à ce que le ministère pût faire connaître sa réponse aux dépêches dont M. de La Tour d'Auvergne était porteur. Bien que ce retard fût, dans ma conviction, très-préjudiciable aux opérations militaires, j'ai souscrit à votre désir afin d'éviter jusqu'aux apparences d'un dissentiment entre nous. Depuis ce temps, les troupes romaines ont pu se porter partout où elles ont cru qu'il était de leur intérêt de le faire. J'ai, au contraire, renfermé mes opérations dans La partie du territoire qui avait Civita-Vecchia pour base. Vous avez proposé, le 29 de ce mois, aux autorités romaines, un ultimatum dont j'ai accepté les termes, bien que certaines conditions qui y sont stipulées fussent loin de me donner une entière satisfaction.
Dans la journée même, vous m'avez écrit de Rome que cet ultimatum allait, selon toute probabilité, être accepté le soir, et, contrairement à toute prévision, vous me déclarez que vous avez signé avec la république romaine des conventions auxquelles vous espérez que j'apposerai ma signature.
Ces conventions sont en opposition formelle avec les instructions que j'ai reçues. Je les crois contraires aux volontés de mon gouvernement; non-seulement je ne leur donnerai pas mon assentiment, mais je les considère comme non avenues, et je suis forcé de le déclarer aux autorités romaines. Quand le ministère aura fait connaître, à la suite de la mission de M. de La Tour d'Auvergne., ses intentions, je m'y conformerai scrupuleusement. En attendant, j'ai le regret d'être dans l'impossibilité de concerter désormais mon action politique avec la vôtre.
Ol'DMOT.
M. de Lesseps à M. Oudinot.
Rome, i« r juin 1849.
Monsieur le général en citef,
Vos deux lettres du 31 mai, dont j'expédie des copies au gouvernement, me sont parvenues l'une hier à sept heures du soir, la seconde ce malin à six heures.
Voici ma réponse:
J'ai suivi avec dévouement et abnégation personnelle les directions du gouvernement de la république. Le jour où vous m'avez fait, en présence de témoins, les scènes les plus scandaleuses que mon sang froid seul et ma détermination bien arrêtée ont empêché de convertir en lutte violente, le jour où, me mettant complètement à l'écart, vous avez répondu à ma confiance en ordonnant secrètement à tous vos chefs de corps de commencer les hostilités à l'improviste et dans l'ombre de la nuit, ce jour-là mon parti a été pris irrévocablement.
J'avais laissé entre vos mains, avant-hier à huit heures du matin et à trois heures du soir, et à six heures du matin, le 30, trois notes dont j'envoie également les copies à M. le ministre des affaires étrangères. Ces documents prouveront que, devinant vos projets, je vous avais mis en demeure de ne pas les exécuter. Vous avez bien voulu supposer qu'ayant adressé un ultimatum aux au-
torités romaines, la déclaration que je vous avais faite que ma mission serait terminée, et que les hostilités pourraient recommencer à partir du moment de l'expiration du terme fixé, était absolue et indépendante de toute circonstance nouvelle.
Mais je vous ai dit, en temps opportun, et je vous répète que, neuf heures avant la fin du délai (qui était de vingt-quatre heures), les autorités romaines avaient répondu à notre ultimatum; qu'elles m'avaient envoyé un contre-projet, que le simple bon sens, les principes élémentaires de la diplomatie, et, plus que tout autre mobile, l'humanité nous commandaient de prendre en considération.
Vous avez à peine eu le temps de jeter les yeux sur cet écrit, ainsi que sur les lettres de la municipalité de Rome, du président de l'Assemblée constituante et du Pouvoir exécutif romain. Vous m'avez renvoyé le dossier par votre premier aide de camp M. Espivent. Ce dernier m'a prévenu que vous étiez trop occupé des détails de votre service et des ordres à donner à l'armée pour l'examiner dans ce moment avec attention; vous avez ensuite réuni les généraux Vaillant, Regnault Saint-Jean d'Angely, Mollière, l'intendant en chef de l'armée et votre chef d'état-major le colonel de Tinan. En leur présence, malgré vos cris, vos injures et vos gestes menaçants, j'ai donné avec calme lecture de toutes les pièces ainsi que de mes notes de la journée à vous adressées. Mes représentations étant devenues inutiles, ayant formellement refusé dem'associer à vos projets d'attaque nocturne, sans avis préalable aux autorités romaines, acte inouï qui aurait peut-être fait massacrer la colonie française de Rome, je me suis retiré. Je tiens à constater ici que toutes les personnes présentes à la réunion ont observé envers le représentant officiel de la république, l'attitude la plus convenable, à l'exception du général Regnault Saint-Jean d'Angely.
La réflexion et des conseils énergiques et éclairés, vous ont permis de révoquer, au dernier moment, vos ordres de recommencer les hostilités. Mais ces ordres ne sont pas arrivés assez à temps pour empêcher l'occupation de Monte-Mario, où vous n'avez pas rencontré de résistance parce que j'avais pu à l'avance faire connaître à Rome, par mon secrétaire particulier M. Le Duc, que l'on ne devait pas s'inquiéter de vos mouvements, destinés seulement à vous assurer des positions dont les armées étrangères en marche sur Rome pourraient s'emparer contre nous.
Sans cet avis et sans mon retour à Rome, le tocsin eût été sonné, la garnison et la population de la ville, jusqu'aux femmes du Transtevère, armées de leurs couteaux, auraient fait l'assaut de Monte- Mario j je sais que nos braves soldats s'y seraient maintenus, mais les conséquences d'une attaque et d'un assaut acharnés auraient atteint au cœur notre patrie.
Parti du quartier général après vous avoir remis ma dernière note, et éclairé sur les inconvénients à craindre de l'entrée immédiate de l'armée française à Rome, où vous auriez pu compromettre les intérêts que j'avais à défendre, j'ai rédigé seul un nouveau projet d'arrangement entièrement conforme aux directions que j'avais reçues du gouvernement de la république. Ce projet adopté après quelques discussions par le Pouvoir exécutif a été approuvé à l'unanimité (moins trois voix), par l'Assemblée constituante.
Je vous en ai remis, avant de le signer, un exemplaire accompagné d'une déclaration; j'avais commencé par vous donner lecture de mes instructions du 8 mai.
Quant à votre déclaration, M. le générai en chef, de considérer comme non avenu l'arrangement qui a été régulièrement signé hier entre le Pouvoir exécutif et moi, c'est à notre gouvernement à prononcer, et suivant l'usage, vous ne pourrez l'enfreindre sur aucun point avant la ratification ou la non-ratification.
L'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française en mission à Rome,
P. S. — Le triumvirat me transmet en communication la copie d'une lettre que vous lui avez adressée ce matin et de sa réponse. La démarche que vous avez faite est déplorable, parce qu'elle met au grand jour un dissentiment politique dont notre gouvernement était . seul juge, et qui, provisoirement, devait rester entre nous.
Le triumvirat à M. de Lesseps.
l«r juin 4849.
Nous avons reçu ce matin, à six heures et un quart, une sorte de protestation du général Oudinot contre notre convention d'hier; nous vous en donnons copie, en y ajoutant également copie de notre réponse. Au nom du triumriwt ,
Signé: Joseph Mazzjm.
N tt 38.
Le général Oudinot aux triumvirs.
Au quartier général, le 31 mai 1849.
Messieurs les triumvirs,
J'ai eu l'honneur de vous faire savoir ce matin que j'acceptais pour mon compte Yultimatum qui vous a été transmis, le 29 de ce mois, par M. Lesseps.
À mon grand étonnement, M. Lesseps m'apporte, à son retour de Rome, une sorte de convention en opposition complète avec l'esprit et la base de l'ultimatum. Je suis convaincu qu'en la signant, M. Lesseps a dépassé ses pouvoirs.
Les instructions que j'ai reçues de mon gouvernement m'interdisent formellement de m'associer à ce dernier acte. Je le regarde comme non avenu, et il est de mon devoir de vous le déclarer sans retard.
Signe: le général Oudmot de Reggio.
Les triumvirs au général Oudinot.
Rome, 1 er juiu.
Monsieur le général,
Nous recevons à l'instant, avec étonnement et regret, votre dépêche du 34 mai.
Le désaccord entre le général en chef de l'armée expéditionnaire et le ministre plénipotentiaire de France est un fait auquel nous étions en droit de ne pas nous attendre; ce désaccord se produisant au sujet d'une convention dont l'esprit répond entièrement aux vœux explicites émanés dernièrement de l'Assemblée française et aux justes sympathies de votre nation, est un fait trèsdéplorable, et qui peut produire de graves conséquences dont la responsabilité ne nous appartient pas.
Nous espérons que pour le bien de Rome et pour l'intérêt moral de la France, ce désaccord ne tardera pas à disparaître. Pour le triumvirat j
Signé: Joseph Mazzini.
M. de Lesseps au triumvirat.
1 er juin, 10 ht-ures du malin.
Messieurs ,
En réponse à la communication que vous m'avez adressée ce matin contenant une lettre du général en chef de l'armée française et votre réponse, j'ai l'honneur de vous déclarer que je maintiens l'arrangement signé hier et que je pars pour Paris, afin de le faire ratifier. Cet arrangement a été conclu en vertu de mes instructions qui m'autorisaient à me consacrer exclusivement aux négociations et aux rapports à établir avec les autorités et les populations romaines.
Veuillez agréer, etc.
Ferd. de Lesseps.
M. de Lesseps à M. le ministre des affaires étrangères.
Rome, 1 er juin.
Monsieur le ministre,
M. de Gérando vient de recevoir du quartier général et de me remettre, ouverte, la dépèche télégraphique que vous m'avez adressée le 29 mai à k heures du soir. Elle me trouve prêt à partir. J'envoie chercher des chevaux de poste et je voyagerai probablement assez vite pour rejoindre le porteur de ma dépêche de ce matin. Le général Oudinot fait répandre partout la nouvelle de mon rappel à Paris, qu'il dit être une révocation, et il a même eu l'imprudence d'expédier à Civita-Vecchia, plusieurs copies de l'arrangement sur lequel vous aurez à prononcer, ainsi que de sa correspondance avec le triumvirat et avec moi, relative à son refus de ne pas reconnaître ledit arrangement. J'avais cependant pré- • venu M. le général en chef qu'il était d'usage de ne pas publier les conventions qui attendent la ratification ou la non-ratification du gouvernement.
Veuillez agréer, etc.
Le ministre des affaires étrangères à M. Ferdinand de Lesseps K
Paris, le 95 mai 1849.
Monsieur ,
J'ai reçu les dépêches des 16, 48 et 19 mai que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Le projet de convention joint à la première a appelé toute l'attention du gouvernement de la République, et je dois vous dire qu'il nous a paru impossible d'en concilier la pensée avec les instructions qui vous avaient été remises, avec celles qu'avait reçues auparavant M. le général Oudinot et qui vous sont devenues communes. Nous avons constamment déclaré que la France ne reconnaissait pas la République romaine, le gouvernement du Saint-Père n'a cessé d'être à nos yeux le gouvernement romain, et en vous autorisant à faire avec les hommes investis maintenant du pouvoir les arrangements partiels qui vous paraîtraient propres à faciliter le rétablissement de l'ordre sur des bases favorables aux intérêts des peuples, je vous avais expressément recommandé d'éviter non-seulement toute parole 3 toute stipulation, dont on pourrait induire que nous les considérons comme constituant un gouvernement régulier 3 mais encore, tout ce qui pourrait éçeiller les susceptibilités du saint-siége.
Le troisième article du projet de convention que vous m'envoyez est en contradiction évidente avec de telles prescriptions , puisqu'il tend à maintenir, à consacrer en quelque sorte, sauf une modification sans portée, le gouvernement actuellement existant à Rome pour qu'il puisse présider à l'établissement d'un gouvernement définitif dont la création aurait lieu en dehors de toute action du Saint-Père. Vous devez donc comprendre qu'il nous est absolument impossible de sanctionner un pareil arrangement, qui mettrait le gouvernement de la République en contradiction évidente avec la politique suivie jusqu'à présent par lui dans cette question.
Vous voudrez bien prendre, suivant les circonstances, les dispositions nécessaires pour vous replacer sur le terrain indiqué par vos instructions.
Signé: Drouyn de Lhcys.
1 Cette copie dont l'original n'avait pas eu matériellement le temps de me parvenir à Rome avant mot départ, m'a été remise à Paris, lé 9 juin. Elle ne doit dune figurer ici qu'a titre de document supplémentaire et ne pas être comprise parmi les pièces présentées à l'appui des actes rel%lifs à ma mission
Cette dépêche tardive montre que les dispositions du gouvernement commençaient à devenir moins favorables à une concilia' tion quelconque avec les Romains, à mesure que s'éloignait la date du vote du 7 mai et que s'approchait le jour où l'Assemblée constituante allait céder la place à l'Assemblée législative.
L'art. 3 du premier projet de convention est celui dont j'avais aunoncé la suppression par une dépêche du 22, ayant moi-même prévu, ainsi que je le disais au ministre, les objections qui pourraient lui être faites.
Le ministre des affaires étrangères à M. de Lesseps.
ParU, le 9 juin 1849.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint copie d'un décret de M. le Président de la République, qui défère au conseil d'État la connaissance des faits relatifs à la mission dont vous avez été chargé en Italie.
Recevez, etc.
Alexis de Tocque ville.