‹ Ma mission en ChineChapitre 10 sur 180 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

rant à un médecin appelé trop tard, et quand l'ulcère n'est plus curable. Mais déjà sans doute le gouvernement chinois et le Palais se rendaient compte que la lutte contre le Japon ne serait plus possible, qu'il faudrait s'incliner. C'est, comme en 1860, en pacificateur, en négociateur d'une paix inévitable, qu'apparaissait, qu'était désiré le Prince qui, trente-quatre ans auparavant, avait une première fois mis fin aux horreurs, aux périls de la guerre. Le prince Kong, bien que nommé et installé dans toutes ses fonctions dès le 29 septembre, attendit presque un mois, jusqu'au 25 octobre, pour faire sa première visite aux différentes légations. Jusqu'à cette date, il n'avait vu que le ministre d'Angleterre, M. Nicholas O'Gonnor, qui, sur la suggestion de sir Robert Hart, conseiller ordinaire du gouvernement chinois^ et selon les instructions du Foreign Office, avait représenté son gouvernement comme disposé à rechercher, d'accord avec les puissances les plus intéressées d'Occident, la possibilité et les moyens d'intervenir, en vue de la paix, entre la Chine et le Japon. Cette tentative ou plutôt cette velléité de médiation, malgré le zèle déployé à Pékin par M. O'Connor, n'avait pas trouvé parmi les puissances d'Occident l'unanimité qui eût été nécessaire. Le Japon, d'ailleurs, ne paraissait pas s'y prêter. Lorsque le prince Kong vint me voir à la Légation de France le 25 octobre, il était resté, malgré son âge, et quoique atteint par quelques-unes des infirmités de la vieillesse commençante, l'homme que mes premiers prédécesseurs, MM. deBourboulon etBerthemy, avaient connu et dépeint. L'analogie de situation, qui faisait si étrangement ressembler la présente année 1894 à l'année 1860, donnait au retour du Prince le caractère d'une sorte d'évocation. Un peu sourd, le regard troublé de myopie,

la démarche rendue chancelante par cette ivresse des muscles que procure la rêverie de l'opium, le Prince avait gardé grand air. Le visage avait de la noblesse et •de la race, la voix était restée forte et virile. Le Prince qui, en 1860, avec l'assistance de la France et de l'Angleterre, conjura les désastres dans lesquels la Chine avait failli sombrer, était encore, de toute la famille impériale, le seul qui pût de nouveau tenter de fléchir la fortune.

Le prince Kong, dans le premier entretien que j'eus ainsi avec lui, ne chercha pas à dissimuler ses préoccupations à l'égard du péril pressant qui menaçait la Chine. 11 paraissait revivre en pensée les jours de 1860, et cette fois encore, de même qu'il y a trente-quatre ans, c'est vers les puissances de l'Ouest, vers la France et l'Angleterre, qu'il se tournait, comme s'il en attendait un nouvel appui, c Que faut-il faire, me demanda-t-il, où est le remède? » Il m'interrogeait avec anxiété sur l'issue des pourparlers engagés en Europe, espérant que les gouvernements européens et les ministres accrédités à Pékin allaient proposer une solution aux difficultés dans lesquelles la Cbine se débattait.

C'est au cours de ce premier entretien, comme aussi au cours de la visite que je restituai au Prince, trois jours après, au Tsong-li ya-men, avec mon collègue de Russie, le comte Cassini, qui avait, pour mieux marquer Tintimité de l'alliance, désiré, ainsi que je le désirais moi-môme, que cette première démarche fût faite en commun, que, revenant sur le passé, j'eus occasion de faire connaître au Prince, au moment où il comptait sur le concours de nos gouvernements, la situation singulière dans laquelle nous nous trouvions, mes collègues de Russie, d'Espagne et moi, vis-à-vis de la Cour et de l'Empereur à qui nous

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