LIVRE III
la zone française ou de la zone russe, mais sans me don^ ner auctine indication qui me prêtât à croire que le choix eût été déjà fixé.
Le baron de Heyking m' ayant avoué que le gouvernement chinois, en réponse à sa démarche, avait expriméla crainte que, s'il accédait au désir de l'Allemagne,, d'autres puissances réclameraient des avantages semblables et qu'il ne pouvait ainsi donner lui-même le signal du butin, et m'ayant demandé mon opinion à cet égard, je répondis qu'il me paraissait difficile que la Chine eût répliqué autrement, que j'étais, en ce qui concerne les intérêts de la France, très satisfait de prendre acte des assurances de mon collègue relatives à ce qu'il appelait la zone d'influence française, mais que, quant aux projets dont il voulait bien m'entretenir, c'était là un sujet à traiter, s'il y avait lieu, de gouvernement à gouvernement, et que je n'avais moi-même ni qualité ni instructions pour l'aborder utilement. Le chargé d'afl'aires de Russie, avec qui le baron de Heyking eut une conversation semblable, lui fit une réponse identique. Nous nous^ bornâmes à aviser aussitôt nos gouvernements des diverses démarches faites tant auprès de nous qu'auprèsdu Tsong-li ya-men par le ministre d'Allemagne, et à nous assurer auprès de Li Hong-tchang que le gouvernement chinois avait trop de conscience du péril qu'entraînerait toute concession de ce genre pour être disposé à y consentir. Nous sûmes que, depuis quelques mois déjà,^ l'escadre allemande, alors commandée par le contreamiral de Tirpitz (le futur ministre de la Marine), battait toute la côte entre Canton et Shanghai, cherchant le port qui se prêterait le mieux aux desseins de l'Allemagne. Peu de temps après, un spécialiste en matière de construction
de ports et dans tout le domaine du génie maritime, le conseiller intime Franzius, directeur des docks et fortifications militaires du port de Kiel, visita avec attention les établissements de Hong-kong et certains points de la côte. Il vint aussi à Pékin où il me fut présenté par le ministre d'Allemagne, puis continua sa route par le Japon. L'idée était en marche, et ce n'est pas vainement sans doute que le contre-amiral de Tirpitz, juste à cette date, quitta le commandement de Tescadre impériale pour aller recueillir à Berlin la succession de l'amiral Hoffmann comme ministre de la Marine.
J'ai à peine besoin d'ajouter que les gouvernements français et russe, dès qu'ils furent avertis, et loin d'encourager des desseins ou des démarches qui offraient une telle contradiction avec la politique de désintéressement et de préservation suivie par les trois puissances après la paix de Shimonoseki, ne purent que confirmer le gouvernement chinois dans son attitude de résistance à de tels projets. M. Pawlow fut particulièrement chargé par le -comte Mouraview de rappeler au Tsong-li ya-men que l'engagement pris par le Japon envers la Russie, la France et l'Allemagne de ne permettre aucun établisse- «ment militaire dans le canal de Formose obligeait la Chine à ne faire elle-même et, à plus forte raison, à ne concéder aucun établissemient de ce genre dans ces mômes parages, c'est-à-dire sur la côte centrale de la Chine, spécialement visée par l'Allemagne. La Russie devait, d'ailleurs, je suppose, en vertu même de son traité secret avec la Chine, veiller à ce qu'aucun des ports qui, dans des circonstances données et prévues, devaient être mis à sa disposition, ne fût d'avance cédé ou prêté à une autre puissance étrangère. Li Hong-tchang, signataire du traité,
était très ferme à cet égard, et à maintes reprises, jusqu'à la dernière heure de mon séjour à Pékin, il me déclara que la Chine ne fléchirait pas.
L'année cependant ne devait pas s'écouler sans que les circonstances en disposassent autrement. Le jour où l'Allemagne, sous prétexte de tirer réparation d'une offense qui lui était faite et du massacre de deux de ses missionnaires, occuperait Kiao-tcheou sans que la Russie s'y fût opposée serait aussi celui où la Chine, ne se sentant plus soutenue comme elle avait espéré l'être, ne pouvait garder la même confiance dans la politique qu'elle avait adoptée depuis 1895-1896. J'ai conscience d'avoir, en ce qui me concerne (ma correspondance officielle en fait foi), donné l'alerte, d'avoir signalé le danger qu'il y aurait à laisser l'Allemagne s'établir ainsi sur la côte de Chine et sur le Pacifique et infliger, par un tel acte de dépossession, un si redoutable démenti à la politique de désintéressement et de conservation qui avait inspiré l'intervention en 1895 de la France, de la Russie et de l'Allemagne elle-même. Lorsque après l'accomplissement de ma mission je revins à Paris, le directeur des aff'aires politiques du ministère des Affaires étrangères, M. A. Nisard, dans cette langue choisie et nourrie des classiques dont il avait le secret, me rendit ce flatteur témoignage que je rapportais intact le palladium de l'intégrité territoriale de la Chine. Mais l'heure n'était plus éloignée où, non point par notre faute assurément, et non sans que la Chine elle-même eût essayé de résister, le palladium allait être trahi et livré. L'entrée des bâtiments de guerre allemands dans la baie de Kiao-tcheou, l'occupation en pleine paix, le 14 novembre 1897, de la baie, du port et du territoire avoisinant, marquait la fin d'une période trop courte pendant laquelle
la Chine avait cru à l'appui de trois grandes puissances d'Europe. La désillusion et la défiance allaient succéder aux sentiments de confiance et de gratitude dont la Chine s'était inspirée. Et, dans la réaction naturelle qui suivit ce changement, se forma cette insurrection des t Boxeurs » qui fut, en même temps que la révolte du nationalisme déçu et indigné, le début de la grande crise dans laquelle les destinées de l'Asie orientale allaient subir de si graves et profonds bouleversements, de 1900 à 1915.