LIVRE IV
en scène, et par les méthodes, les moyens d'action et de persuasion les plus propres à gagner les sympathies et la confiance des indigènes. Il y eut là, certes, dans le choix des personnes et dans le programme de conception, comme dans le détail de l'exécution, beaucoup d'art, de prudence et de savoir-faire.
Le prince Ouchtomsky, dès que la partie d'apparat de son ambassade eut pris fin, s'occupa activement de la tâche qu'il avait à accomplir. 11 avait appelé auprès de lui l'un des directeurs de la Banque Husso-Chinoise, très familier avec la langue, les usages, les mœurs du nord de la Chine, M. Pokotilow, qui fut quelques années plus tard ministre à Pékin, et l'ingénieur en chef de la Compagnie de l'Est chinois, M. Jougovitch, ainsi que les principaux membres de son état-major, au nombre desquels figurait un fils de M. Kilkoff, ministre des Communications. Le 27 mai, il présidait Tinauguration solennelle et l'installation à Pékin même du siège de la Banque Russo-Chinoise, à la disposition de laquelle le gouvernement chinois avait mis les bâtiments et locaux de l'ancienne Légation de Corée. La cérémonie aurait eu, par la teneur des discours et des toasts qui y furent prononcés dans les langues russe et chinoise, par les airs de musique qui y furent joués, par les drapeaux qui y furent déployés, un caractère exclusivement sino-russe, si, invité moi-même par le Prince avec le personnel de ma Légation, et appelé à prendre à mon tour la parole, je n'avais cru devoir, sans froisser d'ailleurs aucune susceptibilité, et sans vouloir troubler la fête, marquer en fidèle allié la part de collaboration qui revenait à la France dans la création, dans le capital et dans l'administration de la Banque. Les jours qui suivirent furent consacrés par le Prince, assisté
de MM. Pokotilow et Jougovitch, à de longs entretiens avec Li Hong-tchang et un certain nombre de fonctionnaires chinois, et qui eurent sans doute pour thème, d'abord le fonctionnement même de la Banque Russo-Chinoise, puis le programme d'exécution et le tracé de la ligne du transmandchourien.
Le Prince, instruit de l'intimité qui m'avait uni, dans l'accomplissement de ma propre mission, à mon collègue de Russie, de la collaboration étroite qui n'avait cessé d'exister entre les deux Légations, et des résultats particulièrement heureux pour Talliance qui étaient issus de cette étroite union, avait éprouvé lui-même, à la façon dont je l'avais accueilli, dont je m'étais entretenu avec lui, dont je l'avais fait se rencontrer à ma table avec Li Hong-tchang et les ministres chinois, combien il pouvait se confier à moi et me parler ouvertement. J'eus ainsi avec lui plusieurs conversations intéressantes^ tant sur sa mission même que sur l'esprit qui présidait à l'œuvre accomplie dans !e nord de la Chine par son gouvernement. Le Prince, qui était avant tout l'homme de confiance de l'Empereur et de M. Witte, avait tendance à se considérer comme relevant du ministère impérial des Finances plus que de la chancellerie des Affaires étrangères. 11 allait jusqu'à penser et à dire que c'était, sous la haute inspiration du Tsar, M. Witte qui, plus que jadis le prince Lobanoff ou qu'aujourd'hui le comte Mouraview, dirigeait la politique impériale en Chine. Et de fait, la Banque Russo-Chinoise et l'administration du chemin de fer transsibérien étant placées sous le contrôle du ministère des Finances, deux des points essentiels du programme politique de la Russie se trouvaient remis à ce dernier ministère. Il n'y a pas à nier, au reste, qu'après