LIVRE IV
la mort du comte Mouraview, et durant la gestion intérimaire de M. Ghichkine, l'influence personnelle de M. Witte ne fit que s'exercer de plus en plus sur la conduite des affaires de Chine.
Pendant que le prince Ouchtomsky était à Pékin, le bruit s'était accrédité que le gouvernement russe, non content des premiers avantages qu'il avait obtenus par la concession du droit de passage en territoire mandchou de la ligne du Transsibérien, cïierchait déjà à se faire accorder des extensions ou raccordements de ladite ligne, d'une part vers Ghirin, de l'autre vers Moukden et Nieoutchouang. Le Prince, dans une conversation que j'eus avec lui vers la mi-juin, quelques jours avant son départ pour la Mongolie, me dit qu'il n'était pas alors question de ces prolongements éventuels, qu'il estimait quant à lui que c'étaient là des sujets prématurés, qu'il était préférable de ne pas éveiller trop tôt les inquiétudes de la Grande-Bretagne et du Japon, et qu'il serait toujours temps de songer à poursuivre la ligne dans les directions est et sud lorsqu'elle serait achevée dans sa partie principale. En ce qui concerne la ligne plus directe qui, d'Irkoutsk et d'Ourga, pourrait, par Kiakhta et Kalgan, se diriger sur Pékin, le Prince ne la considérait pas, à présent du moins, comme désirable, l'important, selon lui, étant tout d'abord d'assurer la communication rapide entre la Russie et Vladivostok par la voie même de la Mandchourie. La suite a prouvé que M. Witte était plus pressé que le Prince, et qu'il ne devait pas alteddre l'achèvement de la ligne principale pour demander au gouvernement chinois et obtenir de lui la construction des lignes allant vers Moukden et jusque vers le Leao-tong et Port-Arthur. Mais, à cette date, ces projets ne se découvraient pas
encore, et, en tout cas, aucun accorti précis ne fut alors conclu. C'était déjà beaucoup que, moins d'un an après la signature du contrat de 1896, le tracé de la ligne principale eût été fixé, que les ingénieurs eussent arrêté leurs plans, que l'activité chinoise eût pris les mesures nécessaires pour la concession des terrains, pour l'entreprise des terrassements et autres travaux, pour les relations à
établir entre les deux administrations russe et chinoise du
chemin de fer de l'Est chinois.
Dans les derniers jours de juin, le prince Ouchtomsky quittait Pékin, et prenait, accompagné de M. de Groot, la route de Mongolie pour rejoindre à Irkoutsk le Transsibérien. Il devait, en chemin, s'arrêter à Ourga pour y rendre visite au Bouddha vivant et lui remettre, ainsi qu'à certains prêtres lamaïstes, des présents du Tsar. Pendant ce temps, M. Jougovitch s'était dirigé vers Petune où était provisoirement installé le quartier général de l'entreprise du Transmandchourien jusqu'à ce que s'élevât peu à peu la ville de Kharbine, création de la Compagnie du chemin de fer. M. Pokotilow enfin restait à Pékin pour y terminer sur place avec Li Hong-tchang et les autorités chinoises tous les arrangements que requéraient encore, d'une part l'installation de la Banque Russo-Chinoise, de l'autre l'entreprise de construction de la nouvelle ligue. Durant quelques années, c'est sur la Banque Russo-Chinoise et sur la construction du Transmandchourien que devait s'étayer la politique russe dans le nord de la Chine. La politique russe eût été bien inspirée de ne pas chercher pour le moment d'autres instruments et d'attendre de l'achèvement de ce grand ouvrage l'accomplissement même des desseins qu'elle poursuivait. Une entente avec le Japon, loin d'être impossible, était dans les vœux du gouverne-