LIVRE IV
lustrale une fois donnée à l'église et aux tombes, une messe fut dite, avec accompagnement de musique et d'orgue. Puis, avec le Père Favier, M. Dubail, consul général à Shanghai qui devait prendre, à mon départ, la gérance de la Légation, et le commandant de la Comète, je me levai et fis le tour de l'église, pour saluer Tune après l'autre toutes les tombes. Au sortir de l'église, je réunis dans une chapelle attenante toutes les personnes qui avaient assisté au service, et m'attachai à résumer en quelques paroles le caractère et le sens de la cérémonie qui venait d'être célébrée. J'exposai que la triple pensée qui nous animait était une pensée d'hommage aux nobles victimes de 1870, d'amnistie et de pardon envers le passé, d'espérance confiante dans l'avenir. Puis, me tournant vers le taotai et le général, à qui M. Vissière traduisait mes paroles, je leur confiai à tous deux, sous la direction du Vice-Roi, la garde de Téglise réédifiée. Hélas I moins de trois années plus tard, l'église de Notre-Dame des Victoires devait être de nouveau sacrifiée et périr dans les troubles qui marquèrent l'insurrection des « Boxeurs ». Lorsqueje revins à Pékin le lendemain de la cérémonie, j'assistai, le même soir, à un dîner d'adieu que mon collègue d'Angleterre donnait en mon honneur. Li Hongtchang, qui était au nombre des convives, se félicita avec moi du caractère qu'avait eu la cérémonie d'inauguration et s'exprima dans les meilleurs termes sur l'esprit qu'il espérait voir présider désormais aux relations entre l'Occident et la Chine. Il n'a pas tenu à lui, en effet, que cet esprit ne continuât à inspirer la politique chinoise, et jusqu'à la fin de sa vie, dont le terme n'était plus éloigné, au plus fort môme de Tinsurrection des « Boxeurs » , il est demeuré le défenseur de cette politique d'harmonie et
de paix. C'est lui qui, après la défaite de Tinsurrection, dans les longues et laborieuses négociations de Pékin, rendit à son pays le dernier service de rétablir des relations régulières entre la Chine et les puissances dont les représentants avaient eu à souffrir tant de violences, d'insultes et d'outrages.
Mon dernier acte officiel, avant de quitter Pékin, fut la visite que je reçus le 6 juillet de Li Hong-tchang et de deux ministres mandchoux du Tsong-li ya-men, spécialement délégués par l'Empereur et venus en costume de cour pour me faire une communication solennelle. J'avais, le 21 avril précédent, remis a l'Empereur, dans une audience spéciale, avec une lettre autographe du Président de la République, le grand cordon de la Légion d'honneur et les présents qui lui étaient destinés. L'Empereur, pour reconnaître ce témoignage de haute et gracieuse courtoisie, avait décidé de conférer à M. Félix Faure la plus élevée des distinctions dont il dispose, le premier rang de la première classe de l'Étoile Précieuse du Double Dragon. Il avait, en outre, exprimé le désir que cette décoration, puisque j'allais rentrer en France, pût être remise directement par moi entre les mains du Président. Li Hong-tchang et les deux ministres mandchoux étaient donc chargés de me confier, de sa part, avec les insignes de l'ordre, les lettres revêtues du sceau impérial par lesquelles le souverain conférait au Président le collier de l'Étoile Précieuse du Double Dragon. Je pus, avec l'autorisation de mon gouvernement, agréer la mission qui m'était ainsi confiée. C'est au Havre, dès mon retour en France, qu'il m'était réservé de remettre entre les mains du Président la décoration de l'Étoile Précieuse. L'ordre avait été fondé en 1882, mais n'avait été jusqu'alors con-