CHAPITRE III
La fîD de ma mission à Pékin. — Rapprochement entre la Chine et la Russie. — Mouvement en Chine en faveur des réformes. — Le vice-roi Tchang-tche-tong et son livre d'exhortation à Tétude (RMuan-hio-pien). — La haute culture chinoise. — La vie des Occidentaux à Pékin. — Dernières impressions.
Et maintenant, je ne puis m'éloigner sans jeter un dernier et attentif regard sur ce pays, sur cette ville où vient de s'achever mon labeur de trois années et demie.
J'ai connu la Chine, j'ai vécu à Pékin dans Tune des crises les plus graves, les plus profondes de leur commune histoire, à l'heure où leur destinée a vraiment commencé à être mêlée à celle de l'Europe et de l'Occident, à prendre place dans le cadre de l'histoire générale. Jusque-là, l'Empire du Milieu, tel que j'avais pu le voir et l'apprécier encore dans les derniers mois qui précédèrent la guerre sino-japonaise, s'était considéré comme l'empire universel, dont relevaient, comme d'un suzerain, les autres empires, royaumes ou États, comme l'ombilic du monde. Les cartes chinoises, que j'ai eues sous les yeux, le théâtre géographique de l'univers ne faisaient des autres contrées du globe que des dépendances plus ou moins lointaines de la Chine elle-même, telles que l'île de Luçon (Philippines) qui, pour les Chinois, représentait toute l'Espagne, l'île lointaine de la Grande-Bretagne, etc., etc. Jamais peut-être un grand Empire voiâin
de la chute n'a endormi, à la veille môme de la catastrophe et dans un rêve plus vain, son orgueil insensé. C'est que la Chine, malgré les secousses qui l'avaient si souvent ébranlée elle-même, malgré les leçons qui lui avaient été infligées depuis un demi-siècle, continuait à se croire hors de contact et d'«atteinte et confondait sous le nom général de rébellions, d'actes d'insubordination et de piraterie, les conflits, les guerres mêmes qui l'avaient mise aux prises avec l'étranger.
Derrière sa grande muraille, derrière les grands espaces désertiques du Nord et de l'Ouest qui lui servaient de boucliers, protégée par son immense côte, peu accessible, de l'Est, la Chine, surtout depuis l'invasion mongole, avait vécu à peu près isolée. Ses origines mystérieuses, la direction paradoxale et sans doute unique qui a fait prendre à tous ses mouvements et déplacements la route de l'Ouest vers l'Est, au lieu de l'itinéraire Est-Ouest généralement suivi par tous les peuples, l'immensité des espaces d'Asie qu'elle a occupés et peuplés, la spécialité de sa race, de sa langue, de certaines de ses mœurs, l'ont séparée et comme exclue, pendant de longs siècles, du reste de l'humanité. Ses rapports mêmes avec l'Inde d'où elle a tiré sa religion dominante, une partie de sa littérarature et de ses arts, n'ont pas atteint ni affaibli en elle le sentiment « nativiste » qu'elle est à elle-même son tout, qu'elle se suffit et ne dépend de rien, ni de personne. En adoptant pour inspiration et règle de sa vie le culte du passé et de la tradition, le respect des ancêtres, la religion des morts et de la tombe, elle s'est confirmée encore dans ce dogme de sa vie propre et exclusive qui lui rendait le reste du monde inutile et fâcheux. Ce respect du passé et de la tradition, ce culte des ancêtres et des morts se