LIVRE IV
retrouvent assurément dans plusieurs autres civilisations et en particulier dans la civilisation aryenne et gréco-romaine dont la nôtre est issue. M. Chavannes m'avait signalé, lorsque je partis pour la Chine, cette similitude de la civilisation chinoise à la civilisation aryenne en ce qui regarde le culte des ancêtres et des morts comme un des traits les plus frappants qui parfois paraissent rapprocher la Chine de la « Cité antique » . Mais, s'il y a là en effet de curieuses affinités et si, de même, la sagesse confucéenne offre, dans Tordre moral, politique et social, certaines ressemblances avec la sagesse socratique, ce ne sont là sans doute que des analogies et des rencontres d'une commune humanité. La différence n'en demeure pas moins profonde entre les deux mondes dont les destinées n'ont évidemment aucune autre parenté.
Quoi qu'il en soit, et quelque long qu'ait été le rêve d'orgueil et d'isolement dans lequel la Chine s'est complue, c'est au lendemain de la guerre sino-japonaise que le réveil se fit et que la Chine se sentit, par la force des circonstances, en contact et en communauté avec le reste du monde et notamment avec ces puissances de l'Ouest qu'elle avait essayé de tenir éloignées d'elle. Sir Robert Hart m'avait dit un jour, dans un de nos entretiens devenus peu à peu plus confiants et plus intimes sur l'état présent et sur l'avenir de la Chine, qu'il ne croyait pas, quant à lui, que l'heure du réveil était déjà venue pour la Chine, et qu'elle lui apparaissait plutôt comme ce dormeur qui, tiré de son assoupissement, ne tarde pas à se rendormir en changeant seulement de côté et en s'appuyant sur le coude droit après avoir reposé sur le coude gauche. Je pense, au contraire (et l'événement semble bien l'avoir prouvé), que, cette fois, la Chine s'est
réveillée tout à fait, et qu'après une longue séclusion du reste du monde, elle a compris qu'elle avait dans ce monde sa place qu'il était de son devoir et de son intérêt d'occuper.
Il est vrai que ce n'est pas d'elle-même peut-être et spontanément qu'elle en est venue à cette conclusion, mais que, comme je crois l'avoir montré dans le livré III de cette histoire, c'est la Russie et la France qui, après la paix de Shimonoseki, lui ont ouvert les yeux et lui ont fait comprendre le rôle qu'elle avait désormais à jouer et la décision qui, pour elle, s'imposait. C'est durant l'ambassade de Li Hong-tchang en Russie que la conviction s'est faite ou. du moins, achevée. C'est alors que, grâce à rhomme d'État assez génial pour faire sienne cette pensée et pour y conformer la conduite des affaires de son pays, la Chine, concluant le traité secret du mois de mai 1896, entra en alliance avec la Russie et se trouva rangée dans le groupement formé par la Russie et la France, non seulement pour la défense de leurs intérêts, mais, d'une façon générale, pour le rétablissement de l'équilibre et le maintien de la paix. Sous la dynastie des T'ang, sans doute, il y avait eu aussi des rapports d'ambassades et parfois des liaisons momentanées avec les Musulmans de rOuest. Sous la dynastie mongole des Yuan il y avait eu aussi des rapports de même genre avec les Musulmans de l'Ouest et avec ceux du Sud, dans les grandes Indes. Mais c'est la première fois qu'au crépuscule de la dynastie mandchoue et au lendemain de la guerre sino-japonaise, la Chine contractait une alliance proprement dite, et ce avec une puissance d'Occident, dont les frontières, il est vrai, touchaient les siennes et qui. par ses origines asiatiques, par les mœurs et croyances de certains de ses sujets,