LIVRE IV
palais, les rivalités de fonctionnaires, se laissaient vivre : ceux même qui avaient le mieux compris les nécessités de la réforme, et qui s'y prêtaient le plus loyalement, n'échappaient pas à la tyrannie de l'habitude, à cette langueur de la vie orientale qui amollit et dissout les volontés et les pensées.
A cet égard, nous autres étrangers, nous sentions peut-être mieux que les Mandchoux et les Chinois ce que, malgré tout, il y avait de nouveau dans leur pays, ce qu'apportait le vent de réforme qui avait commencé à souffler. Il nous était difficile de nous renseigner et de nous peindre exactement le cours des choses, puisque nos relations avec la Cour, le Tsong-li ya-men et le monde des mandarins étaient strictement officielles et ne laissaient place à aucune intimité. Li Hong-tchanget, à un moindre degré, Tchang Yin-Houan, étaient peut-être les seuls personnages avec qui il nous fût donné d'échanger vraiment des pensées et des impressions. La vie intellectuelle et morale du pays, d'autre part, ne se traduisait ou reflétait pour nous dans aucune expression de littérature ou d'art, la littérature et Fart n'étant depuis longtemps en Chine que la reproduction ou le commentaire d'œuvres anciennes et ne se prêtant nullement à la traduction de pensées, de sentiments, d'images ou de faits nouveaux. J'ai pu passer trois ans et demi en Chine, dans une période particulièrement riche d'événements et d'émotions, sans qu'à part les journaux, l%s rapports soumis au trône par les vice-rois et les censeurs, et les Mémoires tels que le K'iuan-hio-pien de Tchang Tche-tong, ou les Dissertations de K'ang Yeou-wei, il ait rien» paru, aucun livre, aucun tableau, aucune gravure, aucun document intellectuel, artistique ou moral, où il nous eût été permis
de Saisir un reflet de la pensée, de l'âme chinoise. Nous en étions ainsi réduits à deviner, à supposer, à construire nous-mêmes la pensée qui ne pouvait pas ne pas exister chez les Chinois, mais qui ne trouvait pas chez eux et par eux son expression. Il n'est nullement paradoxal en ce sens de penser et de dire que les étrangers qui ont assisté aux événements de Chine, qui ont vécu de la vie de Pékin, ont eu plus de conscience que les Chinois euxmêmes, d'abord de ce qui se passait et se préparait, mais surtout de la signification et de là portée des événements, de ce qu'ils laissaient présager sur l'orientation du prochain avenir.
Ce qui m'a frappé, et ce qui s'est confirmé pour moi durant mes séjours ultérieurs en Extrême-Orient, c'est combien les Chinois (et jusqu'à un certain point les Japonais eux-mêmes) sont avant tout sensibles, comme Tétaient les Gréco-Romains, aux aspects moraux et éthiques de la vie, à la recherche du bonheur ou plutôt de la quiétude. Les Occidentaux, par la tradition et éducation judéo-chrétienne, sont pénétrés des idées de devoir et de justice, tant dans la morale privée que dans la morale politique et la science ou la pratique du gouvernement. Nos sociétés s'organisent selon les idées de justice et de droit, sans considération spéciale d'édonisme. Seuls les partis socialistes ont fait entrer la considération et la recherche du bonheur dans leur programme politique et social. Les libéraux estiment, au contraire, que les sociétés n'ayant pas à faire leur salut, au sens chrétien du mot, et, comme disait Royer-CoUard, n'allant pas en paradis, n'avaient pas à se préoccuper d'autre chose que de la justice, du respect dés droits, des lois et de chacun. Les Orientaux, eux, ont continué, selon la tradition pai'enne