LIVRE IV
<le la Grèce et de la Rome antiques, à regarder le bonheur comme Tidéal et le but de la vie. Ils le cherchent et, autant qu'ils le peuvent, le trouvent, selon leur tempérament et leur éducation, dans les diverses jouissances de la vie, mais surtout à la grande façon d'Épicure, dans la tranquillité, le calme, l'absence de préoccupations et de terreurs, l'affranchissement de l'âme. Quand ils ont fait aussi petite et restreinte que possible la part de la souffrance et de la crainte, quand ils sont en sécurité devant la nature et qu'ils ont fait leur paix avec l'idée de la mort, ils atteignent à peu près le sommet du bonheur humain. C'est de cet idéal qu'étaient hantés et possédés les Chinois avec qui nous étions en relations. C'est ce qui leur faisait, même dans les temps agités pendant lesquels nous les avons connus, cette sérénité et presque cette apathie, dont nous avons pu souvent nous étonner. C'est ce qui a donné à leur civilisation ce caractère de torpeur et de fixité, tout ce qu'ils pensent et sentent ayant été depuis longtemps et comme à jamais exprimé, et toute expression nouvelle leur paraissant superflue. Dans l'héritage littéraire et moral des plus grands lettrés de la Chine, dans le portefeuille de Li Hong-tchang ou de Tchang Tche-tong, on a trouvé des copies autographes, faites par eux, parfois en plusieurs exemplaires, des livres classiques de la Chine, c'est-à-dire des livres de Confucius. Copier ces livres, en les copiant les méditer et les faire siens, c'était pour eux penser et s'exprimer. Ainsi s'explique, à bien des égards, la pauvreté, la stagnation de la littérature chinoise. Le Chinois a vite atteint le point de saturation et s'y est tenu. La pensée morale ne comportant pas, en ce sens, de progrès ni de renouvellement, était, au gré du sage, assez déûnitivement exprimée. Il suffisait de
reproduire indéfiniment, et sans variation, cette expression, sans fatiguer inutilement le papier et les ais de bibliothèque. Ce qui importait surtout, c'est, à la lueur de cette tradition, et dans la pleine possession de cette éthique, de jouir de la vie, de laisser couler les jours. Dans ces conditions, les tragédies mêmes de l'histoire troublent à peine le repos du sage. C'est cette philosophie qu'il convient d'avoir présente à l'esprit pour nous expliquer la placidité avec laquelle les ministres chinois supportaient les événements et affrontaient des discussions ou des débats qui, pour un Occidental, eussent été autrement troublants et émouvants. La vie publique en Chine, quelques désirs et ambitions qu'elle éveille chez les mandarins et les lettrés, à quelques rivalités et luttes qu'elle les expose, n'efface pas, n'atteint pas en eux le souci dominant et plus fort du bonheur, du seul et vrai bien, de celui dont toutes les victoires remportées, tous les triomphes obtenus ne dispensent ni ne disposent. Le comte Hayashi, mon ancien collègue à Pékin, a écrit, dans les Mémoires publiés après sa mort, combien pendant son séjour en Chine, comme ministre du Japon, il avait été souvent frappé de trouver dans les hauts mandarins chinois des hommes de grande culture et d'une belle tenue morale, très dignes des Chinois des anciennes dynasties.
Notre vie à nous-mêmes à Pékin, dans cette période de 4894 à 4897, avant la construction des premiers chemins de fer, lorsqu'il fallait un voyage de huit à dix jours pour se rendre de Shanghai à Pékin, lorsqu'en hiver les communications entre l'Europe et Pékin exigeaient plus de deux mois, nous donnait la sensation d'appartenir à un autre âge, à un autre siècle. Le Pékin que nous avions