LIVRE IV
SOUS les yeux était, sinon celui de Khoubilai-khan, si fastueusement décrit par Mardo Polo, ou celui de K'ang-hî qui devait être plus éclatant et plus riche, la vieille capitale asiatique, avec son mélange de splendeurs et de misères, dont tout le centre était occupé par l'agglomération des palais impériaux, et dont les rues, emplies de poussière et de boue, empuanties par d'horribles odeurs, étaient sans cesse traversées par des troupeaux de chevaux, de chèvres et de porcs. La colonie étrangère était alors réduite aux Légations, aux missionnaires catholiques ou protestants, à l'état-major des douanes, au nombre infime de voyageurs, professeurs, ingénieurs, industriels et financiers venant passer quelques jours ou quelques semaines parmi nous. Nos relations avec le monde chinois n'étant que strictement officielles, notre vie sociale était confinée au petit cercle'du corps diplomatique, de Tétat-major des douanes et des missionnaires. Ces relations, dans ce cercle restreint, étaient d'ailleurs très assidues. Nous étions sans cesse en contact les uns avec les autres, et je ne crois pas qu'il y eût jamais eu une autre ville, pas même Constantinoplé, où la vie sociale du corps diplomatique eût été plus animée, plus remplie de réceptions de tout genre. J'ai, quant à moi, gardé le meilleur souvenir du commerce ainsi entretenu avec mes collègues, surtout avec les ministres de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et de Belgique, ainsi qu'avec sir Robert Hart et les commissaires des douanes, et nos missionnaires qui voulaient bien être parfois nos hôtes. Le Père Favier surtout, procureur-vicaire, puis coadjuteur du vicaire apostolique de Pékin, et qui était l'intermédiaire entre la Mission catholique et la Légation, avait pris l'habitude de venir me voir une fois par semaine à la Légation, où
«a présence était toujours goûtée et appréciée, et où il nous apportait d'utiles informations et renseignements. Sir Robert Hart, qui aimait recevoir, et qui recevait bien, nous offrait, au printemps et à l'automne, le mercredi, des concerts-promenades dans ses beaux jardins fleuris de lilas où un orchestre, composé de Chinois, et dirigé par un métis deMacao, nous jouait avec un assez bon ensemble le répertoire courant de la musique européenne. En hiver, tandis que le thermomètre descendait souvent fort bas, nous avions, pendant les nuits où soufflait avec violence le vent de Mongolie, des bals ou des représentations de théâtre dans les différentes Légations qui rivalisaient de leur mieux. Nos réunions les plus fréquentes •étaient les dîners qui avaient lieu plusieurs fois par rsemaine dans les Légations, chez sir Robert Hart ou quelques commissaires des douanes, et où se distinguaient les mattres-queux chinois, d'une habileté surprenante.
Nos prédécesseurs, avant que Pékin ne fût relié au reste du monde par les télégraphes chinois et les grands câbles internationaux, étaient à peu près isolés. Les affaires, 'beaucoup moins importantes alors, il est vrai, qu'elles ne île sont devenues depuis, se traitaient avec des lenteurs linflnies. Les diplomates pouvaient, à cette date, faire de ilongues absences, entreprendre des voyages, de grandes <;hasses en Mongolie. Nous, au contraire, nous nous sentions rivés au poste par la multiplicité et l'urgence des négociations à suivre, par la nécessité d'un contrôle et d'une lutte qui ne nous laissaient pas de répit. Je n'ai pu, wen trois années et demie, qu'aller passer, en 1895, quelques jours aux collines «voisines de Pékin, chez mon collègue de Russie dont j'étais l'hôte, et m^accorder, dans l'été de 4896, trois semaines de repos pour la croisière que je fis