‹ Ma mission en ChineChapitre 143 sur 180 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ministère ayant avec les représentants étrangers des relations analogues à celles que, dans toutes les autres capitales, les ministres des Affaires étrangères entretiennent avec les ambassadeurs et ministres accrédités auprès des souverains et chefs d'État. Si bien que la guerre, qui, en somme, devait sauver la Chine, a commencé par régulariser ses relations de cour et de gouvernement avec le monde civilisé. C'est dans l'hiver de 4894-4895, lorsque les troupes japonaises, maîtresses de Port-Arthur et des défilés de Mo-t'ien-ling, pouvaient s'avancer sur la province du Tche-li et sur Pékin, que se consomma, pour le bienfait de la Chine elle-même, cette révolution que, quelques mois auparavant, nul n'eût osé pressentir et prévoir.

L'année 4895-4896 marqua un autre et considérable progrès, celui que j'ai signalé au début de ce chapitre, la conversion de la Chine à une politique définie, celle de l'alliance avec la Russie, et son adhésion à un programme de réformes, réformes matérielles, intellectuelles et morales, dont le vice-roi Li Hong-tchang avait déjà esquissé le projet, dont le vice-roi Tchang Tche-tong, dans son K'iuan-hio-pien, traça le plan. Appuyée sur la Russie et sur la France, décidée à rajeunir ses méthodes, son système d'études et d'examens, à compléter son outillage, à développer ses ressources, à accroître sa prospérité matérielle, la Chine entrait dans une nouvelle ère. Elle se préparait à créer une armée et une marine, elle se décidait à construire des chemins de fer, à exploiter ses mines, à ouvrir des arsenaux et des usines, à étendre ses industries. Les premiers grands emprunts qu'elle contractait en Europe, d'abord à Paris et à Saint-Pétersbourg, puis à Londres et à Berlin, lui démontraient la nécessité d'éta-

blir un budget et la destinaient, ce premier pas une fois fait, à s'acheminer peu à peu vers le régime du contrôle et de la représentation parlementaire, vers le régime constitutionnel.; La France et la Russie, en prêtant à la Chine le concours de leur puissance politique et de leur crédit, pourvoyaient ainsi non seulement à sa sécurité et à son indépendance, mais au développement de sa propre richesse. Sur leurs frontières asiatiques, par l'Indo-Chine et la Sibérie, elles l'invitaient et l'exhortaient à imprimer un nouvel élan à son commerce, à ses rapports avec les divers marchés du monde. Ce sont elles enfin qui, en faisant agréer par le gouvernement chinois, l'une le contrat d'emprunt de construction et d'exploitation de la ligne de Han-k'eou à Pékin, l'autre le contrat de construction, d'exploitation et de passage de la ligne du Transmandchourien, et en créant les deux premières grandes artères du réseau ferré de la Chine, reliaient directement la Chine à l'Europe. Il n'y avait assurément rien d'égoïste, d'étroit, de personnel ni de mesquin dans cette politique des deux puissances, elles-mêmes alliées depuis quelques années seulement, et qui, après avoir assuré l'indépendance du vieil Empire asiatique, lui ouvraient une voie nouvelle et un avenir indéfini à l'heure même où il avait failli sombrer. La Chine, unie à la Russie et à la France par des liens politiques et économiques si solides et si étroits, prenait place sur l'échiquier de l'univers et devenait une puissance « mondiale » . C'est ce dont Li Hong-tchang eut la vision et l'intuition dans sa grande ambassade en Europe, surtout dans ses entretiens de Saint-Pétersbourg, de Moscou et de Paris, et c'est cette vision qui, à son retour en Chine, lui maintint les yeux fixés sur la route qu'il avait à suivre, sur le but auquel il devait tendre.

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