LIVRE IV
La dernière et longue conversation que j'eus avec Li Hong-tchang, à la Légation de France, le 44 juillet 4897, c'est-à-dire la veille même de mon départ, m'avait laissé sous l'impression que l'ex-vice-roi était trop convaincu et trop sûr de l'avantage que la Chine avait à rester fidèle à ce haut idéal pour qu'il n'y eût pas tout lieu d'espérer que la Chine s'y conformerait. J'ai encore dans les oreilles les paroles très catégoriques et très nettes par lesquelles Li Hong-tchang me donnait une dernière fois toutes assurances à cet égard et me répétait que la Chine, préservée, sauvée par la France et la Russie, était bien résolue à conserver le bénéfice de ce précieux concours et à n'aliéner à aucune puissance la moindre parcelle du territoire national. « Nous ne céderons ni territoire, ni port », tel fut le dernier mot de Li Hong-tchang en prenant congé de moi.
Mais déjà, et sans que la Chine assurément y fût préparée ou qu'elle y consentît, la menace allemande, c'est-àdire d'une des puissances qui avaient fait profession, après la paix de Shimonoseki, de vouloir préserver le territoire chinois, était étendue sur la longue côte de Chine et sur le port dont l'escadre allemande pourrait le plus opportunément et avec le moins de risques se saisir. Déjà l'Allemagne était in petto résolue à s'infliger à elle-même et à la politique à laquelle elle s'était associée la contradiction et le démenti d'une occupation par force et en pleine paix d'un port appartenant à l'Empire dont elle avait prétendu sauvegarder l'intégrité contre les ambitions du Japon. Quelques mois à peine allaient s'écouler jusqu'à ce que cette iniquité fût consommée, jusqu'à ce que la politique inaugurée au printemps de 4895 subît cette fatale déviation, jusqu'à ce que la Chine, déçue dans sa confiance et blés-
sée dans sa foi, fût de nouveau jetée dans les incertitudes ies périls, les orages, et finalement vouée à la catastrophe. C'est l'Allemagne qui ici, comme ailleurs et dans la plus redoutable des crises que le monde ait conoues, porte la responsabilité et la peine de la politique de trahison, de félonie et d'âpre cupidité qui, sous toutes les latitudes, n'a cessé d'être la sienne.