LIVRE IV
risquait de ne pas être reconnue aussitôt qu'il le souhaitait par les puissances, c'est du Japon le premier qu'il obtenait cette reconnaissance (octobre 1913). Il avait, cette fois, triomphé. Le 4 novembre suivant, il chassa des Chambres la majorité opposante, et le 12 janvier 1914 déclara le Parlement dissous. Les assemblées provinciales furent elles-mêmes dissoutes au mois de mars de la même année. La liberté de la presse fut en fait supprimée. Le 1" mai enfin une nouvelle constitution était promulguée qui organisait le despotisme en faveur du Président de la République.
Président tout-puissant d'une République unitaire, centralisée, quasi autocratique, Yuan gouvernait d'une main qui devenait plus rude, sans cesser d'être, quand il le fallait, souple et cauteleuse. Après avoir eu comme premier président de son Conseil l'homme qui avait, à Shanghai, avec Wou-T'ing-fang, négocié la création de la République, Tang Chao-yi, il avait pris successivement comme chefs de son cabinet Lou-Tcheng-siang, ministre des Affaires étrangères, Tchao Ping-kiun, ministre de l'Intérieur, et, plus tard, lorsque la dissolution du Parlement l'eut laissé libre, Siu Che-t'chang, ancien vice-roi de Mandchourie, ex-grand secrétaire d'État et membre du grand Conseil, grand tuteur de l'Empereur. Par ce dernier choix. Yuan montrait clairement son ferme propos de gouverner avec ses anciens collègues, les meilleurs, de l'administration impériale, et de remettre en vigueur la seule méthode de gouvernement qu'il estimât applicable à la Chine. En même temps qu'il revenait ainsi tout naturellement aux anciennes traditions et pratiques de l'administration impériale, il étendait ses propres pouvoirs, il retirait à la famille impériale les fonctions religieuses
et rituelles qui lui avaient été d'abord laissées, il s'essayait lui-même à les exercer. Abandonnant ses anciennes résidences, il en vint à s'installer au Palais impérial, dans la partie qu'avait occupée à la fin de son règne l'Impératrice douairière. 11 s'acheminait peu à peu de la sorte à une restauration dont, au lieu d'être le Monk, il laissait ses partisans et amis déclarer qu'il pourrait et devrait être lui-même le bénéficiaire. Telle était, entre autres, la pensée d'un de ses fils et de ceux qui déjà découvraient dans la famille Ming un Yuan dont le président était ou serait considéré comme le descendant.
Yuan avait dû, comme rançon de l'avènement de la République et de sa propre élévation à la présidence, se résigner à voir quelques-unes des anciennes Marches de l'Empire, la Mandchourie, la Mongolie, le Thibet, relâcher leurs liens avec la Chine à laquelle les rattachait surtout la dynastie déchue. En signant, à ce sujet, les conventions et accords qui établissaient ou consacraient le lien nouveau de ces Marches avec le Japon, la Russie, la Grande-Bretagne, il comptait s'assurer, du moins, tant pour sa présidence que pour les destinées nouvelles qui pourraient s'ouvrir devant lui, la bienveillance et l'appui ' des puissances.
La grande guerre européenne de 1914-1918, qui d'abord, par l'attention exclusive qu'elle exigeait des puissances engagées dans la lutte, paraissait devoir laisser à la Chine et à son Président une entière liberté de leurs mouvements et projets, allait, au contraire, par un brusque coup de théâtre, faire surgir de nouveau sur la scène de l'Extrême-Orient cette question de Kiao-tcheou qui avait été, en somme, depuis la fin de 1897, l'origine et la source de tous les événements si tumultueux, si graves.