LIVRE PREMIER
Li Hong-tchang et les légitimes efforts qu'il fit pour nous démontrer une solidarité dont nous avions déjà conscience n'aient contribué à retenir et fixer l'attention de quelques-unes des puissances de l'Ouest sur le devoir qu'elles auraient de ne pas laisser se régler sans leur aveu les destinées et l'avenir de cette Asie orientale dont elles avaient tenu, au prix de tant de sacrifices, à s'ouvrir l'accès et à se concilier le respect et l'amitié.
C'est avec mon collègue de Russie et avec moi que Li Hong-tchang eut alors les entretiens les plus fréquents^ et je crois pouvoir dire les plus confiants. Nous sûmes par lui tout le détail, extrêmement intéressant, des audiences impériales et des batailles qu'il dut livrer pour se faire donner par le souverain et faire consigner en caractères nets et précis les instructions sans lesquelles sa mission, comme le gouvernement japonais l'avait clairement signifié, eût été d'avance condamnée. Il est tel de ces caractères, celui par lequel il était autorisé à consentir des cessions de territoire, qui, avant d'être tracé sur le papier de ses instructions, exigea le travail et la lutte de plusieurs audiences. Le Vice-Roi avait obtenu, à cause de son grand âge, de pouvoir, à ces audiences qui, selon la règle, avaient lieu la nuit ou au petit matip, avant l'aube, de ne pas s'agenouiller sur les dalles de pierre devant le souverain, mais de rester debout. La dernière audience, celle dans laquelle il eut gain de cause et décida l'Empereur à lui accorder tous les pouvoirs nécessaires, y compris celui de céder des territoires, fut émouvante et presque tragique. Le vieil homme d'État eut à représenter l'état de la Chine, tel qu'il était, sans ambages et sans voiles, sous la menace immédiate des armées et de la flotte japonaises qui ne laissaient au gouvernement chi-
nois et à la dynastie aucune issue. C'est la première fois, sans doute, dans les annales du Palais impérial, qu'un sujet était amené, sous la pression de la réalité, à écarter toute fiction, à réclamer du souverain, contraint par une puissances plus forte, la délégation de pouvoirs lui permettant de traiter au nom de son maître et d'engager d'avance la parole et la sanction impériales. Le pouvoir impérial était, jusqu'alors, en Chine, la monarchie de droit divin la plus absolue qui eût existé. 11 impliquait la souveraineté ou, du moins, la suzeraineté universelle, les nations et parmi elles le Japon (les *Wo-jen) n'étant, au regard sacré de l'Empereur, que sujettes, vassales ou tributaires. Un tel pouvoir ne se délègue pas et surtout ne se diminue pas. Quel chemin n'avait-il pas fallu parcourir en quelques jours pour descendre des hauteurs d'une telle théorie ou plutôt d'un tel dogme jusqu'à la réalité d'un chef d'État vaincu qui, pour faire la paix avec un ennemi menaçant sa capitale, délègue ses pouvoirs à un ambasdeur muni de lettres patentes 1 A la suite de la dernière audience, et lorsque Li llong-tchang eut obtenu les pouvoirs nécessaires, tout obstacle fut levé. La magistrature la plus puissante de TEmpire, le censorat lui-même, reçut l'ordre de se taire, comme si les canons impériaux eussent été abolis. C'est dans ces minutes décisives que, sous l'éclair de la tempête, apparurent, traversés d'un jet de lumière, les secrets et les abfmes les plus profonds de l'Empire ébranlé jusque dans ses bases.
Nos entretiens avec Li Hong-tchang, qui parfois ne craignait pas de déchirer les voiles, furent à cet égard singulièrement révélateurs. Le Vice-Roi s'étendait volontiers sur les imperfections, vices et abus de l'organisation chinoise, sur les défauts des différents rouages de l'Ëm-